M. LANFREY
nndrogyne, dans lequel ce dernier représente par ses délicatesses, par ses effusions, par son ardeur concentrée, rélénient féminin'. 11 a le don des larmes qui répugnent à Voltaire ; il est dans le dix-huitième siècle le représentant de l'amour vrai, de la vertu passionnée. Ne faisons point divorcer ces deux génies qui se complètent par leur union et qui se coriigent l'un par l'autre.
M. Lanfrey ne nous semble pas avoir suffisamment senti la nécessité de ce rapprochement. Son impartialité le contraini à rendre hommage à Rousseau; mais en dépit de lui sa prédilection le ramène toujours à Voltaire. Aussi tout ce livre, écrit avec verve, avec animation, manque-t-il d'effluve; et on n'est point étonné de voir l'auteur, à sa conclusion, se résumer, en offrant à nos sympathies la république des États-Unis, cet idéal des matérialistes, gouvernement fort respectable, fort honorable à coup sûr, mais froid et sec comme un chiffre.
Cette injustice apparente envers Rousseau , commandée peut-être par les attaques violentes dont Voltaire a été dernièrement l'objet, est donc la seule et grave restriction que nous ayons à apporter à notre estime pour le livre de M. Lanfrey. Mais après cette réserve, que nous prions l'auteur d'accepter avec la cordialité sincère qui l'inspire, nous constatons que ce travail est un des plus sérieux et des plus remai^quablés de ces derniers temps. Seulement, ce n'e.'^t pas tout de •détruire; quand on a la fermeté, la décision prompte, l'érudition de M. Lanfrey, et qu'on a cette richesse suprême de la jeunesse, il faut, à travers les ruines et la poussière qui s'en dégage, marcher d'un pas rapide à la découverte de la vérité et du temple nouveau. Ce livre est une négation ; il faut désormais chercher à affirmer. Sans doute le nuage est obscur, et il faudra bien des veilles, bien des travaux pour dégager la
' Ce que nous disons ici de Rousseau n'infirme en rien ce que nous en .ivons dit à propos îles Essais de Montaigne.
no ÉCRIVAINS ET HOMMES DE LETTRES
foi nouvelle; mais Dieu aide les hommes de bonne volonté! En n'oubliant jamais que le cœur est l'ange de l'esprit, et pén("'tre dans les profondeurs que l'impassible raison ne peut que soupçonner, M. Lanfrey sera un des plus vaillants et un des plus heureux auxiliaires de la grande cause de la liberté de conscience et du progrés. Son début a fait la brèche de Uoland dans le granit ; espérons qu'une source fécondante va ruisseler de ce roc entamé. Nous attendons ; car seulement alors, en justifiant nos espérances, en tenant compte de l'amour aussi bien que de l'esprit, en réduisant au silence ceux qui l'accusent de dédaigner l'âme et Dieu, M. Lanfrey aura fait un livre que le parti de l'avenir (selon l'expression du parti dît passé) pourra adopter comme son manifeste et son mot d'ordre.
.Nous aurions voulu ne pas borner à ces pages d'éloge et de chicane noire compte rendu de ce livre ; mais il ne nous reste plus de place pour les citations; contentons-nous de ce portrait de Desfontaines, qui est un des plus mordants et des [dus chauds échappés de la verve de M. Lanfrey. 11 nous a paru que, par certaines touches magistrales, cette caricature pouvait convenir aux cuistres de toutes les époques, et que nous devions avoir rencontré de nos jours un personnage de cette couleur et de cette allure.
« Son style, sorte de compromis grotesque entre le catéchisme poissard et le catéchisme des sacristies, crie et titube comme un homme pris de vin. Ses philippiques ressemblent à un sermon prononcé dans une orgie. Il ne connaît qu'une ligure de rhétorique, l'injure ; (ju'une forme de raisonnement, l'injure; qu'un genre de polémique, l'injure. Mais dans sa règle de conduite, il admet jusqu'à trois procédés différents : 1* kl calomnie; Î2'' la calomnie; 5" la caloiimio. 11 s'appelle le le chrétien par excellence; il surveille le dogme et maintient la discipline; c'est sa chose, son patrimoine, son pain quotidien; il en vit comme l'insecte vit de la plante (ju'il ronge- Ine seule chose cu'ale son elfronlerie. c'est .sa lâcheté. Dans ce