‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 4)Chapitre 25 sur 54 · I.ACADIiMit; ET LKS ACADKMlClKiNS · texte numérisé non relu

I.ACADIiMit; ET LKS ACADKMlClKiNS

lité à la loi jurée, etc.. Mais il nous suftit d'être Iwmnics ou de chercher à le devenir, sans prétendre être des linus! Je me défie de Théroïsme qui a toujours l'air d'un tour de force de la vertu.

Qu'on écrive pour nos théâtres des drames en hcaux vers ou en belle prose dans lesquels on mettra en jeu les bonnes et les mauvaises passions; qui montreront le père, l'époux, le citoyen, la mère, l'amante, dans les conditions réelles, actuelles, agissant et accomplissant leur devoir, et je crois que les spectateurs gagneront plus à ces tableaux qu'aux impossibles récits de Théramène. On n'a pas besoin tous les jours d'être grand comme le Cid, d'être stoïque comme le vieil Horace, d'être martyr comme Polyeucle, d'être prophète comme Joad; mais tous les jours on a besoin d'avoir de l'amour pour les siens, de la probité, de la charité pour les autres, de la vaillance contre les obscures mais sérieuses attaques de la vie. Est-ce à dire qu'il faille se refuser la joie de contempler par intervalles quelque colosse humain de courage et de génie? N(jn. Mais les colosses sont des exceptions (jui, parleur dimension même, découragent l'émulation humaine, au lieu de l'exciter; je ne crois pas qu'on gagne beaucoup à les contempler. La société de Louis XJV, qui a vu défiler de si majestueux héros, en est-elle moins tombée en pourriture sous Louis XV? Qu'était-il resté du Cid, d'Horace, de Polyeucte et de Joad sous la régence?

Ce que les moralistes (et les poètes dignes de ce nom sont des moralistes) doivent surtout rechercher, c'est la consolation des misères morales, c'est le baume pour les blessures quotidiennes, c'est l'espérance pour toutes les intelligences. On n'a pas tous les jours son pays à sauver, mais on a tous les jours à le servir; les vertus pratiques du citoyen ont donc besoin d'être enseignées plutôt que les prouesses grandioses. On n'a pas tous les jours à venger son père d'un souftlei. mais on a tous les jours à l'aimer et à continuer son œuvre. Toutes les femmes ne sont pas Chimène, mais toutes ont droit à l'es-

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lime, au respect. Encore une fois, j'admire les héros, mais je crois que leur culle exclusif a des périls. Quand quelques hommes sont acclamés comme des quintescences d'honneur, de génie, de talent, les autres se croient dispensés d'avoir leur part de ces vertus, il se fait une absorption exagérée de la vie sociale par un seul ou par quelques-uns, au détriment des autres ; le siècle des grands hommes amène presque toujours le siècle des petits hommes. C'est dans ce sens que je trouvais immoral et dangereux ce culte de l'héroïsme, qui est le premier prétexte de toutes les idolâtries et l'excuse de tous les fetichismes.

Rousseau a dit, et ses paroles résument parfaitement notre opinion sur ce point : « La continuité des petits devoirs toujours bien remplis ne demande pas moins de force que les actions héroïques; on en tire meilleur parti pour l'honneur et pour le bonheur, et il vaut infiniment mieux avoir toujours l'estime des hommes que quelquefois leur admiration. » Eh bien, ces règles de la vie ordinaire doivent servir de guide aux poètes dramatiques. Le théâtre n'est point une foire où l'on montre des hommes de six pieds, mais un miroir pour des hommes de notre taille. Quant à l'idéal, il se trouve partout, sous la plume d'un homme de talent, dans l'histoire de César Birotteau, aussi bien que dans l'histoire d'Agamemnon.

M. Legouvé a comparé la tragédie à un ballon; je n'aurais pas trouv('' une meilleure cpigramme. Vide, gonflée, et toujours exposée aux coups d'épingle de la réalité, la tragédie s'envole, mais comme la fumée et comme les nuages, dans le vague, et sans pouvoir nous guider par quoi que ce soit. J'ainie mieux, pour continuer la métaphore, le drame, cette locomotive ardente qui rugit, mais (jui court sur le sol, traînant après elle tout un peuple qu'elle porte vers un but dé- Iciminé. Mais, après tout, M. Legouvé tient-il à sa définition di! la tragédie'.' N'est-ce pas là une llatterie de bon ton et une excuse de MMi'c'i

A propos de Mt'dce, cl pour prouver à M. Legouvé combien

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il est dangereux de poser en matière d'art des règles trop absolues et trop restrictives, je lui rappellerai que dans son Histoire morale des femmes, au chapitre delà mère, il a prétendu que (( la fiction théâtrale elle-même n'avait jamais osé porter atteinte à ce personnage de la mère. Le théâtre, continue-t-il, a représenté des épouses adultères, des frères ennemis, des fils qui tuaient leur mère; mais une mère qui tue ses eni'ants, il n'en existe qu'une dans l'histoire poétique, c'est Cléo- [»âtre. ))

Ne trouvez-vous pas piquant que ce soit l'auteur de VHistoire morale des femmes lui-même qui donne l'exemple de cette infraction à la loi de convenance imposée par lui au théâtre, et que ce soit le type de Médée qu'il ait précisément choisi? Les subtilités débitées par l'héroïne de M. Legouvé à Jason, en lui reprochant d'être l'instigateur du meurtre, n'empêcheront jamais que Médée n'ait tué elle-même ses enfants. Qu'on lui donne les circonstances atténuantes, mais qu'elle soit déclarée coupable ! Il est donc bien inutile de prononcer des exclusions. Si la tragédie de Médée est une belle chose, M. Legouvé aura raison contre lui-même. Mais, en attendant, avons-nous tort d'être un peu en défiance de ses assertions académiques, et ne nous a-t-il pas donné le droit de constater la fragilité de ses théories?

Quant au passage du discours relatif aux collaborations, il nous paraît préparer la candidature de MM. Leuven et Brunswick; c'est tout ce qu'on peut en dire. Se mettre deux pour avoir le talent d'un seul ne sera jamais qu'un expédient ; et, bien que je n'aime pas le discours de M. Flourens, je dois avouer cependant que celui-ci a été dans son droit en répondant qu'on ne fait pas des pièces comme le MisantJuvpe en collaboration. Les collaborateurs sont comme des béquilles ; on s'en passe quand on sait marcher seul ; il vaut mieux s'en servir que de ne pas marcher du tout; mais ils rendent des services et ne constituent pas un principe. Le travail solitaire, acharné, même impuissant, rapporte moins, mais vaut plus

loi ÉGlUVAliNS ET HOMMES DE LETTliES

pour la conscience. On doit s'aider les uns les autres dans la tâche quotidienne, mais non pas s'absorber. Il n'y a pas de nation sans individualités; il n'y aurait plus de littérature s'il n'y avait que des collaborations. M. Legouvé veut des héros dans les tragédies, mais des anonymes dans les tragiques ; c'est trop et trop peu de prétentions.

Nous n'avons qu'à applaudir à la fin du discours. Cet éloge éloquent de la famille moderne n'était peut-être pas amené bien directement par le sujet; mais il n'est pas permis à un Legouvé de manquer Toccasion de rendre aux femmes un hommage qui peut faire sourire, et qui, au fond, est une preuve d'intelligence sérieuse et de conscience. En somme, à part quelques restrictions, nous trouvons que la séance académique a été l'occasion d'un légitime et beau succès pour M. Ernest Legouvé; mais nous ne savons pas si, parmi ceux qui l'ont si bruyamment applaudi, il s'en trouvait beaucoup dont la sympathie fût aussi sincère que celle que nous avons toujours eue pour ce talent facile et gracieux, pour cet homme de bonne volonté qui avait parfaitement compris les tendances de la révolution de février, en faisant à la jeunesse un cours sérieux et libre sur le rôle de la femme dans la société de l'avenir.

M. Flourens, ainsi (|ue nous le disions en commençant, n'a pas ménagé le récipiendaire; il l'a aussi maltraité que lestyle. Son discours, plein de lieux communs, fleuri des métaphores delà rhétorique, n'est pas seulement de la mauvaise prose et de la mauvaise critique, mais aussi du mauvais ton. Je ne sais pourquoi l'.Vcadémie prend la mode de tancer vertement, et souvent avec injustice, ceux qu'elle a admis à l'honneur de ses fauteuils. Il semble qu'à chaque entrée nouvelle, on veuille se di'fcndrc d'avoir nomnu!' le nouvel élu; il n'y a même [dus, au fond de ces mercuriales, lecompléiuenl obligatitire et banal dont on entortillait jadis les épigrammcs. On jette crûment les icpriK'hes en face; on tient à prouver au public (|uc tous les choix d(î r.\cadémie sont plus que contes-

LACAD lE ET LES ACADKMICIE^S 155

Ijihles. Ce n'était pourtant pas ce qu'il y avait lieu de démontrer dans le cas présent.

M. Flourens n'est pas un grand seigneur, mais il passe pour un savant à l'Académie française. 11 y représente la physiologie et l'élixir de longue vie. Nommé autrefois aux dépens de Victor Hugo, pour montrer à ce dernier qu'on s'y connaissait en antithèse violente et sarcasti(iue, M. Flourens n'a pas pardonné aux romantiques sa victoire sur eux ; il ne se lasse pas de triompher, et la dernière séance lui a permis de déployer une fois de plus, sur ce sujet, ses grâces naturelles et extranaturelles.

Répondant à M. Legouvé, il est entré brusquement en matière, et lui a parlé aussitôt de la Iijre du Mérite des femmes, du sanctuaire delà famille empreint (V inspirations, de Vombre de la reconnaissance qui a abrité les premiers essais du nouvel académicien, et des échos protecteurs qui ont reçu ses vers. Un terme affectionné par M, Flourens et qui revient plusieurs fois n'est autre que celui-ci : la touche du poète. « Bientôt, dit-il, reprenant la touche du poëte. » « Les études qui ont donné à votre touche le ton grave qui est le ton vrai de la tragédie. »

M. Flourens n'est pas tout à fait du môme avis que M. Legouvé sur la question de la tragédie. « L'art, dit-il, en se perfectionnant, s'est imposé le devoir de borner le domaine de l'idéal. » Je trouve à ce compte-là que le discours de l'illustre physiologiste est trop perfectionné. Mais en vérité est-il sérieux, après vingt ans de luttes et de conquêtes, de venir nous parler des bornes de l'idéal?

Ces chicanes, au surplus, de M. Flourens ne, sont que les bagatelles de la porte. Ce qu'il reproche surtout à M. Legouvé, c'est d'avoir, « par une vibratio7i du cœur paternel, » écrit l'histoire morale d"es femmes. M. Flourens défend la plus laide moitié du genre humain. Il trouve que « les femmes doivent s abriter à l'ombre des vertus suaves, » que ce parasol leur suffit, et K que ces êtres délicats rétablissent par les joies se-

J34 lîCia VAINS KT HOMMES DE LETTRES

crêtes de lu conscience un équilibre qui, pour être voilé, n'en est que plus doux. » Se roulant alors, avec l'aimable abandon d'un troubadour de l'Institut dans les périphrases les plus galantes, et voulant rendre M. Cousin jaloux de ses hommages rétrospectifs, M. Flourens s'agenouille devant l'hôtel de Rambouillet. (( C'est là que Malherbe, Rocan, Vaugelas, Balzac, Voiture, apportaient leur encens à des femmes spirituelles, qui, quoique égarées par leurs prétentions, 'furent utiles, car elles donnèrent le signal des luttes animées de l'esprit entre les deux sexes, et leur préciosité même, qui opposait une digue à la crudité d'un langage qui alors n'était pas plus châtié que ne l'était le goût, devint une cause d'efforts et par là de progrès. »

Cette tirade a pour but sans doute de prouver que M. Legouvé a tort de réclamer pour les femmes plus de droits civils, une autorité plus réelle, plus d'égalité dans la famille et dans la société. Car, au fond, c'est de cette question qu'il s'agit. Je crois très-sincèrement que M. Flourens n'a pas lu, n'a pas môme feuilleté le livre de M. Legouvé. Il n'y voit que des flatteries aimables, que des hommages poétiques. C'est une erreur! Demander, à l'aide d'arguments sérieux, de preuves historiques, pour les jeunes filles : une réforme de l'éducation, une loi sur la séduction, l'intervention réelle des Oancées dans la rédaction de leur coulrat, etc.; pour les épouses : une majorité, l'administration de leurs biens particuliers, le droit do paraître en justice sans le consentemont ihî leur mari, la limitation du pouvoir du mari sur la pci'sonne de la femme, etc.; pour les mères : droit de direction, droit d'éducation, droit de consentement au mariage de leurs enfants, etc.; pour les femmes : admission à la tutelle cl au conseil de famille, admission aux professions privées, admis-' sion dans les limites de leurs qualités et de leurs devoirs aux professions publiques et sociales; demander tout cela, c'est mettre le doigt sur un des points saignants de la société actuelle; c'est faire plus qu'un livre de sympathie banale et tou-

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chante; c'est s'aventurer dans une voie laborieuse et difficile, mais sévère et élevée. Traitez M. Legouvé de socialiste, soii: mais ne confondez pas l'effort d'un homme attristé du dixneuvième siècle avec la guirlande poétique cueillie par la muse légère d'un autre âge. Les railleries prétentieuses de M. Flourens, ses conseils à un provincial, son éloge de la conversation des salons, tout cela est inutile et n'est qu'un prétexte à expansion du fluide poétique, comme il appelle lui. même la poésie. Si l'on voulait faire l'Académie et les femmes présentes juges d'une controverse, il fallait prendre la question de plus haut; mais il fallait lire, étudier; et l'Académie a horreur des problèmes sérieux. Le monde va comme il peut; elle ne s'en occupe guère. Les petites questions, les petites critiques, la petite littérature : voilà ce qui la met en verve. Je disais que ces invalides aimaient à tirer le canon, à faire du bruit; ils aiment aussi à porter des petites lances sans danger, avec des petites banderoles ; le vent joue dans ces flammes, les agite; cela réjouit l'œil, et... voilà tout! La séance finie, il ne reste rien de ces solennités, rien que cette triste et double impression :

D'un côté les efforts pénibles d'un homme de valeur pour s'amoindrir, pour dissimuler la franchise de ses pensées, pour ne heurter aucune idée trop sérieuse, et perdant, ou risquant au moins, des amitiés loyales, pour une fraternité mensongère. De l'autre côté, l'esprit de corps le plus étroit, la morgue la plus infatuée, la négation la plus absolue des récentes conquêtes de la littérature; un corps illustre qui s'isole de plus en plus de son siècle et ne veut rien voir, rien entendre de ses douleurs, de ses troubles, de ses doutes, de ses agitations; voilà le spectacle que donne l'Académie à chaque nouvelle réception. Il est vrai que les dames y sont nombreuses, qu'elles ont de fraîches toilettes; qu'elles sont accessibles à l'émotion; que les académiciens ont des palmes à leurs habits qui peuvent passer pour des branches de myrte; que les orateurs lisent bien; que l'auditoire est bienveillant; qu'on applaudit

beaucoup, et que l'Académie enfin n'est qu'un salon, btivard, inutile et vain, comme la plupart des salons d'à présent. En somme, les dames sont devenues le seul agrément de l'Institut. Quel dommage qu'elles n'y fassent qu'écouter !

Mars 1856.

liKCEPTlO.N DE M. DE riROGl.ir, — DISCOURS DE M. NISARD.

Parmi les sources de l'ennui académique, il en est une féconde que l'on n'a peut-être pas assez observée et qu'il est bon de constater, à la décharge de certains discours : c'est le prétexte même de ces solennités mélancoliques. Les immortels ne se réunissent jamais que pour déplorer le décès de l'un d'entre eux; ils tie donnent signe de vie que pour attester la mort. Chaque réception est un convoi réel. Je ne parle pas au figuré, et je ne fais pas allusion à l'enterrement moral du récipiendaire, qui ne se réveille jamais de la bière où on le cloue ce jour-là : mais dans le sens propre, chaque discours est un catafalque. Il est vrai que, comme dans tous les convois, on parle un peu de choses étrangères au défunt; tout en escortant la dépouille, on se livre à des dissertations éphémères sur le beau temps, sur ceci, sur cela, on fait des épigrammes, je n'ose dire de l'esprit (l'intention dans cette matière n'étant pas réputée pour le fait), mais, en fin de compte, il faut toujours en revenir à l'eau bénite sur le drap; chaque séance est un commentaire du fameux : Frères, il faut mourir! et l'on comprend «[ue tous les oripeaux fanés de la rlit''t()ri({ut' des pompes funèbres ne soient pas précisément liahilcs à iiicitn! les orateurs en verve et le public en gaieté.

Encore si ces hommes, consacrés immortels par dérision, puisaient dans le prétexte même de ces séances le motif d'une échappée à travers l'infini! Si, au lieu des banalités dont la perte d'un confrère est invariablement l'occasion, ils remuaient ou essayaient de remuer les grands problèmes qui nous attendent au seuil de la vie! Si, en pesant les œuvres d'un académicien remplacé, ils faisaient descendre sur une gloire éteinte quelques rayons des idées éternelles! Mais non, des épitaphes de cimetière, de la prose de première classe; voilà tout le résultat. La mort d'un académicien n'est pas plus utile que sa vie; et si j'osais m'appesantir sur une idée qui répugnera peut-être à la délicatesse de quelques-uns, je dirais que, par la faute des ensevelisseurs, le cadavre moral (j'entends les œuvres littéraires d'un académicien) n'a pas celte utilité pratique qu'on trouve du moins au cadavre réel, de servir d'engrais à la vie! Depuis quelque temps ces fêtes nécrologiques se renouvellent assez fréquemment ; on nous en promet d'autres. L'Académie est dans sa lune rousse.

La réception de M. le duc de Broglie exhalait tout particulièrement ce parfum sépulcral qui est l'odeur habituelle de l'Académie. La coupole de l'Institut, froide, rigide, avec ses couronnes et ses palmes, ressemble d'ailleurs à un mausolée. On dirait que la littérature, Arlhémise inconsolée, a élevé ce monument à l'éloquence enterrée, et les statues de Bossuet et de Fénelon dans des niches tumulaires confirment cette illusion, que M. Nisard n'a pas détruite. Cette séance, qu'on avait annoncée comme un plaisir piquant, presque comme un scandale, s'est traînée péniblement, et M. Flourens a été à môme de constater, au profit de la physiologie, tout ce que les os maxillaires du visage humain peuvent supporter de bâillements sans se briser. La cérémonie funèbre a duré deux heures et demie, et le Requiem de M. Nisarti entre pour les deux tiers à peu près dans ce total.

Chateaubriand parle dans ses Mémoires, à propos d'une levée de boucliers des légitimistes, « du passé qui veut réta-

blir avec5^s mains iVomhre la famille qu il n'a pu soutenir de ses vivantes mains. » Cette phrase nous poursuivait, tandis que nous nous appliquions à écouter M. de Broglie et à comprendre M. Nisard. il nous semblait que nous avions devant nous deux évocations; l'ombre d'hier parlait à l'ombre d'aujourd'hui, et dans ce dialogue des morts, il s'agissait de part et d'autre de soulever des fardeaux impossibles, que ne pouvaient saisir les mains diaphanes. Constatons toutefois, pour être juste, qu'on a applaudi aux efforts de M. de Broglie, et que M. Nisard a eu le seul succès auquel il puisse raisonnablement prétendre, celui d'être écouté jusqu'au bout. La réunion nombreuse et brillante ne diminuait pas la tristesse de ce jour; les éclatantes toilettes des dames se remuaient à travers les habits noirs, comme des bluets et des coquelicots parmi les herbes d'un cimetière; c'était un élément de contraste, voilà tout.

On s'attendait de la part de M. le duc de Broglie, ancien ministre de Louis-Philippe, à quelques vagues ironies, à un peu d'aigreur, à des allusions; la bonne volonté d'une partie de l'auditoire venait même, au début, en aide à l'orateur, et, voulant applaudir avec malice, applaudissait sans discernement. Mais M de Broglie, courtois, poli, d'une affabilité un peu hautaine, a glissé sur tous les points délicats, sans insister. Son libéralisme douillet a bien risqué, dans d'assez bons termes, un éloge légitime de rélofjuence parlementaire; mais en accompagnant cet hommage rétrospectif des vieilles injures à la révolution, M. de Broglie a prouvé une fois de plus qu'il appartenait à cet incorrigible parti pour qui les chutes ne sont que dos échecs et ne sont pas des leçons. Il est impossilile, après l'écroulement complet des royautés constitutionnelles, de revendiquer avec plus d'aveuglement les mérites infaillibles de ce régime. Parler de la liberté, faire bruire avec une voix insidieuse ce mot magique à des oreilles avides de l'entendre, c'est quelque chose sans doute pour recueillir des applaudissements; mais ce n'est pas assez pour ceux qui ont expérimenté les conditions de cette liberté ré-

glée; et n'avoir rien de plus nouveau à offrir aujourd'hui (|ue ce que l'opinion publique a rejeté déjà plusieurs fois, c'est trahir autant d'entêtement que d'impuissance. Yoil;i [lourquoi nous ne nous sommes associé qu'avec une grande défiance et sous toutes réserves aux sentiments libéraux subtilement exprimés par M. de Broglie.

Quant à M. Nisard, on attendait aussi son discours avec quelque impatience. On parle beaucoup de M. Nisard depuis (jnelque temps; nous ne savons pas trop pourquoi. Puisqu'on ne lit pas ses livres et qu'on n'aime pas à écouter .ses leçons, un devrait le laisser jouir en paix du repos que ses évolutions laborieuses dans divers partis lui ont mérité, il parait, à tort sans doute, que M. Nisard passe pour l'inventeur d'une théorie particulière sur la morale, qu'il partagerait en deux nuances : la grande et la petite morale. On pensait que le discours de jeudi serait le prétexte d'explications sur ce sujet; mais l'attente a été trompée : il n'y a pas trace de morale dans tout ce qu'a débité M. Nisard; et son discours, immorteUement ennuyeux, n'a prouvé que la férocité de vengeance d'un orateur incompris qui tient enfin une bonne fois un auditoire et qui veut en abuser. L'assemblée a été courageuse et impassible; prise au piège, elle s'est résignée. M. Thiers est le seul auquel la patience ait manqué. Dès qu'il a vu M. Nisard prendre la parole, il a pris la fuite, faisant sourire et rendant jaloux ses voisins. Mais l'.Xcadémie et le public, mornes et stoïques, ont subi, pendant six quarts d'heure, cette pluie monotone. M. Nisard ne se plaindra pas du bruit; il est impossible d'obtenir un silence plus complet, plus inviolable. Dès qu'un turbulent osait applaudir, ce qui eût fait du désordre, des chut énergiques l'avertissaient de linconvenance. et l'orateur reprenait ses périodes, en interrogeant avec angoisse son voisin, M. Villemain, qui lui souriait et l'encourageait, avec la finesse d'Ésope et la cruauté de Glocester.

Disons toutefois que, pour un orateur qui a si rarement la

bonne fortune d'un public, M. Nisard n'a pas démesurément abusé de ceux qu'il tenait enfermés. Je sais bien qu'il a parlé pendant six quarts d'heure; mais qui donc l'empêchait de parler pendant douze? Sachons-lui gré de sa générosité. D'ail- .leurs, la tâche était rude. Si le silence a son mérite, il a aussi son inconvénient. Ce pauvre M. Nisard, essoufflé, haletant, malgré sa façon de hacher son débit, s'essuyait le front, s'arrêtait à chaque tirade, espérant le repos que donnent les bravos; mais cette cuve glaciale, que formaient toutes les têtes amoncelées sous la coupole, repoussait les regards suppliants de l'orateur et lui renvoyait ses paroles sans écho. Four cette fois, M. Nisard regrettera de n'avoir pas été interrompu, surtout après M. de Broglie, qui l'avait été souvent.

Celui-ci s'est montré, dans son début, d'une modestie un peu fière, mais pleine de grâce; il s'est demandé à quel titre l'Académie l'avait nommé, et appréciant à leur valeur ses divers écrits, il a eu le bon goût, que M. Nisard n'a pas compris, de n'en point parler; il a rapporté l'honneur de son élection à ses travaux parlementaires :

(( Je suis, messieurs, a-t-ildit, ledernier produit de ce libre échange entre les lettres et la politique, le dernier en ordre de date comme en ordre de mérite; le dernier vestige de ce qui n'est plus. L'Académie, qui n'oublie rien, en recueillant les moindres débris du passé, s'élève au-dessus de l'instabilité des temps et de la versatilité des esprits. Mon titre, à ses yeux, le voilà; qu'il me suffise et la justifie. »

Ces précautions oratoires ont été du goût du public, qui les a vivement applaudies, nous laissant indécis pourtant sur la <iut'stion de savoir s"il cnteiulail par là les contredire ou les ratilier. Abordant l'éloge de M. Boaupoil de Sainte-Aulaire, M. de Broglie a raconté l'histoire des premières années deson prédécesseur; ayant à parler de la Teneur, M. le duc n'a pas maïuiui! cette occasinn de la ilélrir. u Son aïciul, s'est-il écrié, n'avait (ichappé que par miracle à la commune destinée des gens de bien sous la Terreur. » Quand donc l'histoire ces-

sera-t-elle d'être la calomnie réciproque des partis? Voilà un liomme politique, très-blasé sur les moyens de gouverner, i|ui se trouvait dans les conseils de Louis-Philippe, (|uelqucs mois avant les massacres de la rue Transnonain, et qui, ayant à dire son opinion sur un fait aussi considérable, sur un système aussi délibéré que la Terreur, conclut tout simplement, sans hésitation, que ce fut la colère des scélérats contre les gens de bien ! J'aime les raisons d'humanité, les répugnances glorieuses [lour tous les moyens violents. Je hais d'une haine trop profonde les massacres, les mitrailles, les proscriptions, les échafauds politiques, pour faire l'apologie de la Terreur. Mais l'horreur pour le sang n'a pas besoin de s'aider de la calomnie. Que l'on discute l'opportunité, l'efficacité de la Terreur, je le conçois; que l'on revendique, comme ne cesse de le faire M. de Lamartine, l'inviolabilité absolue et quand même de la vie humaine, j'y souscris de grand cœur. Mais changer des acteurs politiques, comme ceux du grand drame de 95, en assassins de grande route, c'est manquer à la gravité de l'histoire, c'est fournir un prétexte trop facile et trop dangereux pour les représailles violentes.

Nous ne comprenons pas davantage la pitié de M. deBroglie pour la \iécessité que M. de Sainte-Aulaire eut à subir, en disputant une place d'ingénieur géographe au concours.

« Ces places, dit Torateur, étaient les seules qui fussent alors réservées, dans l'ordre civil, aux élèves de l'école.

« Elles étaient au nombre de six.

« Les juges du concoursétaient La place, Monge et Lagrange.

« Ainsi s'écoulèrent laborieusement les premières années de sa jeunesse. Cest à ces conditions qu'existaient, dans la patrie les enfants de ceux que la persécution forçait à s expatrier. »

Ne voilà-i-il pas des conditions bien rigoureuses? et la France ne fut-elle pas une marâtre en exigeant que les fils (les émigrés se rendissent utiles et devinssent des savants?

M. Beaupoil de Sai7ite-Aiilaire fut contraint au travail dans sa jeunesse, et quel travail ! celui d'ingénieur géographe ! quelle honte et quelle humiliation!

M. de Broglie avait à expliquer comment son prédécesseur a servi tous les gouvernements, depuis l'empire jusqu'à la royauté de juillet; et. ne prévoyant pas que M. Nisard, auquel ces sortes de dévouement successifs sont loin de répugner, lui viendrait en aide dans son apologie, le récipiendaire a cru devoir justifier M. de Sainte-Aulaire par une théorie de sa façon; il n'admet pas, dit-il, l'idée qxïW puisse exister en politique des dogmes, comme en religion. Le mot est grave; sous une apparence d'éclectisme, il supprime tout principe, toute moralité. S'il n'y a pas de dogme, il n'y a plus d'apostasie, et à quoi bon parler plus loin avec aigreur des conversions ardentes de 1848! S'il n'y a pas de dogme, la fidélité est une duperie, les serments sont un piège; trahir, ce n'est que changer de point de vue. Le drapeau est un haillon blanc, rouge, tricolore, selon le vainqueur du jour et l'intérêt du moment! Avec une pareille théorie, on a plus de deux morales, car on en crée trois, quatre, dix. Plus de dogmes! c'est-à-dire plus de convictions, plus d'apostolat, plus de foi, plus de parti; mais l'indifférence ou le calcul! La politique cesse d'avoir une àme, une philosophie* ce n'est plus qu'une étude d'équilibre ou un travail de joueur d'échecs. Nous connaissions cette théorie, sans en avoir le mot; on peut la nommer maintenant, c'est l'indifférence, c'est l'athéisme on matière politique; c'est ce culte du hasard, du succès, qui fait des historiens comme M. Thiers, des hommes d'État comme M. Guizot, une génération sceptique, railleuse, matérialiste, comme celle qui nous entoure. M. Nisard a été enchanté de cet aveu, et il s'est empressé, dans sa réponse, d'ap-' peler cette théorie le patriotisme. A ce compte-là, M. Nisard, qui n'a pas ou jusqu'ici do dogmes absolus ot qui est passé par toutes les nuances des o|)inions les plus contradictoires, est un grand patriote; c'est pcul-ôlrc ce qu'il voulait faire dire.

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II est loul simple que, n'admettant pas de principes essentiels, M. de Broglie nous ait donné successivement dans son discours l'éloge du 18 brumaire, de l'empire, des deux restaurations, de la royauté de Louis-Philippe. Mais pourquoi s'arrêter en si beau chemin et ne pas aller jusqu'où va M. .Nisard I Pourquoi apporter tant de réticences depuis 1848? En vertu de quoi boudez-vous, puisque votre religion n'a pas de dogmes? Et n'êtes-vous pas un peu suspect , quand vous parlez de liberté de tribune, du culte des idées éternelles, du travail de la pensée, de toutes les nobles et grandes choses qui constituent précisément ce que nous appelons des dogmes fondamentaux? Ce tout petit mot échappé au scepticisme d'un homme d'État en retraite éteint les lueurs qui glissaient le long de son discours, en l'éclairant par intervalles d'une façon saisissante. Je me souviens que l'orateur a signé les lois de septembre; dès lors, ce libéralisme après coup, qui tentait de nous émouvoir au début, paraît froid et sec, comme la bonhomie, comme la politesse de l'égoïsme ; et ces regrets solennels pour les régimes disparus ne sont plus que le dépit de la vanité.

Dans un tableau assez ingénieux de la Fronde, à propros de l'histoire qu'en a écrite M. de Sainte-Aulaire, M. de Broglie essaye de diminuer la spontanéité du mouvement de 1789 et réclame pour le parlement de 1648 l'antériorité des réformes. Il est évident que l'explosion sublime de 89 avait été préparée par une lente et sourde fermentation ; que la lave qui s'échappa bouillonnante et invincible s'était échauffée pendant des siècles; mais à quoi bon établir une généalogie pour paraître contester ensuite à la révolution sa légitimité? C'est précisément parce qu'elle eut des aïeux, monsieur le duc, qu'elle n'est pas une aventurière, et qu'elle a droit à des descendants.

En somme, spirituel, courtois, blessant, beaucoup plus par le fonds que par la forme, le discours de M. de Droglie, favorablement écoulé, n'a pas la portée d'un manifeste et ne lais-

iU ÉCRIYALNS ET HOMMES DE LETTHES

sera pas trace d'idée pratique dans l'esprit de ses auditeurs; disons surtout qu'il ne méritait pas le châtiment de l'interminable réponse qui lui fut faite.

On a remarqué que le nom de madame de Staël n'avait pas été prononcé une seule fois. De la part de M. de Broglie; c'est presque de l'ingratitude filiale, c'est en tout cas un oubli fort étrange. L'occasion était belle pour tout le monde; pour le récipiendaire en particulier, elle devait avoir des tentations extrêmes. A quel motif attribuer cette réserve? N'est-ce pas parce que madame de Staël fut un de ces penseurs qui, au rebours de M. de Sainte-Aulaire, osèrent braver le prestige impérial et préférer l'exil au patriotisme discutable d'une adhésion? N'est-ce pas parce que l'auteur de l'^/Zema^ne croyait précisément à des dogmes, en politique comme en religion, et que ces convictions raisonnées eussent embarrassé l'orateur accommodant, le Philinte constitutionnel?

Quant à M. Nisard, s'il n'a rien dit pendant les six quarts d'heure qu'il a parlé, ce n'est pas qu'il fût embarrassé par aucune considération. On ne saurait imaginer, en effet, un plus imperturbable sang-froid, et le ton sec, tranchant, doctoral, avec lequel il débitait sa harangue, attestait un homme bien convaincu {}u'on ne lui cherchera pas querelle pour ses idées, par une excellente raison, analogue à celle qui dispensait certain échevin do tirer le canon.

M. Nisard a fait un grand éloge de la diplomatie dans son discours. Nous en avons conclu que, blasé sur les triomphes oratoires, et indifit-rcnt aux bravos de l'Académie, il songeait à utiliser les derniers restes d'une ardeur qui s'éteint, en éclairant les congrès et les cabinet.^ européens; c'est en effet la seule route qui n'ait pas encore été honorée des marches et des contre-marches de l'orateur, et son discours, creux et huird, nous parait un titre plus que suffisant pour appuyer sa candidature; sans compter sa grande expérience des honmios ot des journaux de tous les partis.

M. Nisard, comme littérateur, a toujours été prcdosliné à

L'ACADKMIK RT LKS ACADKMICIKNS 145

l'Acndéniie. Il appartient à cette classe aimable .de critiques pour rpii l'école romantique est une débaiiclie d'écoliers. M. Sainte-Beuve, qui a plus d'une analogie avec lui et qui, après avoir passé par les mêmes métamorphoses, a roussi ses jolies petites ailes de papillon au même feu de joie de la jeunesse, M. Sainte-Beuve lui reprocliait autrefois sa rigueur, tout en lui tendant délicatement la main. Voici ce que disait l'auteur des Consolations :

Ainsi je vais toujours reprenant au bel art, Au rebours, je le ciains, de noire bon r^isard, Du critii|iie .Nisard, honnête el qu'on eslinic, Mais i[ui trop harcela notre ellort léirilinie.

Être estimé de M. Sainte-Beuve, c'est beaucoup, c'est même tout, s'il faut s'en rapporter aux apparences qui isolent M. Nisard, et cette estime paraît avoir suffi à l'auteur du Convoi de la Laitière; car il ne faut pas oublier qu'avant de fourvoyer son imagination dans tous les embranchements de la morale et de la politique M. Nisard s'était égayé dans une pastorale : la France lui doit le Convoi de la laitière. .Aujourd'hui, il serait peut-être aussi difficile de préciser les opinions littéraires de M. Nisard qu'il serait indiscret d'interroger ses convictions politiques; il passe cependant pour un des prêtres de cette école qui fait du sens commun la seule condition de la poésie. M. Nisard fournit les textes, les arguments, les vivres; en un mot il est le riz-pain-sel de l'école du bon sens.

Le bon sens, c'est ce que M. de Broglie appelle l'absence de dogmes, et ce que M. Nisard nomme un peu emphatiquement le patriotisme. Quitter une opinion à propos; aller aux vainqueurs la veille de la victoire; flairer la défaite deux jours avant qu'elle arrive; c'est là le fin de la politique, et c'est ce qui explique les succès de M. Nisard dans cette branche de l'activité Immainc. Comme son ami M. Sainte-Beuve, le bon M. Nisard traversa toutes les opinions pour les exjiéri-

146 KCIUVAI.NS ET IIOMJIES DK LETTRES

meuter; lui aussi, il a quelque peu juré la mort des tyrans. Voici sur les variations sentimentales de cet homme habile des renseignements que nous cro) ons authentiques.

M. Nisard quitta, dit-on, le Journal des Débats pour entrer au National, et il ne faut pas croire que ce fut seulement afin d'y traiter plus librement les questions littéraires; cai', du lo janvier 1852 au H août de la même année, il fournit, dit-on, soixante-dix-neuf articles politiques, dont trente-six premiers-Paris. Les questions de politique intérieure ou extérieure, la liberté, la légalité, le budget, voilà les grandes préoccupations de M. Nisard. 11 était le collaborateur assidu, sympathique d'Armand Carrel. Quelquefois, ainsi qu'on le suppose d'un article du 2 décembre 1852, sur la séance de la chambre, Carrel finissait les articles commencés par M. Nisard, et il n'y va pas de main morte, ce bon M. iNisard ! C'était lui le plus fougueux, le plus compromettant! Comme il juge la loyauté de M. Périer (29 janvier)! Comme il en veut à Tinfàme état de siège (articles des 11, 15, 17, 22 juin)! Ce n'est pas lui qui approuve les mesures exceptionnelles, les assommades, les visites domiciliaires!

La police surtout a le don d'exaspérer ce bon M. Nisard! Le sergent de ville le rend hydrophobe ; son intervention lui est particulièrement odieuse. Jamais émeutier n'eut plus de violence. Le 29 janvier, à propos d'un anniversaire toléré en mémoire de Louis XVI, le futur collègue de M. de Broglie s'écrie « que les amis de la liberté ont le droit de perdre patience, à la vue d'insignes contre-révolutionnaires, et qu'ils peuvent renverser le catafalque et maltraiter l'officiant. »

M. Nisard, devenu si mélancolique, et qui prétend avoir subi des épreuves récentes, était en \ 852 d'une gaieté exubérante. Il affectionnait par-dessus tout les charivaris, le tumulte, les sifllcts; il se fût indigné contre la main téméraire (|ui eût llétri le collet d'un citoyen manifestant librement sa (|r'sap|irol)aliiin dans un lieu public Le 9 ;ivril 1852, à jiropos d'un charivari donné aux députés, il ap[ielle cela « une bonne

1,'ACAUËMIH liT l.ES ACADKMICIENS 147

et gaie manière, tout à lait dans le caractère français, d'exprimer sa désapprobation et ses antipathies. i> Le 25 avril, à propos d'un orateur anglais, d'un évèque antiréinrmiste qui s'était permis quelque excentricité, analogue à la théorie des deux morales, il affirme que le peuple anglais est un peuple sage, tirs-sage, qidsiffh', nutriige et empêche de prêcher, etc.

Nous ne saurions dire pourquoi, mais il nous semble que M. Nisard a perdu beaucoup de son indulgence pour les charivaris et de son horreur pour les sergents de ville. Certes, nous ne l'en blâmons pas; il a raison et il use d'un droit souvent utile; l'expérience a modifié ses dispositions premières, et rien ne le désolerait plus sans doute que de passer aujourd'hui pour avoir inventé et propagé la théorie des charivaris. Quant à la police, elle a du bon. Nous ne doutons pas que, revenu de ses préventions fâcheuses, M. Nisard n'en convienne aujourd'hui avec nous.

Mais, nous dira-t-on, ces articles que vous exhumez ne sont pas signés; n'êtes-vous pas un peu trop généreux en les attribuant à qui peut les nier? 11 est évident que tout est niable; que la loi Tinguy-Laboulie n'était pas inventée en 185'2; que M. Nisard peut croire ses anciens manuscrits perdus, brûlés: qu'il peut supposer les témoins morts ou dispersés, el que Tien ne serait commode comme un démenti; mnis jusqu'à ce que ce démenti nous arrive, autorisé par des témoignages au moins probables, sinon irrécusables, nous admettrons la paternité de M. Nisard pour ces diverses théories, et pour d'autres encore dont nous parlerons plus tard; sauf, bien entendu, à reconnaître notre erreur, quand M. Nisard nous en signalera une.

Ainsi, en politique, M. Nisard fut un tapageur; puis un beau jour, la raison lui revint. L'incident Pntchard le trouva parmi les complaisants du ministère. Aujourd'hui, selon les heureuses expressions de M. Nisard lui-même, « il reconnaît le bien qui se fait par d'autres que lui, et il honore les honnêtes gens qui, comme M. de Sainte-Aulaire, comme M. Mole,

lis KClilVAlNS Ivj' IIUMMRS Dli l.KTTI'.KS

ont, sous divers gouvernements, servi la France, sans en excepter la personne du prince. » M. Nisard vent évidemment servir, et nous ne doutons pas qu'il ne le puisse, quand il auia prouvé à (juoi il est bon.

En morale, il semble plus difficile de saisir l'opinion du bon M. Nisard, non pas qu'il y entende rien; mais c'est qu'il s'est exprimé plusieurs fois et de façcms différentes sur le même sujet. Dans un compte rendu (bien signé cette fois de l'initiale iN.) d'Eugène Âram, de Buhver, M. Nisard, dans toute la ferveur de sa foi démocratique, établissait péremptoirement : « que la moralité des actions bumaines n'appartient pas à celui-ci ou à celui-là, mais à tout le monde; qu'il faut être en paix avec la conscience individuelle et avec la conscience universelle, et qu'il ne dépend pas des mains qui le commettent, ni des intentions qui y poussent, qu'un crime soit ou ne soit plus un crime. » Voilà de nobles et fières paroles, sans obscurité, sans réticence. Quel qu'en soit le but, l'action criminelle est toujours haïssable; ni le prétexte du bien public, ni l'intérêt privé, rien ne doit flécbir la conscience; c'est là la seule, la vraie, runi(|ue morale, et ce sera la gloire de M. Ni- .sard de l'avoir définie aussi heureusement. D'où vient donc (lu'on se permet d'attribuer à ce rigide moraliste des opinions |)lus confuses et qu'on a répandu dernièrement le bruit étrange qu'il professait le culte des deux morales? Cela tient sans doute à d'imprudentes paroles; ayant à étudier MarfiaL M. Nisard, plein d'indulgence au fond (comme il l'a prouvé dans la (piostion des charivaris) pour tout ce (|ui est gai et amusant, s'exprimait en ces termes : « Pour imm CDiiiptc, je ne veux point dire du mal de Marlial; il m'a fait voir une Rome si vive, si sautillante, si ordulièrc, si grande au milieu de cette race petite et médiocre, dont les vices ne sniii imposants que par la masse; il m'a tant amusé de ses cancans sur les mœurs des chevaliers, des sénateurs et (les v,d(;ts, (juc je lai pdi'doimr volonlirrs (iem))haliqiics vloijcs (jiii lui ont clé fort mal payés. » C'est sans doute

cette indulgence pour les éloges mal payés (\m a fait penser, bien à tort, que des questions positives intervenaient un peu trop, aux yeux de M. N isard, dans les questions de morale. D'ailleurs, ne peut-on pas supposer que l'iiomme d'expérience, (|ui s'était mis à différents points de vue pour juger les événements contenqiorains, a entendu seulement dire qu'il y avait autrefois la morale du gouvernement ot la morale de l'opposition, la morale du Journal des Débals et la morale du National! Voilà vraisemblablement les deux morales que reconnaît M. Nisard et qu'il a goûtées tour à tour. Mais on comprend qu'il n'y a rien d'absolu dans une pareille façon de voir, et l'on a tort, grand tort, encore une fois, d'accuser l'auteur du Convoi de la laitière d'avoir ébranlé le trône immuable de la conscience; il n'y a pas touché autrement qu'en se jouant un peu, et nous prolestons contre les mauvais plaisants qui -prennent au sérieux les définitions badines d'un humoriste de la trempe de M. Nisard.

Que dire du long discours par lequel il a fait expier à M. d(! Broglie et au public leur présence à la dernière réunion de l'Académie? On l'a écouté sans dire mot, c'est là un effort que nous ne demanderons pas à nos lecteurs. Bornonsnous à relever quelques passages intéressants; pour le reste, nous garantissons qu'on ne perdra rien à notre silence. M. de Broglie avait fait bon marché de ses litres littéraires; avec une modestie de grand seigneur, il s'était posé en homme politique et feignait de penser qu'on avait voulu, en le nommant, honorer l'ancien ministre de Louis-Philippe. M. Nisard ne lui a pas laissé longtemps cette illusion. Il ne tiendrait qu'à M. de Broglie de s'avouer un grand écrivain, si, en pareille matière, M. Nisard pouvait être cru sur parole. On dirait que ce dernier a voulu, par suite de la malice qui le distingue, passer pour l'homme politique et travestir M. de Broglie en folliculaire; il n'a pas osé attribuer à celui-ci le Convoi de la laitière, mais c'est la seule chose qui man(|ne à la liste des nombreux chefs-d'reuvri' (lu'il lui rcconuait.

Fléchier dit quelque part que « les louanges sont les doux supplices de la vertu. » A ce compte-là, M. de Brogliena pas été sur des roses, et M. Nisard l'a su|)pUcié de complimeuts : vous êtes un grand métaphysicien, un grand critique, un grand philosophe, lui a-t-il dit sur tous les tous. Jamais panégyrique plus long, plus exorbitant n'a été jeté d'une façon plus brutale au nez des gens. C'était suffoquant de parfums. Xu reste, on comprend cette exagération, si, comme M. Nisard l'affirme, les écrits de M. de Broglie ont été s(i douceur, sa force dans des épreuves récentes. On ne saurait trop remercier l'ami qui nous a soutenu dans les jours difficiles, (juelles sont ces épreuves? M. Nisard ne s'est pas expliqué, et nous sommes réduit à des commentaires que nous ne ferons pas, par discrétion. Il parait, toujours d'après l'aveu de M. Nisard, que la calomnie a osé s'attaquera lui. En vérité, on a pu le calomnier? Qui donc a eu cette témérité? Là encore, les renseignements nous manquent; mais il nous paraissait difficile, sinon impossible, qu'un caractère aussi bien connu que celui de M. Nisard fût atteint par la calomnie.

.\ propos du célèbre travail (que personne ne connaît plus) de M. de Broglie sur l'art dramatique, M. Nisard s'imagine que la querelle des romantiques et des classiques va recommencer ; il le craint ; certaine rumeur de la jeunesse lui donne ce soupçon. Hàtons-nous de le rassurer. La tiuerelle est bien finie ; ce n'est pas pour une question de forme ou d'école que l'on s'agite maintenant dans la jeunesse. La génération qui grandit a assez des luttes littéraires, elle vise plus haut, et, dédaigneuse des mauvais écrivains, elle s'inquiète seulement des théories morales que l'on veut suggérer à sa conscience. Mais cela ne regarde pas M. Nisard, (jui a bien tort, évidemment, de craindie quclipie chose.

M. .Nisard n'aime |ias plus auj(iui(f hui les factions (|u'il n'aime les cliaiivaris et les siftlets tant aiuK'S autrefois, il en veut à la Fl'diide d'avoir été le lierceaii de C(î génie révoluliuniiaiic. Il iiniis sciiihic |i(UirlMnl que r;iiici('U r(''d;icleur du

\ntio7inl appréciait mieux autrefois l'esprit de la libertf'. l'our nous en tenir aux articles bien et dûment signés de l'initiale N, voici ce qu'il disait le 22 mars 18o5, dans un compte rendu du Salon, à propos d'un portrait de Louis-Philippe, peint par M. Horace Vernet :

« Sa Majesté est en pied, en effet, dans la salle du Trône, revêtue de son costume de chef suprême des armées de terre et de mer. De ses deux mains, l'une s'appuie sur un in-folio intitulé la Charte de 1 850, l'autre est posée sur la garde d'un grand sabre de cavalerie vulgairement appelé latte; ce qui signifie, j'imagine, que le roi Louis-Philippe est disposé à défendre, le sabre à la main, la charte qu'il a jurée. Beaucoup de personnes trouvent cette latte peu convenable, et que c'est mal honorer le roi que de le présenter prêt à dégainer, comme un sergent de ville, an lieu de le montrer roi paisible et civilisateur, n'ayant de latte que contre l'ennemi, au cas oîi celui-ci attaquerait, non pas la charte de 1850, mais la France. Je sais bien que cette latte ne menace que ce quon appelle les factions ; mais, comme il y a dans toutes les factions des citoyens, et souvent des meilleurs, il n'est pas de bon goût de donner à un roi de souveraineté élective l'attitude d'un homme déterminé à pourfendre au besoin ceux de ses concitoyens qui pourraient ne pas se contenter de la Charte (/e 1850; ou mémo qm penseraient que jurer et tenir sont deux. Je suis donc tout à fait de l'avis des personnes qui se sont offensées de cesabre; mais comme je ne sais pas bien sur qui tombe la responsabilité d'un portrait en pied du roi, je ne puis blâmer que M. Horace Vernet, qui a mieux aimé peindre le roi des journées de juin que le roi des Français. »

Nous aurons occasion de revenir sur cet article que M. Nisard a eu l'imprudence de signer. Constatons seulement qu'au temps où il aimait les charivaris et les sifflets l'orateur trouvait que les factieux étaient de bons citoyens.

En terminant son appréciation de VHistoire de la Fronde, M. Nisard rend hommage au gt'nie de Lduis XIV. qu'il appelle

un grand roi; mais comment fait-il concorder cette opinion nouvelle avec ce qu'il disait, le 21 déceuibre ISo'i, dans un article littéraire, et signé, à propos des Mémoires de la princesse Palatine ? k La société n'était qu'une grande bacchanale dont le roi était le chef de chœurs et le prêtre, le maître des cérémonies... » Et plus loin : « Ce nid d'empoisonneurs, d'adultères, de joueurs, de faux braves, de faux dévols, dentremetteurs, que l'on appelait la cour de France. »

Indulgent pour les lois de septembre dont il remercie M. de Broglie, M. Nisard nous rappelle que, quand il travaillait aux articles d'Armand Carrel, il ne trouvait pas de plus grand crime politique que celui de M. de Polignac, qui avait attenté aux lois dont le maintien et ladéfense lui étaient confiés; quant à Charles X, il avait souillé la royauté par le parjure et par le meurtre (19 janvier 1852).

Nous n'en finirions pas si, suivant ligne par ligne le discours de M. Nisard, nous songions à relever tous les points qui forment un piquant contraste avec ses opinions d'autrefois. Rapprochons cependant, et pour en finir, ce qu'il a dit à M. de Kroglie du roi Louis-Philippe de ce qu'il en disait jadis, ainsi qu'on l'a vu plus haut et qu'on va le voir plus bas, dans son jugement sur la peinture d'Horace Vernet : a Je serais bien à plaindre, s'est-ii écrié jeudi, si cet éloge (celui du roi de 1850) m'embarra.ssait! » Nous trouvons en effet que M. Nisard serait fort à plaindre s'il devait s'embarrasser des opinions qui peuvent rappeler les variations des siennes. Mais, Dieu merci, il ne s'embarrasse de rien. « J'aiainu', a-t-il continué avec une contrition parfaite qui a failli émouvoir M. Guizot lui-même, j'ai .servi la monarchie constitutionnelle de 1850. Quoique mon obscurité politique m'ait tenu loin des personnes souveraines, j'enai (Hé assez prèspourm'associor detout num cœur à ce que vous dites de la sagesse du dernier roi. Personne n'oserait disputer à sa mémoire lioiion'e la part que vous lui attribuez dans la prospérité- de la l-ranci! sous son gouvernement. L'Iiouimoge (pie vous lui rendt.'z n'a pas seulement l'aut(>iit(' (pie

L'ACAUKMIH KT LKS ACADKiMlClKNS < 153

votre caractôro donne à tous vos sentiments; il a la valeur d'un jugement historique. >>

Le roi Louis-Philippe aimait les plaisants, M. Vatout en est la preuve; pourquoi n'a-t-il pas appeh- l'auteur du Convoi de la luilière au château? pour(|uoi ne l'a-t-il pas rapproché de sa personne souveraine ^f 11 aurait ri, sans aucun doute, avec lui de la façon dont le spirituel critique du Natiniial commentait le portrait du monar([ue constitutionnel dans le passage cité plus haut et dans la suite de cet article que voici :

« M. Horace Vernet est un flatteur. Il a mis sur le visage de Sa Majesté le vermillon à la mode, et lui a ôté plusieurs lu.stres ; mais il lui a laissé des paupières lourdes et tombantes, ce qui prouve combien les llatteurs sont maladroits. De plus, pour éviter les inconvénients de l'ovale inverse, qu'on dit être le caractère distinctif du visage de Sa Majesté, ce que je n'ai jamais été à même de vérifier, il lui a fait un carré long dont les côtés sont égaux et parallèles, et qui n'est vrai d'aucune face, ni royale, ni citoyenne. Pour le reste du corps, M. Vernet a été aussi flatteur et aussi maladroit. Il a donné au roi une pose et des jambes de modèle d'atelier, et toute rallure d'un homme de trente ans qui tend des pièges aux dames sur toute sapersonne, ce qui est aussi peu convenable que peu conforme aux habitudes domestiques de Sa Majesté. Entin, je ne connais qu'un portrait en pied de roi qui soit plus jeune que celui de S. M. Louis-Philippe, c'est celui de Charles X, peint par M. Gérard, que nous avons vu dans un des derniers Salons.

« Le second ouvrage de pacotille de M. Horace Vernet n'est pas meilleur que le premier. Le héros de la scène, le duc d'Orléans, ne ressemble pas au roi Louis-Phili[ipe, quoi({ue ce soit la même personne. Quant au peuple de juillet, il est ignoble, il est aviiu-, il chancelle sur ses jambes, il fume comme la populace qui revient d'une distribution de comestibles. M. Horace Vernet, qui n'a pas vu le peuple de juillet, .s'en serait- il enquis auprès de (juelqu'un de ces hommes du

lendemain qui Vont vu à travers leurs peurs, et qui ne s'entendent à le gouverner qu'avec les gros impôts et les luttes de cavalerie, comme celle du portrait en pied ? »

Oue tout cela est dit avec grâce et avec bon goût ! Comme il est fâcheux que M. Nisard se soit plus tard rangé parmi les courtisans de ce roi des journées de juin, et ait ainsi tari tout à coup et pour jamais sa verve railleuse! Comme cet éloge récent de la monarchie de juillet acquiert une saveur particulière de repentir, rapproché de cette ironie des belles années de l'opposition! Comme il est regrettable que M. iVisard n'ait pas écrit son discours académique dans ce style légèrement licencieux ; il n'eût guère perdu en convenance, et il eût gagné en gaieté.

Comme nous ne voulons pas scandaliser M. Sainte-Beuve, qui pourrait retirer son estime nécessaire à M. Nisard, nous n'insisterons plus sur ces rapprochements. Nous passerons sous silence les gaillardises adressées aux tableaux de sainteté, dans ces articles du Salon de 1855, quand il voulait que les vierges lussent [)\us jolies que divi)tes. Nous Tabandonnerons à l'émotion qu'il a dû garder de la dernière séance de l'Académie.

En se voyant si sévèrement écouté par ses collègues, si froidement accueilli par le public, malgré ses compliments à tout le monde et à toutes choses, M. Nisard a dû comprendre enfin (ju'il a eu raison, mallieureusement pour lui, une seule l'ois en sa vie : c'est (juand il a dit, à propos d'Aram, ces paroles qu'il fera bien de méditer : « H faut être en paix avi'c la conscience individuelle et avec la conscience universelle.... I,a niur;dil(' des actions humaines n'appartient pas à celui-ci ou ;"i (•(.'lui-là. ») Quelle impuissance de l'habileté! Avoir fait sim cliciiiin sDus tous les ri'gimes; avoir obtenu déshonneurs, des l'avciiis de imis les gouvernements; avoir eu les joies de l'opposiliuii cl les b('n<'tices de la majorité, pour se heurter quand on se croit bien ('labli dans son triomphe, aux bouderies du public, au .^ilcnce im|ilacable de ses collègues! 11 ne

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restait à M. Nisard, jeudi dernier, (jue deux partis à prendre : ou bien se jeter à la Seine, son discours au cou, pour aller au fond ; ce qui était une chance équivoque, car il y a des gens qui ont le privilège de surnager toujours, de l'aire des plongeons sans se noyer jamais ; ou bien se mettre en quête d'une troisième morale, puisque la tbéorie des deux est bien décidément impuissante et illusoire. Si nous étions des amis de M. Nisard, nous lui donnerions toutefois un autre conseil plus efficace encore ; mais, comme nous nous flattons de n'être pas de ses amis, laissons à ramiti('' de M. Sainte-Beuve, três- (ompétente sur ce sujet, le soin de cotte recommandation, aussi nécessaire à l'un (|u'à l'autre, et (|ui pourrait bien être celle-ci : Quand on ne peut plus se faire écouter, il est prudent de se taire.

Avril 185fi.

RÉCEPTIO.N DE M. PO.NSAliD. — DISCOURS DE M. NISARD,

Nous avons eu tout un jour de violente colère contre M. Ponsard. C'était \i\ une exagération de mécontentement bien inutile. Une lecture froide, attentive des deux discours prononcés à l'Académie nous a calmé et désarmé. Nous comprenons aujourd'hui que nous avions tort de voir tant de choses alarmantes dans cette dissertation de l'auteur de Lucrèce. Il était plus juste de n'y rien voir. Ce manifeste contre le romantisme n'est au fond qu'une explication candide des procédés de l'école du bon sens. Nous avions pensé que ces applaudissements donnés par l'Académie française ;i des épigrammes contre Shakspeare et contre Goethe étaient un outrage à l'idée, au beau éternel. Nous étions ému de C(;tte in-

différence affectée du poêle pour les questions politiques et sociales. Nous étions honteux d'avoir assisté à cette apologie de la tirade et des trois unités. Nous sortions avec des froissements douloureux de cette séance où les conquêtes de vingt années avaient été mises en doute; où l'éloge emphatique de Racine n'avait été qu'une provocation à l'éloge provoquant de Boileau; où M. Ponsard avait détaillé le plan d'une tragédie à faire sur Joseph vendu ])ar ses frères; où M. Nisard avait à son tour indiqué une suite à Turcaret; où l'on avait abusé de la présence de ce qu'on est convenu d'appeler l'élite de la société intelligente pour échanger solennellement la eusse et le séné entre le récipiendaire et le directeur de l'Académie; nous nous demandions qui l'on trompait, et si ces applaudissements n'étaient pas plus injurieux pour les orateurs que des sifflets. Encore une fois, la lecture nous a rendu à une froide appréciation de ces banalités. Le geste, l'accent, le soulignement, tout est oublié. Nous n'avons plus devant nous que deux chapitres de rhétorique, et les passages qui semblent avoir une signification hostile ont un but si naïf, qu'on sourit, sans en souffrir. Il nous a paru mt^me que la bienveillance était plutôt le caractère du discours de M. Ponsard. Il n'a presque rien attaqué, et il a tout loué. S'il ne nomme pas M. Victor Hugo, auquel il fait allusion, et qui méritait peut-être un hommage expressif en passant, c'est à peine une faute de goût; et c'est un acte de politesse pour M. Nisard; mais en revanche il a très-habilement fait applaudir la fin de son discours en y mettant le nom sympathique de M. de Lamartine. S'il évite avec un soin jaloux de laisser passer un bout de cocarde; s'il traite de malveillance la curiosité qui lui demande compte des sympathies d'un [larli pour l'auteur de Charluth' Corday, en revanche il .salue Voltaire, tout en tlétrissant, par surcroît de précaution, sks déi-i.ohaulks ERiiEuns; s'il ne parle pas de sa candilaturi' eu lSi8, il se pose en chaiiipiim des principes df 1789; s'il attaque le drame, il fait Ihui marché des conliderits de tragédie 11 n'y a donc vraiiiinit pas d'autre parti

pris dans ce discours que celui d'un éclectisme prudent; c'est la bonhomie fine d'un littérateur calme qui liait les enthousiasmes et qui n'a pas d'appétit de martyre; qui veut jouir en paix de sa notoriété; qui n'a pas de foi à proclamer, par la raison qui dispensait quelqu'un de tirer le canon, et qui, s'asseyant dans le fauteuil de M. Baour-Lormian, le trouve à sa taille et veut s'y arranger pour sommeiller à Taise.

C'est là le fond et la politique du discours de M. Ponsard. Avocat, doué de goûts littéraires, devenu homme de lettres par hasard et par la vocation de son entourage, beaucoup plus que par sa propre vocation; caractère hésitant, sans vigueur et sans audace, n'atteignant pas à l'esprit et redoutant le lyrisme; marchant avec précaution, mais pourtant avec une certaine rondeur de maintien, dans un sentier bordé de parapets; bon bourgeois du Parnasse, qui aune des tragédies bien conditionnées et du meilleur teint; ayant, pour ainsi dire, un petit belvédère qu'il gravit pour regarder l'horizon, et se satisfaisant de la vue du ciel, sans rêver d'y plonger; poëte pratique, accommodant l'idéal aux goùis de la foule; écrivain honnête et modéré, se défiant des passions, possédant une morale officielle, authentique, sans alliage, qui charme les pères de famille; en commerce de galanterie convenable avec une muse décente qui ne lui conseillera jamais des folies; habile à faire applaudir la médiocrité ; parlant incorrectement un langage de bon aloi ; parfumant ses vers avec l'essence distillée de Molière ou de Corneille,, comme on met des gouttes d'eau de Cologne sur un mouchoir, M. Ponsard, digne de renommée, très-digne à coup sûr de l'Académie française, où bien des gens ne le valent pas, mais au-dessous de la gloire, est une sorte do contre-maître ; mais il n'est pas et ne sera jamais un maître; il ne prétend point d'ailleurs à ce dernier titre, et sa modestie, qui est la meilleure de ses habiletés, doit diminuer la portée des épigrammes et enlever toute amertume à la critique.

iSous ne chercherons donc pas au delà des sentiments

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exprimés, et nous examinerons le discours, simplement pour ce qu'il est, pour ce qu'il veut être, c'est-à-dire l'explication loyale d'un esprit timide.

La réunion était nombreuse; il ne manquait guère que des académiciens; mais plusieurs immortels sont dans leur lit, et d'autres avaient dédaigné cette séance, trop exclusivement littéraire. Quand je dis littéraire, j'entends une séance sans caractère politique ; mais je ne préjuge en aucune façon la question de forme, de style. Sous ce rapport, les deux 'discours laissaient à désirer. M. Ponsard a si bien fait, qu'il a ménagé une sorte de succès à M. Nisard et qu'on a trouvé par comparaison ce dernier spirituel et presque élégant. C'est là une appréciation toute relative, et, au point de vue absolu, Tinsignifiance des deux parleurs a été égale. Ils ont fait du bruit avec des écorce^ d'idées, mais le noyau manquait à ces éplucbures : et je défie qu'on ait gardé de cette séance une émotion quelconque, un encouragement, une idée morale.

M. Ponsard a été fort applaudi: mais quand ne l'applaudiî-on pas? Le public de r.\cadémie est des plus indulgents. Composé d'amis, il admet à peine quelques juges. La cause est toujours gagnée d'avance. La politesse d'ailleurs tyranniserait les indifférents. L'auditoire féminin surtout aide aux succès. Les dames venues par circonstance payent en sourires le diplôme qu'elles croient emporter; et les habituées, les lauréats émérites, celles qu'un de nos amis appelle les tricoteuses de r.Xcadémie. celles-là applaudissent par état.

•M. Ponsard donc a été applaudi, absolument comme au théâtre. Nous aurions mauvais goût à contester le succès. Nous aimons mieux le prouver et le justifier. Il nous semble on effet que le récipiendaire a tout fait pour recueillir ces bravos; et il n'a eu que ce qu'il méritait.

M. Ponsard avait à faire l'éloge de M. Banur-Lormian. Il a apporté dans cette tâche un zèle, un bon vouloir, une sympathie qui a exagéré parfois la bienveillance, mais (|ni n'a

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