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SES VARIATIONS

MM. DE MONTALEMBEllT — DE FAI.l.OlJX — VELH.LOT

Les partis politiques meurent plus souvent par le suicide que par la délaite. Quand ils sont descendus des hauteurs où leur premier élan les avait transportés ; quand ils mettent leur idéal, non plus dans dos conversions à opérer, mais dans des influences à saisir, ils perdent leur unité et leur discipline; une ambition vulgaire les aigrit et les divise. C'est surtout (|uand un parti a eu la religion pour prétexte, que celte décomposition [laraît plus ra[)ide et plus éclatante. Quel ciment serait assez S(tlide pour sceller les uns aux autres des cœui's (jui ne s'unissent plus pour la foi ? I/amour qui a disparu de:^ oeuvres disparaît d'entie les apôtres. Dès que ceux-ci ne veulent plus agir par la prière et par la sympathie, ils se haïssent. L'intolérance amène les défiances réciproques; l'impuissance

crée les rancunes. Le prétexte divin, en s'elTacant de l'entreprise humaine, ne laisse plus au jour que les passions mauvaises, hargneuses; les antipathies, doucement violentées autrefois par la sainte cause, se redressent et s'écartent à l'heure des rivalités. On se poursuit avec d'autant plus d'ardeur qu'on a, dans le souvenir, plus d'effusions à faire oublier. Par un raffinement odieux de vanité, on veut se consoler de l'échec commun, à l'aide de dénigrements mutuels; on cherche à fixer sur des joues individuelles le soufflet reçu collectivement, et l'on se jette réciproquement à la tête les pierres avec lesquelles on n'a pas su bâtir. Avant de se disperser dans le monde, les ouvriers de Babel ont dû perdre un jour à se lapider entre eux.

Ce spectacle qui moralise par les contraires et qui fait sentir le besoin de la paix par les faiblesses de la discorde, ce spectacle, à la fois triste et consolant, le parti catholique vient de le donner fort à propos pour achever sa propre ruine. M. de Falloux, un des chefs les plus habiles et les plus impuissants de cette armée sans soldats, a lapidé M. Veuillot dans deux livraisons du Corresipondant ; le père Duchêne des sacristies s'est mis à son tour fort en colère; de part et d'autre on s'est cruellement meurtri. 11 ne reste pas grand'chose de M. Veuillot; il ne reste presque rien de M. de Falloux. Pour nous, spectateurs de ce pugilat, nous venons ensevelir les combattants morts, les coudre, sans rire, mais sans pleurer, dans les lambeaux de leur drapeau (|u'ils ont lavé un peu trop fort en famille, et dégager de cette querelle la seule moralité qu'on puisse y trouver, c'est-à-dire l'immoralité flagrante des coalitions humaines qui essayent de surprendre le profit des intérêts du monde sous le masque des intérêts du ciel.

On se demande tout d'abord fjuolle nécessité a contraint M. de Falloux à cette séparation publique. Est-ce un scrupule (1(! conscience? Est-ce une tactique? C'est le scrupule i|u'on met en avaiil : '( Ou ne renonce pasais(Mn(MU dans ce temps-ci aux douceurs de la ieir;iiie, dit le nouvel élu de l'Acailéniie,

LE PARTf CATHOLIQUE 17,1

pour affronter les ardoiirs, et, sans aucun doute, les inimitiés d'une polémique envenimée. Mais, gnice à Dieu, on ne se désintéresse pas non plus facilement de ce qui a fait battre le cœur toute la vie, et de ce qui touche aux plus profondes convictions de l'âme. » M. de Falloux a donc des convictions, et c'est pour leur obéir qu'il a pris la plume, je veux dire le goupillon, pour en frapper son frère. Cette fois, c'est la revanche d'Abel qui essaye d'assommer Caïn. Mais Caïn a la peau dure et la riposte brutale. M. de Falloux n'est pas heureux dans son premier guet-apens. Ce n'est pas moins un spectacle exemplaire de le voir s'arracher, dans l'intérêt d'une conscience qu'on ne croyait pas si exigeante, à une retraite qui va si bien à sa renommée, et s'exposer de gaieté de cœur aux traits empoisonnés de ses collègues en religion; car, bien d(''cidément on s'empoisonne, entre anciens amis, dans ce partilà. M. de Falloux s'attend aux attaques les plus envenimées, et il connaît les procédés. M. Yeuillot, à son tour, se plaint dans sa réponse d'être indignement calomnié par ce gentilhomme chrétien. Nous dirons plus tard ce qu'il faut penser de la foi et de la gentilhommerie de M. de Falloux; constatons au début l'opinion réciproque des chefs du parti catholique. Ils se détient les uns des autres, ils se mésestiment tout d'abord, avec une sûreté de conviction qui n'est pas le moindre enseignement de ce duel au venin.

En faisant aux scru[)ules de M. de Falloux la politesse de les admettre, nous trouvons qu'ils sont bien forts pour l'avoir amené à cette confession publique des misères de son parti, et à cette répudiation violente du seul homme d'esprit dont il puisse se parer. Les alliés de ce caractère sont rares dans le ■ camp de M. de Falloux. On y compte beaucoup de Nicolardots et pas un Voltaire. M. Veuillot était un phénomène curieux. Il avait cette verve, cette vivacité, ce sentiment de la discussion pittoresque qui a toujours l'ail défaut aux sacristies. Il n'avait ni goût, ni mesure, mais il faisait rire; il mettait la religion en farce et amusait par ses parades; il embarrassait

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par le contraste de sa raillerie verte et délurée avec les paradoxes grossiers qu'il se complaisait à défendre. Ce Basile salpêtre de Figaro n'aura pas de successeur. M. de Falloux, tout académicien qu'il est devenu, par droit de conquête beaucoup plus que par droit de vocation, est trop modeste pour aspirer à cette marotte. Il sera parfois aussi ridicule; il ne sera jamais aussi amusant. Peut-être bien aussi M. Veuillot serait-il moins haï de ses amis s'il était moins spirituel. Il est dangereux; il n'a pas le tempérament diplomatique; il manque à la tradition. Ses incaitades, ses accès d'indépendance, ses ébriétés d'imagination, déconcertent les réserves, les [irudences béates; il ne sait pas toujours garder le secret du parti; il le jette imprudemment à ses adversaires, quand on le provoque. Le royaume des cieux est promis aux simples : M. de Falloux prétend déjà au monopole sur la terre et veut exclure M. Veuillot de toute participation.

Il est fort heureux (jue M. de Falloux ait des scrupules de conscience à invoquer; car les raisons ne manqueraient pas pour attribuer à une tactique d'ambition, à une manœuvre égoïste, cette campagne dont le résultat le plus clair sera de prouver l'impuissance du parti catholique et ses jalousies intérieures.

M. de Falloux (on se demande pourquoi) affecte depuis quelque temps de n'être pas satisfait de l'ordre actuel des choses qu'il a préparé de tout son pouvoir. Attaquer VUnivers et son rédacteur en chef, c'est donc faire une opposition commode et sans danger, c'est se livrer à une sorte d'envoûtement, c'est enfoncer des épingles dans un mannequin, quand on ne se sent pas en (iis[)ositions héroïques pour des altaijues plus directes. Ces mano'uvres ont le mérite de donner des gages au petit jeu de la fusion, aux coteries de l'Académie. Il ne M'iail donc pas t('m(''iaii(^ de sujiposer (|ue M. de Falloux pave ainsi, en exorcisant M. Veiiilhit, les (biles qu'il a con- Iracli'es h; jour de l'accolade des Ouaranl(\ l/arliclc e.ssentiel du iirtigianimc (mIIkiHiiuc de M. d*; Falloux, (fesl l'aïubilion

i,K PARTI CATiiuiJoui': sr.r.

(le M. (le Falloux ; et, ne pouvant plus (encore une fois, nous demandons pourquoi) Sdllieiter ou accepter fjiielqui' clios(> dn pouvoir, on se donne cette petite p(»[)ularit('' des l)(iud(Mii's, et on devient quelque chose ()armi ces ombres du jiasse qui complotent, derrière un paravent, avec des fant(')mes. Le silence triste des vaincus déplaît à ces petits parleurs qui chuchotent leur dépit par mille petits becs de plume. N'ayant pas foi dans des idées immortelles, et se sentant dépérir d(''s qu'ils ne sont pas en pleine lumière, ils s'agitent, ils remuent, ils veulent qu'on pense à eux, qu'on les regrette, qu'on les redoute; ils font d'ailleurs des avances et ils lancent des sourires à tout le monde. M. de Montalembert redemande à grands cris la Pologne; M. de Falloux oublie qu'il a insultti Mirabeau et le glorifie. L'iiistorien de saint Pie V met un abat-jour sur ses bûcbers, et le nom de la liberté passe, sans les brûler, sur ces lèvres qui l'invoquent toujours quand elle est partie, qui ne l'appellent jamais quand elle peut venir.

Eh bien, nous le disons sans hésiter, ces liypocrisies libérales ne nous séduisent [)as. Mieux valent le silence et la défaite que le bruit et la lutte avec de pareils compagnons. Un parti se compromet davantage par ses alliances que par ses chutes. La démocratie ne gagnerait à applaudir MM. de Montalembert et de Falloux que cette satisfaction stérile des épigrammes ; mais elle perdrait sa dignité, sa conscience, sa droiture. Elle livrerait ses affections et ses haines. Il y a un abîme qui ne sera jamais comblé entre ces hommes et nous. Le dépit leur arrache une tolérance qui disparaîtrait bien vite le jour d'un succès, et qui ne peut faire oublier le fanatisme passé. En se séparant avec éclat de V Univers, on caresse une popularité qui ne Veut pas sourire; mais on ne perd rien de ses préjugés ni de ses rancunes. Ne laissons pas fléchir non plus nos convictions, et ne donnons pas la main dans la nuit à ceux (|ui sont nos ennemis en plein jour. Malgré leur attitude, malgré ces bouderies, les chefs catholiques sont encore plus éloignés de nous que du pouvoir. En réalité, la paille n'est

pas, n'est jamais tout à fait rompue, et il n'est pas dans les traditions de ce parti de jouer longtemps au dépit amoureux. Il voudra se réconcilier, comme il s'était lié jadis, en nous faisant payer les frais. Son royaume est essentiellement de ce monde; c'est le nôtre aujourd'hui qui n'en est pas. Ces genslà ont une ambition pratique qui finit par s'accommoder de tout; nous qui avons un idéal difficile à atteindre, nous tenons à ne nous accommoder de rien. Quel pacte est possible? Ce qui les éloigne, ce n'est pas l'exigeance de leur foi, mais l'exigeance de leur intérêt et de leur vanité. Parce qu'ils ont tout fait pour perdre la république, parce qu'ils l'ont mise à l'encan, ils s'imaginent, naïfs Judas, qu'on aurait dû leur donner les trente deniers, et ils ne se seraient pas pendus. Mais le dédain que l'on fait de leur concours est le seul glaive qui les atteigne au cœur. Leurs larmes éloquentes sur la mort de ceci ou de cela sont des larmes de crocodiles que nous ne devons ni admirer ni essuyer.

Notre devoir à leur égard, c'est de recueillir les témoignages qu'ils produisent les uns contre les autres, c'est d'assister à cette guerre civile ; c'est d'analyser le testament que vient de rédiger M. de Falloux et le commentaire que M. Veuillot a ajouté ; c'est de démontrer comment, de son aveu même, le parti catholique a agité l'opinion sans résultat, a dépensé en intrigues stériles des forces réelles, et enregistre pour toute victoire, dans ses bulletins, cette loi sur l'enseignement, loi hybride, qui ne satisfit ni le clergé ni les philosophes; et comment aujourd'hui il borne toute son activité à constituer cet impossible parti de la fusion qui n'est qu'un mensonge de plus dans ce temps d'équivoques. Pauvre fusion ! il ne lui manque pour aboutir que le consentement dos intéressés. Le comte do Paris la nie, lo comte de Clianibord no l'avoue pas. Luther écrivait à Spalatin : » J'apprends (jue vous avez entrepris une (ouvre admirable, nioUro d'accord Luther et le pape; mais lo pape no le veut pas, ot Luther s'y refuse. » Ce mot est l'épigraphe et l'i-iiiLipln- ilc iii l'usimi.

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