I.'ACADKMir. KT IFS ArADKMlCIF.NS
rendu ijue plus solidos les titres de l'auteur de Luavce à remplacer l'auteur à'Omasis.
Le nom de M. Baour-Lormian n'a pas retenti dans les mêlées politiijues; il est purement littéraire. M. Ponsard s'est hâté de constater ce caractère des le début de son discours. 11 tenait à faire bien comprendre que lui aussi n'est qu'un littérateur, un hiirdc parmi des trib^ius, et qu'il ne faut, par conséi[uent lui demander ni profession de foi politique ni Ikiélit(' à un drapeau. Nous approuvons cette déclaration, elle est loyale et prudente ; elle est peut-être seulement un peu en retard. C'est comme préface de Charlotte Corday que nous aurions voulu la lire; elle eût prévenu alors des illusions dangereuses, des conjectures prématurées, des sympathies imiirudentes; mais entin, il est toujours temps de s'expliquer; et désormais il sera bien entendu que M. Ponsard n'est et ne peut être qu'un écrivain, un dramaturge. 11 repousse toute solidarité avec les partis ; il reste libre de se laisser applaudir par tontes les opinions : cette déclaration tardive, mais honnête, a son double profit. Elle mettra fin aux exigences de certaines opinions qui se croyaient obligées de trouver du talent à M. Ponsard et de s'alarmer de ses incartades; et elle rassurera celui-ci sur le sort de ses pièces qui n'auront rien à craindre des variations politiques.
Ce n'est pas, d'ailleurs, que M. Ponsard condamne absolument l'intervention des poètes dans la vie politique. Devant la place vide de M. Victor Hugo, et avec l'intention de rendre hommage à M. de Lamartine, il fallait bien reconnaître des entraînements possibles. Mais, au fond, M. Ponsard trouve, sans doute, que ces écrivains eussent agi plus avantageusement en s'abstenant de la mêlée, en regardant passer avec indifférence les événements politiques, en retirant leurs poèmes, selon son expression, dans un monde imaginaire. Le bon sens conseillait cette abstention. Pourquoi les poètes ont-ils écouté leur cœur?
Nims aurions beaucoup de choses à dire contre cette théorie
ICO ECRIVAINS ET IlOMiMES DE LETTRES
de M. Ponsard. Mais, si elle n'est qu'une excuse personnelle, la discussion serait de mauvais goût. Bornons-nous donc à applaudir la sagesse, la modération du nouvel académicien, qui a même poussé la prudence politique jusqu'à passer sous silence un auguste témoignage de sympathie que M. Nisard a été obligé de lui rappeler.
M. Ponsard, craignant que ces principes d'égoïsme ne fissent tort au libéralisme égaré dans quelques-unes de ses pièces, a cru convenable de faire, en passant, une politesse à Voltaire et aux principes de -1789. Nous le remercions de cet hommage de bon goût, dont il ne faut pas toutefois s'exagérer l'audace. Kn effet, bien (\\ie personne ne songe à contester la gloire do Voltaire et que cette sorte de revendication, entourée de précautions inutiles, paraisse superflue, elle a toujours le mérite de rassurer ceux qui craindraient de voir la prudence de M. Ponsard aller trop loin. D'autant plus que louer Voltaire en déplorant ses regrettables erreurs, c'est diminuer beaucoup l'éloge. Quelles sont ces erreurs? S'agit-il de la Pucelle, ou du Dictiounaire philosophique'f ou des tragédies, ou de lu Henriade 'f
Mais, si l'on vuulait analyser trop minutieusement ses plaisirs, on les gâterait; disons donc que M. Ponsard a fait l'éloge de Voltaire en six lignes, et passons.
Les principes de 17(S9nesontconlestéspar {)ersonne; ils sont en tête de toutes les constitutions; on les fourre partout depuis la restauration; il était naturel de les trouver dans le discours de M. Ponsard, et c'est encore là un de ces courageux éloges (jui n'exposent à aucun péril; mais la note n'est pas désagréable à l'oieilli', surlout(|uand elle accompagne une thécu'ie (le l'abstention : on a pu, on a dû l'applaudir.
Si .M. ponsard a tenu à l'honneur du faulcuil ac;id(''nii(iue, c'est, dil-il, |ioiii puiser /f courage d\'Hlrej)remlve de longs l ruraux, et lu force de braver lu mulrcillunce. Mous nous (•l((tMions (iu(î M. ponsard loué, fête, congratulé jiar tout le monde, admis à l'honneur de servir d'antithèse à un homme
de génie, ait besoin d'un nouveau courage pour ses travaux et se plaigne de la malveillunce. Où donc a-t-il rencontré du dénigrement? 11 permettra bien à quelques-uns de ne pas le trouver au niveau de Victor Hugo, ni même de Casimir I)elavigue qu'il a eu la prudence de passer sous silence; mais, si j'avais un reprocbe à adresser à la critique, ce serait plutôt celui d'une bienveillance funeste, d'une tolérance dont on commence à sennr l'abus.
L'éloge de Baour-Lormian était un devoir; le récipiendaire s'en est acquitté avec une conscience scrupuleuse. Il en ,a profité pour faire l'éloge des traducteurs, comme M. Legouvé, à propos de lui-même, avait fait l'éloge des collaborateurs. Voilà, au fond, ce qui se dit de plus important à l'Académie. Traduire, se mettre deux pour valoir un seul, voilà ce que l'on propose, ce que l'on vante!
Avec une légèreté qui écrasait bien un peu les fleurs sur lesquelles il marchait, M. Fonsard s'est égayé des myrtes et des roses de M. Baour. Nous ne protesterons pas contre ce jugement, qui se termine d'ailleurs par une réflexion d'une incontestable vérité. « Tel est le destin des choses littéraires, s'est écrié l'orateur, une génération nouvelle raille le mauvais goût de ses devanciers, sans songer que les mêmes railleries attendent ses propres enthousiasmes. » A part le dernier mot qui serait de trop, cette phrase d'une justice et d'une justesse au-dessus de toute critique, n'est-elle pas l'épigraphe du discours que M. Ponsard ménage à son successeur? Nous croyons toutefois qu'il y a des enthousiasmes que les générations admettent en se bornant à les refroidir un peu. Rousseau ne s'est pas amoindri par la mort. Lamartine, Victor Hugo, tiennent leur renommée de quelque chose de plus solide que l'enthousiasme. Mais nous n'avons rien à objecter à M. Ponsard, faisant le modeste pour lui et pour M. Baour.
Quant à madame de Staël, M. Ponsard la dédaigne un pou trop. Lui reprocher d'avoir vu dans Ossian la littérature des penseurs, se moquer de la poésie méditative qui convenait
ir.2 ECRIVAINS ET H05DIES DE LETTRES
seule, suivant elle, à iliunianité vieillie, c'est ne pas tenir un compte assez grand de ce qu'il y a de profondément humain et vrai dans les douleurs que la littérature romantique a poétisées. Vous vous imaginez que sans M. Baour, sans Ossimt. Lamartine n'eût pas écrit ses Méditations, Chateaubriand n'eût pas fait René, ou plutôt vous croyez qnOssian et M. Baour ont donné le ton, le mode sur lequel ces plaintes se sont exhalées ! En vérité, c'est pousser trop loin l'horreur delà sensibilité poétique; c'est s'insurger trop violemment contre le reflet jeté par les ruines de l'époque sur les poètes; c'est vouloir avec trop d'exigence que le vers soit égoïste; mais c'est aussi manquer à l'histoire. Je sais bien que madame de Staël fut un écrivain enclin à la politique, et même à l'opposition. Ce n'est sans doute pas pour ce motif que M. Ponsard la traite avec peu de courtoisie.
L'éloge de Napoléon, qui écrivait comme César et comme Tacite, était naturellement amené. Nous n'en avons point été surpris; la parcimonie même de M. Ponsard sur ce sujet nous a plutôt étonné. [1 avait autre chose encore à dire, et il a eu tort de penser que ce passage était une excuse. M. Nisard le lui a fait délicatement sentir.
Quant à cette raillerie sur le romantisme, dont M. Baour Lormian serait le Moïse, le précurseur, nous la trouvons parfaitement bien placée et très-logique sous la plume de M. Ponsard. S'il avoue que les romantiques ont eu ses premiers enthousiasmes, il indique clairement, et on le voit, (ju'il est revenu de ses erreurs. Il est tout simple que. voulant faire de la lilUToture un art isoh' dans les iiiqui('tu(les sociales, M. Ponsard ait (''t('' porté par la nature paisible et prudente de son lempt'rainent vers des n'-gions mieux abriti'es, et qu'il se ino(|ue de ces hriiynes romantiques. Mais il nous permettra (le lui r.rnv iiJts(M\('r (|ue le romantisme ne pouvait pas être une imitation l.icticc, une grimace mi'lancolique, s'il r(''|)ondait (il) iiir-nic lriii(is ,'i un brsoin n'-cl de l'Ame des contemporains. Or, si nous exainitions tDiis les chefs, tons les mai-
très de cette école dont Rousseau est l'ancêtre, dont M. Baour ne fut tout au plus que Técolier, nous les voyons invincibiemeut entraînés par ces tristesses de /{ctzéî. à" Olympia , de Jocehjn, vers les douleurs humanitaires; et Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, se rencontrent un jour tous les trois au bord du même abîme social, pleurant sur les mêmes misères. Je sais bien encore une fois que cette sympathie a ses périls et ses dangers, peu faits pour des natures de coin du l'eu, pour des ambitions bourgeoises; mais, en les reconnaissant et en les blâmant selon son droit, M. Ponsard devrait leur faire l'honneur de les estimer plus, et de voir autre chose qu'une éclipse du goût dans cette littérature qui fait payer si cher ses succès.
Nous l'avons dit souvent en d'autres circonstances, et nous n'avons pas le temps de le prouver ici, il y a toute une question philosophique, humanitaire, dans la lutte des deux écoles. Voyez sur quel terrain sont les classiques! voyez où sont les romantiques ! et voyez surtout dans quel embarras ténébreux se tiennent les éclectiques, les natures hésitantes ! Il ne s'agit pas seulement des trois unités, ni de ces niaiseries de forme auxquelles M. Nisard a donné dans sa réponse, et par calcul, une grande importance. Il s'agit, selon l'expression heureuse de Daniel Stern. de mettre « la vie dans l'art et l'art dans la vie! » et je n'entends pas seulement la vie de l'esprit, de l'imagination, mais la vie de la tête et des entrailles, la vie de tous les besoins, de toutes les misères, de toutes les angoisses, de toutes les religions !
M. Ponsard n'a pas parlé de Casimir Delavigne; il a eu raison. Car ce poëte qui se rangeait aussi du côté du bon sens contre l'élan du cœur, a pourtant écrit les Messéniennes et la Pay^sienne, ce qui ne constitue pas une poésie bien inspirée, mais un acte vivant. Je crois pourtant que l'auteur de Lucrèce avait des raisons plus directes pour oublier l'auteur des Enfants d'Edouard. Il y a dans le souvenir de cet écrivain pur et ingénieux une rivalité permanente et
réelle, et ce n'est pas en vérité Victor Hugo que M. Ponsard est venu démolir, c'est Casimir Delavigne. Nous croyons sincèrement qu'il n'aura même pas ce triomphe!
M. Ponsard nous a raconté comment il comprenait l'histoire de Joseph vendu par ses frères; comme Mélingue qui fait sur la scène une statuette pour prouver qu'il joue bien son rôle, M. Ponsard a ébauché une tragédie. Nous souhaitons qu'il l'achève; mais nous lui conseillons de se borner aux sujets de M. Baour, et de ne pas lui prendre sou style, car c'est assez comme plaisanterie, comme ironie du goût, de faire applaudir en guise de vers suaves, coulants, poéti(iues, des vers insignifiants comme ceux-ci :
Jacob et ses eiilimls penlronl-ils la luniiéi'e Sans revoir de Bétlicl la f;roUe hospitalière, l,a plaine de Séïr cl les ciiamps fortunés Qu'aux neveux d'Isaac le Seit;neur a donnés?
et ceux-ci, non moins suaves et plus touchants encore :
.relais bien jeun(> alors cl ne pouvais coTnprrndre D'où naissaient tous les pleurs (|ue je voyais répandre; Mais quand l'Age eut enfin ée!airc ma raison, Je |)ailai;i'ai le deuil de Imile ma mi\isou;
et cette exclamation si connue :
l,a londie de Joseph est-elle en ces climats? et celte parole di; Heujamiu à .lacoh, (|ui a l'elrouvt' Joseph :
Tu ne pleincras plus ;
et ce cri (h^ Siuii''i»u ;"i r;ip|)i'oclie d(; son [lère :
(jiianil .1 él.iis iniiiKcnl j'ainmis à le icvoir. H l'.l Ilicii d'.Millc^ vers (|iie j'aurais, dil M. Ponsard, tant de
1;ACADKM1K KT LLS ACADKMICIENS 1(35
plaisir à vous rappeler, certain devons f;iirc partager mon plaisir, si les bornes de ce discours n'arrrtaieni mon entraînement. »
Nous touchons au point essentiel du discours de M. Ponsard, à l'éloge de la tragédie. La preuve que la tragédie, selon M. Ponsard, est immortelle, c'est qu'elle n'pond à un bcsni)i de iesprit humain.
Nous ne discuterons pas ce que nous avons combattu si souvent.
La théorie des personnages nobles est une puérilité. Qu'importe le moyeu d'émouvoir, de plaire, d'élever l'àme! Est-ce que Roméo et Juliette ont besoin d'être des princes ou des rois pour me toucher ; et le cœur a-t-il des aristocraties d'émotion? Vous dites et vous avez tort de dire, car la phrase n'est pas heureuse, m que la délibération de Maxime et de Cinna, ou l'entretien d'Agrippine et de Néron remue quelque chose d'un ordre plus élevé dans l'âme des spectateurs; et que les malheurs d'un négociant me toucheraient moins? » Cet argument n'est pas sans malice. Entre la banqueroute de Birotteau et la chute d'une monarchie, il y a, je le reconnais, quelque différence; mais au point de vue humain, pratique, n'ai-je pas à pleurer autant sur la douleur poignante d'un honnête homme que sur les remords d'un sct'lérat couronné?
Le théâtre n'émeut pas par des questions de chronologie, de géographie, d'histoire. Il se sert de ces moyens comme accessoires pour la mise en scène et le costume; mais il veut avant tout aller à l'àme. Et je ne sais pas pourquoi j'aurais des émotions d'un ordre plus élevé en écoutant Néron qu'en écoutant Pioméo. Est-ce que les conditions pour l'art changent avec les genres? Et, si l'on ne doit faire que des pièces de'rois et de reines, pourquoi écrit-ondes romans roturiers? 11 faudra que Paul soit prince et Virginie princesse. Sans cette condition, je risquerai d'être ému par des choses d'un ordre inférieur. La question du théâtre n'est pas là. Et la preuve qu'elle n'est pas dans cette aristocratie des personnages, c'est
im ECiaVALNS ET HOMMES DE LETTRES
que Victor Hugo, le révolutionnaire, n'a pas été trop humble dans le choix de ses héros. Charles-Quint, François I*', les Burgraves, Marie Tudor, Lucrèce Borgia, Louis XIII, voilà quelques-uns de ses personnages. Sont-ils d'assez bonne souche pour M. Ronsard et valent-ils en lignée Agnès de Méranie?
j\on, la question n'est pas là; elle est toute dans la règle des unités, dans la tirade pompeuse, dans l'exclusion d'un mouvement trop violent, dans la symétrie des effets, dans la bégueulerie des catastrophes, dans le costume de l'expression, dans l'horreur systématique de l'élément comique.
M. Ponsard croit opposer Sophocle aux romantiques; mais il ne voit pas que c'est précisément aux classiques qu'il faut l'opposer; car Sophocle admettait, dans une certaine mesure, ces éléments familiers, cette intervention directe de la nature physique que nous réclamons pour le drame et que la tragédie refuse. D'ailleurs, c'est une erreur de supposer que Racine et Corneille ont obéi à l'impulsion de leur génie en écrivant des tragédies dans la forme que nous avons. Ils ont subi l'atteinte de la règle qui taillait la nature sous Louis XIV. La tragédie a été pour eux, comme le parc de Versailles, comme l'étiquette. La tragédie, c'est la récréation froide et cérémonieuse de la monarchie absolue; c'est un accident dans l'histoire. Ce n'est ni un genre fixe ni un caractère essentiel du [icuple français. Je n'en veux pour preuve que l'extension du drame, qui avait précédé Corneille, et (|ui a repris inmiédiatenient, après le grand règne.
N'attachons donc [)as d'importance à ces théories de M. Pon" sard, que lu'i-mème s'efforce de ne pas mettre en pratique, et que l'indiffé-rence de plus on plus manifeste du public, pour l'austère Melpouiètie, rend bien inutiles.
Encore une chicane en passant. Pouhiuoi n'admettre que Lesage pour héritier de Molière? Et Ilegnard? et Beaumarchais? .le sais bien (|ue FUjaro, c'est la conu-dioà idées, à opiniitii, à opposition; mais elle n'i'st jias sans mérite, puisqu'elle n'a [»as él('' sans iullucncc, cl pfiil-ètre bien M. Ponsard eût-il
LACADKMFE ET LES ACADEMICIENS 167
Clé prudent jusqu'au bout, en nommant Beaumarcliais, pour empêcher qu'on n"}' pensai trop.
Mais, encore une lois, ce discours est avant tout sincère; c'est là son mérite, son honneur. Nous le regrettons presque en songeant que M. Ponsard trouve sincèrement Shakespeare affecté, et croit que Goethe ne vaut pas la peine d'une critique. 11 serait superflu d'entamer une discussion. Il n'y a qu'à l'Académie qu'on dise et qu'on contredise de pareilles opinions. Au surplus, M. Ponsard a eu son châtiment; il a fourni à M. Nisard une occasion d'être spirituel et de le rappeler au respect des grands génies.
Par une inspiration, cette fois Irês-heureuse cl très-chaleureusement applaudie, l'auteur de Lucrèce a jeté sur la (in de son discours ce rayonnement qui s'échappe toujours du nom de M. de Lamartine, il l'a appelé un homme iV Étal courageux, et il s'est vu interrompre par les bravos furieux qui sont la récompense passionnée des bonnes actions.
Nous remercions M. Ponsard ; il ne nous avait pas préparé à cette surprise, et on lui pardonnerait beaucoup pour cet hommage au génie et à la vertu. Il est fâcheux que cette louange de si bon goût ne se soit produite qu'à l'occasion d'un anachronisme injurieux pour l'Assemblée constituante : M. Ponsard reprochait à la république une mesquinerie financière à l'endroit des poêles, qui devait être imputée à la monarchie de Juillet. Mais, comme il n'y avait pas de mauvaise intention de la part de l'orateur, il y en aurait une à insister.
Disons encore que M. Ponsard sait sans doute très-bien que Virgile est venu un siècle et plus après Ennius, et si, dans une image, il fait protéger la vieillesse d'Ennius par Virgile, ce n'est là qu'un moyen de rhétorique exagéré, comme s'en permettent les classiques, qui n'ont, sur ce point, pas plus que sur d'autres, de reproches à faire à personne.
M. Nisard a répondu avec un certain esprit et une joie pédante au discours simple et honnête de M. Ponsard. 11 a vanté la candeur, les allures provinciales de l'auteur de Lucrèce;
KiS ECRIVAINS ET HOMMES DE LETTRES
il lui a décerné le premier prix, à propos de Charlotte Corday; mais il lui a infligé pour pensum, à cause de son insubordination, de commenter Boileau. Il lui a donné la férule avec les trois unités, et lui a indiqué, comme devoir prochain, une suite à Turcaret.
M. Ponsard fera bien de ne pas abuser de ces conseils. Il faut se défier des comédies de M. Nisard, et ne pas plus exécuter ses plans que mettre en œuvre Joseph vendu par ses frères. M. Ponsard n'a qu'une inspiration à suivre, c'est celle qui, en dépit de ses théories d'isolement et d'abstention, lui souffla un jour au cœur sa meilleure pièce, la seule qui soit digne de sa gloire, Charlotte Corday.
15 dôcciiiljrc I85G.
RÉOKrnON DE M. BIOT. — DISCOURS DE M. GIHZOT.
A l'Académie, les discours se suivent et se ressemblent. A la différence près de quelques incorrections qui varient selon les préjugés individuels, tous ces représentants de l'esprit et du goût français s'évertuent à désespérer de l'avenir, à calomnier le progrès et à émettre sur l'art contemporain des opinions (jue M. l'rudhomme lui-même dédaignerait de patroner.
La dernière fois M. Guizot, muet depuis si longtemps, a parlé; mais si l'on presse un peu ce discours empliatique, on y trouve des rognures du fameux parallèle entre Cbarlemagnc et Napob'on, un éloge de l'Universito et des universitaires qui ne paraissait pas suflisaiumcnt (l(''sintéross(', )in dénigrement systématique dr la pK^oluiion (|iii jd-ouvc que M. Guizot ne sait pas |)lus comprendre les événements (pie les pressentir,
LACADK.MIE KT l,KS ACADKMICIK.NS l()'..)
(les parulus toucliaiiles sur !a cliute dos {grands hoiiiinos d'Ktat ciilhuti's le !2i lévrier, et enlin une péroraison de sermon (jui a pour but de nous inviter à élever nos cœurs vers Dieu, fort au-dessus des hommes, de l'Académie et des académiciens. Voilà les nouveautés et les leçons pratiques de ce maître éminent; voilà tout ce que la défaite a appris à ce doctrinaire pélrilié dans l'orgueil, qui s'était fait en politique une sorte de popularité par l'excès même d'impopularité, et (|ui compromet aujourd'hui l'Académie, comme il a compromis tout ce qu'il a servi.
iM. Biot est un savant qui écrit ses rapports dans un st\ le assez correct, et, comme cette faculté est toujours un nouveau sujet d'étonnement pour l'Académie des sciences, on a désigné depuis très-longtemps W. Biot à la faveur de l'Académie française. Nous ne nous permettrons pas de juger les travaux scientifiques de M. Biot; ils sont considérables, assure-t-on, et cette longue existence, consacrée à la recherche des vérités mathématiques, est des plus honorables, des plus dignes de respect; quant au style de M. Biot, sans l'accuser d'insuffisance, nous croyons que, s'il honorait l'Académie des sciences, il n'ajoutera aucun lustre à l'Académie française.
Nous nous en tenons, pour prouver celte défiance de notre part, au discours prononcé par le récipiendaire. Honnête, timide, respectueux, il n'a ni éloquence ni élévation. C'est un remercîment poli, un éloge convenable de M. Lacretelle. avec les tirades obligées contre les horreurs de la Révolution.
Quand donc laissera-t-on tranquille toute cette histoire dont on ne veut jamais se servir que comme d'une arme? H semble, à l'Académie surtout, qu'il soit d'obligation de glisser dans tous les discours une imprécation contre 95. C'est la tête farouche sur laquelle ces bons vieillards s'essayent le poing; et l'on dirait que pour faire excuser les flammèches libérales que ces rentiers de la politique et de la littérature s'amusent à allumer dans leurs petites réunions, ils ont besoin de protester sans cesse et toujours de leur horreur pour la Conven-
iO
tion et pour les grancls esprits de celte formidable époque. M. Biot a cru sauvegarder son impartialité en disant : « Je n'ai pas à faire ici le procès ou l'apologie de la grande révolution politique dont ces illusions ne furent que de trop imparfaits présages. » Et, après cette précaution, l'orateur fait précisément le procès inutile, parle de la domination sanguinaire de Robespierre et se permet, à propos de ce dernier, une antitbèse qui justifie le choix de l'Académie : « C'était, diî-il, un froid rhéteur, qui se montrait l'apologiste ardent de tous les crimes populaires. » Ce chaud et ce froid dans la même phrase font un heureux effet, et ont di^i plaire à MM. les académiciens, très-familiers avec cette double température. M. Biot avait quinze ans, dit-il avec émotion, quand rassemblée des États généraux vint tenir, sous le nom de Constituante, ses séances à Paris. Que d'événements se sont déroulés depuis cette époque, et combien l'on porterait envie au spectateur de ces scènes prodigieuses s'il ne prouvait par luimême que l'enthousiasme s'use, que le scepticisme vient, et qu'au bout de la carrière on est exposé à méconnaître et à mal juger les événements qu'on a traversés avec trop de pas- •sion. Voici en quels termes M. l'iot parle de l'Assemblée législative chargée de réviser le pacte constitutionnel : « Dès les premières séances, les deux partis qui composaient la l'action révolutionnaire et qui devaient bientôt s'entr'égorger, jacobins et girondins, mus sé|)ar('iiu!iit au menu? forfait^ par l'ambition effrénée do la dominatioii on par le fanatisme des théories dèmarjofiiques, s'accoi'dèrent à conspiicr la perte du monar(|ue et celle de la nuuiarcliie; et ils iiiarchèront impit(i\abl('ment à ce but, en soulevant, pour l'alteindrc, toutes les passions, toutes les fureurs. »
Kli (|uoi! cette lutte gigantesque, ce grand drame, cette ciindaiiination, ce jugement si solennel, si discuté, tout ce (Ich.it passionne", horrible si vous voulez, mais franc et loyal, tout ei'hi n'est (ju'un simple forfait accompli par des déma- (joijues'! Va c'est ainsi (|u'iin vieillard parle devant des liisto-
riens? Et ces historiens l'applaudissent? Et Ton hafoue, et l'on traîne dans une boue sanglante les cadavres de ces hommes qui surent mourir! et l'on ne voit pas qu'en voulant sauvegarder la morale on la compromet, en corrompant les éléments de ses appréciations! Il se trouve en France un auditoire sérieux pour entendre dire, et un orateur écouté pour dire que « tout ce qu'il y a d'honorable dans les sociétés humaines était systématiquement voué à la mort! »
C'étaient des bandits, rien que des bandits, les hommes qui ont légué les matériaux du Code civil, qui ont préparé l'organisation de la France moderne! Mais, à ce compte-là, nous vivons, nous nous émancipons, nous nous instruisons avec les produits du brigandage!
M. Biot comprend les sciences avec une passion égoïste : « Celui, dit-il, qui se sera voué à ces études contemplatives, avec une passion sincère et profonde, s'y trouvera aussi complètement dispensé de prendre part aux affaires publiques que s'il vivait dans Saturne ou dans Jupiter. «
« .... Combien, ajoute-l-il plus loin, n'avons-nous pas vu d'hommes de notre temps perdre à ce marché la dignité de leur indépendance, le bonheur intérieur, la paix de l'àme, la faculté du travail, même le génie! et pour quelle gloire? pour que cette multitude que vous méprisez vous distingue et vous nomme pendant la durée de votre faveur, tandis que les hommes que vous êtes forcés d'estimer et qui vous jugent diront seulement de vous : — Ah! quel dommage! »
C'est devant une réunion de savants et de littérateurs qui ont presque tous participé, plus ou moins, aux affaires publiques, que l'orateur a émis cette théorie d'abstention. Avec ses allures de prétendue modestie et de dévouement à la science, elle fait trop bon marché de l'homme, du citoyen ; et, si elle devait jamais être écoutée, le pouvoir ne deviendrait plus que l'ambition des oisifs et des ignorants : quand on serait inutile dans les lettres, dans les sciences ou dans les arLs, on se livrerait à la politique. Ce regret de M. Biot sur
la destinée des savants qui ne s'isolent pas dans la science est un blasphème qui insulte à la condition des sociétés modernes, à la science elle-même, et qui voudrait retirer de l'activité sociale précisément tous ceux qui peuvent le mieux l'éclairer et la diriger. Ah! si vous entendez qu'un problème de mathématique, qu'un théorème résolu ne donnent pas absolument le droit d'aspirer à tous les honneurs, et d'abandonner les joies de l'étude pour les vanités de la parade: si vous condamnez les ambitieux vulgaires pour qui la science est un moyen; nous sommes d'accord; mais la morale de votre semonce est si évidente, qu'elle devient inutile et tombe dans le lieu commun. Non! ce que vous blâmez, c'est l'émotion de l'homme public dans le cœur du savant, c'est Archimède quittant pour une heure ses études afin d'aller voir aux murailles si la ville assiégée est bientôt prise; celui que vous blâmez, c'est Arago.
Eh bien, ce sera la gloire éternelle de ce savant d'avoir cnncilié le travail avec ses opinions; de n'avoir jamais sacriTu' la science à sa passion politique; mais d'avoir su se rendre doublement utile, en popularisant les découvertes et en payant de sa personne aux heures de péril pour la patrie; ne dites pas ([u'il faut s'isoler, en redoutant l'ingratitude delà l'oule. Il faut se dévouer, sans pensée de récompense; et c'est là précisément un des bénéfices de la démocratie qu'elle exige un service désintéressé, et qu'elle a presque toujours l'exil d'Aristide à donnera ceux qui la servent. Non. L'estime de (juehiues savants est sans doute fort appréciable, mais pourquoi la pri'l'érer si absolument aux laveurs et aux di'^l'aveursdu pays'.' Où en seraient aujourd'hui l'Académie et les académiciens s'il ne s'était pas trouvé, en 1848, un savant comme Arago, un pof'le conimi; Lamartine, d'autres encore (|ui, sacriliant icui' (-tat, leur cirnnère à riulii'rt publii; , ont diiigii cl nu)di''r('^ un nioiivciiK^nl (pii m^ s'est ;irrcl(' (ju'en les sacrifiant.' M. liiol a pos('^ comme r(''Conipensi\ conimi' palme prouiisi', le liln- (rucidiMnicicn et l'estiuic dr (nn'l(pM\s in-
L'ACADKMIK IIT f.KS ACADEMICIENS 17.1
sliluts au bout de In raniùro scieiilitif|ue. Nous pensons, nous, que c'est prendre le point de départ pour le but. f.a n''conipense ! elle n'est pas dans l'estime de quelques rivaux ; elle est dans la conscience; et celle-ci s'accommode mieux des services ([u'ellerend que des politesses qu'elle reçoit.
M. Guizot n'a pas été d'une moralité supérieure dans sa réponse; mais, en revanche, il a été plus prétentieux. Il a débuté par une phrase d'une incorrection singulière et dont les journaux se sont déjà égayés : « 11 y a cinquante ans, monsieur, vous entriez dans l'Institut, le plus jeune alors et . aujourd'hui le plus ancien de ses membres. » M. Biot entrant le plus jeune et le plus ancien ; c'est là un abus de l'ellipse qui touche au galimatias.
M. Guizot affectionne les épithètes. Amour sincère et pur, disciple favori, soin charmant, vertueux plaisir, illustre maître, etc. : tout cela se trouve accumulé dans vingt lignes; et jamais les procédés de l'auteur n'ont été plus facilement percés à jour. M. Guizot est un passementier littéraire. Il ne s'agit, pour lui, que d'avoir des galons à coudre : quand il n'en a pas, il en fait.
L'éloge de Napoléon ne nous a [)as surpris. C'était un moyen; et puis il était bon, voulant prendre pour la circonstance un air libéral, que M. Guizot fît un petit tour en Afrique avec le premier consul pour faire oublier le petit tour qu'il alla faire autrefois à Gand Mais [lersonne ne saurait être dupe de cette admiration, pas plus que de l'amour platonique professé tout à coup pour la liberté. Nous [lasserons, sans nous y arrêter, sur tous les endroits scabreux du manifeste académique; nous n'avons ni à les discuter pour les contredire, ni à les applaudir, doutant beaucoup de leur sincérité.
Il a bien fallu pourtant qu'on s'occupât un peu de M. Biot, qui servait de prétexte à la réunion. M. Guizot s'est acquitté de ce soin avec une courtoisie exces.sive. Parlant des voyages entrepris jadis par le vénérable savant et des relations académiques auxquelles ils donnèrent lieu, il a dit avec cette
174 ÉCRIVAINS ET IIOMMKS DE I.ETTRES
majesté qui sanctifie la plaisanterie : « Si, comme je l'espère, votre savant rapport a pénétré jusque dans les cabanes des îles Sethland ou des Baléares, je suis sûr que leurs modestes habitants auront éprouvé, en s'y retrouvant, un vif sentiment de satisfaction reconnaissante. » Il manque une épithète à cabanes. M. Guizot eût dû dire : « les humbles cabanes des modestes habitants. » Mais combien ce mot oublié est racheté par l'imprévu et le naturel de la llatterie! Voyez-vous d'ici les modestes habitants des îles Shetland lisant les rapports adressés à l'Académie des sciences! M. Guizot espère que ces rapports leur sont parvenus. Nous croyons, dussionsnous enlever encore une illusion à M. Biot, qui n'en a guère, que cet espoir est trompeur, et que son ingénieux rapport est parfaitement ignoré des insulaires en question. Je connais bon nombre d'habitants du continent qui pourraient, sous ce rapport, être mis au rang des insulaires.
Quand il cesse d'être si violemment ingénieux. M. Guizot tombe dans l'excès contraire et débite des vérités d'une accablante authenticité. « Celui, dit-il, qui ne demande rien aux puissances du monde ne court pas risque de tonïber sous leur joug. » Cela est vrai et n'a d'analogue que cet autre axiome : « Quand on ne va pas au bois, on ne craint pas d'être mangé par le loup. » Vn enfant comprendrait cette morale. L'Académie l'a applaudie.
La Uévolution est pour M. Guizot une terrible révolution, source bouillonnante de tant d'autres. C'est là le propos d'un homme échaudé. Mais n'abuse t-il pas un peu du droit qu'il a d'en vouloir aux révolutions, quand il ajoute : « Je ne prends nul plaisir à rentrer, pour les peindre, dans ces orgies du crime, même quand j'y rencontre les protestations de la vertu ? »
l'arianl (le M. I.acretclle, l'autour de \' Amour dans le mariiiijc (lit (|u'il aimait If^s lettres a comme l'on aime les persoinies à qui Von doit son bonheur. » Voilà encore une incontestable vériti! niis(^ à la portée des enfants jjien sages. La (in,
la péroraison du sermon de M. Guizot (lequel par parenthèse a un parfum plutôt catholique que protestant) parle des espérances trompées, des défaites des grands guerriers, des échecs des plus grands politiques, des mines des plus grands établissements. Tout le monde a pensé que M. Guizot faisait allusion surtout à lui-même, au 2 4 février; et cette supposition est vraisemblable. M. Guizot ne doit pas admettre volontiers de plus grands hommes que lui. Il a exhorté l'assistance à penser au ciel trop oublié.
Celte bénédiction de la fin n'a touché personne. S'il y a des ruines, des doutes, des désillusions, des colères, des oublis du ciel, à qui, pourune part, en attribuer la faute? A M. Guizot. Vous parlez de démoralisation! Qui donc a corrompu? Vous dites qu'on a .des ambitions effrénées! Rappelez-vous quelles leçons vous avez donnfe, quels exemples vous avez légués, quel soulèvement vous a renversé au "24 février! Il est bien touchant d'entendre la personnification du matérialisme gouvernemental nous parler avec cette componction ! Il est bien temps ! et ce n'est pas vous qui nous sauverez.
On dirait, en entendant M. Guizot parler avec ce ton tranchant, qu'il a été foudroyé en 1848. Il se livre à des effets de front titanesques. Mais, quand on se rappelle l'éboulement de son système, on voit bien que, s'il sent le roussi, c'est qu'il est tombé de lui-même dans le feu, et toute la fierté de son attitude d'aujourd'hui ne compensera jamais la profondeur de l'humiliation subie alors. 11 s'était placé, disait-il, plus haut que tous les dédains ; et il a suffi d'un coup d'épaule dans le perchoir pour accomplir cette chute qui datera dans l'histoire des conquêtes faciles
M. Guizot devrait faire lire ses sentences par d'autres. Il y a du bon dans sa morale débitée. Par malheur, en l'écoutant, on pense à lui, et non à elle, et il se fait un tort qu'il ne peut racheter qu'en se taisant.
1"M:irsl857.
ni:CEPTIOA' DE M. DE FALLOLIX. - DISCOURS DE M. BRIFAUT.
Le discours de M. de Falloux était attendu par tout le monde avec une vive impatience; non pas qu'on pût raisonnablement se préparer pour des joies littéraires de liautgovit. Bien que l'orateur dût prendre la précaution de s'asseoir entre MM. de Montalembert et Berryer, chacun savait que ce voisinage ne tirerait pas à conséquence pour M. de Falloux, et que l'éloquence ne s'attrape pas. Mais on était curieux de connaître l'opinion politique que le nouvel académicien aurait ce jour-là, et le drapeau qu'il jugerait habile de déployer pour la cérémonie. M. de Falloux avait à choisir. Mais, après les réfutations fort énergiques dont sa parole a été l'objet, il ne pouvait guère songer au dra])eau tricolore de la fusion. C'est donc la cocarde blanche que l'historien de Louis XYI n arborée.
Il faut que la fusion soit bien malade pour que M. de Fal- Idux l'abandonne; non pas que le parti do la légitimité pure nous semble plus valide; et non pas que demain peut-être M. de Falloux ne se hasarde sur le terrain qu'il a quitté aujourd'hui ; mais enfin, pour qu'il soit renié, au moins pendant un jour, il faut que le parti de la fusion n'ait réellement pas d'avantages [irochains à offrira M. de Falloux. Nous nous doutions de cette triste réalité.
D'ailleurs. |i(iiii'un homme aussi lin qu'il s'efforce de l'être, M. de Falloux a encore eu trop de zèle, surtout à pro|)OS de M. Mole. Ayant à louer un homme (|ui a servi tous les régimes, l'orateur serait restii dans la vc'i'ilé de son sujet (^l de sa pens(''e en iw faisant pas de jirofessidu de foi absolue. M. de l'allduv (le\rail [loiirlaut saveii' riiic()iiv(''nient delr(q)se pio-
I/ACADEMII-; I;T LLvS ACADEMICIEîSS 177
nonccr, lui (nii a tant acclamt' In U(''piibli(|ii(:!cn 4 848, et qui se voit contraint aiijourd'liui crinjuricr ce qu'il a honoré.
La mémoire de M. Mole est cJu'ri' et pircieuse au récipiendaire, (j'est sous les aiifipiœs de M. le comte Mole que M. de l'alloux s'est présenté et a été reçu. Espérons que ce modèle ménagera encore bien des succès, c'est-à-dire bien des variations politiques, à son émule; et il est tout naturel que, se sentant disposé à entendre le patriotisme à la façon de M. Mole, Torateur n'ait vu que du patriotisme dans l'ambition souple i\u conseiller successif de tous les gouvernements depuis soixante ans.
Ce que c'est pourtant que l'heureux emploi des mots du dictionnaire! Si on avait à louer un homme de convictions fermes, énergiques, entè'ées, brisant son épée le jour de sa défaite, et n'allant pas en redemander une autre au vainqueur; si on avait à mettre eu lumière le mâle silence d'un homme politique préférant la solitude, l'oubli, à la faveur d'un pouvoir qui donne tort à ses principes, on n'aurait pas assez de formules d'admiration; on dirait avec raison que cette lldélité est le plus beau, le plus moralisant des spectacles. Eh bien, M. de Falloux s'est servi des mêmes moyens (et il a trouvé des complices) pour vanter l'homme qui, magistrat de l'Empire, est devenu ministre de la Restauration, qui, de Charles X, a été transmis, avec toutes ses théories, toutes ses notes, tout son bagage, à Louis-Philippe, et qui, membre de l'Assemblée constituante sous la République, n'aurait pas refusé ses conseils et ses services si on avait tenu alors à les recevoir. Ainsi garder sa foi ou la trahir, c'est la même chose', ainsi le drapeau n'est rien; le principe n'est rien; l'homme n'est rien. Pourquoi donc alors nous parlez-vous de fusion ou de légitimité'? Inclinez- vous devant le fait, courtisans du hasard, et ne parlez pas de vertu, quand il n'y a pas de iidélité; de conviction, quand il n'y a pas de martyre; de triomphe d'opinion, quand vous ne savez pas subir de défaites! Spéculateurs politiques, vous êtes des instruments
crambition ; vous n'êtes pas des instruments d'idées ; on ne vous doit que des places et des gages !
M. de Falloux ne s'est nullement trouvé embarrassé pour louer cette souplesse, cette malléabilité qui se sert toujours du prétexte de la patrie. La patrie! Il faut trembler, quand on l'invoque; c'est qu'on veut la trabir. C'est un fantôme auquel le factionnaire remet la garde de son fusil, quand il veut déserter son poste. On a des devoirs sociaux, des idées, qu'on chérit et qu'on défend, pour lesquelles on vit et on meurt. Mais cette formule de la patrie est bien souvent un mot commode qui cache l'absence d'idées. La patrie! c'est surtout le territoire; on la défend contre l'invasion étrangère; mais, pour l'honorer, il faut lui donner de grands exemples et le spectacle, de mâles vertus.
M. Mole et son filleul M. de Falloux ne voient la patrie qu'à travers des portefeuilles. Un principe ne vaut pas à lelirs yeux une influence. 11 n'est donc pas étonnant qu'ayant à parler d'un personnage souvent en scène dans l'histoire de ces cinquante années le récipiendaire n'ait pas rencontré à ce propos une pensée féconde à développer, un enseignement à faire ressortir, une vertu à faire admirer. 11 a exalté, en termes vides, une existence remplie de faits, vide d'idées ; et, s'il n'avait pas trouvé quelques applaudissements convenus, dans un auditoire, coniplaisant jusqu'à la gâterie, ce discours nul eût traversé le silence [lour tomber dans l'oubli.
L'Académie, qui a peut-être ses jours de pudeur, a protesté du moins par son attitude; elle s'est sentie humiliée et j)unie de sou ciioix, et, (-onime elh; n'avait jias la ressource de louer les termes en blâmant les principes, elle a subi ce discours avec une résignation (|ui s'est trouv(''e réduite à se dédommager, en aiqdaudissant .M. IJrifaut. M. de Falloux sait !)i('ii (ju'il n'csi p;is un écrivain ni un orateur, mais il croyait peut-être (jue son (q)iuion n'était |)as partagée. 11 a plus (radliér(!ntssnr ce point (jne sur d'auires; et, (|uand il a d(''bnlé par des fonmijes de modestie, aucun applanilissenient
L'ACADKMIK KT LKS ACADÉMICIENS 179
n'a pi'oteslô. On lui a laissé dire qu'il a renconln^ toujours plus iV indulgence qu'il n'a rendu, de services; on ne Va pas contredit quand il a parlé des phases inattendues de sa carrière politique. Jamais réalité plus ironique ne fut donnée à une ligure oratoire. Nous in)itcrons l'exemple de l'Académie; nous n'abuserons pas trop des incorrections littéraires et morales du discours de M. de Falloux. Nous nous bornerons à relever rapidement les quelques traits saillants de ce discours, qui restera sur le nouvel élu, avec la pesanteur d'un marbre funéraire et la siguification d'une épitaphe.
(( Chez M. le comte Mole, a dit M. de Falloux, la première de toutes les distinctions, c'était lui-même. » Nous avouons liumblement ne pas comprendre cette ingénieuse llatterie. Ne dirait-on pas que les mérites sont des oripeaux aux yeux de M. de Falloux, et qu'en dehors de ses vertus un homme ait encore des titres à l'admiration ! Nous'ne nous étonnerons pas non plus d'entendre parler de « la Terreur et de ses meurtriers. )) Les meurtriers de la Terreur devrait se comprendre logiquement de ceux qui ont tué la Terreur. « M. Mole, dit encore le nouvel élu, marqua ses pas dans le monde d'une gravité qu'on ap[)ela dès lors consulaire. » Qu'est-ce qu'un pas marqué de gravité consulaire? Pour devenir le collègue de M. Sainte-Beuve, M. de Falloux n'a pas besoin, à la rigueur, de parler si mal. Il paraît que le jeune Louis-Matthieu Mole travailla « sur lui-même avant de travailler pour son pavs. » « Courage difficile, « ajoute avec componction le r('cipiendaire, qui ne se sent pas des aptitudes pareilles, et qui a commencé par travailler .sm^ son pays et /?oî<r lui-même; ce qui, au fond, signifie peut-être la même chose. Mais, nonseulement M. Mole travailla sur lui-même, il travailla aussi sur les arbres du parc de Champlàtreux. « Il étudia, dit l'orateur, l'art des jardins et des parcs, presque autant que les secrets du gouvernement. » Nous ne connaissions pas cette école politique. Parlant des plantations ([iie faisait M. Mole et des allées qu'il dessinait, M. de Falloux ajoute : h Sa main
180 ÉCRIVAINS ET IIUMMKS DK LETTltliS
s'exeirait d'avance à inn(3ver et à corriger sans détruire. )> Happrochement ingénieux et champêtre entre les devoirs d'un homme d'État et ceux d'nn jardinier! M. Mole plantait des arhres pour apprendre à gouverner; de la même l'açon que M. de Falloux s'exerçait à la politique et se préparait à l'Académie en élevant des bœufs pour le concours de Poissy. Tout est dans tout. 11 n'est besoin (]ue de savoir dégager le sens caché. Il y avait comme des larmes dans la voix de M. de Falloux à la lecture de ce passage plein de senteurs forestières ; il est fâcheux qu'il n'ait pas songé à animer ce tableau, en introduisant dans cette verdure quelques-uns de ces magnifiques bestiaux qu'il engraisse si bien.
Mais l'homme politique ne vit pas seulement de feuillage et de bétail. « M. Mole, s'écrie M. de Falloux, ne se contenta plus de lire et de planter : il écrivit. » Un jour l'immortel qui remplacera M. de Falloux, ravi à son immortalité académique, dira de même de lui : « Il ne se contenta plus de nourrir et de concourir pour le bœuf gras, il voulut être de l'Académie, et il en fut. » Il nous semble que nous eutendons déjà ces paroles; cela ne veut pas dire que nous aimerions à les entendre bientôt.
M. de Falloux nous a ajiprls que iNapoléon n'était pas un homme sans valeur; par goût et par calcul, dit-il, il aimait les hommes distingués; en conséquence, il a|)pela à lui M. Mole. Ou bien, nous n'entendons rien aux allusions, ou cela veut dire, surtout avec les petites malices qui s(mt à côté, ({ue riiérilier de Napoléon l" ferait fort bien d'attirer à lui l'héritier de .M. .Mole. M. de Falloux est un de ces hommes distingués qu'il faut aimer par cmIcuI (|uand (Ui n'a pas le courage de les aimer par goût. Mais, si M. Moh* consentit aiix faveurs dont Napoh'on le jugeait digne, ce n'était pas par ambition. Ce serait ahsiilnuu;nl ainsi<|ueM. de Falloux servirait. « (In voit, dit -le lier orateur, autour des pouvoirs nouveaux et heureux, (\eu\ sortes d'iiouimes, ceux ({ui reçoivent et ceux qui appoiteut. .M. Muh- fut ilu umnlue de ces dci-