RÉCEPTION DE M. ERNEST LEGOUVÉ. - RÉPONSE DE M. FLOURRNS
Nous sommes dans d'excellentes conditions pour juger la dernière solennité de l'Âca demie française : nous ne l'avons pas vue. Ni les orateurs, ni le charme d'une diction savante, ni l'ennui d'une psalmodie monotone, ni les assistants, ni M. Sainte-Beuve, ni M. Nisard, aucune influence heureuse, aucun souvenir désagréable ne viendra mettre notre impartialité en péril. Nous examinerons en critique deux œuvres litl('raires relioidies et figées côte à côte dans le même journal; cl cnmme nous lirons avec une attention scrupuleuse les deu\ discours traditionnels, nous ne courrons pas le risque de blâmer ce que nous aurions mal entendu, ni d'applaudir ce que nous n'aurions jias entendu du tout, il y a donc une intelligence |jarlaite de ses véritables intérêts et une précaution fort habile dans la parcimonie extraordinaire avec laquelle l'Académie réserve des places aux littérateurs pour ses solennités
littéraires. Évidemment, ceux qui aiment a écouter [nmv apprendre, à trouver des idées sous les mots, n'ont rien à l'aire ces jours-là. On agit avec prudence en les tenant éloignés. Il faut à ces représentations, qui n'ont pas de lendemain, le public aimable des premières représentations. Un auditoire indépendant ne pourrait-il pas apporter quelque turbulence dans ce calme sanctuaire, et l'Académie, qui s'est entendu reprocher bien souvent de n'avoir pas assez d'égards pour la littérature, ne prouve-t-elle pas, au contraire, son estime et son respect pour les littérateurs en ne les invitant pas? Les dames, les gens du monde, sont les spectateurs obligés de ces jeux innocents, où l'on s'ac(iuitted'un discours comme d'une pénitence ou d'une charade; c'est le plus souvent de l'éloquence d'amateurs, servie aux invités comme des friandises de ménage. Chacun, par politesse, se récrie, savoure le bonbon, en redemande encore, se pâme avec complaisance, et oublie en sortant ses émotions d'étiquette et ses applaudissements de bonne compagnie. Encore une fois, les artistes n'ont rien à voir dans ces réunions. Voilà pourquoi on ne leur donne pas de billets, et voilà pourquoi nous rendons compte de la réception de M. Legouvé, après une lecture comparée des deux morceaux exécutés par les deux principaux amphitryons du dernier raout académique.
On a fait bien des épigrammes sur l'Académie. Je crois que le meilleur moyen d'y mettre un terme serait la publicité des séances ordinaires ; ce jour-là serait le coup de grâce des mauvais plaisants. Quand on verrait dans quels travaux illusoires, dans quels amusements stériles, se passent les récréations du jeudi, l'esprit le plus épigrammatique serait désarmé, et l'opinion publique avertirait sérieusement alors les hommes de génie et les hommes de talent de ne point aller se fourvoyer dans une compagnie qui ne fait rien, qui n'enseigne rien, qui ne conserve rien, et qui exige des sacrifices, .des pactisations souvent excessives de la part de ceux qu'elle admet à l'honneur de son insignifiance. Est-ce la pureté de la langue.
son génie, son esprit que l'illustre corps a la mission de sauvegarder? Mais par quels travaux, par quelles œuvres éclatantes, cette réunion d'hommes supérieurs manifeste-t-elle cette mission? Un dictionnaire, toujours commencé, jamais fini, qui proscrit des mots dont sa préface même offre de nombreux échantillons, voilà l'œuvre unique. Mais après? Quelles publications, quelles recherches, quelles découvertes sont entreprises? Quelle parole de reconfort, quelle leçon entend-on descendre de cet Olympe, aux heures de doute artistique et de défaillance morale? Cette forme prétentieuse qu'on appelait la forme académique, ce tour convenu et gourmé, imposé aux idées et aux choses, n'existe même plus. L'Académie a perdu son style; perte médiocre après tout; il n'est [loint offert de récompense à qui le rapportera.
Mais, dit-on quelquefois, l'Académie est un salon où l'on sait causer avec grâce, avec courtoisie; on y entretient le charme des procédés délicats; l'urbanité française, effarouchée par les révolutions, s'est réfugiée dans ce colombier. C'est là qu'on voit encore de véritables grands seigneurs et de beaux diseurs. On explique même par cette raison l'affluence toute particulière des dames aux jours solennels. Eh bien, nous croyons que sur ce point encore il faut se garder de concevoir trop d'illusions. Si l'Académie est un salon, c'est un peu à la façon du salon de Curtius, avec des têtes de cire qui ne disent rien et des habits brodés. Mais, quand le ptiénomène de la parole est permis à ces représentants de l'urbanité française, presque toujours ils en abusent pour se faire en fort mauvais style de fort mauvais compliments. Je n'en veux pour preuve que le discours de M. Flourens, qui a dit à M. Legouvé : '( Nous ne vous avons nommé que par égard pour .M. votre père; vous n'avez fait que des petites choses; votre pièce la plus spirituelle est de M. Scribe; quant à votre livrasur les femmes, c'est de la galanterie sans portée et sans utilité. » Si c'est ainsi que l'urbanité s'exprime, l'Académie fera bien de donner une nouvelle définition de ce mot
L'ACADEMIR: et les académiciens. 125
dans son dictionnaire. Mais, objectera-t-on, M. Flourons n'ost pas un grand seigneur! Puisqu'il n'est pas non plus un écrivain, qu'est-ce qu'il fait donc à l'Académie? Hélas! il n'y fait rien, comme les autres; on peut donc l'y laisser sans inconvénient.
Chose étrange ! et qui prouve l'irrésistible violence des dépravations de goût et des préjugés : tout le monde avoue plus ou moins explicitement ce que nous venons de dire; tout le monde se moque de l'Académie, et tout le monde veut en être, même des vrais littérateurs, même des hommes de génie. Après avoir conquis la gloire, plus d'un veut momifier sa renommée et sollicite cette consécration, comme si elle prouvait plus qu'un bon livre ou qu'un bon drame. Je ne puis attribuer cette ambition, trop universelle pour être contestée, qu'à une revanche de l'imperfection humaine sur l'émancipation acquise par le travail et le talent. 11 y a quelque chose en nous d'ironique et de méchant qui nous pousse à nous amoindrir, à gâter nos meilleures facultés, et les gens qui ont une auréole naturelle autour du front ont parfois la détestable manie de se découper une couronne de clinquant. Pour les uns, pour les plus grands, c'est une sorte de suicide, et chacun sait que le suicide a sa contagion; pour les médiocres, c'est-à-dire pour les plus nombreux, l'Académie est un terrain niveleur où les intelligences deviennent confraternelles; où, en se traitant de collègues, on peut se croire égaux; où l'homme sans talent, portant le même habit que l'homme inspiré, semble le valoir. Dans un recueil de contes d'Andersen, qui vient de paraître ces jours-ci, j'ai lu l'histoire de deux coquins exploitant la vanité humaine, et se disant inventeurs d'une étoffe merveilleuse dont on faisait des vêtements splendides, mais rigoureusement invisibles pour les imbéciles. Le prince, les ministres, le peuple, tout le monde alors, ne voulant pas convenir de sa sottise, se tord d'admiration devant ces prétendues étoffes qui n'existent pas. I-e prince a l'air de s'habiller et les ministres en vont faire
autant, quand un enfant, qui n'a pas de raison pour n'être point sincère, s'écrie que tous ces gens-là sont nus. La voix de rinnocence sert de prétexte au sens commun, qui reprend son empire. Eii bien, l'habit à palmes vertes ressemble beaucoup à ces étoffes invisibles. On croit s'habiller en le mettant; on se déshabille. On a peur de passer pour une nullité si l'on n'endosse pas un uniforme que M. Nisard a endossé, et l'homme de valeur sérieuse, contraint par le respect humain, court le risque d'un ridicule. Une fois qu'on a franchi le seuil de l'Académie, l'esprit de corps, la discipline, l'indolence paralysent les volontés, et par le seul fait de son entrée à ces Invalides, le génie le plus alerte ressent les premières atteintes d'une paralysie dont il ne guérit plus. Je compare l'Académie aux Invalides; c'est là en effet le rapprochement le plus naturel, et dans bien des cas, la seule excuse de certaines candidatures. On va se reposer là des grandes batailles, des victoires ou des horions subis. Le jour d'une grande fête, on a aussi son inoffensive artillerie; on fait du bruit, les passants battent des mains; cela ne tue personne; cela amuse un peu, et le lendemain on rentre dans le silence. Quelquefois, les malins mettent du gros sel au lieu de mitraille dans leurs bouches à feu ; cela blesse d'une façon comique, et cela fait croire qu'on est dangereux.
Nous avons à rendre compte des deux coups de canon échangés ces jours-ci entre M. Legouvé et M. Flourens. M. Legouvé avait mis une poignée de sel dans sa pièce; M. Flourens avait cru en mettre dans la sienne.
M. Legouvé est un littérateur estimable, un causeur spirituel, un lionimo du inonde, et du meilleur monde, qui s'est lin'' habilement de réloge de M. Ancelot, cl qui se tirera toujours avec bonheur des situations périlleuses. Héritier d'une renommi'e paisible et charmante, il a accepté avec une tendresse de bon goût la siicci'ssion paternelle, (|ui n'a pas dépéri entre ses mains. Son [>ère avait chanté les sœurs, les épouses, les mères; .M. Krnest Legouvc; a compris que par ce
temps de problèmes et d'agitations sociales les madrigaux auraient tort, et il a écrit avec une plume parfois éloquente, toujours ferme et ingénieuse, un excellent livre de morale, qui était son meilleur titre à l'Académie, et que par conséquent M. Flourens s'est appliqué à rabaisser. Poëte dramatique. M. Legouvé a eu des succès dont tout le mérite ne doit pas être attribué à M. Scribe, ainsi que l'a dit encore avec exagération M. Flourens. Il a fait une tragédie, Médée, qu'il a eu la chance de ne pas voir jouée par mademoiselle Rachel, et qui a été l'occasion d'un nouveau triomphe pour madame Ristori, la seule actrice que nous ayons en France... pendant deux mois! Tout sourit donc à M. Ernest [,egouvé; l'Académie faisait un peu partie de l'héritage paternel; le fils y a prétendu, par piété filiale, et, ainsi qu'il l'a dit lui-même en commençant son discours, il a cru n'acquitter sa dette envers son père que lorsqu'il est monté au fauteuil.
Que dire maintenant des deux discours? Ils ont été ce qu'ils devaient être, ce qu'ils pouvaient être. Celui de M. Legouvé. fin jusqu'à la ténuité, spirituel, plein de ménagements, bien écrit, sans haute portée, sans mouvement oratoire, mais d'une lecture facile, un bon article de journal; celui de M. Flourens, gourmé, pédant, haché, ingénieux par intervalles , toujours mal écrit, a voulu être épigrammatique et n'a été que brutal. Du reste, de part et d'autre, aucune tentative d'idée élevée, aucun souffle, aucune allusion aux ténèbres qui sont descendues dans le monde moral. Ce sont deux morceaux de littérature; le premier n'a sur l'autre que la supi'riorité des agréments de style; mais le second est bien phi? académique par l'allure et par l'ennui.
M. Legouvé a parlé en forts bons termes de son prédécesseur, M. Ancelût. Il n'en a pas fait un homme de génie, ce qui eût été abuser du droit d'éloge; il l'a mis à sa place, parmi ces écrivains aimables du trône et de l'autel que la révolution de 1830 a donnés au vaudeville; mais l'occasion de faire l'éloge de la tragédie était trop tentante en présence d'un audi-
toire qui compte l'auteur iV Arbogaste , et à propos de l'auteur de Louis IX, pour n'y pas céder. Par suite de ce penchant à être agréable à ses hôtes, M. Legouvé ne s'est pas aperçu que M. Victor Hugo était bien loin de là, et il a raillé les romantiques, par simple politesse et avec un entrain charmant.
11 n'est pas besoin de réfuter cette théorie de la prééminence de la tragédie. « La tragédie, a dit M. Legouvé, a un mérite assez rare : c'est qu'elle a été condamnée à mort deux ou trois fois, et qu'elle vit toujours. » Nous voudrions savoir dans quel coin, sur quel théâtre, on ressuscite et on fait vivre des tragédies! Mademoiselle Rachel, qui ne savait jouer que de cet instrument solennel, l'a mis à la mode pour elle-même. Racine et Corneille,- dont le génie robuste survit au culte de leur muse, lui ont fourni l'occasion de belles déclamations. Mais est-il vrai que la tragédie ait prouvé par ce succès tout individuel, tout isolé, qu'elle était encore dans nos mœurs, dans nos passions? Est-ce que le génie contemporain a relevé l'autel de Melpomène et dérouillé les poignards classiques? Non. L'ivresse des premiers temps romantiques s'est apaisée, voilà tout. On admire, on vénère toujours les grands poètes pour lesquels la tragédie a été le prétexte de beaux vers et de beaux mouvements, mais comme on admire les monuments d'un autre âge, en les laissant dans le milieu qui les a inspirés. Quant à cette prétention de l'orateur que la tragédie représente l'idéal, l'héioïsme, nous aurions beaucoup de choses à dire. Est-ce que l'honnêteté, la vertu bourgeoise, le devoir en frac et en blouse, n'a pas aussi son idéal? Faut-il donc toujours prendre des rois ot des reines pour enseigner? Cette distinction que cherchait à éiablir M. Legouvé entre l'homme et le héros me semble dangereuse, et, si j'osais, je dirais immorale. La vie vulgaire et prosaïque pour laquelle nous sonunes tous faits a besoin que nous éclairions notre conscience, que nous la rempli.ssions de tous les bons sentiments liiimnins, couragi', patience, travail, honucnr, prohiti-, fidi'-