‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 4)Chapitre 21 sur 54 · L'ÉGLISE ET LES PHILOSOPHES AL DIX-HUITIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

L'ÉGLISE ET LES PHILOSOPHES AL DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Nous nous félicitons d'arriver un peu tard pour juger à notre tour le livre de M. Lanfre} , V Eglise et les philosophes au dix-huitième siècle; car de cette manière nous avons toutes les pièces du procès que la réaction et le juste-milieu philosophiques ont voulu lui intenter, et en constatant les mérites d'une œuvre que nous revendiquons, avec quelques réserves, toutefois, nous pourrons nettement établir la place que nous voulons prendre dans la grande bataille d'idées qui se prépare.

Il est inutile de le dissimuler, autant qu'il est insensé de ne pas le voir, les mensonges ont fait leur temps; les transactions de conscience sont devenues d'inutiles lâchetés ; le sphinx a rétréci le délilé sur le seuil duquel il se tient avec menace: il faut répondre ou périr. Quand, dernièrement, certains dévots, à propos de la proclamation d'un nouveau dogme, affirmaient que la paix du monde allait en dépendre, ces bonnes gens mettaient en circulation une idée vraie, dont on a eu tort de se moquer. Oui, ce que le monde attend pour

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rentrer dans son repos, ce n'est pas une lornuile politique, ce n'est pas un remaniement des empires : c'est un Credo.

Nous n'avons pas à examiner ici de (juels éléments probables se composera cette charte de l'àme, et s'il suffira de quelques réformes dans les dogmes établis pour que la longue inimitié qui persiste entre la raison et la foi soit apaisée. Ce (ju'il nous suffira de préciser, c'est que nous allons aux grandes assises de la conscience, et qu'avant peu il faudra interrompre toute besogne guerrière, tout débat diplomatique, pour ouvrir le concile de l'avenir. Nous n'en sommes pas encore à ce jour de mêlée générale; ce n'est pas encore la révolution, ce n'est que l'émeute; mais voici d'inquiétantes barricades, et déjà les hommes prudents cachent leurs anciennes cocardes, tandis que les ambitieux ou les vainqueurs surannés des précédents combats viennent nous tendre leurs oripeaux passés de mode.

On se plaint de la littérature proprement dite; elle n'a plus ni invention ni verdeur. 11 arrive pourtant que les forces vives qui devaient la féconder avec la génération nouvelle ne s'en servent que comme d'un moyen, et \ont tout d'abord aux grandes questions, aux formidables problèmes. Il n'y a plus (jue des vieux enfants gâtés qui fassent aujourd'hui de l'art pour l'art, ou bien des philosophes sur le retour, (jui cherchent à tromper leurs remords et leur impuissance par des fadaises sentimentales. L'éclectisme, honteux de ce qui va se faire sans lui, cl par-dessus lui, s'arrête en route, et s'en tient à la reconstruction d'une sorte d'hôtel (\(^ Ilambouillet. L'homme moderne lui fait peur; il est tnqi pâle, trop maigre, trop songeur; mieux vaut délerrer les lieilos dames du temps passi'l — Pauvres écoliers! vous souffrez, vous doutez, il vous faut des piincipes, une croyance, l'i-outez-moi ; je vais vous dire les charmes d»- iiiad;inie de Longueville; quant aux opiniâtres, voici un vieil os dont j'ai lait sucer la moelle à toute une génération; (ju'ils essayent de le ronger! — - El

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M. Cousin jette sur nos tables une nouvelle et hion inutile édition de ses Premiem essais de philosophie.

Édition inutile! disons-nous; eh bien, non; c'est une loi providentielle qui pousse dans la mêlée ces premiers chefs qu'il est temps de faire entrer aux Invalides. Dans cette Josaphat où gisent déjà leur politique, leur gouvernement, toutes leurs institutions mortes, il est bon que les philosophes de 1850 s'avancent à leur tour. M. Cousin comprend comme nous qn' ' 1 est temps d'en finir avec lui ; et voilà pourquoi, sans se mêler autrement aux idées qui nous agitent, il nous tend son livre.

Pour nous, qui croyons aux destinées de la littérature purifiée par les grandes préoccupations du moment, nous voyons un heureux symptôme dans des livres comme celui de M. Lanfrey. Nous estimons ces jeunes hommes qui préfèrent l'étude à la fantaisie, et qui font des livres sérieux et convaincus, tandis que leurs maîtres descendent aux futilités biographiques et s'amusent aux vanités littéraires. Lors même que l'ouvrage dont nous allons rendre compte n'aurait pas toutes nos sympathies, nous l'applaudirions encore comme un exemple salutaire, comme un noble conseil. Voilà ce qu'il faut étudier, ce qu'il faut écrire, et M. Lanfrey est logique; comme l'était aussi dans le camp de nos ennemis ce pauvre M. Ni- Colardot, dont nous avons parlé autrefois.

Nous serons donc parfaitement à l'aise pour dire toute notre pensée sur ce livre, qu'on accusede trahir les tendances de Vavenir, et qui est un travail trop consciencieux pour qu'on ne le discute pas franchement et librement. Le Journal des débats s'est ému le premier de cet audacieux défi. Il a senti qu'il y avait là un ennemi, et il a dénoncé aux partisans du far-niente éclectique cette provocation d'un esprit libre. A quoi bon, a-t-il dit, se prononcer entre l'Église et les philosophes? Il est si doux, si commode, de se blottir dans « un juste-milieu, weldene pas formuler de foi précise! Mais le temps HSt pass('', nous le répétons, de cos nccommod ments perfidf^s.

Nous savons où conduit votre doctrine, et après les ruines au milieu desquelles vous nous avez abandonnés, il y a de l'imprudence et de l'aveuglement a vouloir nous ramener à cette politique doucereuse qui engourdit l'àme et corrompt la conscience. M. Lanfrey a répondu à cette dénonciation; il a protesté avec vivacité contre ces réserves des jésuites de i incrédulité. Nous unissons notre voix à la sienne. 11 faut choisir ; on ne peut plus, après le trouble de ces dernières années, ne pas se décider pour un drapeau ou pour un autre. Vous devinez le combat qui se prépare, et vous voulez rester à l'écart, juges des coups, et offrant aux vainqueurs et aux vaincus l'intervention d'une diplomatie sans principes. Mais // est trop tard. A chaque révolution on vous a jeté ce mot; il vous condamne et vous désarme. Vous accepteriez volontiers, comme en 1848, une réforme; mais déjà le mouvement vous emporte. Février vous a punis de votre entêtement par la République ; la révolution philosophique dont nous sentons les premiers ébranlements vous fera entrer dans des régions imprévues, où vos panacées paraîtront aussi arriérées, aussi ridicules, aussi impuissantes que paraissaient l'être, après février 1848, la politique et les moyens d'action de M. Guizot.

l'ne Revue, avec beaucoup plus d'adresse que le Journal des Débats, a aussi attaqué le livre de M. Lanfrey, et, mettant le doigt sur le seul défaut de cet ouvrage, a tiré parti de cette découverte pour rendre toute l'école du mouvement solidaire de l'hérésie d'un de ses soldats.

« Il nous a paru bon, dit la Revue contemporaine, de faire voir ce qu'il y a de faiblesse et d'emphase, de prétention bruyante et de stérilité dans cette philosophie de l'avenir (jui s'annonce avec tant de fracas dans le monde, et qui commence par proclamer son indifférence absolue, sa neutralité presque ironi(|ue dans ces deux questions si chétives, il est vrai, la (|uestion de lame et celle de Dieu. » Il est facile de ti'iomplier, en cliercli.uit dans un livre et en ne trouvant pas ce que l'aulfiir n'a pas Vdulii \ mettre, l't en attribuant d'un

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autre rôté à tout un parti l'opinion individuelle d'un de ses membres. Comme nous aimons les positions nettes et tranchées, nous allons répondre catégoriquement à ce double reproche et préciser le point (jui nous lie à M . Lnnfroy et le point qui peut nous en séparer, pour quelque tenqis peut-être.

Il est vrai que Tauteur, ayant à tracer le tableau de la grande lutte de l'Église et des philosophes au dix-huitième siècle, s'est préoccupé surtout des ruines faites par la raison; il s'est passionné pour Voltaire et nous fait assister avec une émotion chaleureuse à tous les grands coups portés par cet invincible démolisseur. Mais de ce que M. Lanfrey n'a pas cru devoir ajouter des formules personnelles; de ce que le savant et jeune écrivain a eu la modestie de réserver l'aveu de ses opinions ; de ce qu'il n'a pas affirmé pour l'avenir, en ayant nié pour le passé, s'ensuit-il qu'il ait en profond dédain l'âme et Dieu? Qui vous dit que cette circonspection n'est pas l'hommage d'un esprit sérieux et honnête, rendu à la grandeur du problème à résoudre? M. Lanfrey est jeune: il est à l'âge où il n'est pas superflu d'employer toute sa força, toutes ses ressources, pour se débarrasser des préjugés, des doctrines insinuées par l'éducation. Il a fait table rase, j'en conviens ; mais attendons. Il eût été présomptueux de se poser en prophète et de prêcher un dogme. M. Lanfrey ne l'a pas voulu. Peut-être a-t-il poussé jusqu'à l'excès ce silence; mais il ne faut pas voir dans son livre autre chose que ce qu'il a voulu y mettre, c'est-à-dire le tableau des luttes incessantes de la philosophie et de l'Église; et, sous ce rapport, le tableau est exact, fidèle, complet. Mais de quel droit, parce qu'elle applaudit à cette œuvre, vient-on reprocher à l'école du progrès de se soucier peu de l'àme et de Dieu? C'est là une induction grave, et, disons-le tout d'abord, complètement erronée! Qu'est-ce donc que cette réclamation confuse de tous les livres généreux de ces derniers temps? Que v eulent donc MM. Quinet, Michelet, Jules Simon, Jean Reynaud et tant d'autres, s'ils ne cherchent pas, en dehors des traditions, les

litres altérés de l'àme individuelle et de la conscience du monde? S'il est un excès qu'on puisse reprocher h l'inquiète légion qui prépare l'avenir; ce n'est pas de dédaigner Dieu, de le laisser à 1 écart; jamais, au contraire, on ne l'isola moins de l'humanité. Vous ne voyez donc pas qu'on veut l'enlever à ces voûtes sépulcrales où l'Église se fait son geôlier, où les philosophes le laissent dans l'ahandon, et qu'on cherche à le mêler aux foules, aux peuples, en le conviant à une incarnation universelle dans l'humanité! C'est la question religieuse qui tranchera la question sociale et la question politique, cela est hien certain; mais nul ne peut dire ce qui adviendra de la lutte qui commence, et c'est un argument perfide de donner comme la profession de foi de tout un parti, qui n'a pas et ne peut avoir encore d'unité, le livre d'un soldat, recrue d'hier, qui n'offre encore que son talent et sa bonne volonté pour garantie.

Le livre de M. Lanfrey n'est pas plus le programme définitif de l'école de l'avenir que celui de M. Jean Reynaud; ces œuvres concourent à la discussion, aident à l'élaboration des idées, mais ne sont pas des évangiles.

Ceci nous amène à spécifier les éloges et les critiques que nous aurons à adresser à l'auteur de VEglise et les philosophes au dix-huitième siècle. Dans ce travail, où l'érudition, l'observation, l'intelligence de l'histoire, sont unies à un style vif et souvent coloré, M. Lanfrey nous semble avoir très-habilomont mis en lumière les services rendus par la philosophie; il n'affirme pas, ainsi que feignait de le croire le critique des Débats, qu'avant le dix-huitième siècle il n'y avait pas de civilisation en France; mais il soutient, et, selon nous, il [trouve que la civilisation contemporaine a sa date récente.

Il (Icliuic par la révocation de l'éditde Nantes, et il montre, par les emptunls faits aux procès-verbaux des assemblées du clergé, (jue ce crime de Louis \1V ne doit pas être mesquinement attribué à l'inHui^nce d'un confesseur et de madame de M.'iiiiicnon. Les snllicitutioiis. chacpie jour plus pressantes, de

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ces réunions occlésiastiqufs, nu'lUiiont l.ouis on mosnrp de se prononcer, et en firent un sectaire. On sait les elTroyables résultats de ce fanatisme. « Trois cent mille Français s'aclieminant, à travers mille dangers, vers un exil éternel et maudissant la patrie qui refuse de les nourrir; ceux qui restent, réduits à choisir entre la messe et la prison; les enfants arrachés à leurs mères; les ministres pendus ou envoyés aux galères; les femmes foulées aux pieds des chevaux; les morts traînés sur la claie ; le royaume entier couvert de sang et de ruines : » voilà le forfait de Louis XIV. M. Lanfrey en a cherché et clairement démontn; l'inspiration. Suivant avec une infatigable attention le mouvement ascensionnel de la raison, l'auteur nous la fait voir se dégageant des entraves, s' essayant à parler, élevant la voix, discutant, à mesure que l'Église (cette Église du dix-huitième siècle, qui vit Duhois sacré par Massillon !) s'amoindrit et se corrompt, pour être flétrie, à la dernière heure du règne de Louis XVI, dans la personne du cardinal de Rohan, ce débauché condamné comme escroc. Sans aucun doute, M. Lanfrey n'a eu qu'à coordonner les preuves fournies par l'histoire; mais il a apporté dans ce travail un discernement remarquable, et ce livre est aussi habile que l'était peu le livre contraire de M. Nicolardot.

Voltaire est pour l'auteur le dix-huitième siècle incarné. II ne peut se lasser d'admirer ce sublime railleur; il se passionne pour toutes ses colères, et résume en lui toute la vigueur, toute l'énergie de cette grande époque philosophique. Nous n'avons aucune objection à faire à ce panégyrique. Nous pensons toutefois qu'il peut y avoir un danger dans cette exclusive admiration, et nous croyons que M. Lanfrey est involontairement injuste envers Rousseau. A coup sûr, il rend hommage au pauvre mélancolique des Charmettes; mais cette justice, un peu écourtée dans son expression, ne nous suffit pas; et à côté de l'explosign, sans cesse renaissante, de sa tf'Udresse pour Voltaire, on trouve la part de Jean Jacques bien maigre; et on comprend mieux le reproche fait par les jonr-

naux et les revues dont nous parlions, à M. Lanfrey. 11 a craint le sentiment et s'est mis un peu en garde contre la mélancoHe de Rousseau. C'est là ce qui fait croire à un dédain de l'âme; et c'est aussi ce qui nous fait faire des réserves dans notre accueil.

Voltaire a Timmortel honneur d'avoir commencé la lutte, d'avoir été infatigable, et son éclat de rire est resté dans les échos de la France de 89. Mais il a démoli surtout; mais il a nié ; mais son œuvre eût été stérile, s'il ne s'était trouvé là une imagination tendre et maladive, pour initier à la rêverie féconde, à la consolation, à l'espérance, pour fonder en un mot. Voltaire a fait une œuvre de chirurgien. A ce monde nouveau, qui s'agitait dans les flancs du passé, il a ouvert violemment une issue; mais l'enfant eût grelotté nu sous ce rire éternel et desséchant, si Rousseau ne Teût accueilli, adopté, vêtu et instruit; Jean-Jacques est le parrain de notre siècle. Ce magnifique mouvement littéraire qui a été complice du mouvement social, et qui a préparé les temps nouveaux, vient directement du père de Saint-Preux. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Lamennais, George Sand, procèdent de Rousseau. Ils ont animé la nature, qu'il avait découverte à travers les afféteries et les rubans de son époque; et sous l'inspiration de cette âme ardente, ils ont tous commencé par la plainte, isolée, individuelle, égoïste, pour arriver à l'intuition des douleurs universelles, à l'effusion collective. 11 ne faut pas rcnou\eler aujourd'hui en sens contraire la faute qui fut commise dans les premières années du siècle. A cette époque, tous les filleuls de Rousseau n'avaient pas le sens de la grande mission de Voltaire, et dans la réaction sentimentale qui entraînait sous les abris mystiques tous les cœurs tourmentés, on se croyait oblige à niandiri; l'esprit et le rire. L'anathème contre le vieil Aronet faisait partie de la profession de foi. La tendance actuelle nous pousse à exalter la raillerie de la raison aux dépens du sentiment. Ne cédons pas à ce cafirice injuste. Voltaire et llou.sseau lormenl on(|uelquesorte un couple

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