FLÉCHIER
vient à son journal. Une incendiaire passe devant la cour. On lui demande d'où lui viennent ses deux enfants. La question était indiscrète. L'incendiaire répond « que des hommes les lui ont faits » (c'est le délicat Flécliier qui parle), et qu'elle n'a pas d'autre raison à donner. Elle l'ut marquée, fouettée ei exilée ; « au hasard, dit en souriant Fléchier, de brûler encore quelques maisons ei d'avoir encore quelques enfants loin de son pays. »
Plus loin, il s'agit d'une sorcière ; l'abbé regrette qu'elle ne dise rien du sabbat. Userait enchanté d'en apprendre quelque chose. Nous arrivons à la fameuse histoire des aiguillettes nouées, FUchier encadre dans un tableau fort poétique la mésaventure de deux (ipoux dont la première nuit dos noces est ensorcelée, et qui ont besoin d'un peu d'eau bénite pour jouir ensuite, continue le narrateur, « de toutes les douceurs de l'amour sans empêchement, à la grande gloire de Dieu et à la grande satisfaclion de leurs âmes. »
Nous rappelons, sans nous y arrêter, quelques épigrammes sur les jésuites que la ville de Clermont a de la répugnance à recevoir; quant au pape, on en parle assez lestement; on dit ({u'il n'en est pas plus humble, pour s'intituler le serviteur des serviteurs de Dieu. Les De Profundis chantés moyennant salaire par les cordeliers, le jour des morts, excitent la verve de l'abbé.
Une grande affaire est portée devant le tribunal. Des chanoines réguliers de Saint-Âugnstin avaient des esclaves, de véritables et réels esclaves, selon toute la rigueur du droit antique, leur appartenant et dépendant absolument d'eux pour la vie et pour les biens. Quelques-unes de ces victimes réclamèrent, osèrent réclamer la liberté. Il leur semblait, à ces pauvres gens, que les justiciers du roi étaient des réparateurs d'injustice. Hélas! dérision des dérisions: ce "fut un prétexte pour un tournoi d'éloquence. « .M. Talon, écrit Fléchier avec un calme effroyable, dit les plus belles choses du monde sur l'esclavage et sur la liberté... il conclut à la rédemption de ces
captifs sans chaînes; mais il ne fut pas suivi, et la cour appointa l'affaire, » c'est-à-dire la remit indéfiniment; et tout est dit sur celte tyrannie de chanoines propriétaires d'esclaves, et pas un mot, pas une observation, pas un scrupule, pas une émotion ne fait courir un peu plus vite cette plume imperturbable dont l'élégance est sacrilège, et dont la douceur devient une infamie.
Ce qui émeut l'abbé, ce qui éveille avec complaisance sa verve et son imagination, c'est l'histoire du curé de Saint- Babel, histoire réputée apocryphe et bien incontestable. On a accusé M. Gonod d'avoir introduit cet épisode; mais le Jotirnnl de Dongois le certifie, et d'ailleurs le style est un garant de la parfaite authenticité. Ce curé « ne manquait pas d'esprit, » dit Fléchier, mais il était décrié « par ses amourettes, » (( il était galant mal à propos, » et, portant les sacrements à une vieille femme, il laissa là les confessions et l'extrêmeonction pour courtiser la servante de la moribonde. Fléchier sourit à cette malice. '( Ce n'est pas sur ce crime qu'on l'a jugé. 11 avait une grange où il avait accoutumé de recueillir non-seulement les fruits de son revenu, mais encore ceux de .•^cs amours. Outre qu'il y tenait les grains, il y renfermait encore une jeune maîtresse fiu'il avait choisie dans son église, faisant de ce lieu un lieu de [)laisir et de nécessité pour lui. » Tn paysan curieux ferme la porte pendant que M. le curé se trouve dans la grange « où les deux amants, dit pudiquement Fléchier, étaient en repos, si l'on peut appeler moments de repos ces moments que l'amour (iC('U|ie et (pie le crime trouble infailliblement. » Le curé se vengea bien, il assomma le paysan el lui donna l'absolution avec le dernier coup de bâton. IléciruT irun\e Ir iimcfdi' plaisant, ((^'it-ou jamais, s'écrie-t-il avec finesse, une absolution plus forte i|ue celle-là, et rKglise, (|ui craint hî s*ing el la violence, a-t elle jamais des sacrements (|ui fassent mourir? » Où le Ixd esprit va-t-il .se nicher? Fléchier n'est- il pas bien {'omi(|ue en badinant ainsi?