LES HEURES DE TUAVA1L
On l'a dit souvent, et nous-même nous nous efforçons de démontrer cette vérité dans chacune de nos études, la grande l'onction de la littérature moderne, ce qui doit lui rendre ces heures d'éclatante victoire, un peu ouhliécs dans la Capoue sensuelle et romanesque du feuilleton, c'est la critique, c'est l'analyse. Mois il no s'agit pas de cette critique superficielle r|ui vanne et épluche des mots au prodt de la grammaire. La Harpe el Le BaUeiix n'ont plus de disciples. L'analyse doit être émue, inquiète, et l'o'uvn! (prelle touche doit palpiter sous ses mains comme les (entrailles vivantes qu'on déchirait pour y trouver des augures. Nous avons eu assez de lyrisme, assez d'amoui', assez, de fantaisie, assez d'hymnes de toutes
' Heures de Iraivil. '2 \nl. I';ii:is, l'iiuncrii', lil)iiui'c-é<liloiir, nie «le ff S.Mii.', 18.
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sortes adressées à toutes choses î nos maîtres ont été les premiers à sentir que la symphonie pour la symphonie était un abus, et que se soustraire à la préoccupation poifçnante des peuples, c'était sacrifier l'intérêt universel et le devoir absolu de concitoyen au far niente égoïste, au devoir étroit et personnel de la vanité littéraire.
Que n'a-t-on pas dit quand Victor Ihujo attribuait aux poëtes une charge d'dmcs, une mission sociale ! Et pourtant les railleurs, les pédants académiques, ont béni plus tard cette présomption quand ils ont vu, à l'heure du péril sérieux de la rue, la poitrine du chantre des Méditations les cacher et les sauver. Il est vrai que cette théorie a des dangers pour ceux qui l'adoptent sincèrement; que Lamartine a été déchiré de la plus âpre ingratitude, et que Victor Hugo est exilé; il est vrai que Chateaubriand, pour avoir entrevu ces destinées nouvelles de la littérature, et pour avoir compris que René ne pouvait garder jusqu'au bout son oisiveté fiévreuse et sa fureur de solitude, il est vrai que ce chevalier de la royauté, pour avoir trahi des préoccupations moins égoïstes que celles du triomphe de son drapeau et de sou roi, a été insulté, après sa mort, par M. Sainte-Beuve, qui l'avait flagorné de son vivant, et qu'un champion d'une grande autorité et d'une haute puissance de style et de raison, M. le prince deBroglie, a vengé l'armée gothique des émigrés de cette étrange désertion. Il est vrai que la littérature, entendue à la façon de M. Alfred de Musset ou de M. Mérimée, ne heurte rien, ne blesse personne, sourit à tout le monde, et procure de bien plus solides avantages que l'étude saugrenue des douleurs et des doutes de l'humanité. Mais il n'est pas donné à tout homme qui s'estime, et qui s'honore de tenir la plume, de préférer une fantaisie sans [but et sans raison, un réalisme sans élan et sans foi, à ces recherches ardentes de la vérité. Il y a des fous qui ne séparent pas l'idée de travail de l'idée de sacrifice, et qui s'imaginent que, quand on prétend à l'attention de ses contemporains, ce doit être pour leur dire quelque
chose, pour leur donner une espérance ou une leçon. Ces fous-là traduisent le mot écrire par le mot sedévouer, et ils ne songent point à aller se faire donner des douches à l'Académie.
Si les poètes, les romanciers, les dramaturges, pour exercer sur la société l'action énergique à laquelle ils aspirent, doivent s'aider surtout de l'analyse, ne comprend-on pas, d'un autre côté, le rôle important réservé à la critique proprement dite, c'est-à-dire à l'examen de toutes les œuvres d'histoire ou d'imagination? Jamais il ne fut plus nécessaire d'étudier les lois du heau, qui sont toujours les lois du bien, et de mettre en lumière dans chaque œuvre contemporaine la vérité pratique, la formule, le conseil que le lecteur peut en dégager. Tout doit enseigner, dans le temps où nous sommes; et l'œuvre inutile est une œuvre nuisible. 11 est donc bon que des esprits sérieux et bienveillants se dévouent au rôle de vigie, et signalent, sous la forme dramatique ou romanesque, l'idée positive et féconde; il est bon que la sjmpathie du public soit éveillée, soit dirigée; et une responsabilité sérieuse et double incombe dès lors à l'écrivain ferme et loyal qui veut servir d'intermédiaire entre le public et les auteurs. L'impartialité et l'étude doivent le préserver des faux jugements, des condamnations superficielles, des dédains présomptueux; l'amour de l'humanité et du progrès doit lui recommander de viser au cœur de chaque livre, et de trouver, même dans l'épopée la plus étrangère en apparence à la réalité, le sens mystf-ricux, l'esprit de doute ou de foi qui s'y cache toujours. Si les écrivains ont une mission sociale, la critique est la douane sublime qui fouille les passants à la frontière, et qui no doit laisser introduire aucune idée fausse, aucune sottise en contrebande, délivrant, au contraire, de solennels visas aux ouvrages gloriliés d'avance par l'intention.
On a beaucoup abnsi', et l'on s'est beaucoup moqué des umAa apostolat, vilitistrn', fontiitni, à [iro|ios des devoirs littéraires; et le caractère personnel, riiiconsisiunce nior.ile d'un
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grand nombre d'hommes de lettres ont mis le publie en défiance de ces attributions élevées. Quand on a vu des critiques investis de quelque autorité, comme M Sainte-Beuve, par exemple, se vanter cyniquement d'une succession d'apostasies qui en promet d'autres, on a pu trouver exorbitante la prétention d'instruire et de moraliser; mais, Dieu merci, toutes les consciences ne sont pas susceptibles des infidélités dont le volage M. Sainte-Beuve se fait gloire; et, s'il est ridicule et superflu de chercher dans ce dernier l'évangélisateur d'une idée quelconque, il est juste d'attribuer courageusement ce titre à ceux de ses confrères en critique qui n'ont jamais varié et qui ont toujours fait servir l'analyse à la découverte d'un sentiment utile, d'un principe moral.
M. Eugène Pelletan, par la persistance inflexible de ses idées, par sa chaleur d'investigation, par l'élévation de son point de vue, par la forme harmonieuse de ses jugements, par ce qui fait l'homme, le style, et par ce qui fait le style, la droiture et l'imagination, mérite à coup sûr un des premiers ce respect pour la fonction que nous revendiquions plus haut au nom de la critique. Esprit grave et profondément religieux, allant de la pitié à l'enthousiasme, sans jamais se départir d'une raison ferme et sereine, demeuré poëte après de longues années d'analyse et de minutieuse critique, complice de tous les héroïsmes de pensée, ennemi chevaleresque de toutes les platitudes de cœur, dévoué à la liberté de conscience et au progrès, M. Eugène Pelletan a droit à une place honorable parmi les plus grands et les plus purs esprits de cette génération. Ce n'est pas lui qui souffletterait ses premiers succès des désaveux qui ont si mal inspiré M. Sainte-Beuve, Depuis son premier article jusqu'au plus récent, il a toujours défendu les mêmes devoirs, revendiqué les mômes droits, servi la même cause. Il a exercé une action très-sérieuse et très-décisive sur la critique; il l'a transportée, du terrain mouvant des chicanes littéraires, des disputes d'écoles, sur le roc des questions humanitaires ; quand on s'amusait aux bagatelles
du langage, aux lioritures de la symphonie, il a distingué, le premier, l'accent humain, le sanglot douloureux ou le cri d'es{)oir qui se cachait sous les mensonges de la forme. Il n'a pas attendu les dernières révolutions ; et, bien avant que Lamartine et Victor Hugo, par tme propension logique, se fussent jetés dans la fournaise, il avait, il y a plus de quinze ans, fait une étude sévère sur les poëtes contemporains au point de vue social. Depuis, il n'a pas interrompu son œuvre, et c'est encore, c'est surtout pour les faire servir à l'émancipation intellectuelle, à l'apaisement des esprits, dans la foi et dans la sympathie, que M. Pelletan lit et discute les livres contemporains.
Pour entreprendre et pour continuer avec succès une semblable analyse, il fallait soi-même croire à quelque chose, et éclairer d'une lumière toujours égale et jamais obscurcie les œuvres qu'on avait à juger. Ce phare intérieur d'une conviction, M. Pelletan le possède. Le doute est impuissant; la négation est funeste; M. Pelletau affirme. Dans toutes les pages qu'il a vivifiées de son style, il atteste la raison, le progrès, le spiritualisme, l'amour. Protestant par sa naissance, M. Pelletan s'est développé sous cette influence ; seulement, il est protestant logique, et il ne craint pas de remonter, à Laide de l'examen, la légende des croyances humaines, bien persuadé que, quoi qu'il détruise, il trouvera toujours Dieu au fond de l'humanité. Le beau livre qu'il a intitulé la Profession de foi du dix-neuvième siècle est explicite à cet égard. Nous venons de relire cette œuvre vraiment magistrale qui contient, à travers des de.scri[itions superbes, dignes au moins de Bernardin de Saint-Pierre, une philosophie plus consolante et pins prati(|ue (|ue toutes les ('lucuhralions de MM. Cousin, .lonlTroy et (•on>oits; cl nous nous sommes une l'ois d(î plus ctuivaincu de cette iilt-e, (|ne M. l'elletan restera, comme écrivain, comme penseur, parmi ceux (|ni lioiiorent et servent le initMix leur gémiration.
Répondant à ceux qui l'accusaient de matciriolisme, il linit
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la préface de la Profcssmi de fui en s'écriant, à propos des revers cruels auxquels peuvent se trouver exposées ici-bas la justice et la liberté :
« Où pourrions-nous puiser cette auguste fierté plus nécessaire que jamais, (|ui nous élève au-dessus des hommes les plus élevés, si ce n'est à la coupe sacrée du spiritualisme? Quand je remue en moi cette idée, j'ai bu l'ambroisie, j'ai revêtu une autre nature, j'ai vécu la vie des meilleurs. Soyons donc spiritualistes, ne fût-ce que par raison d'opportunité, aussi longtemps du moins que le monde aura besoin d'une recrudescence de morale. »
C'est là un noble défi jeté aux convoitises grossières de ce temps-ci; et. pour ma part, j'ai une absolue confiance dans l'écrivain qui ne recbercbe que le triomphe de l'esprit, éternellement libre par ses élans. Uien n'est perdu, tout est possible, quand on méprise le fait pour embrasser l'idée!
Plus loin, définissant l'étude, M. Pelletan dit encore :
« La connaissance dans l'homme n'est que la conscience extérieure de Dieu, car c'est lui qui sait et qui pense en nous, qui sent et qui aime en nous, et l'affection et l'étude ne sont qu'une sainte hospitalité, une cène intellectuelle qui nous prépare incessamment au Christ éternel, incessam.ment présent dans l'humanité. »
On comprend qu'un écrivain, pénétré de cette conviction, puisse croire qu'il y ait autre chose à faire, dans l'analyse des livres, que comparer des mots, que frotter des épithètes les unes contre les autres, pour trouver la plus solide, que discuter sur des points d'esthétique banale: et, quand un critique de cette allure nous recommande une œuvre, nous devons estimer que celle-ci nous offrira autre chose que de vaines combinaisons d'événements ou di'è mélopées stériles.
Après avoir établi la condition de notre perfectionnement, le philoso[die humanitaire se deniantle quelle est la loi du perfectionnement pour la société, la morale collective qui préside à la vie d'une nation? 11 répond :
'J9'2 ECRlVAIiSS ET HOMMES DE LETTRES
« La même loi, la même morale. Avons-nous à juger un système politique, ou plutôt social, nous n'avons qu'à nous demander : Ce système versera-t il dans la société une plus grande somme de vie, de science, de sympathie? alors il sera vrai de toute vérité. Toute organisation, au contraire, sociale ou politique, qui condamne une partie de la communauté à la misère, à l'ignorance, à la servitude, et qui mutile et qui restreint des millions d'existences, est immorale comme un mensonge. Elle ment à la civilisation; elle nie Tliistoire, c'està-dire la parole même de la Providence. »
Telles sont les idées de M. Pelletan sur la morale individuelle et sur la morale universelle. M. Granier de Cassagnac, ce profond éducateur des peuples et des philosophes, qui a si péremptoirement démontré la niaiserie de la révolution française, et qui traitait ces jours-ci le socialisme de pourritiire, se moquerait ou s'indignerait de ces théories ; quant à nous-, qui trouvons que le vieux monde ne pourrit jamais assez, nous acceptons dans tous leurs termes ces principes, comme un critérium infaillible; nous pensons fermement, avec M. Pelletan, que le spiritualisme est la consolation et le salut des intelligences blessées, que l'humanité ne peut vivre, ne peut se développer, se perfectionner, qu'en allant incessamment vers Dieu; et qu'aucune organisation sociale n'est solide si elle n'a pour ap[)iii les intelligences et les cœurs. Napoléon disait : « La démocratie a des entrailles, l'aristocratie n'en a pas. « Ce mot, échappé à l'amertume de l'exil, enrégimente l'humanité dans le parti de la révolution; et, s'il était besoin de démonstration et de preuves, cluuiue page des livres de M. l'ellt'tan servirait de commentaire.
La bienveillance est une vertu aussi essentielle pour la critiiiiic uiodenie que l'impartialité. Les âmes viîulent (|u'on leur ap[ireiine à aimer; et, sans se (h'parlir des obligations de la justice, l'écriviiiu qui analyse ddil lialiir le besoin de sympathie. Je n'entends p;is dire (piil f;iill(^ être indulgent pour les (iMi\ res iiK'diocres, et qu'il ne fjiille |i;is b.iïr o|)iiiiàtreiiUMil les
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œuvres funestes. Non. La haine pour le mal est la condition (Je l'amour pour le bien ; et, si j'avais un reproche a adresser à ^f . Pelletan, ce serait peut-être celui d'une mansuétude trop patiente devant les insolences grossières de quehjues-uns de ses adversaires. Je comprends très-bien qu'on méprise; mais il est bon quelquefois de cracher ce mépris aux gens qui le défient. La bienveillance dont je parle et que j'estime dans M. Pelletan, c'est l'enthousiasme, cette qualité précieuse, (|ui attire comme par un aimant mystérieux tout ce (|u'il y a de bon dans le livre le plus défectueux et le met en lumière. Haïr tout, comme M. Planche, cette malveillance incorruptible, qui passe pour de la conscience, parce qu'elle ne faiblit jamais, c'est ne comprendre rien ; ne savoir ni aimer ni haïr, mais s'amuser aux petites chicanes de mise en œuvre, aux petits rapprochements, aux petites critiques de détail, comme ce bon M. Sainte-Beuve, c'est manquer de qualités viriles et c'est s'en tenir au rôle équivoque d'un Narsès quelconque, fier d'être général, sans songer à gagner des batailles, comme ce monstre héros. 11 faut, pour avoir le droit d'être aimé, montrer que l'on sait aimer aussi; et l'étude n'est féconde qu'à la condition de ne pas fuir l'émotion, mais au contraire de la poursuivre partout et à travers tout.
M. Pelletan ouvre un livre comme s'il ouvrait un cœur, et les hiéroglyphes de l'imprimerie s'animent à ses yeux et s'échauffent comme des artères; il veut sentir palpiter l'âme de son siècle dans les manifestations de la pensée contemporaine, et cette prédisposition ne l'initie que plus facilement et plus promptementaux aspirations, aux désirs, aux rêves qu'il veut juger. En général, à moins d'y être un peu forcément amené, il parle plutôt des livres qui profitent à ses tendances que de ceux (jui y sont contraires; il est plus fait pour la propagande que pour la polémique. Ne s'arrètant à la forme que le temps nécessaire pour prouver qu'il nest jamais insensible au parfum du style, et qu'il est un écrivain trop sérieux, luimême, pour ne pas sav(»ir gré à un auteur d'un langage cor-
rect, élevé, harmonieux, coloré, M. Pelleian va droit au fond de l'œuvre. Ne lui demandez pas un compte minutieux des périodes mal sonnantes, des expressions mal avisées ; ne le forcez pas non plus à vous expliquer les procédés particuliers de travail de l'auteur qu'il juge. Il laisse la rhétorique aux rhéteurs, et ne discute qu'au point de vue de sa foi. Cette façon peut sans doute causer quelque désappointement aux amateurs d'orfèvrerie littéraire, à ceux qui estiment la bimbeloterie du style à Tégal des idées ; mais tout homme qui lit pour apprendre, et qui apprend pour devenir meilleur, en aidant au perfectionnement des autres, sera touché comme nous de cette préoccupation et y trouvera le secret de l'originalité précieuse et de l'élévation constante de sentiments qui distinguent M. Pelletan.
Le nouveau livre que nous avons sous les yeux, et qui a pour titre : Heures de travail, est la démonstration la plus éloquente de celte méthode. Hàtons-nous d'ajouter que ceux mêmes qui trouvent parfois un peu vagues, un peu inconsistantes dans leur effusion, les critiques que M. Pelletan publie dans les journaux, seraient frappés, en voyant réunies en deux volumes ces Études éparpillées jusque-là en feuilletons, de leur unité de vue, de leur abondance d'idées, de la ligne droite et jamais interrompue qui les traverse. Isolées, ces pages sont des notes sonores; condensées, elles forment un concert, une harmonie, et il est très-facile d'en dégager un sens précis. Comme à M. (\c. Lamartine, son maître, il faut à M. Pelletan de l'espace et du ciel, et le morcellement de sa pensée par articles l'écourle et l'estropie; il n'est à son aise, il n'est (l(''linitiv(!nient compris qu'en volume. Chacun de ses fragments (ist connue un morceau de verrière; la couleur en est transparente; on distingue des nuances merveilleuses et un dessin ; mais il faut rapprocher et souder ensemble tous les morceaux pour avoir le .^ujet entier et pour que la lumière du ciel |)ass(! librenu;nl à travers ce tableau qu'elle anime, qu'elle fait resplendii'.
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Les Heures de travail deviennent ainsi un véritable livre de philosophie. Ce ne sont plus des articles de journaux rassemblés et confondus; c'est une suite de démonstrations qui s'engendrent, se soutiennent, s'éclairent, se fortifient; on sent un souffle continu qui fait vibrer les pages à l'unisson, et la sensibilité de raiitcur élevée à cette proportion magistrale devient une sympathie toute-puissante qui se transfigure, entre les deux images raj'onnantes de Dieu et de l'humanité.
Dans sa préface, M. Pelletan se croit obligé de justifier son titre, en expliquant que pour lui le monde est un immense atelier, et le rapport de l'homme avec l'homme un perpétuel échange de travail.
« La pensée, dit-il, n'est qu'une immense gravitation où nous pesons tous, celui-ci du poids d'un grain de sable, celuilà du poids d'une montagne. Nous avons tous notre part de travail dans cette collaboration universelle de l'esprit. »
C'est donc sa part que l'auteur apporte, et nous croyons qu'elle n'est pas la moins utile ni la moins glorieuse.
On comprend que nous ne puissions entreprendre une analyse minutieuse de ces deux volumes de critiques et d'analyses. Nous nous bornerons à signaler parmi ces différentes études celles qui mettent le plus en saillie les tendances perticulières de l'auteur et qui sont le plus particulièrement des professions de foi.
Le premier chapitre est consacré à l'examen du livre de M. de Tocqueville, la Démocratie en Amérique. Ce début est logique; il est une sorte de préface en action, et trahit tout d'abord l'édifice dont il est le péristyle obligé. Ce n'est pas que la politique et la philosophie ne laissent point de place à la littérature proprement dite! M. Pelletan est un artiste trop habile pour ne pas rendre souvent justice aux virtuoses du style ; et nous lisons, à propos de M. Jules .lanin, une page fort spirituelle que nous recommandons à l'attention sérieuse de l'école prétendue réaliste, de cette petite
église à la façon de celle de l'abbé Cbàlel, (|ui adore la Vulgarité sous les deux espèces de la forme et du fond, et qui, visant à la vérité, n'atteint que le plat et le commun. Que tous ces Courbets littéraires, si dédaigneux pour le style et si insolents avec la grammaire, veuillent bien méditer ce passage :
« J'entends dire souvent : cet bomme a du style, mais il n'a que cela. Cberchez-lui une idée, bonsoir! Comme si le style n'était pas lui-même une idée! Comme si on pouvait trouver une beauté de style par un autre procédé que par une idée! Mais pour préférer ce mot à un autre mot, malheureux que vous êtes! il a fallu une idée? Allez, mes amis, il y a plus d'idées dans la moindre bluette proprement écrite que dans toute la collection, je suis forcé de le dire, du Journal des Savants.
« Sauvons le style des mains des barbares, et jetons-nous au feu, s'il le faut, pour cela, car, le style sauvé, tout est sauvé. On a toujours la pensée, mais on n'a pas toujours le style pour l'exprimer. Or qu'est-ce qu'une œuvre sans style? Une jeune fille sans dot, qui danse tout l'hiver sans trouver un mari. Il y a dans ce monde assez de jeunes filles à marier. Il n'y a que la dot qui a toujours manqué. »
iM. Pelletan a raison; mais sa pensée serait mal comprise si l'on s'imaginait, d'après ce passage, qu'il subordonne l'idée au style, et que la forme lui l'ait toujours trouver le fond suffisant. Il croit, avec tous les grands écrivains de la France, que l'harmonie des mots est une initiation obligatoire aux secrets de l'idée; mais il sait bien aussi (jue l'éclat de l'expression n'est pas toujours en rapport avec la valeur du sens ; et, si on concluait de celte citation une préférence de sa juirl pour l'école de la couleur avant tout et de la fantaisie, on dénaturerait le principe iiiconleslabh! posé par lui. 11 est d'ailleurs, dans ses écrits, une démonstration de la juste mesure avec laquelle doivent se combiner, pour arriver à un effet de persuasion i-t d'i-motion, le style et l'idée.
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A propos du livre de M. de Montalembert, Sainte Élhabcth de Hongrie, M. Pelletan se trouve ou l'ace de l'ennemi véritable, de celui qu'il l'nut plus que jamais combattre, et qui, si on le laissait faire, pousserait à la liaine et au mépris du seul sentiment qui puisse nous sauver, le sentiment religieux. Je parle de cette dévotion ascétiijue jusqu'au blaspliéme de l'bumanité, qui rapetisse Dieu aux proportions de Timpuissance, et qui tend, avec une affectation si ridicule, le moucboir de Tartufe pour cacher le sein de Dorine, (|u"on finira par se demander si le mouchoir n'est pas un indiscret qui veut toucher la chair et qui aime mieux la sentir que la voir. Dans cette légende, M. de Montalembert, pieusement graveleux, raconte avec une complaisance singulière tous les sacrifices des devoirs de famille, accomplis par une épouse et par une mère, pour mieux s'unir à Dieu. Nous comprenons tous les héroismes de vocation; mais que sainte Elisabeth consente à multiplier jusqu'à trois fois le nombre de ses enfants pour avoir la joie mystique de les abandonner ensuite et de ne plus vouloir en entendre parler, c'est là, au point de vue du foyer domesti(iue et de la sanctification de la maternité, un exemple scabreux à donner; et nous croyons, comme iM. Pelletan, que ce livre est profondément immoral.
Quant à l'opinion de l'auteur sur la religion comprise à la façon de M. de Montalembert, il faudrait n'avoir pas entendu ce bilieux orateur pour ne pas la partager. Si la dévotion est la même chose que la haine, l'injure, la provocation perpétuelle contre la jeunesse, le progrès, la liberté, contre tout ce qui fait aimer la vie et croire au ciel, M. de Montalembert est un grand dévot; mais, si l'homme religieux est bon, sympathique, charitable, indulgent, s'il fuit le scandale , s'il veut convertir par l'entraînement de la mansuétude, s'il a horreur de la calomnie, je cherche vainement un homme religieux parmi les quelques fanatiques qui nous exorcisent, et je ne vois que des convulsionnaires, renégats du Christ, qui ne veut Atre adoré que par les esprits humbles et doux !
De M. de Montalembert à M. Veiiillot, il n'y a que l'épaisseur d'un goupillon. M. Veuillot est une étrange grimace ; il fait rire entre hommes comme une obscénité; il a le propos libre, et se charge volontiers de toutes les impuretés de langage, sachant très-bien qu'il n'a qu'à se confesser souvent pour être souvent en état de grâce. Hardi comme un lépreux qui montre le poing à tout le monde, et qui ne craint le poing de personne, il a au physique et dans la parole une violente analogie avec l'abbé Dubois, ce cardinal qui, au dire de son valet, faisait mieux que sacrer des rois, puisqu'il sacrait tous les jours le bon Dieu.
M. Pelletan consacre donc un chapitre à l'examen du livre des Libres 'penseurs, de M. Yeuillot. Ce livre est une négation absolue, formelle, universelle. Selon lui, l'esprit est impie, le génie est un monstre. Molière est un moineau lascif; madame de Staël est un dragon ; Henri IV un pourceau ; le mariage est un désinfectant ; s'agit-il d'une femme qui s'est illustrée de nos jours par ses romans: « Plus je lis ses livres, dit avec « un tact parfait et une convenance admirable le chaste « M. Veuillot, plus elle me l'ait l'effet d'avoir toute sa vie défi siré l'amour d'un scélérat et de n'avoir jamais obtenu que « le caprice des drôles. » Lord Byron n'est aimé que des gi^edins, des niais, des filles imbliques. C'est un bouc, un singe, un serpent, un pourceau; quant aux journalistes, ce sont presque dos assassins.
M. Pelletan juge fort sainement dans ses commentaires cette littérature rabelaisienne, qui prétend dcl'cndrc l'Église, et qui ne peut que contristor et faire rougir do honte les esprits sincèrement religieux.
l\ nous a semblé plus loin que le critique, tout en rendant justice à la puissance d'analyse de Balzac, n'appréciait passuffisanimfînt ce maître (^t lui gardait trop rancune de ses opinions. L'homme de gi'nie, et nous apprK|nons cette cpithète sans hésitation au plus grand romancier de ce siècle, l'homme de génie fait son œuvre jirogressivc, en dépit môme des pré-
jugés qu'il porte en lui, par la seule force d'impulsion de sa nature, qui doit toujours être essentiellement humaine. C'est ainsi queBalzac,royalisteet catholique, commeChateaubriand, fait comme lui, en désagrégeant les molécules de cette société qui se décompose, une œuvre démocratique. Il est illogiquement logique. M. Pelletan lui reproche de n'avoir pas ce lyrisme du cœur qui pousse à la croyance, d'avoir manqué d'idéal. Nous ne partageons pas cette opinion. L'homme qui n'a que du talent avec de bonnes intentions invente un ly[ie qu'il charge de prêcher sa foi, et qu'il fait passer à travers toutes ses œuvres; iltendà rendre visible et aimable son idéal. L'homme de génie, au contraire, plus universel et plus élevé, équilibre le monde moral dans sa pensée et met dans toutes ses créations son empreinte, son inquiétude,. son esprit ; il veut, entre ses héros, des luttes à armes égales, et il n'use pas du subterfuge commode de commencer par couper les jarrets du ceux qu'il veut vaincre. Dans Vautrin, comme dans Balthasar Claës, Balzac a étudié un aspect du cœur humain et du cœur social, si j'ose ainsi dire; mais le forçat n'est pas plus son idéal que le chercheur de l'absolu. La Comédie humaine , les confessions impartiales de l'humanité , voilà le but, voilà, si vous le voulez, l'idéal. Mais croyez-vous que Balzac eût pu mener à bien cette tâche énorme et ne se fût pas exposé à des partis pris ou à de la monotonie s'il eût tenu à replacer dans chacun de ses romans un type, une pensée chère et préférée? Si vous voulez lui reprocher de n'avoir pas fait triompher assez souvent la vertu, vous ferez le procès du monde, et c'est précisément le but de l'analyse de Balzac. Pour ma part, je ne sais pas de romancier qui ait su trouver tant d'héroïsme, sans exagération, sous le frac moderne ; et, si je sens, comme M. Pelletan, quelque tristesse en lisant Balzac, j'éprouve aussi un attendrissement pour ses victimes, qui finit par faire protester l'espérance et le rêve du bien. A part cette chicane, qui nous amènerait à demander où est l'idéal de Molière, l'idéal de Corneille, l'idéal de Shakspeare, nous rati-
fions les remarques pleines de finesse faites sur les procéclés d'analyse et de style de Balzac.
Nous feuilletons rapidement les Heures de travail ; nous ne disons rien de VÈre des Césars de M. llomieu; c'est delà fantaisie, brutale comme de la réalité; rien non plus d'autres livres d'iiisloire ou de politique '. (.itons toutefois ce passage, à l'esprit duquel nous nous associons. M. Pelletan reproche à M. Louis Blanc sa haine trop persistante de la bourgeoisie, et, après avoir démontré que ce sont les hommes de loisir, émancipés du travail manuel qui préparent les idées, il ajoute :
(( L'école révolutionnaire met l'empêchement à la liberté du côté de la bourgeoisie ; ne pourrais-je pas le mettre à mon tour de l'autre côté? Est-ce que le peuple, inconstant et aveugle, agit en vertu d'une théorie qu'il a trouvée? il va, comme il est poussé, souvent en sens inverse. La même classe qui faisait la révolution à Paris faisait la contre-révolution en Vendée; et, quand à Naplcs la bourgeoisie avait fondé la République, n'est-ce pas le peuple, conduit par le cardinal Ruffo, qui l'a ensevelie dans le sang des républicains? Renonçons donc à cet antagonisme de classes qui ne contient, pour l'avenir, que des discordes, qui rebute ceux-ci du bien, qui aigrit ceux-là, et qui les arme les uns contre les autres au détriment de leur véritable progrès. »
Nous avons remarque^ des pages touchantes sur le livre De la Famille de M. Dargaud, une criticiue fort élevée de George Sand. Mais il est un chapitre qui nous a surtout intéressé, et dont nous avons bes(jin de parler un peu. C'est celui qui conceine la brochure anonyme sur Beyle (Stendhal).
Co petit écrit, (|ui s'est glissé sournoisement dans le monde, cachait son litre, aussi bien que le nom de l'auteur. M. Pelletan, à l'aide des (h-tails di! la Udtice, a découvert qu'il s'agissait de Beyle; il lui eût été facile peut-être de trahir aussi le tntp modeste écrivain (|ui n'osait signer; il s'est borné à des conjectures. Nous resiiecterons, comme \m, la pudeur de ce païrii, que qiicl(|i)rs-inis ont cm rencontrer à l'Académie, et
M. KUGÉNË l'ELLIiTAN '201
<|ue d'autres alTirnient avoir vu aussi passer en costume cliamarré de broderies, plus brillantes (jue les palmes vertes.
Userait plaisant en vérité que l'épicurien, que l'athée qui a pris à tâche de bafouer un ami dans son tombeau, de souflleter Dieu avec la main d'un mort, et de faire imprimer avec luxe ces quelques pages, justiciables tout au moins de la police correctionnelle, fût un de ces honnêtes dispensateurs du prix Montyon, chargés de couronner la vertu, de défendre la morale et la famille, et la religion !
Ce siècle aura vu toutes les ironies; mais celle-ci ne serait pas la moins curieuse. Nous hésitons à citer. M. Pelletan prévient les dames et les prie de ne pas lire; nous renouvelons cette recommandation. Insulter la Providence, dire de Dieu que ce qui l'excuse, c'est quil n existe pas ! c'est déjà au point de vue de la morale et de l'Académie une excentricité assez vive; mais raconter que Beyie était convaincu de cette idée tirs-répandue sous l'empire, qu'une femme pouvait toujours
(nous passons une expression) et que c était un devoir pour un homme d' essayer ; mais ajouter que lui, le biographe, il a conseillé à son ami le plus brutal attentat contre une femme (crime prévu par le Code pénal, et auquel les travaux forcés ajoutent un attrait pittoresque), mais se vanter avec un pareil cynisme d'un code de morale que le marquis de Sade eût approuvé; c'est en vérité essayer une trop forte épreuve sur la patience des honnêtes gens; et, s'il était certain que l'auteur de ces pages, doublement et tristement obscènes, fût de l'Académie, nous ne comprendrions pas que cette assemblée ne mît pas en demeure le membre qui l'insulte et la compromet, ou de signer audacieusement ce livre et de se faire exclure, ou de prouver que cette infamie n'est pas de lui.
Ah ! si un romancier démocrate, si un socialiste, dans l'ébriété de ses vingt ans, laissait échapper ces boutades, quel déchaînement contre lui! comme l'artillerie de toutes les forteresses de la vertu tonnerait avec la mitraille! Mais toute la presse, toute la littérature connaît ou soupçonne cette bro-
'202 ÉCRIVAIiNS ET HOMMES DE LETTRES
chure; et on ne la dénonce pas au public! Et parce que son auteur, grave, gourmé, un peu célèbre, peut donner sa voix pour certaines élections, et prêter son influence pour certaines vanités, on feint de ne pas avoir lu, de ne rien savoir; on donne la main à ce personnage qui peut déshonorer, par le seul fait d'un tête-à-tête, si on le croit sur parole, la femme la plus irréprochable. Eh bien! au fond, nous ne nous plaignons pas trop de l'indulgence que ce biographe a rencontrée. 11 appartient à une génération que nous dénonçons tous les jours comme étant sans idée, sans foi, sans principe; il aide à notre démonstration, et il accélère l'ensevelissement de tous ces morii3onds, commencé par le mépris. Une seule chose nous étonne, c'est qu'ayant glorifié l'impiété et le viol l'ingénieux et modeste écrivain n'ait pas essayé de défendre le vol et les voleurs. Après tout, il a peut-être tenté de le faire.
M. Pelletan flétrit pour sa part, avec toute l'énergie d'une conscience droite, ces mascarades d'Jwmmes dévots en habits brodés et impies en petite tenue.
Tous les livres qui ont provoqué un bon mouvement dans ces dernières années, ou tous les délis jetés à lidée de sympathie, à la liberté de conscience, au progrès, ont été tour à tour examinés, discutés et jugés par M. Pelletan dans ces deux voliimesquisont l'histoire attendrie de la civilisation. M. Thiers, M. Guizot, le P. Ventura, madame Stowe, M. Lamartine, .M. de Laforge, M. Girardin,M. Michelet,M. Troplong, M. Victor Hugo, M. Eugène Sue, M. Legouvé, M. Lamennais, M. Ucynaud, M. Castille, d'autres encore, tous les défenseurs, tous les détracteurs de l'avenir défilent dans cette galerie, sous un jour limpide ol éclatant, ([ui ne laisse dans l'ombre aucune beauté, aucun défaut, et qui fait germer la rêverie et la mélancolie du bien dans le cœur de l'homme de bonne foi. iNouM avons assez v\U'. pour prouver notre estime ; nous renvoyions pour une inilialion [ilus complèle à la lecture de ces nobles pages. Quelquefois le critique s'interrompt, et soit qu'il raconte les funérailles d'Emilia Manin, la lillc de l'exilé, soit
(|ii'il explique la fondation d'une ville, il prouve une lois de plus toute la vivacité de son imagination, toute la sérénité et la vigueur de son esprit.
Nous l'avons dit en commençant, répétons-le avant de Unir: M. Pelletan est un des plus honnêtes et des plus brillants écrivains de ce temps-ci. Poëteet philosophe, il exerce la critique littéraire au point de vue de l'amour et de la foi, et non pas pour satisfaire une esthétique mesquine et triviale. Convaincu, comme nous le sommes nous-même, que l'humanité ne peut grandir que par le sentiment religieux, il cherche Dieu dans les œuvres mortelles, et sa guerre incessante contre les faux miracles et contre les faux dévots n'a pour but que d'exalter les véritables et éternelles manifestations de la Providence et le respect sérieux du génie infini. Des hommes de cette valeur sont des chefs, ils s'appellent Légion, et la jeunesse les suit sans crainte, persuadée qu'elle ne se heurtera plus, sur leurs pas, aux mécomptes, aux déserts, aux ruines, à l'incertitude, à la confusion, à tous ces abîmes qui ont meurtri les élèves de la première moitié de ce siècle. Quant à nous, il nous semble que jamais nous n'avons rencontré parmi nos contemporains plus de raison et plus d'enthousiasme, plus d'intelligence unie à plus de juste fierté, plus de conscience et de convenance jointes à plus de talent. 11 est trop rare de sentir dans la cohue littéraire une probité de cette hauteur d'esprit, une main de cette délicatesse et de cette fermeté, pour qu'on n'abandonne pas avec effusion, à l'homme qui vous fait cette joie, ses deux mains et tout son cœur.
Mai 1855.
' LE PASTEUR DU Dl;SEr^T^
On a beaucoup abusé du titre de chef-d'œuvre; c'est la monnaie courante de la camaraderie. Quand l'ami ne tient pas * Le Pasteur du désert. 1 vol. Pagneire, rue de Seine, 18.
absolument au cœur, on met un correctif, et l'on dit un petit elle f-d'' œuvre, ce qui peut aussi bien signifier une inutilité, une niaiserie irréprochable. Eli bien! nous demandons qu'on ne nous soupçonne d'aucune complaisance, et qu'on veuille restituera cette épithète ce qu'elle a de solennel et de religieux. Oui, nous le pensons, ce petit livre, ce poëme mélancolique de la conscience, ce récit simple et pourtant chaleureux du martyre obscur d'un pauvre pasteur de bourgade est un chef-d'a:'uvre ; il en a tous les caractères : forme irréprochable, intérêt, moralité. C'est le bréviaire des âmes qui luttent. Or qui donc, autour de la Babel que les philosophes ont essayé de bâtir, qui donc, s'il n'est pas engourdi par l'ivresse d'une jouissance matérielle et idiote, ne lutte pas et ne souffre pas? Pour les Pangloss en petit nombre qui s'émerveillent toujours du bonheur présent, on annonce avec fracas les épo[)ées grotesques de ces bourgeois enrichis qui veulent couronner toutes les vanités par la vanité littéraire, qui enseignent la morale par le contraire et qui rédigent leurs mémoires sur des cartes de restaurants ; pour ceux qui ne savent pas jouir, quand d'autres souffrent, on écrit dans la retraite, dans la méditation, ces quelques pages graves et tendres qui enseignent le courage, la charité et la patience. Le livre de M. Pelletan ira au plus grand nombre. Que l'on soit catholique ou protestant, peu importe; ce morceau de pur froment est le viatique. 11 ne s'agit pas de chercher dans l'histoire du pasteur Jarousseau des émotions étroites de sectaire; il faut comprendre que cet homme de foi, persécuté pour sa foi, est l'humanité qui pense, l'humanité supérieure à la force, qui plaide depuis le commencement du monde le procès contre la brutalité, et qui le gagne, chaque fois qu'elle semble le perdre en succombant.
Cicorge Sand, dans un remarquable travail sur Werther, parle (U ces petits livres (elle en a fait elle-même (luehiues-uns) (|u'oii lit dans une lieurc ol <lont (in se souvient toute la vie. i;(r'iivn' de M. Pelletan laisse celte empreinte. Pour moi, je
M. KLGK.NE l'KLr.KTAiX 205
vernii toujours lii [lasteur Jarousseau avec son feutre ëteinel, et son clieval symbolique, Mist're, trottant sur la grève ilaiis la pourpre d'un coucher de soleil ! Où va-t-il, ce médecin des esprits, ce soldat de Dieu sans armes et sans armées? Il va simplement raconter au roi de France ce qu'on souffre dans les campagnes et demander à Sa Majesté Louis XVI le droit de vivre et de prier le bon Dieu à sa guise. Louis XVI était un habile serrurier que ses juges commirent la faute de traiter en roi. Le pasteur .larousseau, introduit par Malesherbesdans l'atelier de cet ht)nnêie homme, chargé de l'héritage de son aïeul Louis XV, y fait la rencontre de Franklin. Ces deux champions de la liberté s'embrassent et arrachent au roi de F'rance ces concessions timides qui attestaient autant son impuissance que sa bonté. Le soir, un souper réunit à la table d'une nièce de Malesherbes l'homme du nouveau monde et le pasteur du monde à venir. La maîtresse du logis, belle, spirituelle, grisée des parfums de liberté, embrasse sur les deux joues le ministre ébloui: elle déverse sur cette tête blanchie la bénédiction qu'elle-même a reçue de J. J. Rousseau. Puis, après cette halte de quelques heures à Versailles, le pasteur reprend le chemin de son village, emportant comme un gage ce droit de vivre qu'il a doucement extorquéà Louis XVI. On ne tuera plus les protestants, mais on continuera à les proscrire et à les persécuter.
Ce livre se termine par quelques pages solennelles comme une méditation, et cependant fortifiantes comme un conseil. L'auteur, après le récit des luttes et des martyres, ne profère ni menace ni blasphème; il recommande le courage, la patience; et la sérénité touchante qui sert de fond à ce tableau religieux ne se dément pas un seul instant. Nous le répétons, un pareil livre est utile à toutes les consciences, quelle que soit la communion. On devrait le mettre dans les mains de tous les jeunes hommes, dans le panier de travail de toutes les jeunes iilles. Ce n"est pas une histoire d'amour, c'est mieux que cela : c'est l'évangile de tou.; les amants de la jusli<-e et de la
vérité. On dit que la génération actuelle, morne et défiante, n'a plus d'enthousiasme, parce qu'elle a trop de raison ; eh bien ! nous lui recommandons cette œuvre, comme le témoignage d'une raison forte, solide, élevée, que l'injustice ne rebute pas, et qui met toujours son but au delà et au-dessus des intérêts vulgaires et passagers.
Décembre 1856.
LK HOiNDE MARCHE'.
Le monde marche? Oui, certes, personne ne songe à nier cette vérité, pas même M. de Lamartine, auquel M. Pelletan a adressé les lettres éloquentes, réunies aujourd'hui en volume.
Il est très-vrai que l'homme de génie, déçu dans son rêve, a senti un jour un peu d'amertume à ses lèvres, et que, n'osant maudire ses ennemis, il a rejeté la faute de ses mécomptes sur la fragile humanité; il est très-vrai que l'esprit lumineux qui fut l'auréole de la France en 1848, se sentant enveloppé par des vapeurs grossières, a mieux aimé douter du monde (|ue douter de la France, et mettre le progrès en question que le cœur de ses contemporains. Mais la preuve que le monde marche, pour M. de Lamartine comme pour nous, c'est que le poëte le pousse, et s'épuise à multiplier les conseils, les enseignements, les inspirations; c'est qu'il ne considère pas sa tâche comme achevée, et que, sans ambition pour lui-rfième, rassasié de gloire et de popularité, il est plein d'ambition pour la foule, et demande à la poésie, à la philo- .sophie, à l'histoire et à son âme surtout, des préceptes, des
' Un vol. Paris, l'aniiciTc. 18.'"»7.
M. EUGÈNE PHLLETAN '207
éléments toujours nouveaux de perfection et d'harmonie sociale.
M. de Lamartine nier le progrès ! mais ce serait se nier luimême, ce serait blasphémer la manifestation la plus visible du génie moderne ; ce serait un suicide! Non, le jour où celte parole de doute tomba de ces lèvres qui ont jeté si longtemps les mots de ralliement, M. de Lamartine voulut défier Taclivité humaine, un peu engourdie. Il fut sincère; car jamais une ligne ne se produisit sous la plume de ce grand écrivain, sans que l'homme tout entier se portât pour garant; car M. de Lamartine est de ceux qui ne peuvent mentir même volontairement, et qui ont toujours raison par le but, lors môme qu'ils se trompent. Mais, j'en atteste tous les livres du grand poète, j'en atteste le Civilisateur, dont le titre ne fut pas une déception ; j'en atteste jusqu'à ces Entretiens familiers de littérature, qui nous font épeler l'infini et aimer Dieu dans ses chefs-d'œuvre, M. de Lamartine ne peut être l'athée du progrès; quand il le nie, c'est par modestie, c'est pour diminuer ses propres services.
Au fond, il n'y a donc pas contradiction entre M. de Lamartine et M. Pelletan. L'un et l'autre ils font traite sur Dieu au profit de l'homme, seulement M. de Lamartine rapproche davantage, sauf à la renouveler, l'échéance; M. Pelletan en pose tout d'abord le terme dans l'infini.
Quoi qu'il en soit, nous ne regrettons pas ce désaccord apparent, cette divergence d'opinions qui se fondait sur les mots beaucoup plus que sur les idées, puisque ce débat, digne, éloquent des deux côtés, nous a valu des pages sublimes dans les Entretiens et un livre qui comptera parmi les meilleurs de cette année.
Tout en prenant, avec une vivacité héroïque, la défense du progrès, dont il se glorifie à bon droit d'avoir donné la formule dans la Profession de foi du dix-neuvième siècle, M. Pelletan a su discuter avec M. de Lamartine, dans des termes empreints d'une admiration sincère et d'une sympathie virile
qui enlèvent toute amertume aux répliques, toute ironie aux reproches. Ce colloque de deux esprits, dont l'un essaye de douter en faisant croire, dont l'autre atteste la foi avec une énergie invincible ; cet entretien fraternel de deux penseurs parmi les plus élevés, parmi les plus dignes d'être écoutés; celte interrogation respectueuse et tendre du disciple au maître est un noble et émouvant spectacle auquel nous avons applaudi, et qui vaut bien les luttes de nos ennemis entre eux. Remarquons la différence, parce qu'elle est tout un symbole. S'agit- il un jour, pour les membres du parti catholique, de discuter entre eux, ils n'ont pas assez d'injures à se jeter à la tète; ils n'ont pas assez d'accusations perfides, pas assez de boue à remuer. Les principes sont mis hors de cause, parce qu'ils n'ont rien à retirer de la lutte ; mais les personnes, la considération, l'honneur, voilà l'enjeu de ces pugilats, dont M.M. Veuillot et de Falloux nous ont donné et nous donneront encore au besoin l'édifiant tableau. On ne sait que se haïr dans ce camp-là; on ne peut parvenir à s'en vouloir dans le nôtre.
C'est que M. de Lamartine et M. Pelletan s'inspirent à des foyers qui excluent tout dépit, toute haine; c'est que, quand on travaille pour la lumière, pour la concorde, pour la liberté, on ne peut pas laisser de place dans son cœur aux manœuvres sournoises, aux jalousies mesquines; c'est que, quand on manie des rayons, il reste des étincelles aux doigts.
Voilà pouicjUdi, de cette discussion savante, il ne restera aucune amertume, aucun levain mauvais entre les deux antagonistes, et nous recueillons, nous, un beau livre digne de ses aînés, commentaire éclatant, démonstration puissante et (h'cisive des principes philosophiques déjà posés dans la Profi'ssioH de foi du dix-neuvième siècle, dans les Heures de travail, dans le Pasteur du désert.
Pour M. l'elletan, le progrès est un accroissement de vie; de vie physique, par plus de force; de vie morale, par plus de sentiment; de vie intellect uelie, par plus de connaissances.
M. EUGÈNK PEI.LFTAN 009
C'est la preuve de cette dëfinition qu'il s'applique à dnuner; il saisit les lois du progrès jusqufï dans l'origine du monde, dans l'organisation successive de cette molécule (|ue nous liabitons; puis, après avoir noté toutes les phases de la création, se trouvant en présence de l'iiomme, M. Pelletan le peint dans sa faiblesse, dans son dt'ninnent, mais destiné au progrès ; et le voilà, ce dernier venu, (jui chasse, qui conduit les troupeaux, qui se fait agriculteur, citoyen.
Bientôt la cité, insuffisante pour sa propre défense, s'unit à la cité voisine, et la nation se trouve fondée. « L'homme, dit l'auteur, eut dès lors une patrie, c'est-à-dire tout un ordre de nouveaux rapports et de sentiments nouveaux... La patrie aujourd'hui est le dernier relai de la civilisation et le progrès continue encore... Déjà le siècle commence à mettre l'idée d'humanité au-dessus de l'idée de patrie. »
L'homme, disions-nous, se fit chasseur pour se nourrir; il se fit corroyeur pour se vèlir. 11 commence par la peau des bètes, puis il perfectionne ce vêtement et n'emprunte plus que là laine des brebis, le lin, et il crée le drap et la toile, u La femme, dit fort ingénieusement M. Pelletan, date de la robe ; auparavant elle était une femelle: mais le jour où, voilée et sacrée par le voile, prêtresse et gardienne de son corps, elle put seule nouer et dénouer le nœud de sa ceinture, alors elle eut la propriété de sa personne, elle connut la pudeur. »
Le môme progrès s'accomplit dans la maison. L'homme commence par nicher: le creux d un rocher, une hutte, une peau tendue sur des piquets, voilà le premier abri de ce roi qui doit créer son royaume. Un jour la maison s'établit; d'abord elle n'a (ju'une chambre, puis un vestibule, puis deux pièces; puis elle multiplie lestippartements; ne pouvant plus les prendre en largeur, elle les prend en hauteur. Mais se vêtir, se nourrir et avoir un gîte, ce n'est pas tout, si l'on ne peut mesurer la vie, en régler l'emploi. L'homme, esprit infini exilé dans le fini, est jaloux du temps; il veut le préciser; il s'en rend maître en le comptant. Il prend des grains
de sable et les fait filtrer dans deux vases. Voilà le premier élément des heures jusqu'au jour où l'horloge répercute dans ses pulsations bruyantes les muettes pulsations de l'homme. Mais qu'est-ce que la lumière du jour pour une âme affamée de vie? on lutte contre la nuit ; la lampe permet d'étendre la durée du jour, et les longues veilles consacrent le cuUe de la pensée.
Après avoir, dans une centaine de pages que nous n'aurions pu analyser sans les affaiblir, raconté, démontré les premiers progrès de l'homme et discuté, en passant, dans des termes à la fois précis et colorés, les doutes exprimés par M. de Lamartine, M. Pelletan se résume sur ce point:
(^ Si la nudité est la loi de l'homme, pourquoi a-t-il pris le vêtement? Si le lit de bruyère est le dernier mot de la destinée, pourquoi a-t-il bâti la muraille? Si son corps, tel qu'il est dans la nature telle qu'elle est autour de lui, est son arrêt de vie sans appel, pourquoi a-t-il arraché le feu au ciel, labouré, forgé, accumulé découvertes sur découvertes et fui sans cesse d'un mode à un autre mode d'existence? »
Quels sens, réplique d'un côté M. de Lamartine, ont été ajoutés à l'homme d'aujourd'hui? « Y a-t-il un nerf, une fibre, un ongle, un muscle, une articulation de différence entre l'homme d'hier et l'homme de quatre mille ans en arrière? »
« Non, sans doute, répond M. Pelletan. A chacun selon son œuvre. Est-ce que le progrès a jamais eu la prétention de glisser dans le corps des sens imprévus? Non, mais d'apporter aux sens existants plus de sensations.
« De superposera la machine des rouages supplémentaires? Non, mais de communiquer aux rouages actuels plus de puissance d'action.
u D'introduire dans rintolligence des variétés inconnues de laculti's? Non, mais irilliiiiiiner les facultés consacrées de (dus de connaissances, l'oser aulrcnumt In question, c'est la déplacer. »
Et, fournissant immédiatement la preuve, M. Pelletan montre riiomme ajoutant à la force de ses mains la hache, la scie, le rahût, la vrille, le marteau, le ciseau. Que sont toutes ces choses, sinon des pièces de rapport du mécanisme humain» des griffes facultatives que l'homme peut prendre ou quitter à sa convenance. L'homme à des pieds trop lents, il les multiplie par ceux du cheval, et le voilà centaure. La mer le provoque et semble lui défendre d'avancer; il se rit d'elle, se recueille et lance sur les vagues sa maison, qu'il porte vers des continents nouveaux.
On ne trouve pas de sens nouveaux, mais des sens perfectionnés. La vue fouille le ciel ave le télescope; l'ouïe se subtilise jusqu'à percevoir une note fausse dans un orchestre de cent exécutants; la voix est d'abord de la parole, puis elle devient la poésie et le chant.
Niera-t-on le progrès dans les sciences, l'industrie, les arts? « Où est le progrès dans les livres'? » Mais d'abord dans les livres eux-mêmes. L'imprimerie, en répandant l'instruction sur le monde, tend partout à mettre l'homme de niveau avec une plus haute conception de l'humanité. « Non-seulement, dit Pascal, chacun des hommes s'avance de jour en jour dans les sciences, mais tous les hommes ensemble font un continuel progrès à mesure que l'univers vieillit, parce que la même chose arrive dans la succession des hommes que dans les âges différents d'un particulier; de sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. D'où l'on voit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans les philosopiies; car, comme la vieillesse est l'âge le plus distant de l'enfance, (|ui ne voit que la vieillesse de cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont le plus éloignés'/ »
L'homme connaît de plus en plus la Divinité ; il en a de plus en plus une perception distincte. Toutes les religions ac-
cumulées de\'ant lui servent de jonchée, pour ainsi dire, sous ses pas, le long de la route qu'il parcourt, vers l'inconnu. L'homme physique est découvert, l'antiquité le soupçonnait à peine ; elle savait en modeler les surfaces, elle ne comprenait rien à sa structure intime. Quant à l'homme moral, si éloquent qu'il fût, Platon n'a pas dit le dernier mot. Montaigne, Bacon, Descartes, Leibnitz, doivent compter après lui.
L'homme social s'est aussi dégagé du progrès. La caste, l'esclavage, le servage, ont abouti au prolétariat, puis à la bourgeoisie.
L'art est une question complexe dans la théorie du progrès. M. Pelletan aborde avec un grand bonheur de discussion les diverses transformations de l'art plastique. Quant à la poésie, il demande s'il faut chercher en elle un ordre de sentiments, ou simplement la forme destinée à noter en cadence cet ordre de sentiments.
Si c'est le sentiment qu'on glorifie en poésie, l'antiquité a chanté tous les sentiments bas et infâmes. Les héros d'Homère, égorgeurs, rôtisseurs, cuisiniers en plein vent, et amoureux après boire de toute fille enlevée à son père, sont des sacripants, ne vivant que de pillage, de viol, d'invectives, insultant les vaincus; et, comme le chacal, fourbes, gloutons, allant cuver le sang près de la femelle après l'orgie.
La fatalité, voilà le grand ressort de la tragédie antique, c'est-à-dire la négation do toute morale, de toute responsabilité de l'homme dans ses actes ou dans ses pensées.
Avant le christianisme, la poésie lyrique, c'est Anacréon vinosm aenex ; c'est Horace. Sur dix odes, ce dernier en consacre huit à Neèrc, à l'yrrha, à Leucorée, à Glycère, à ses amphores, à SCS débauches, à toutes les voluptés d'ëpiderme d'un poêle épicurien qui prend la lie de la vie pour la vie elle-même. Kst-il besoin de mettre en regard le lyrisme nmderne? Le sentiment de Lamartine est-il un progrès sur celui d'Horace'? Le doute n'est pas permis.
« Vous avez cherclM' le progrès dans les arts, et vous ne
M. EUGÈ.NK PEIJ.ETAN 21.")
l'avez pas trouvé, dit M. Pelletan à son glorieux antagoniste ; vous le cherchez ensuite fians les passions, et là encore vous secouez la tête et vous passez »
Alors, évoquant T homme ancien pour le comparer à l'homme nouveau, l'auteur montre le droit, la conscience s'éveillant peu à peu et remplaçant le culte de la force; Ulysse, Ajax, Aganiemnon, Achille, sont des héros de la brutalité. Bientôt le droit, sauvage, informe, se substitue à cette raison des poignets. Le philosophe arrive et modifie, en la purifiant, la notion première, l'apôtre suit le moraliste ; l'Évangile se lève à l'horizon des consciences. Chacun, institué son juge intérieur, est chargé d'accomplir la loi en soi-même, par soi-même, et cette loi tient dans ce mot: charité. La charité, une passion nouvelle dans le monde, plus forte que toutes les forces do la matière, puisqu'elle a brisé les maîtres et vaincu les bourreaux 1 Le christianisme régénéra l'individu, la philosopliie régénéra l'Europe. La charité, dilatée a la mesure de ce développement de l'àme, prit un titre nouveau, celui d'humanité. L'humanité! voilà désormais le mot du progrès.
L'esclave est émancipé, le serf l'est d'hier, le prolétaire le sera quelque jour. « Nous flottons, dit M. île Lamartine, comme l'antiquité, entre cinq ou six formes de gouvernement qui se combattent et se succèdent avec une égale impuis.sance de durée et de stabilité. L'acharnement même des peuples européens à chercher des formes meilleures de gouvernement ou de société atteste le travail et l'inquiétude d'esprit (jui s'agite dans un perpétuel effort. »
M. Pelletan répond et demande depuis quand le travail et l'inquiétude d'esprit sont des symptômes d'impuissance ou d'immobilité? La souffrance de l'homme ne doit pas faire nier le bonheur. Le bonheur humain, c'est l'accomplissement de la destinée, et l'accomplissement de la destinée est l'épanouissement de la nature humaine; c'est l'accroissement dévie matérielle par une plus grande production de bien-être, et une plus juste répartition du bien-être produit; de vie spiri-
tuelle par une plus vaste dilatation du sentiment et une plus large expansion de la connaissance.
« Où est, demande M. de Lamartine, la perfectibilité visible en tribus, en nation, en domination sur ce globe? Quelle est donc la race qui n'ait pas suivi le cours régulier de naissance, de croissante, de décadence et de mort? L'histoire est le registre de naissance et de mort d'une civilisation. »
Oui, répond M. Pelletan, toutes ces civilisations sont mortes, mais la civilisation a survécu parce qu'elle était la raison commune de toutes les métamorphoses de l'histoire. Chaque civilisation, au moment d'abdiquer, verse son contingent d'idées dans la civilisation suivante qui augmente de son travail le patrimoine reçu et le transmet à son tour avec l'accroissement nouveau à une nouvelle héritière, à tel point que la France, aujourd'hui expression suprême, pour sa part, de la civilisation, n'a pas une industrie, pas une science qu'elle n'ait reçue en totalité ou en germe, par une longue circonvolution, de l'Inde ou de l'Egypte, de la Grèce ou de l'Italie.
Ce qui est vrai, c'est qu'en ce moment le ciel est lourd, le temps immobile: mais n'ayons pas peur. Les halles précèdent de nouvelles étapes. Un monde périssable s'apprête à mourir; quelque chose de grand couve au foud des cœurs. Déjà l'air frémit sous de mystérieux courants de l'esprit. Ouvrons les fenêtres et aspirons à pleins poumons l'air de vie.
La perfectibilité continue et indéfinie est-elle une utopie? Mais, dit M. l'ellotan, l'inlini, c'est Dieu, et le progrès est indéfini, parce qu'il tend à se rapprocher de Dieu. Seulement, quand on dit progrès continu, on n'entend pas progrès continu d'un jour à l'aulre, d'un siècle à l'autre, mais d'une civilisation à l'autre, d'une transfiguration à l'autre de l'humanité. Le progrès compte par civilisation, comme nous cnmplons par années. Le ri'duire à notre cadran, c'est le rapetisser à notre nature.
Tel les sont, résumées Uès-imparfaitement, l'courlées, refroi- •lies, maltraitées peut-être par la citation, les pensées qui for-
M. EIGKNE PKLI.FTAN 215
menl le fonds de l'excellont livre que M. l'olletnn vient de publier. Est-ce une réfutation en règle de M. de Lamartine? iNon ; d'ailleurs il y a des hommes qu'on ne réfute pas, avec les(iuels on feint, pour ainsi dire, de n'être pas d'accord, pour avoir un prétexte de discussion savante, mais qu'on retrouve toujours dans la route de la vérité, puisqu'on les retrouve dans la route du beau, du grand, du divin. Le génie, même quand il veut se tromper, ne se trompe pas, et surtout ne trompe personne. Voilà pourquoi il faut remercier M. Pelletan d'avoir profité des quelques paroles découragées échappées à M. de Lamartine pour écrire ces lettres qui constituent une remarquable et décisive théorie du progrès ; mais sans que le succès du livre puisse être regardé comme un échec pour ces pages lumineuses que M. de Lamartine répand chaque mois parmNa grande famille de ses amis.
Et nous qui nous honorons de défendre toujours, à tout propos, comme si nous défendions la conscience même, l'honneur de ce pays, la grande probité et le grand caractère du poëte des Méditations, nous n'éprouvons aucun embarras à applaudir au triomphe de son adversaire loyal et souriant, convaincu par le témoignage du livre même que M. Pelletan se lait gloire comme nous d'honorer et d'estimer dans M. de Lamartine l'intelligence la plus élevée, le cœur le plus infaillible, la volonté la plus droite de ce temps-ci.
1" Mai 1857.