‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 4)Chapitre 30 sur 54 · ÉRARD DE NERVAL · texte numérisé non relu

ÉRARD DE NERVAL

Pauvre Gérard de Nerval ! Que de phrases n'a-t-on pas faites sur celte agonie si bien cachée, sur cette fin mystérieuse et qui ne sera jamais éclaircie 1 Nous éviterons ces dithyramhes fun(;raires ; mais il nous est impossible toutefois de ne pas constater l'émotion poignante qui nous a saisi à la lecture de ce volume {la Bohème galante), si souriant et si triste, plein de vagabondage et de douleur tordue dans un sourire. En le suivant, cet Hamlet de la rue de la Lanterne, à travers le dédale des voies tortueuses, dos bouges de la Halle, qu'il peint avec le pinceau d'un Flamand el la mélancolie de Sterne, nous voyions toujours trotter devant lui, comme le barbet de Faust, le corbeau sinistre qui s'est perché sur les barreaux où pendait son cadavre. Ce livre, plein de jeunesse et de tristesse, est l'avenue de ce cloaque où son âme a jeté la guenille de son corps.

Gérard de Nerval est le plus sincère, je devrais dire le seul sincère des écrivains qui ont pris à tâche d'initier le public aux mystères de la vie parisienne. Sa flânerie n'est pas une pose, sa fantaisie est bien l'inquiétude d'un oomm' qui a perdu sa roule et qui ne la retrouvera jamais. La grâce naïve avec

laquelle il raconte ses impressions, la gaieté facile qui se m(Me à ses récits, l'absence absolue de tirades humoristiques ou de traits prétentieux, tout révèle la bonne foi d'un touriste qui cherche les égouts pour se rapprocher de la terre, et qui, « sortant au matin de chez Paul Niquet, comme Dante sortait de l'enfer, respire avec bonheur le parfum des fleurs entassées sur le trottoir de la rue aux Fers. «

Ce qui constitue l'originalité sérieuse de cet écrivain charmant, c'est ce goût pour les explorations souterraines associé à une délicatesse de sentiment, à un charme de style qui ne sont jamais en défaut. 11 nous souvient que quelques semaines avant sa mort, au milieu des divagations les plus folles, Gérard s'interrompait pour excuser une expression un peu incorrecte échappée à l'entraînement du dialogue. L'artiste veillait toujours en lui; et nous croyons que, jusqu'à l'heure suprême où il a espi^ré la vue de Dieu, il est resté ce qu'il était, le bohème intelligent et raffiné. Le choix de ce lieu formidable, de cette rue inconnue à tout Paris, de cette fenêtre horrible, de ce corbeau voisin, est peut-être le dernier calcul d'un artiste qui a arrangé le décor de sa mort, comme il avait toujours cherché le décor de sa vie.

Il sei'ait ridicule et odieux de blâmer une pareille existence. On l'obsorvi!, on la constate, im la plaint; voilà tout. Gérard est un lils direct de Rousseau; il en avait la mélancolie, la dduceur parfois un peu amère, la modestie apparente, l'orgueil caché, la rt'serve bizarre auprès des femmes, l'ardeur, le besoin des courses solitaires, et puis enlin la folie. Rousseau errait dans la campagne, il découvrait la nature; Gérard, malade au suprême degré de la mélancolie du dix-neuvième siècle, redoutait les champs, et, .s'il allait se promener à Ermenonville, c'était jiour retrouver le tombeau de son maître; il avait dans la têl(! nn(! (îampagno i(l('ale, des cieux-féeries <|ui rcinpêchaienl (riierboiiser; et dans le ruisseau boueux de la rue Sainl-llonon'', (jue M"'" de StaiH regrettait, il voyait des fantômes passer aussi purs, aussi frais i\u(\ s'il se fût j)cnclié

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sur le cristal d'une fontaine, .le crois que Gérard avait la même façon de travailler que Rousseau, et que ce style facile était le résultat d'efforts laborieux. Quant à sa prétendue modestie, i'eslimeque les critiques qui l'ont exaltée outre mesure à propos de sa mort, se sont trompés. Je ne lui fais certes pas un reproche d'avoir eu de l'orgueil, mais je pense qu'il était, sur ce point, fier comme Rousseau, c'est-à-dire en dedans, n'osant pas montrer au dehors ce sentiment de lui-même qu'on eût pris pour de la vanité. Les gens humbles et modestes ne se tuent pas. Tout suicide est le défi d'un orgueilleux. Gérard a révélé son secret en se tuant, secret d'ailleurs soupçonné par .tous ceux qui ont eu quelques rapports littéraires avec lui. Doux, bienveillant, indocile à la critique, appréciant et faisant apprécier son œuvre, il avait de lui-même, de sa valeur, une conscience inflexible qui ne choquait pas, mais qui pouvait souffrir et saigner secrètement des familiarités tolérées du premier venu. Dans ses accès de folie, il se laissait aller avec abandon à cette estime de lui-même, et les trônes, les couronnes, toutes les gloires, toutes les beautés physiques et morales, devenaient son apanage.

Dans ce volume que nous venons de lire et où son âme respire tout entière, je lis cette excuse à propos de ses confessions incessantes : « Qu'on nous pardonne ces élans de personnalité, à nous qui vivons sous le regard de tous, et qui, glorieux ou perdus, ne pouvons plus atteindre au bénéfice de l'obscurité. » Ce n'est pus là l'excuse d'un homme modeste. Je soupçonne dans cette vie étrange, qui était double, qui participait de la réalité el du rêvO; des étoiles et du ruisseau, je soupçonne bien des douleurs qu'on n'a jamais sues, bien des suicides avant le dernier. Un fait étrange, c'est la façon dont Gérard traite l'amour. 11 a dit volontiers qu'un chagrin violent, que la perte d'une femme aimée avait été la cause de ses terribles maladie.^ mais cette liaison jusqu'à quel point fut-elle poussée? Cest là une question que la mort empêche d'être indiscrète, et à laquelle les amis les plus intimes de

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Gérard ne sauraient répondre. Ce cœur expansif n'eut jamais de confidents, et dans ce volume, où il raconte sa jeunesse, où il parle des tentations de son i^me, il peint de fraîches et souriantes figures de jeunes filles, qui toutes disparaissent au moment où il tend les bras! Ont-elles en effet disparu? Ne les a-t-il pas retrouvées derrière les saules? C'est là une question qui a son importance quand il s'agit de pénétrer les ressources d'une imagination inquiète.

Quoi qu'il en soit de ce problème et de quelques autres que peut soulever cette personnalité dnuce et triste, regrettons du fond du cœur ce poëte bienveillant, ce littérateur irréprochable qui a commencé par traduire Faust et qui a fini par vivre des voluptés idéales d'un Yalpurgis douloureux. Le livre dont nous parlons aujourd'hui e>t un de ses meilleurs, un des plus francs; il laisse bien loin toutes les promenades prétentieuses de ceux qui rôdent autour de la bohème sans oser y entrer. Il restera inimité et inimitable, et il fournira à quelque studieux biographe plus d'un renseignement utile sur la maladie dont est mortcec(pur généreux, cette âme honnête, que M. Gustave Planche a épargnée, par dédain sans doiile, mais qui a eu, en revanche, la gloire d'être insultée par iM. Veuillot.

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