LE PARTI CATHOLIQUE 23Ô
M. rlo Falloux reproche à M. Veuillot d'injurier tont^le monde et de quereller au lieu de discuter. L'accusation est fondée; mais, à son tour, M. Veuillot ne peut-il pas demander quel exemple on lui donne? Sans doute les habitudes parlementaires excluent les mots grossiers, les allures brutales; sans doute les écrivains du Correspondant ont l'air de se laver un peu plus les doigts que ceux de V Univers. Mais au fond, quel profit la cause retire-t-elle de cette différence? Si \' Univers, avec un entêtement orthodoxe, nie toute idée, se refuse à tout progrès, montre le poing et le fagot à tout penseur, MM. de Montalembert et de Falloux veulent-ils bien mettre en parallèle leurs travaux, leurs enseignements? Elisabeth de Hongrie et la Vie de saint Pie V suffisent-elles pour convertir la génération sceptique? Où sont les sources vivifiantes que vous avez ouvertes? Où sont vos poëtes, vos artistes, vos maîtres, pour nous charmer, nous éclairer, nous convaincre? Entre ce cabaret mystique où l'on vocifère et ces couloirs d'assemblée où vous arrangez des espèces de complots politiques, où sont les nouveaux jardins d'Académus que vous réservez à la génération rongée de doute, enfiévrée du désir d'apprendre? Après tant de désillusions, les esprits jeunes hésitent, s'inquiètent. Que leur offrez-vous? Les lèvres sont altérées : M. Veuillot tend son goupillon imbibé d'eau croupie; vous, vous agitez une guenille. On vous demande une cro5\ance, un idéal, une foi; on crie vers Dieu de tous les points de l'horizon ; vous ne savez répondre que par la fusion! Laissez donc enfin tomber le masque. Vous n'êtes que des hommes politiques, ayant des ambitions mundaincs à satisfaire, avouez-le, reconnaissez-le. Abandonnez cette prétention sur les âmes que vous n'avez jamais su justifier, et, si vous persistez, sachez bien que vous donnez un prétexte pour frapper sûrement des idées respectables quand elles restent immatérielles, dangereuses quand elles s'incarnent dans des hommes de parti.
Il nous souvient de paroles écrites à une époque peu éloi-
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gpée de nous par le temps, mais bien reculée par les événements. Dans un mandement célèbre, un prélat s'écriait en 1851, voulant retirer la religion de la mêlée des partis :
« Nous vous l'affirmons de la part de Dieu, non, l'Église de Jésus-Christ n'a point été établie en faveur de tel ou tel gouvernement. Autrement, qu'on nous le dise, auquel d'entre eux exclusivement a-t-elle été unie et comme inféodée par son divin fondateur? Lorsque, sortant du cœur sacré de Jésus- Christ, cette Église s'épanchait du haut du Calvaire sur le monde entier, avec le sang vivificateur de son céleste époux, devait-elle ne reconnaître d'autres sociétés que celles qui seraient politiquement constituées d'après un système préconçu et unique? Ou plutôt, atteignant d'une extrémité à l'autre du moiiilo moral, avec force et douceur, comme la divine sagesse dmit elle est l'image ici-bas, ne devait-elle pas embrasser pour la presser sur son sein maternel l'humanité tout entière? I)
Ces paroles, (|ui nous parurent éloquentes alors, et dont personne ne ;se souvient, ces paroles étaient-elles sincèresV Nous le croyons. Personne ne les a recueillies que nous, pour qui elles devaient être, en 1851, une promesse, et pour qui elles ne furent qu'une menace. On s'en servit, <|uand on ne les dédaigna pas, pour autoriser les défections envers la ré|»ul)li(iue. Nous ne les invoquons pas aujourd'hui pour lies reiirésallles, ni pour constater des palinodies; mais elles devraient être un caducée pour ces i\eu\ fractions venimeuses du |i;irli (Mlholiiiue occniM'os ;i se nionli'e et ;"i se déchirer.
ha mort \eii;iit pniiilaut assez vile sans (|ue ce iliiel l'acci'hu'àl; maisc(;s divisions, ces nqiroches sans puileui', cet acharnement à s(! dillamer, cette ardeur de iM. de Falloux à insinuer (pn; M. \'eulllot s'est vendu, cette réplique acerbe de \'i Hivers (|ni proinc facilement les coniradiclions et les Narialions dt^ .M. de l'alloux, celte ('niulation touli; clin''tieun(^ pour s inllii^'er nripro lueuienl le.s plus iinles coups de discipline:
i.r; l'Ai'.Ti CATiioiJon': 207
loul l'cla ost un aveu suprùnie trimpuissaucc cl un ï;viu|ii('inie ira,i;nnu\
La inoil ('\as[)ère les ambitieux (jui n'ont rien produit li rien obtenu. 11 est donc juste que le parti catliolique s'éteigne dans les convulsions. La leçon aura été ainsi complète, et il ne manquera rien au scandale. iVé en invo(iuant la liberté cl renseignement, ce parti aura servi publiquement et en toute circonstance à garnittcr la liberté, et n'aura rien fait d'el'tîcace pour l'enseignement. .\brilé(run drapeau qui symbolise l'iiumilité et la concnide. il aura servi les inténMs de l'orgueil et donné le spectacle des discordes les plus violentes. Sa tâche est (inie, il n'a plus rien à faire. Hélas! M. de Falloux se trompe; ce qui pourrait sauver son parti, ce n'est pas la l'usion, mais l' l'effusion.
Avant d'examiner le manifeste en question, disons un mol des personnages, des trois hommes qui représentent trois phases, trois aspects différents du parti catholique.
M. de Montalemberl est le patron temporel et aussi le bedeau de la confrérie. C'est lui qui transporta du premier élan, sur un sommet assez élevé, la hallebarde à laquelle son élo(iuencc semblait coudre une oriflamme. Il représente la propagande, l'enthousiasme, tempéré par la haine.
iM. de Falloux entra dans le parti quand l'oriflamme avait des déchirures et quand la hallebarde se rouillait ; il est l'homme des transactions; sa foi n'a ni fougue ni élan. Intolérante dans la Vie de saint Pie Y, elle donne volontiers la main aux philosophes qu'elle rencontre à l'.Académie. .M. de Falloux n'est pas un apôtre, c'est un agent. Il ne prêche pas, il ménage des compromis, des alliances. C'est un de ces rhé-
leurs des é[joques de décadence qui rattachent aux intérêts les causes qu'ils ne peuvent plus suspendre aux sentiments.
M. Veuillot, enfin, est le représentant naïf et féroce de la congrégation. 11 prouve Tinipuissance de la parole de M. de Montalembert, la stérilité de la diplomatie de M. de Falloux; c'est le catholicisme dégagé des finesses, des subtilités, rompant tout pacte avec le siècle, et se posant en travers de la route avec lintolérance d'une borne. 11 a fait de l'oriflamme un scui benito ; il veut brûler ceux que ses devanciers n'ont pas su convertir ou attirer; c'est l'expression radicale et désespérée du parti. Voilà pourquoi .M. de Falloux l'insulte, par vanité de diplomate, et pourquoi M. de Montalembert le laisse insulter, par dépit d orateur à bout d'arguments et d'éloquence.
M. de Montalembert avait la partie belle quand il débuta. Autour de lui et au-dessus de lui, on sentait dans l'air une sorte de complicité pour les réactions chrétiennes. Le rire de Voltaire fatiguait les lèvres ; on marchait à travers tant de ruines, qu'une mélancolie souriante se mêlait à l'enthousiasme de la jeunesse, et qu'on rêvait avec amour sous les arceaux des vieilles cathédrales. C'était l'élan romantique dans toute sa ferveur. M. de Montalembert appelait M. Victor Hugo son cher ami; ils veillaient ensemble sur la conservation des débris féodaux. Tous les poètes, tous les romanciers, tous les historiens, aidaient à cette tendresse. Les femmes étaient des anges, les hommes étaient des prêtres. La harpe de Lamartine accompagnait ce cantique universel, et dans ce i)osoin d'émotion religieuse, on allait baiser comme une lîible le Génie du christianisme, qui répondait si bien aux passions du moment, qu'on l'acclamait comme un chel'-d'oMivre.
Voilà les signes (|ui iirésidèrent à la naissante du parti catholique et qui rendent sa chute plus mortifiante encore. M. de KallouK le d(''|)()('tise mes(iuiticment (piaiid il aflirme ([ue ce [)arti naquit uirKiucincnl du refus de la liberté d'enseignement. iNnii, dans la [lalric de Voltaire, après les refrains peu
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mystiques de Uénniger, jamais M. de Monlalemhci't n'cùl été écouté, si la voix de Chateaubriand n'avait pas imposé silence à la moquerie; si Lamartine, si Victor Hugo, n'avaient pas [)rédisposé les âmes à la croisade, si les historiens n'avaient pas Iranshguré les monuments gothiques, si enfin, parmi tous ces complices, un prêtre de génie qui a bien expié cette alliance de quelques années, si Lamennais n'avait pas donné la main au jeune orateur sur ce Sinaï obscur que cliacun gravissait dans un poétique brouillard.
Mais le miel de M. de Montalembert s'aigrit vite et rebuta les lèvres. L'esprit de vie qui animait nos poètes, nos historiens, s'effraya bientôt de ne chanter que des ruines, do ne flairer que des cadavres sous ces pierres restaurées. Peu à peu on redescendit, on s'éloigna, on s'isola. Victor Hugo écrivit un nom fatal sur les tours de son église; Lamartine n'en mit plus un dans ses hymnes religieux. Chateaubriand, l'homme des entêtements chevaleresques, ne se démentit pas; mais il fut jugé dés lors sans engouement, et le Génie du christianisme ne parut plus que comme une description poétique, sans valeur démonstrative. Un seul fragment survécut, Rerié. Le livre de foi ne laissa qu'une trace de doute. Quant à Lamennais, qui mieux que tout autre avait senti les mains de la mort froides et rigides dans les siennes, il recula si violemment, qu'il ne s'était pas arrêté à son dernier jour, et que cet homme courageux et loyal protesta jusque sous la terre.
Cette mort si grande et si éclatante dans sa sérénité, à la hauteur de toutes les morts chrétiennes, est un argument resté sans réplique. La calomnie a essayé, mais elle avait contre elle trop de témoignages. Plus tard, on racontera sans doute que le grand esprit de Fauteur de V Indifférence en matière de religion s'est éteint dans les tortures de l'enfer, et quelque homme de bien affirmera sur serment qu'on a vu un grand diable lui sortir des lèvres au moment suprême.
En attendant, on est forcé d'avouer que celte mort fut sans
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trouble, sans faiblesse, calme et souriant à l'immorlalité'. Ce prêtre allant à Dieu sans prôtre et sans [)asser par l'église; cet bomme qui ne fut ni fou ni paralysé à sa dernière beure, est un problème qu'on n'éludera pas, et nous pourrions au besoin, si la vérité ne s'y opposait, abandonner aux fossoyeurs catboliques, qui nous la disputent, l'agonie de M. Augustin Tliierry, en nous réservant celle-là qui nous suffit.
iM. de Montalembert se trouva donc seul un jour, ayant contre lui tous ses anciens alliés. Il accepta avec audace, et, comme le dit le prudent M. de Falloux, avec la téménté de rini'xpérience, cette position qui flattait son orgueil et qui ouvrait le cbamp à son éloquence. Véliément par réflexion, n\i\ant pas le don des apôtres, l'improvisation, Pierre l'Ermite de cabinet, ne se laissant jamais tenter par les surprises du cœur, M. de Montalembert produisit pendant longtemps des discours littérairement réussis, qui agitèrent passagèrement l'attention publique, mais qui n'opérèrent ni une conversion ni un acte décisif. 11 créa le parti catbolique, mais il ne sut ni l'élever ni le faire prospérer dans le monde. Agitateur stérile, pupille d'O'Connell, comme le dit encore M. de Kalloux, (|ui n'est le pupille de |)ersonne, M. de Montalembert aurait bien voulu (jue la France fût l'Irlande; mais, ne pouvant cbanger les conditions de son pays, il adopta la Pologne et s'en lit une Irlande commode. Ricbe et gentilhomme, trouvant dans cette position de chef catlioliquc des joies vaniteuses (|ui fortifiaient les traditions nobiliaires, M. de Montalembert eut l'habileté de ne pas se laisser séduire par des places, par des honneurs, par des avances qui valussent celte situation. Assez intelligent iiour comprendre la puissance de certains mois, il est libéral, jusqu'à la veille de la liberté. Opiniâtre dans ses ressentiments, il a une façon hautaine de se servir de |,'i uK'ilisanee el de la caloninie, qui dissinude le côté Trissotin
' l.;i llcnn- lie /V/m ;iiiii(Piiic un li;iv;ulile M. Mmilaiiclli sur les tleiniuis ill^lallt^ lie M. EaiiK'iinais.
Ll'! l'AliTI CATIIOLIQI I-; '241
Cl lliisilc de Son lùK' sous le côté grand seigneur. H sait assez liabilement passionner le mépris de ses adversaires pour s'en l'aire gloire ensuite comme d'une haine. Sans autre but (juc le bruit, il se déconcerte, quand il n'a plus d'injure à mêler à ses dévotions oratoires. Le jour de sa mort serait celui où il n'aurait plus d'adversaires, comme le jour de sa dernière délaite l'ut celui où il n'eut plus de tribune.
La tribune, c'est là, au fond, sa grande passion. C'est un acteur parlementaire; il aime la parole pour la parole, et n'est dynastique que par tradition. A'ul dans un livre, effacé dans une revue, il a besoin du geste, de la déclamation, du tumulte et des colères d une assemblée pour donner de l'apparence, de la forme et un semblant de force à ce qu'il dit.
On se souvient du nMe qu'il joua dans nos dernières tempêtes, se souciant beaucoup plus de les diriger que de les apaiser. Le 2 décembre, accueilli d'abord par lui avec entbousiasme, déplut bientôt à cet orateur mis à pied, qui recommence aujourd'hui ses élégies libérales.
Mais, en réalité, soit d'épit, soit conviction de son impuissance, M. de Montalembert a paru abdiquer depuis plusieurs années. Il semble que, nouveau Charles-Quint, il se soit l'ait du corps législatif un couvent de Saint-Just où il s'enferme, renonçant au gouvernement extérieur du monde, et s'occupant à raccommoder, à accorder ensemble toutes sortes d'horloges. Il passe sa vie à remonter les opinions et à les mettre à l'heure. Mais il a beau faire, son régulateur est détraqué, et ses meilleures horloges sonnent à faux ou trop tard.
M. de Falloux, si j'osais, à propos d'un esprit si assou|)li par les menées parlementaires, continuer ma comparaison, serait le Philippe II au profit duquel iM. de Montalembert aurait abdiqué l'empire. Mais, je me hâte de le déclarer, juste sous le rapport de la prédilection avouée de l'auteur de la Vie de saint Pie V pour l'inquisition, la comparaison perd immédiatement sa justesse quand on songe à l'Académie, où le farouche inquisiteur dissimule assez bien ses tisons.
M. de Falloux est catholique, puisqu'il faut l'être pour obtenir un grade dans son parti; mais sa foi, plus accommodante qu'elle n'en a l'air, n'a pas la fierté de celle de M. de Montalembert, lesépilepsies de celledeM. Veuillot. En réalité, c'est, plus encore que son patron, un catholique parlementaire qui sait fort à propos faire des concessions. Yoilà du moins l'attitude dernière de ce diplooiate heureux auquel tout a réussi et qui vient d'entrer à l'Académie, comme il était entré aux assemblées et au ministère, par la toute-puissance d'une médiocrité qui promet appui à tout le monde et qui ne blesse la vanité de personne.
M. de Falloux est noble... depuis 1825. Le roi Louis XVIll a constitué alors, au profit de sa famille, un majorât avec le titre de comte. Cette investiture ne remonte pas. comme on le voit, tout à fait aux croisades ; mais avec du zèle on comble les distances, et M. de Falloux a rendu assez de services pour être accepté, au moins, comme un ûh posthume des croisés. Un historien éloquent et profond de la révolution de 4848', aux piquantes révélations duquel nous renvoyons nos lecteurs, raconte les douces infiuenccsqui présidèrent à l'éducation catholique, c'est-à-dire politique de M. de Falloux, les fées qui déposèrent un goupillon comme hochet dans le berceau de ce nourrisson de l'Fglise. Nous n'insisterons pas sur ces détails. Il nous suffira de dire que les débuts littéraires de M. de Falloux attestaient l'inexorable candeur d'une dévotion (|ui ne comprenait le triomphe de la lui que par le meurtre des héréti(|ues. Depuis lors, celle sainte anlliropo[iliagie s'est calrnf'c.
M. (le l'ajloux eut son dernier accès la veille des journées de juin, et ce fut lui (jui, liiUant à la tribune coulreM. Corbon et les amis du général Cavaignac, et, e\|iloitant les craiutes d'une partie de l'Assemblée, poussa à une dissolution
'Daniel Stcrn, llisloiir. de la licroliilion (\r 1H48, 3' vol , |i. 144 ci buiv.
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violente des ateliers, sans compensalion aucune pour des misères réelles, le jour nirnie où une lutte était iuiminenlo dans l'aris. Mais, aujourd'hui il n'a plus d'amertume que pour ses anciens amis; il n'en veut plus (ju'à ceux qui voudraient mettre en pratique ses anciennes théories; il se mutines, comme un enfant, contre les miroirs qui lui renvoient son image, et depuis qu'il a trouvé un nouveau profit pour son amour-propre dans les cajoleries de TAcadéniie, il est tout miel, tout sucre, tout amour pour la liberté et les philosophes académiques, et il ne garde plus sa mort-aux-rats que pour M. Veuillot.
Malgré ses parchemins d'hier, M. deFalloux semble beaucoup moins un chevalier qu'un homme d'affaires du parti catholique. Sa dernière brochure a un parfum de consultation d'avoué. L'amour des biais, l'horreur de ce qui est simple, le mépris de la ligne droite, les finesses, tout révèle en lui l'homme convaincu des nécessités triviales d'un parti qui va faire banqueroute. Il ergote .«;ur le bilan ; il assure que M. Veuillot a trahi, a manqué aux promesses; à chaque page il plaide pour un concordat; c'est l'homme indispensable dans une liquidation. M. de Montalembert ne sait pas assez et M. Veuillot ne sait pas du tout transiger; mais que deviendrait-on. et à quoi arriverait-on aujourd'hui, si l'on ne savait pas transiger suffisamment et à tout propos? Le parti catholique ne pouvant plus être sauvé comme but, il faut en tirer parti comme moyen ; et c'est ]h la tâche de M. de Falloux, tâche ingénieuse mais ingrate, qui n'aboutira pas à cause de la résistance des choses, mais sans faire absolument tort à l'habileté de son auteur.
Depuis 1846, qui a vu entrer M. de Falloux dans la vie politique, notre inquisiteur s'est exercé aux grandes et aux petites manœuvres qu'il exécute dans ce moment-ci. Hostile à M. Guizot, dédaignant le gouvernement du juste-milieu, comme tout gentilhomme authentique devait le faire, M. de Falloux jura en 1848 que la société ne pouvait plus être
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sauvée que par la liberté. On le vit alors, et depuis, avec une légèreté, une souplesse, une vivacité, qui n'avaient plus d'analogie avec son style, caresser Jl. de Lamartine, cultiver M. Marrast, sourire au général Cavaignac, donner la main à M. Pierre Leroux, et saluer dans M. de Persigny une influence qui valait un portefeuille. Ces essais successifs ont meublé l'imagination de M. de Falloux et donné dn ressort et du jarret à son ambition. Mais le haut fait, l'œuvre par excellence, le coup d'éclat de ce diplomate doucereux, ce fut son rapport contre les ateliers nationaux.
Deux catholiques jouèrent leur rôle dans les journées do juin, et représentèrent les deux extrémités de la foi, celle qui se traîne dans les boues humaines et celle qui touche au ciel. La première expérience fut faite par cet orateur bilieux et gourmé qui jeta sans pâlir son étincelle sur la poudre ; la seconde, par ce prélat qui s'offrit comme une rançon, et qui monta, un rameau à la main, sur les barricades,, pour prêcher la [laix, avec autant d'assurance que M. de Falloux en avait montré à la tribune pour provoquer la guerre. L'archevêque fut tué, et M. de Falloux a bientôt un discours à débiter à l'Académie; s'il manque de matière, nous l'engageons à consacrer une page à ce martyr, dont on ignore encore le meurtrier, c'est-à-dire la main ^\\^\ lâcha la détente du fusil.
En somme, historien sans portée, politique sans idée, diplomate sans grandeur, catholique sans générosité, habile sans esprit de suite, ambitieux sans fierté, M. de Falloux n'occupera dans le souvenir qu'une place obscure parmi ces instruments .subalternes qui n'ont eu pour inspiration et pour génie quel'anhiur des parvenus. Introduit de fraîche date, et par une sorte de tolérance, dans la noblesse, dans la politique, dans la liltc'rature, il s'est efforcé de payer partout sa bienvenue par un excès de zèle. Sa campagne contre M. Veuillot en est nue nouvelle preuve. Il est arrivé à tout ce que pou- \ail uu'surer s(in anihilion; il n'a plus qu'à se faire pardonner. Si nous usKMis nous scrvii' de \.\ Luiltuc dinit M. Veuillot a le
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l)ro\>^t, nous dirions, en cmpriinl.'int nu journalisto callioliquo une épitliète (pi'il nlToctionno ot dont il s'pst servi pour nous ne savons plus (|ui, (|uc M. de l'alloux, lui aussi, esi un unvet; mais c'est un navet qu'on einit \énéneu\ et (jui n'est que malsain.
M. de Montalembert a créé inutilement le parti catliolique. M. de Falloux essaye vainement de le rattacher aux combinaisons du parlementarisme aux abois. Celui qui aura la gloire et le triste privilège d'en être le dernier représentant et d'en conduire, bon gré, mal gré, le deuil, c'est M. Veuillot.
Ce journaliste parait un problème: ce n'est qu'un rébus. On ne sait, au premier aspect, comment définir cet esprit réel, mais sans mesure et sans bon sens, qui a le mot pour rire, jamais le mot pour toucher et pour convaincre, qui met le langage des estaminets au service de l'Église et qui transforme l'Évangile en parade de tréteaux. On s'est demandé si ce bouffon était sincère; si sa piété triviale n'était fias une ironie; s'il ne se grimait pas en Triboulet orthodoxe pour faire son chemin par le ridicule ; s'il n'avait pas uniquement l'ambition du grotesque. M. de Falloux, qui, en qualité de chef dans le parti, connaît le fort et le faible de ses anciens amis, et qui sait à quoi s'en tenir sur les intentions, a accusé M. Veuillot de s'être mis à l'encan et de se vendre; il paraît qu'on est sujet à caution dans les rangs de cette armée-là. Pour nous, il nous semble qu'on fait bonneur à M. Veuillot de trop d'art et de trop de perfidie. C'est un écrivain brûlai, grossier, inconvenant, funeste à la religion, incapable de n-serve ; mais il veut être convaincu. Quand, la lèvre écumante et le front blême de fureur, il va s'incliner devant l'autel il n'a pas conscience de son sacrilège. C'est un tempérament qui se satisfait; ce n'est pas un hypocrite. Il a la foi capiteuse; toute polémique le pousse à l'ivresse; c'est un ivrogne d'eau bénite.
Ces natures ne simt [las de ce siècle ; aussi la grande originalité' du rédacteur en cjn^f de Vl'iiiiUTH lii'iit-elle à son aii;i-
clironisme. C'est un moine fanatique du moyen âge, ayant le propos rabelaisien; et, si jamais on le faisait figurer dans une gravure symbolique de cette époque-ci, on devrait mettre sa grimace dans les entortillements de la sculpture libre des porches gothiques, parmi ces personnages pieux et impurs qui gambadent au sommet des piliers de nos cathédrales. .
Je ne connais pas, et je ne tiens pas à connaître la jeunesse de M. Veuillot. Mais il paraît qu'elle a eu ses orages, puisqu'elle a amené des repentirs. Puis, un jour, quelque terreur a saisi ce païen ; la grâce, ou peut-être la crainte de l'enfer, l'a pris violemment à la gorge; il a été frappé de conversion, comme on est frappé d'apoplexie ; la bouche ouverte pour une chanson a hurlé un cantique ; mais c'est toujours le même tempérament sans tempérance, la même allure. M. Veuillot est un matérialiste qui repose ses instincts, son amour d'une sécurité sensuelle, dans une formule. Il n'est pas arrivé à la foi, lentement, graduellement, avec effort, par le doute, par la méditation, par l'étude. Son mépris grossier des inquiétudes de l'esprit le démontre suftisammont. L'Iiomme ijui a souffert, qui a médité, qui a pleuré, qui a prié, est lent à condamner, ne maudit jamais, touche avec compassion au doute des autres et craint de froisser des plaies qu'il a senties en lui.
Mais M. Veuillot, qui n'a pas eu de mélancolie, ne sent pas le besoin de la charité. 11 s'est débarrassé une bonne fois des anxiétés de l'avenir; il s'est assuré contre les angoisses de la pensée, contre ses chances, en prenant un abonnement de garantie à l'Kglise ; il ne voit pas plus loin. Que cliacun en fasse autant que lui, et vogue la galère ! Voilà sa religion, il ne veut pas être damné, (!t il croit se faire un mérite en enfer de damner les autres, (l'est là toute sa finesse. Du reste, aecept;inl, exagérant, outrant les dogmes dont il se repait, il croit en ;iveugl(!ei il fi\i|)pe en sourd.
On ne peut expli(juer (pie p;ir celle loi enragée et de parti pris les incartades perpétuelles de cet lionime d'esprit. Il