‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 4)Chapitre 39 sur 54 · I.K PAHTI CATHOLIQUi: •27r · texte numérisé non relu

I.K PAHTI CATHOLIQUi: •27r

avons d'à i|ue la liuine, la discorde la plus violcnle, élaieni ir. fruit et l'enseignement qui ressortaient de la coalition catholique. M. de Montalembert nous a-t-il enlevé ou apporté une preuve? Qu'on médite sa lettre, qu'on lise VUnivers d'hier et surtout celui de demain, et l'on verra si nous avons raison !

15 septembre 1856.

La lettre, fort importante, puisqu'elle est le premier acte décisif de l'ancien chef du parti catlwlique contre son plus intrépide allié d'autrefois, a été reproduite par la plupart des journaux. VUnivers lui a ouvert ses colonnes, et voici dans quels termes M. Veuillot y répond :

« Je plains M. de Montalembert et du choix de ses correspondants et du ton de ses correspondances. Je regrette amèrement qu'il ait enfin fermé la voie de retour que j'ai si obstinément voulu tenir ouverte entre lui et les plus fidèles compagnons de ses meilleurs combats. Ses emportements ne méritent que le silence et n'obtiendront de ma part rien de plus. Je ne consens pas à plaider ma cause devant M. Ulbach. J'attendrai que M. de Montalembert vienne ici, comme je l'y ai souvent invité, produire des griefs sérieux et formuler autre chose que des démentis oratoires. Je souhaite qu'il ne le fasse point. Quand il le voudra faire, je suis prêt. Pour aujourd'hui, je me contente d'opposer à ses démentis formels, qui ne touchent à rien et qui ne démentent rien, une affirmation formelle de tout ce qu^e j'ai avancé et expliqué dans ma réponse'à M. de Falloux. »

Cette manière d'accueillir un démenti veut ètie di-ilaigneuse; mais, en y regardant de près, on la trouve fort com-

mode cl furl luiinble. Il est facile, en effet, de maintenir ses premières affirmations, puisque M. de Montalembert a déclaré qu'il ne descendrait pas à discuter. D'un autre côté, la loi évangélique qui veut qu'on tende la joue gauche quand on a reçu un soufflet sur la joue droite peut sembler ici dévotement suivie; car, en apparence, se taire à moitié sous l'injure, c'est l'accepter. Au fond de ces accusations, renvoyées en bloc par les deux parties, on ne sent pas une susceptibilité bien ardente pour la véracité de sa parole. On se jette réciproquement des injures et non des raisons; et chacun aime mieux faire passer son adversaire pour un calomniateur que de prouver qu'il est lui-même d'une loyauté incontestable.

Cette façon de comprendre les accusations délicates est un trait curieux de la polémique du parti catholique, et tient sans doute à une grande habitude des démentis, des calomnies, des gros mots, de ce que M. de Montalembert affirme enfin être la stratégie de Vinvective. En attendant, nous voici entre deux démentis opjjosés, et nous sommes tenté, par politesse, de les croire tous les deux.

M. Veuillot ne consent pas, dit-il, à plaider sa cause devant nous. En vérité, nous ne consentons pas non plus à le juger; le cas est trop épineux. D'ailleurs, nous n'avons jamais piétendu le mettre sur une sellette ni nous placer sur un tribunal. Nous avons moins de prétentions pour nous et nous en avons plus pour lui : il est sur des tréteaux et nous sommes au parterre, voilà tout; qu'il y consente ou non, nous avons le droit do siffler, et nous en usons.

Un d(îs subalternes de M. Veuillot, selon l'expression de M. de Montalembert, en citant la lettre publiée par la llevue (le Paris, déclare que nous avons profité d'un débat récent pour insulter un certain nomltrc de calhorKjues, elM. Veuillot plus que tous les autres, il paraît que ce subalterne lit comme il écrit; car, s'il nous avait bien lu, il aurait vu que nous nous sommes surtout appliqué, dans nos attaques contre les membres (lu iiiirli catholique el non pas contre les catholiques, à

LE l'AKTI CATHOLIQUE 277

les citer eux-mêmes et à mettre en relief leurs arguments. Je sais bien que les mettre en présence de leurs propres paroles et de celles de leurs amis d'hier, c'est les insulter; mais ce monsieur voudra bien convenir alors que nous n'étions coupable qu'à titre d'historien impartial, et qu'il est impossible d'insulter les membres du parti catholique plus qu'ils ne s'insultent entre eux.

1" octobre 185G.

Le parti catholique est bien mort; mais il n'est [>as encore enterré. Nous sommes donc excusable de revenir sur un sujet qui n'a pas i)erdu toute actualité. Ce qui reste de M. Veuillot s'étale sur la voie avec l'insistance d'une provocation; il faut nettoyer le chemin. C'est une besogne qui porte son excuse dans son amertume même ; et nous nous la serions épargnée avec plaisir, si elle n'était pas un devoir sérieux et double, réclamé aussi bien par le catholicisme, qui a droit à des défenseurs plus dignes, que par la philosophie, qui veut des adversaires plus nobles.

Il faut donc en finir avec cet ullramonlain (|ui humilie à la fois ses amis et ses ennemis, et auquel des complaisances impi'Uflcntcs do la [lart de certains membres do Tf-piscopat maintioimonl un somlii.mt d'aulorili' et i]c prestige qui iio tiendrait pas (l('\nnl une ('iitii|iio fi'oido. dovanl une (jueslion do dial('cti(|ii(' (lu (je iii()iaiii(\ D'ailleurs, nous sommes personnel-

' Melnnijei, religicu.' . Iiixlorii/Hi'x. politiques, lUli'raiirs (1Fi'2-18Ô(i , I. I"'. P.'iiis, 1,. Viv(s, lil>iaii-c-r''ilitoiir, nie ():isscl(e, l."».

LES MfXANGES DE M. VEUILLOT 279

lomeiit oblig('; de ne laisser planer aucun doute sur l'estime que nous professons pour cet agitateur cynique, qui fait alterner l'injure avec l'emphase, et qui ne cesse d'être inconvenant que pour être ennuyeux. M. de Montalembert nous suppose des préférences manifestes pour M. Veuillot; et les assommeurs subalternes de \' Univers affectent, avec un dédain dont nous sommes fier, de nous accuser d'insultes envers eux et envers les catholiques en général.

Nous désirons prouver, à la fois, à M. de Montalembert, que l'ultramontanisme extravagant et brutal de M. Veuillot ne nous trouve pas plus indulgent que les finesses, les diplomaties et les palinodies du catholicisme parlementaire ; et à M. Veuillot, que si nous faisons justPce de ses incartades, il n'a d'autre insulteur de lui que lui-même. Le plus terrible procédé qu'on puisse employer à son égard, c'est la justice. L'exagération lui serait commode; la meilleure manière d'être implacable, c'est d'être impartial. Nous nous appliquerons à cette tâche, et nous espérons bien que, toute obscurité ayant cessé, ces messieurs nous honoreront d'un ressentiment égal, et ne nous feront pas le tort de nous supposer indulgent pour l'un ou pour l'autre.

Il est très- vrai, et nous le répétons, qu'avec ses négations, ses audaces, ses défis, M. Veuillot a une sorte de logique furibonde qu'il faut reconnaître; c'est un adversaire plus précis que MM. de Montalembert et de Falloux. Avec leurs clignements d'yeux pour la liberté, quand celle-ci est voilée, avec leurs galanteries pour le parlementarisme, on ne sait jamais à quelle distance se trouvent ces messieurs. Quand on croit les avoir en face de soi, on les sent à ses côtés; mais, si on cède à la faiblesse de leur faire un peu de place, on est tout surpris du vide, et on les retrouve en travers de la route, à moins ([u'on ne les entende derrière soi. Leur catholicisme, tour à tour intolérant et de bonne composition, a des variations de température qui les exaltent ou les enrhument. Ce sont des catholiques amateurs qui ne sacrifient jamais une influence à

rentêtement d'une conviction. M. Veuillot, lui, se compromet tous les jours et à toute heure, pour ce qu'il nppelle sa foi, et pour ce que nous appelons sa colère. Tout au plus consentiraitil à varier un peu ses procédés d'attaque; mais, au fond, il entrelienfsa fureur avec un soin jaloux. Ultramontain ?'om{/<?, pour nous servir d'une épithète que nous avons bien le droit de renvoyer à nos ennemis, il n'a jamais un instant de faiblesse, une minute d'attendrissement. 11 s'exténue à damner, et si le pape cessait d'être indulgent pour ce zèle dévergondé, il damnerait le pape. Voilà pourquoi M. Veuillot nous plaît et nous amuse. On sait à quoi s'en tenir avec lui : il n'y a pas de diplomatie à percer à jour; bien qu'au fond celte brutalité ait des finesses que nous expliquerons plus tard.

Quant à son esprit, nous lui en pardonnerions l'usage et l'abus; il a sur ce point des dédommagements à donner à son parti, si cette plaisanterie incessante s'arrêtait devant les convenances les plus vulgaires, si ce gros rire et cette grimace n'étaient pas souvent une dénonciation, une calomnie, une provocation à la liaine. On accuse les di-mocrates, les socialistes, d'ébranler les bases sociales, et on est toujours en déllance de leur moindre ironie; mais sous ce rapport nous ne connaissons pas de plus grand ennemi du repos public que M. Veuillot. Cherchez bien, descendez au fond de tous ses livres, de tous ses pamphlets; vous y trouverez une rage folle contre la société, et non |>.is seulement contre la civilisation, contre le luxe, contre l'intelligence, ce qui serait, à la rigueur, son droit et son dgvoir, mais contre les forces conservatrices, conli'e la magistrature, contre l'armée, contre la bourgeoisie, contre le peuple, contre tout ce qui ne tient pas conseil dans sa sacristie. Il y a au fond de cet esprit un ferment de discorde que rien ne |ieut apaiser; et à l'heure où nous ('crivons, son j)ropre parti, qui aurait besoin plus (|ue jamais d'union et Ao discipline, puis(|u'on l'attaque de tous les côtés à la fois, son parti est divis(' par lui; l(S diverses fractions je déte>t(înt, l'injurient, et !\I. Veuillot, ;"i bout d'ar-

piuments, traîne devant la police porreclionnellc les callioliqiies ([ui, ne pensant pas comme lui, ont essayé de le mettre en contradiction avec lui-même! Celte anarchie que nous avons racontée dans un pn'cédent article est bien un signe de mort; et, si l'Église de France ne veut pas courir des périls dans lesquels sa dignité serait irrémédiablement perdue, elle ne doit pas continuer un jour, une heure de plus, à couvrir d'une éclatante protection ce pamphlétaire qui a dépassé le catholicisme honnête et modéré, pour arriver à une sorte de délire ultramontain qui n'est plus d'aucune communion possible. Notis le répétons : en certifiant l'orthodoxie de M. Yeuillot, en lui donnant raison, les évêques qui ont imprudemment mêlé leurs noms à des débats de journalistes ont exposé la religion à des atteintes terribles. Qu'ils ne s'en prennent qu'cà eux seuls, si demain on passe de la polémique personnèlle à l'attaque même des dogmes. M. Veuiliot est un controversiste trop dangereux pour la foi; il rend suspecte la loi d'amour qui le fait si haineux. 11 prouve la faillibilité d'une croj^ance qui trébuche dans de si singulières ivresses; il dénonce, comme fragile, la charité qui ne se traduit que par des vengeances. Voilà le dernier survivant du parti catholique! Est-ce donc là tout le catholicisme? Cette colère, cette pauvreté d'arguments, cette raillerie obscène, cette fausse dignité : voilà ce que les prélats déclarent le dernier rempart, le dernier soutien de l'Église! Moi, je pensais que c'en était la honte et le mal. Mais si vous n'avez plus que cela à offrir, mais si ce fiel est tout ce que renferme votre calice, si M. Veuiliot est le dernier concile, la dernière pierre, le dernier soutien; alors l'Église est perdue! prenez-y garde !

C'est vraiment pour le philosophe un sujet de méditation que cette déchéance d'un grand parti! Quoi! le catholicisme, dont les historiens les plus indifférents ne parlent qu'avec resjject, dont la philosophie ne discute les dogmes qu'avec les précautions et les égards dus à une grande institution, et dont l'existence se trouve si intimement liée à la société

artuelle, qu'on prend toutes sortes de ménagements pour détacher ce lierre de cette édifice; le catholicisme, discuté sérieusement en Allemagne, compromis en France par des manèges politiques, menacé partout par le libre examen; le catholicisme, ce vieux sanctuaire, cette chaire, ce tabernacle, n'a plus que M. Veuillot pour défenseur, pour apôtre, et les évêques inclinent leur mitre et leur crosse devant ce poing trempé d'encre et s'écrient que tout est perdu si M. Veuillot est abandonné! Prenons donc M. Veuillot pour ce qu'on nous offre, c'est-à-dire pour la dernière expression du parti, et voyons comment et par quels efforts il veut le maintenir et le sauver.

Il semble, depuis quelque temps, non [las qu'un remords de ses procédés ait atteint le rédacteur de V Univers, mais que l'impuissance de ses invectives (c'est le mot de M. de Montalembert) commence à lui être démontrée. 11 affecte, sans que la malice y perde rien, un air doucereux, chattemite: il publie un gros volume bien lourd, bien ennuyeux, bien empâté, dans lequel il se défend du reproche d'injurier; il n'a qu'un but, plaire au Dieu qui a donné sa règle et sa loi dans ce seul mol : Tnaimerusl 11 est l'enfant humble et soumis de la sainte Église; il croit ce qu'elle croit, comme elle le croit; il désavoue, il condamne, il réprouve tout ce qui dans ses paroles peut Hêtre pas rigoureusement conforme à ses divins enseignements. Il corrigera avec joie tout ce quelle ordonnera de corriger. Il fera avec joie et amour toutes les rétractations ({u elle dictera . Tels sont les termes, que nous copions lextuel- Icinent, dans lesquels .M. ^'euillot proteste de sa douceur et de sa tendresse.

il ne faut pas se lier à celte humilité (|ui déborde d'orgueil.

Le pamphlétaire irascible qui a transporté le langage des lialles dans la polëini([ue religieuse, se sent atteint et convaincu de toutes parts de n'être pas à la liauteur du rôle qu'on est pourtant obligé de lui laisser. Alors, pour succ(''der à <\e^ penseurs majestueux comme MM. de Monlalembert et dé Falloux, il se gourme en homme sérieux et calme, il met un sourire béat sur ses lèvres ironiques, et le lendemain de l'accusation, de « passé maître en la stratégie de l' invective, » portée avec autorité par d'anciens amis et d'anciens complices, il tend ce gâteau de miel et fait ces protestations qui ne trompent personne, et dont il doit rire tout bas tout le premier.

En effet, la douceur est précisément le contraire de son tempérament. Son originalité, son talent, son succès, tiennent à ses allures joviales et brutales. 11 a des admirateurs, des Mcolardots, qui parlent de sa verve, de son style; et, quand nous trouvons mauvais qu'on soit si grossier, en affectant d'être si dévot, on nous répond : — Vous avez votre Voltaire; permettez-nous d'avoir le nôtre. — Quand il est sérieux, M. Veuillot sort de sa spécialité; et c'est alors que son ignorance, la stérilité de sa foi, la sécheresse de son cœur, apparaissent et ne sont plus dissimulées par les plaisanteries; c'est alors qu'on est confondu de tant d'audace et de si peu de raison. Quoi! cette viande creuse et gonflée est la manne des intelligences! Quoi! cette prose pénible, ces insinuations traînantes, ces protestations emphatiques, ce sont là les ressources dernières, Tespoir et la défense suprêmes! Ce volume des Mélanges est une habileté, mais trop aisée à démasquer; c'est une politesse aux prélats qui lui ont dit : — iNous vous couvrons, nous nous compromettons gravement pour vous; à votre tour, prouvez que vous savez vous passer de mordre, d'injurier, et justifiez notre protection!

t^e livre, dont rien n'explique le titre que le mot mélanges, et qui est bien en réalité un amalgame de toutes sortes d'articles qui ne sont ni religieux, ni historiques, ni •politiques, ni littéraires^ ce livre équivoque, illisible, n'atteindra pas son

but. 11 n'excuse pas les évêques ; il ne donne pas raison à M. Veuillot; il ne prouve pas que celui-ci a l'éloquence de Bossuet, quand il consent à n'avoir plus l'esprit de Voltaire ; il ne laisse pénétrer dans un fatras de lieux communs qu'une seule chose : c'est que, quand il ne prend pas ses sûretés contre ses adversaires par de bonnes grosses injures ou des calomnies, M. Veuillot les prend par des dénonciations en règle et par son attitude à l'endroit du pouvoir. 11 ne se basarde jamais dans la discussion sans avoir attaché sur sa poitrine une formidable cocarde à laquelle on ne peut toucher sans qu'il vous accuse de sédition ; et il se croit rendre invulnérable par cette amulette, plus puissante, même pour un catholique comme lui, que l'eau de la Salelte. Dès qu'on veut l'atteindre, il entre dans un poste et il crie : A la garde ! On lui parle religion, il répond par le 2 décembre; on veut une discussion sur des intérêts moraux ; il vous somme de déclarer si vous êtes bonapartiste, fusioniste ou républicain. C'est là encore une habileté qui, pour être vulgaire, n'en a pas moins ses chances. M. Veuillot nous permettra de ne pas donner dans ce piège. Les sentiments politiques n'ont rien à faire dans ces querelles. Si le rédacteur en chef de Vrnivei's est sincère et désintéressé dans ses convictions, nous lui en faisons compliment, et rien n'est plus respectable ; mais il ferait bien de garder sa cocarde pour un autre moment plus à propos. Nous passerons donc, dans l'examen de son livre, à côté de ces petites broussailles qui ont l'intention naïve de nous écorcher.

Ainsi que nous le disions [dus haut, cette publication récente a pour intention de démontrer que ce bon M. Veuillot est incapable d'injure; et, afin d'atteindre ce résultat, il a recueilli tous les articles dans lesquels il s'est montré réservé, paihasard ou par oubli; il tlissiiiiule les autres, et il dit avec componction : Qui (isora prcirndrc ([ue j'injurie? Kn vi'rilé, qui Irompe-t-on? M. Veuillot croit-il ([IK! la mélodie de son nouveau style v;» nous charmer à ce [luint de l'ernfer nos oreilles et nos

yeux pour ses autres accents et ses autres pages? Les 3/^'/^ /?(/(?« feront-ils oublier les L//>/v's Penseurs? Nous verrons d'ailleurs si dans ce pathos doucereux il n'y a pas aussi, à l'occasion, le lilet de vinaigre. Mais c'est trup(;ompter sur le narcotisme d'nn livre que de croire qu'il fasse dormir assez pour (ju'on oublie les livres qui l'ont précédé.

Pour avoir la physionomie complète et véritable de M. Veuillot, il ne faut donc pas isoler ses homélies de ses diatribes; les patenôtres et les blasphèmes vont ensemble; et, pour mieux comprendre le livre prétendu calme et poli, nous avons relu le pamphlet violent et injurieux. Nous ne savons pas si M. Veuillot, après avoir écrit les Lih'es Penseurs, a pu se flatter de posséder l'esprit de Voltaire, tempéré par la grâce; mais ce que nous savons bien, c'est qu'il n'existe pas de livre contemporain plus odieux, plus contraire à toute vérité, à toute pensée de morale et de concorde; c'est qu'il n'en existe pas qui diffame avec plus de persistance et d'impunité. Lui, Voltaire! mais où est donc sa vigoureuse tendresse pour l'humanité? Où est son bon sens lumineux? Où est sa franchise, son courage? Où est son style? Où est son esprit?

Je trouve tout naturel qu'un ultramontain s'en prenne à la libre pensée. .M. Veuillot doit haïr, d'une haine profonde, l'intelligence, la liberté, la conscience ; il était dans son droit, dans sa mission, en attaquant la philosophie, la littérature contemporaines. Mais comment a-t-il rempli cette tâche? S'estil appliqué à comparer l'inspiration ultramontaine à l'inspiration rationaliste? A-t-il loyalement fait les réserves qui sont dues à toute pensée loyale? A-l-il discuté, analysé, mesuré le génie contemporain? Non, il l'a insulté, et dans quels termes! Ce petit livre, qui n'atteste pas une mâle opinion, et qui s'est arrangé pour satisfaire toutes les haines, en prenant toutes les précautions, est une mauvaise action aux points de vue les plus vulgaires. C'est une de ces œuvres de guet-apens qui ont leur place à côté de l'histoire écrite par les Chenu et les Delalindde. Cela est tout à fait digne d'être signé par certains bio-

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graphes qui ont du moins l'auilace de risquer la police correctionnelle.

Mais M. Veuiilot a besoin de repos pour dire à Taise son chapelet; et, comme les réclamations bruyantes de ceux qu'il dénonce pourraient le troubler, il va jusqu'à la limite ; il indique par des portraits, par des citations, par des allusions, le nom véritable. Mais, quand on croit que ce nom va s'échapper, il bredouille et nomme ses ennemis Babouin, Greluche, Uavet, Godard, Poussard, etc.. Quand, par exception, le pamphlétaire se risque à nommer ceux qu'il frappe, c'est que ce sont des littérateurs inol'fensifs, ou bien des femmes, ou bien des vieillards, des gens enfin qui ne se dérangeront pas pour l'aller trouver. Voilà avec quelle tactique M. Veuiilot s'en prend aux libres penseurs. J'oubliais d'ajouter qu'il nomme volontiers les morts, ceux-là se laissent souffleter sans rien dire.

Toute la presse s'est indignée et s'est égayée de ce livre qui affecte des allures joviales. Nous n'entrerons donc pas dans une analyse minutieuse, nous rappellerons seulement quelques traits essentiels de ce pamphlet, dont la première page dénonce les écrivains de tout temps comme des fous, et L-eux de ce iem()s-ci comme des idiots et des brutes. « Et la plèbe lisante de ce temps-ci, ajoute gracieusement l'auteur, pour avoir ta)it aimé leurs livres, sera jugée une des plus abjectes qui aient existé jamais. » Voilà le point de départ, le principe dont tout le volume n'est (jue le développement. Mais, si vous méprisez tant la plèbe Usante, si abjecte, pourquoi vous adressez vous à elle? Tous les écrivains sont des gueux, des mis('rables ; au besoin, M. Veuiilot en fait des assassins. Quel dommage qu'il ne nous dise pas à qui il fait allusion dans ce {lorlrait ravissant au bas duquel nous craindrions de mettre un nom. k Ij's naturalistes disent que la poule n'est nullement le mixlfli' des mères, et ne couve ses œufs avec tant de sollicitude que pour se soulager d'une certaine démangeaison i|ui lui vient au temps de la ponte. Le gredin (c'est

Ll-;s MKLAlNGKS I)K m. \KIIILLuT -IHl

lo jouriialisle) est incessamment tourmenté de cette dénianj(eaison-là. Il en veut à la beauté, au rang, à l'esprit, au courage, à la vertu, au talent, à la renommée, à la force, à l'honneur, à tout ce qu'il n'a pas et n'aura jamais; il en veut surtout à ceux (lu'il loue, cai- lui, {|ui le louera? Or sa plume le soulage. S'il avait un poignard, pcnt-clre cestierait-il d'i'crire, ou ce serait pour souiller la mémoire de ceux qu'il viejidrait d'assassiner ! »

Voilà le portrait du journaliste selon M. Veuiliot. Nous demandons s'il existe dans l'univers un écrivain auquel ce portrait puisse ressembler? Et il ne faut pas croire que ce soit un scélérat spécial parmi ses confrères que l'aimable et religieux journaliste ait voulu peindre. Il ledit: « On prend la république des lettres, des députés, des pairs, des ambassadeurs, des ministres; il s'y trouve toujours des gredins. » Non-seulement, ce qui pourrait être explicable s'il écrivait ses souvenirs, M. Veuiliot, autrefois rédacteur au bureau de VEsprit public, dédaigne les journalistes; mais nous demanderons quelle est la classe de citoyens qu'il aime, quelle est colle contre la([uelle il ne cherche pas à exciter la haine, le mépris?

Les écrivains sont des brutes ou des scélérats, les boui'geois sont abjects; c'est à eux que M. Veuiliot en veut par-dessus tout ; ils encouragent les libres penseurs, ils ouvrent les livres, ils vont au théâtre. Quant aux magistrats, voici ce que notre dévot en pense (page 261). « Un juge porte à la ville un costume qui n'est pas celui de tout le monde: il s'habille de noir et se chausse de souliers. Avec cela et une cravate blanche, il a dans la rue une gravité qu'on admire et qui le fait reconnaître. Le jour, c'est un prêtre plus riche, plus fier, plus gourmé que les autres, et qui n'aime rien tant que de faire la leçon à la justice des saints canons et du confessionnal ; mais quand le soir vient, il va souper chez- les courtisanes, à moins qu'il nait à faire le complaisant dans le salon du ministre ^ A la page précédente, les procureurs généraux sont traités d'im-

portance. Quelques pages plus loin, on détourne un jeune homme de la tentation de se faire nommer juge, sous prétexte que les juges ne rendent pas la justice, mais appliquentja loi, ce qui ri est pas la même chose.

Les réformateurs sont des galériens que M. Veuillot se chargerait de convaincre. Uien n'est épargné parce saint homme, qui en veut tant aux libres penseurs. Il se moque de la justice humaine ; il n'a pas plus de respect pour l'armée, c Quant aux pudiques venus de ces célibataires armés (les soldats), qui remplacent les anciens, la statistique des enfants trouvés et des filles publiques eu dit quelque chose : on en saurait davantage si on pouvait dresser celle des maris trompés ; quant à rutilité et quant à l'i-conomie, le budget en fait le compte. Mille moines ne coûtaient rieu à l'État ; mille soldats lui coûtent un million par an. Il reste à connaître les profits de la liberté humaine. Les moines sortaient parfois en longue j)rocession, portant de pacifiques bannières; ils allaient chercher la chcàsse de sainte Geneviève et la portaient à Notre-Dame pour avoir du beau temps ; c'était abrutir le peuple et insulter la pliilosophie. Les soldats sortent de leurs casernes en files bien serrées, pourvus de belles armes bien luisantes et de belles gibernes bien pleines de cartouches; ils se rendent sur ([uelque place où le peuple agite des questions politiques; ils se mettent en bataille, et si le peuple tient trop à ses opinions, ils iont feu... ; quitte à recommencer le lendemain au profit de l'opinion fusillée la veille. »

Qu'est-ce que peut donc respecter M. Veuillot? Ce catholique ne croit à rien, et pourtant que devient un conservateur qui raille la bourgeoisie, la magistrature, l'armée, toutes les forces conservatrices? Ne dirait-on pas que cet homme en veut à toute hiérarchie, à toute organisation? Comment peut-il concevoir le catholicisme sans magistrats et sans soldais? On s'est fort indigne autrefois de In boutade d'un repu blicain qui, répétant un mot célèbre, traitait la croix d'honneur de hochet pour la vanité. Peut-être bien (jueM. Veuillot

Li;S MKLA.MIKS DK M. Vi;| I!,|,(i| ogU

s'est uni •lUvjournalistL'Sscaiulalisés d'une telle l'arou d'a[i[ir('c\er l'i'toiU' des braves. Or, voici comment parle do cette distinction M. Veuillot lui-même : « Des gens de bien, des lionunes de mérite, s'encouragent à pénétrer dans l'ordre, à mesure qu'on y jette les;j/»6- indignes polissons ; des chrétiens, des prêtres, se laissent tailler ce fétu dans la même aune de ruban (jue le- ministre partage à des croupiers de bourse, à des feuilletonistes, à des valets de journal, à des mouchards ! n

Ce champion de l'Église respecte-t-il au moins le clergé? Eb bien, non. Tout prêtre qui n'a pas son intempérance est traître à son mandat. Il se moque des prédicateurs contemporains, et il trace dans les lignes suivantes, avec une ironie qui veut être accablante, le portrait d'un curé tolérant.

« 11 y a des prêtres, bonnes gens, honnêtes gens, pieux même, dont le voisinage me glace et dont la parole m'irrite. Ce sont ceux qui, leur messe dite convenablement, leur action de grâce faite avec la longueur requise, quittent la soutane, prennent l'air laïtjue et ne sont en quelque sorte plus prêtres. Us vont courant, flânant, voyant tout, s'occu[>ant de tout, hors ce qui se passe dans l'Église. Quelle douleur pour un pauvre chrétien qui les rencontre sans les connaître, lorsque, les entendant appeler « monsieur l'abbé, » il s'approche deux, leur parle de ce qui intéresse les catholiques, et les trouve ignorants ou indifférents ! J'en ai vu, non en province, mais à Paris, qui n'avaient lu ni les discours de Monialembert ni les écrits de l'évêque de Langres, et qui ne connaissaient que par le Siècle et le Constitutiotinel les polémiques sur la liberté d'enseignement. C'est les désobliger que de leur parler du bon Dieu ; ils craignent de passer pour cagots ; ils estiment que c'est assez d'enseigner, ou, comme ils disent, de prêcher

en chaire Us peuvent mener une vie régulière, remplir

exactement leurs devoirs : qu'ils sachent bien qu'ils ne sauveront jamais une âme et qu'il y en a qui seront perdues à cause d'eux... Ce sont eux qui font dire que la mort est chez nous; et, s'ils étaient seuls, en effet, nous serions morts. »

290 KCUIVALNS ET HOMMES DE LETTliES

On le voit, M. Yeuillotne comiJiend pas le piètre eu dehors des luttes politiques, des querelles de journaux, de ce zèle bruyant qui écrivaille et qui injurie. Il appelle cela la vie de l'Église! Il devrait pourtant savoir ce que l'Église gagne à ces disputes dans lesquelles les prélats interviennent et qui sont pour les consciences des occasions de scrupules, des sources de divisions! Quant à moi, il me semble que ce curé honnête, remplissant ses devoirs et redoutant d'être cagot, est précisément celui que j'estimerais et que je crois estimable, M. Veuillot aime mieux les cagots. Chacun son goût ; mais je ne trouve pas qu'on soit un cadavre parce qu'on n'est pas un brouillon, et l'on peut faire le bien sans lire les discours de M. de î\lontalembert (car, dans ce temps-là, M Veuillot alfeclait de croire encore à M. de Montalembert) ! Nous n'en linirions pas si nous voulions extraire de ce libelle, les Libres Penseurs, tout ce qui s'y trouve d'odieux et de révoltant! Parlerons-nous des femmes auteurs, sur le compte desquelles on s'exprime en termes cyniques? Quant aux gloires de la France, quant aux grands écrivains, M. Veuillot les traite avec un dédain qui est une dernière consécration. En somme, il est impossible d'entasser dans un volume plus de rancunes, plus d'injures, plus de violences contre des concitoyens, contre la société. Si on croyait la moitié de ce qui est écrit dans ces pages ignominieuses, il faudrait appeler le feu du ciel sur ce monde. Ce livre est une provocation incessante au mépris des riches, des bourgeois, des savants, des magistrats ; c'est une cartouche d'insurgé.

Mais il y a un enté plaisant à ce tableau sinistre de notre société. M. Veuillot a des bouffées de mélancolie, des tentalions lyriques, des caprices d'amour et de grâce. Alors il confesse ses passions; ou bien il se livre à des idylles fraternelles, entremêlées de saucisson à l'ail. Il a des élans dylhyranibiques dans lesquels il invocpie le Seigneur. C'est une sorte fl'lsaïe-Prndhomme, qui foudroie l'impiété avec un paquet d'allumettes. Dans ses accès de franchise, ce nouveau Uous^

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