‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 4)Chapitre 36 sur 54 · LE PARTI CATHOLIQUE '2G · texte numérisé non relu

LE PARTI CATHOLIQUE '2G

fan se prononcer four la négative dans l'appel qui allait cire fait au pays. »

Que devient, en présence de ces révélations, inutiles d";iilleurs, car chacun savait depuis longtemps à quoi s'en tenir, que devient le maintien dédaigneux et superbe de ces boudeurs sans principes? Que signifient ces reproches à M. Veuillot de s'être rallié, de se montrer satisfait? Il vous a obéi, voilà tout. Mais il a la maladresse d'être franc; c'est là son crime. En politique, on doit se promettre à tout le monde et ne se donner à personne. Voilà l'habileté. Ce fut celle des hommes d'Etat du parti catholique.

Com.me tout doit être un enseignement ironique dans cette querelle, V Univers fait précisément au Correspondant les reproches qu'il reçoit de M. de Falloux, ceux de ne pas lutter contre l'ennemi. Ce passage n'est pas le moins spirituel de la réponse :

« Au milieu de tant de chagrins dont V Univers était la cause, le Correspondant se mourait, mais pour renaître; et comme nous en avertissait un prospectus répandu à profusion, pour renaître avec une hostilité non pas plus radicale, mais plus vigoureuse et mieux armée. Nous crûmes alors utile de lui donner un conseil. Il nous semblait qu'il n'avait pas, jusqu'ici, rempli le but d'une revue catholique, n'ayant jamais fait la guerre qu'à ses amis; et que c'était pour cela que son histoire se composait })resque exclusivement de prospectus et d'appels de fonds. Nous lui montrions un succès assuré dans une voie à tous égards plus digne. Un journal, disions-nous, est essentiellement une machine de guerre. Si vous ne faites pas la guerre aux ennemis, vous la ferez aux amis. La guerre civile nest pas ce que les catholiques vous demandent, et vous y périrez encore une fois.

(( Cet avertissement n'eut aucun succès. On se récria beaucoup sur la définition du journal. Une machine de guerre! Point du tout! On voulait au contraire faire une machine d'amour; on voulait être tout harmonie, tout lait et tout miel.

Depuis ce temps, depuis huit mois, on a publié des articles de M. Foisset contre VUtiivers, des articles de M. de Broglie contre VLnivcr.'^, des articles de M. de Monlalembert et du R. P. Lacordaire où V Univers est attaqué ; et nous voici aux articles de M. de Falloux, qui sont un pamphlet contre l'Univers. C'est-à-dire que la. machine de guerre est portée jusqu'à ce point de perfection qui viole le droit des gens. )^

Et, comme il ne faut pas décidément que M. de Falloux se relève de ce pugilat, M. Veuillot Tachève avec une dextérité qu'on ne lui avait jamais vue et que quelques-uns même ne lui soupçonnaient pas :

(I M. de Falloux, en particulier, dit-il, a complètement tort de nous supposer le dessein de l'opprimer. S'il ne sait pas supporter une contradiction, c'est sa faute. Lorsqu'il parut se renfermer dans la retraite, nous avons respecté son repos, constaté ses efforts, enregistré ses succès. Où nous a-t-il trouvé sur son chemin? Et pourquoi l'aurions-nous traversé? Que nous importail qu'il eût la fantaisie de faire couronner ses bestiaux et de couronner lui-même des gens de lettres? Ces deux ambitions nous paraissaient également légitimes. Nous sommes très-sincèrement du petit nombre de ceux qui reconnaissent à M. de Falloux des titres académiques véritables, étant d'avis, et l'ayant toujours dit, que l'Académie ne doit pas être composée exclusivement d'écrivains. »

Le parti catholique, de l'aveu même de ses membres, n'existe plus. M. Veuillot attribue cette déroute à trois dissolvants énergiques : à la loi de l'enseignement, au coup d'Etat du 2 décembre, à riiiduence académique. Parce qu'on ne s'est pas entendu sur ces trois circonstances, fort étrangères, en apparence, aux idées morales que le catholicisme représente, mais fort inléressantcs pour la vanité de M. de MontaliMnberl, laiiiiiition de M. de Falloux, les colères de M. Veuillot; parti} i|U(' l'on n'a |)as eu à piopos de ces incidents humains la même manière do voir, la mi.'^si()n a él(' désertée, (in n'a plus d'iih'i^s à défendre, de (Idcli'ine à combattre. A

LK PARTI CATHOI.IQUP: 263

quoi lient pourtant le rnchat de riiumanité! Parce qu'on n'a pas pu combiner, concilier des amours-propres exigeants : voilà le désarroi dans la milice sainte, le ciel se refuse à conquérir la terre, et la cause éternelle est ignominieusement sacrifiée à des scrupules mondains ! Serions-nous donc si loin des apôtres? Le ciel, qui accomplit des miracles pour les besoins de certaines tirelires, et qui permet que la sainte Vierge vienne faire en patois, à des bergers plus ou moins naïfs, des prophéties formidab'es qui ne s'accomplissent pas, le ciel devrait bien donner au monde le spectacle d'un phénomène bien plus simple et plus nécessaire, celui de la paix, de la concorde, du pardon, entre ceux qui se prétendent ses défenseurs. Le labarum que ces messieurs se disputent n'est plus un signe de victoire, mais de défaite. On parle tous les jours, et trèshaut (M. Granier de Cassagnac le répétait encore hier), de la diversité des assertions philosophiques, de la confusion, de la contradiction des écoles, de leur tumulte. D'où vient donc que Ton ne s'entend pas mieux dans l'armée catholique? Là, les dogmes sont uns, les convictions devraient s'unir, et Ton ne se rapproche un jour que pour s'entre-déchirer le lendemain !

Nous mettons avec soin la question religieuse en dehors de ces querelles; mais il ne tiendrait qu'à nous d'avoir moins d'égards, et le clergé n'a pas notre prudence. Ne voilà-t-il pas qu'il s'émeut et qu'il confirme ce que nous disions de l'orthodoxie farouche du journal VUnivers!

Monseigneur l'évoque d'Ârras vient d'adresser au rédacteur en chef de VAmi de la religion une lettre touchante, dans laquelle il plaide avec tendresse la cause de M. Veuillot, qu'il prétend être celle de l'Église. La suppression de VUnivers serait, dit-il, un malheur public pour la religion C'est déjà bien assez d'avoir laissé attaquer les jésuites! Si l'on ne défend pas l'ardent journaliste, la foi se meurt, la foi est morte, et l'on donne aux philosophes l'exécrable joie du triomphe de la raison.

ft De grâce, s'écrie le prélat, voyez donc derrière vous ceux que vous allez faire rire d'un rire infernal, et voyez donc devant vous ceux qui versent des larmes saintes et dont vous allez aigrir les plaies. » 11 est incontestable que nous appartenons à la légion maudite qui doit se réjouir, avec un rire infernal, de la déconfiture du journal V Univers. Nous ne savions pas être si sataniques. Mais à une époque où l'on s'étudie de toutes parts à tuer le diable ou à le transfigurer, espérons que nous serons rachetés et purifiés par les larmes saintes que M. Yeuillot va sans doute répandre. S'il pleure, il n'y paraît guère. Je crois même qu'on pourrait supposer qu'il rit; mais ce rire est le suprême effort d'une âme torturée. Malgré l'intervention de mon.^eigneur l'évêqued'Arras, intervention dont l'humble M. Yeuillot se montre très-fier, lui si modeste d'habitude, le coup mortel est porté. 11 y a encore en France des vrais et des faux chrétiens, des âmes simples qui aiment l'Évangile, des âmes multiples qui songent à l'exploiter; il y a encore des catholiques sincères et des tartufes; mais il n'y a plus, et il n'y aura probablement plus de parti catholique.

Ce serait ne voir qu'un cùlé de la question, le plus petit, le moins sérieux, que d'attribuer exclusivemeut à la brouille de M. de Falluux et de M. Yeuillot la ruine d'un parti qui a fait tant de bruit, il y a à sa mort une raison plus sérieuse, plus réelle ; il est étouffé par la vie qui l'entoure. Il dresse en vain ses pieux et faibles trébuchets contre le progrès qui marche, contre la raison (|iii avance, Clia(|uu pas d(^ l'humanité éciase ces travaux de luuruiis, ces ubslades ridicules. En vain, coiiiuKi nous le di>ii)iis [)his haiil. vc parli a eu |)0ur lui peiidaiil (juclque leiii|)S la coiniilicité apparente de toute une épo- (]iio, l'alU'iKlrissfiiicnl de Ions les grands |)u('lcs, le recueille-

r.R PARTI CATHOLIQUE 265

ment de tous les grands esprits; en vain M. de Montalenibert a lutté avec un incontestable talent et une âpreté habile; en vain M. deFalloux a intrigué; en vain M. Veuillot a rugi; l'avenir n'étart pas là. Le fard est tombé des joues de (;ette momie, et aujourd'iiui une insurmontable répugnance isole, amoindrit, décourage et finit par disperser ces utopistes du passé. Toutes ses diplomaties sont percées à jour et réduites à néant. Le progrès se trouve en présence de M. Veuillot, devenu le gardien de l'arche, la dernière expression du parti! Quel problème est encore possible? Entre cet aboyeur gothique qui nie tout, qui blasphème tout, qui nous met sa foi sur la gorge avec des vociférations, et le savant pâle de ses veilles, souriant de ses espoirs, qui conduit l'humanité vers Dieu et vers la liberté, il n'y a pas de conflit possible. Toutes les alliances, toutes les calomnies, toutes les manœuvres, n'empêcheront pas l'aurore qui se lève de gagner le ciel, de dissoudre les nuées et de sécher la boue !

Chose merveilleuse! symptôme consolant! la chute du parti catholique coïncide avec une recrudescence de l'esprit religieux. Jamais, à aucune époque, le problème de la vie future, du devoir humain, des rapports de la terre avec le ciel, n'a aussi vivement passionné les esprits. Les désillusions du jour n'irritent plus les âmes, mais les poussent à des consolations héroïques, à des espérances divines. On puise des forces dans un aide éternel. On sent bien que les sources d'ici-bas sont corrompues et faciles à tarir, et on tend de partout les lèvres vers Dieu. C'est là la raison de tous ces livres sincères, éloquents, qui cherchent la vérité à travers le crépuscule.

MM. Jean Reynaud, Jules Simon et plusieurs autres sont les témoins et les garants de cette fièvre généreuse. Ils fouillent le ciel pour le savant qui fouille la terre ; et devant ce labeur sacré, qui feil palpiter toutes les âmes, les dépositaires d'une tradition respectable, les chefs du parti catholique, se querellent misérablement pour des questions de stratégie, et donnent le spectacle de la vanité de leur foi, du mensonge de leur

piété, de la haine qui croupit au fond de leur charité. Le champ de bataille n'est plus à eux, et ils se chicanent sur le placement et l'évolution des troupes. Ils assistent, en ne sachant que se lamenter et que calomnier, à cette émulation magnanime. Us se disent les uns aux autres : — Discutez! répondez ! — mais ils sentent bii^nque la réplique leur échappe, et qu'on parle une langue qui n'est plus la leur.

Ceux qui, se prétendant les plus habiles, essayent une impô^ible alliance entre le parti catholique et la liberté, ceux-là font plus rapide encore et plus éclatante la démonstration qui ressort de l'histoire de nos troubles depuis soixante ans. Non, le parti catholique ne peut pas être libéral. M. Veuillol a raison. La communion donnée par Pie IX au journaliste de Vlj7iivers est un gage, un avis qu'il ne faut pas oublier. Ln jour, cette tentation de la liberté pénétra dans l'âme de ce chef de l'Église. Ainsi qu'un écrivain, qui a la double qualité du poëte et de l'exilé, la racontait dans cette Revue même, Pie IX entrevit une résurrection sublime de la papauté, une transfiguration, à travers les peuples libres; le pape voulut être Italien; mais, en se levant, il heurta la tiare et se rappela l'inflexible nécessité de son rôle. Qui sait si, dans la solitude de ce pouvoir immuable qui l'emprisonne, il n'a pas des heures de mélancolie, d'amertume, où il se rappelle ce moment de touchante hérésie? Ce jour-là, il vit revenir, pour s'amonceler et se confondre sur sa tête, toutes les bénédictions jetées vainement, depuis des siècles, par ses prédécesseurs à travers le monde. Ce qui s'est passé à Rome est une leçon ; celte tentative généreuse, qui a failli emporter la papauté, a été suivie d'une défaillance irrémédiable. Le pape a reçu M. Veuillol comme un (ils et lui "a donné la communion. Le pape a reconnu, n'a pas osé blâmer la politique de VUnivers. Le monde esldonc à M. Veuillol. C'est lui qui parle Urbi cl Orbi. Voilà l'héritier, le seul rempart, h gardien de la//f/;/^ catholique, la formule cxirême!

Un pareil adversaire assure la victoire. Réni soit ce bon

LE P.Vr.TI CATHOI.IQUK 207

M. Veuillot, qui met les consciences à l'aise, et dont l'entiHeinent fait tant d'allii'S à la raison'. Béni soit-il, cet homme qui maudit tout le monde, cette espèce de Marat-sacrislain à la verve injurieuse, à la colère brutale, dont le sarcasme corrosif brûle son parti, chaque fois qu'il y touche ! C'est en vain qu'on le provoquerait à une lutte courtoise, à une discussion impartiale, à une polémique réfléchie! Il ne sait que frapper, que brûler, que hurler! Plus de science, plus de littérature, plus d'arts, plus de lumière, plus rien ! Il lui faut les ténèbres. Comment cet homme et son parti prétendraient-ils avoir des droits sur cette génération studieuse? A moins de condamner toute manifestation du génie humain, à moins d'imposer l'idiotisme et l'ignorance, il faut bien quelque chose, en dehors des béatitudes célestes, pour cette pauvre imagination terrestre ! Vous qui niez nos œuvres, qui maudissez nos artistes, nos historiens, où sont donc vos tableaux, vos statues, vos livres, vospoëmes? Formulez donc une bonne fois l'esthétique catholique ! De quoi se composeront vos musées, vos bibliothèques, vos sanctuaires pour l'esprit? Nos arts sont corrupteurs, dites-vous? Montrez les vôtres ! Nos livres pervertissent? Écrivez-en de meilleurs! Nos peintures, nos musiques, souillent Tàme. Ramassez les pinceaux, chantez plus saintement. Que le concert commence ! que le concours soit ouvert ! Vous avez des journaux, une publicité, entrez en lice !

Comment se fait-il donc que nous ayons de notre côté tous les noms illustres dans la science, dans la poésie, dans l'histoire? Pourquoi donc êles-vous si pauvres que vous soyez réduits à ne pas dédaigner des Nicolardots? Toutes les sommités, toutes les forces vives de la nation, sont de notre côté. Citeznous un génie contemporain qui vous appartienne en propre! Eh bien, au défaut d'autres preuves, je croirais encore ces répondants, ces témoins qui personnifient l'activité, la marche. Vous êtes forcés de convenir que l'intelligence est une chose funeste, infâme, ou bien que vous l'avez contre vous! C'est la négation qui vous plaît. Vous attaquez toutes nos gloires les

plus incontestées, les plus populaires. Vous brûlez tout : Au bûcher Molière! Corneille! Au bûcher Rousseau! Au bûcher Buffon! Montesquieu! Au bûclier tout ce qui a fait la grandeur, riionneur de la France, mais tout ce ([ui a fait la révolution !

M. Veuillot a mille fois raison. Ce que nous lui reprocherons, ce ne sera jamais son inconséquence, il est logique comme un hibou; puisqu'il ne peut vivre en plein soleil, il n'aura jamais assez de nuit. Voilà pourquoi il proscrit toute lumière, voilà pourquoi il déchire ses alliés, quand il les prend pour des vers luisants.

Prenez garde! lui dirons-nous, épaississez les voiles, redoublez de précautions, car le moindre rayon filtrant à travers les obstacles, et descendant au fond de la conscience, y ferait germer, avec la moindre rêverie, la révolte et la liberté! Mais, comme la colère n'est pas la force, comme M. Veuillot ne peut pas faire que tout un peuple désapprenne à lire; comme lé moindre alphabet est une arme, le moindre banc d'école un trépied, M Veuillot en sera |»our sesanathèmes, ses clameurs; car son parti est bien décidément à sa dernière heure.

11 trahit, au surplus, toutes ses affinités pour la tombe, et, comprenant que les morts sont moins rebelles à Tenrôlement que les obstinés qui vivent encore, le parti catholique a une avidité d'accaparement qui se satisfait sur les cadavres. Dès qu'un homme important a fermé les yeux, dès qu'une intelligence écoutée et adnuréc s'est évanouie, à moins d'actes notoires qu'on puisse lui opposer, le parti catholique met les scellés sur la bière et dit: Elle est à moi ! Cette revendication audacieuse s'est exercée jadis sur Jouffroy. On sait aujourd'hui qu'elle n'avait rien de fondé. Elle vient de se renouveler à pro[)(is d'Augustin Thierry. Mélangeant beaucoup d'erreurs à (|uel(iues détails vrais, le parii en ((uestion a voulu se faire adjuger un liisloriiMi ddiil les dernières années furent une continuelle souffrances, cl (|ul, adroitement attiré vers des actes décisifs, a pu faire de vagues promesses, mais n'a douni"

Page 1