‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 5)Chapitre 10 sur 22 · M FLOURENS · texte numérisé non relu

M FLOURENS

Elle ne recommence pas à chaque nouvel individu ; elle n'a commencé qu'une fois pour chaque espèce. Â compter du premier couple créé de chaque espèce, la vie ne recommence plus, elle se continue.

Telles sont les deux importantes questions soulevées et un peu trop cavalièrement résolues dans ce livre. Pour la première surtout, il nous semble que M. Flourens procède beaucoup plus par affirmations que par démonstrations, et, en dépit^ de toute la 'confiance que l'auteur peut m'inspirer comme savant, j'aimerais à avoir les preuves de ses preuves.

La vieillesse est un préjugé, a dit Buffon. Ce mot est en quelque sorte l'épigraphe du livre, et M. Flourens établit tout d'abord que les esprits seperfectionnentàmestire queles corps vieillissent; c'était aussi Tavis^le Louis Cornaro, qui vécut cent ans, fit l'éloge de la sobriété et mourut sans avoir porté de lunettes. Mais est-il bien certain que les esprits vont toujours en augmentant de finesse, de hauteur et de vigueur à mesure que le corps s'affaisse et se détruit? Un centenaire sourd et cacochyme est-il donc l'idéal de la i)ensée épanouie et triomphante? et, s'il est juste d'admettre quelques œuvres conçues ou achevées par des cerveaux séniles, il nous paraît juste aussi de traiter ces réussites comme des exceptions.

Quoi qu'il en soit, M. Flourens partage ainsi la vie humaine : de la naissance à dix ans, première enfance; de dix à vingt,- seconde enfance ou adolescence; de vingt à trente, première jeunesse; de trente à quarante, seconde jeunesse; de quarante à cinquante-cinq, premier âge viril ; à soixantedix ans commence la première vieillesse, qui s'étend jusqu'à quatre-vingt-cinq ans, et à quatre-vingt-cinq ans commence la seconde et dernière vieillesse.

H est impossible, on le voit, d'y mettre plus de bonne vo» lonté; et si messieurs les académiciens ne sont pas contents, ils seront bien difficiles. L'auteur conclut et base ses divisions sur ce raisonnement : A dix ans se termine la seconde dentition, d'où la première phase de l'enfance ; à vingt ans, les os

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sont réunis ù leurs épiphym, et le corps ne grandit plus; c'est la fin de la saponde enfance. Jusqu'à quarante ans, le (;orps se développe et s'accroît; mais à quarante ans il reste stationnaire (l'obésité, la graisse ne sont que des superfluités qui s'ajoutent au corps et ne le constituent pas). La première jeunesse finit donc à quarante ans; de quarante à cinquantecinq, le corps s'affermit, se perfectionne ; c'est Yinvigaraiian des tissus, c'est la virilité ; ce n'est pas encore la vieillesse, qui ne commence qu'à soixante-cinq ou soixante-dix avec la dégénérescence.

Quant auxcalculs sur la longévité humaine, M. Flourens les appuie sur les faits historiques et sur Tobservation physiologique. Cette dernière seule peut constituer un argument nouveau et véritablement sérieux ; Buffon avait dit que la durée totale de la vie pouvait se mesurer par celle du temps de l'accroissèment; M. Flourens a repris cette idée, et, trouvant le terme de l'accroissement humain à vingt ans par la réunion des os à leurs épiphyses, il conclut que l'homme doit vivre cinq fois vingt ans, c'est-à-dire cent ans. De même que le chameau vit quarante ans, puisqu'il est formé à huit ans; que le cheval vit vingt-cinq ans, parce qu'il a ses oç réunis à cinq ans, etc. Mais ce n'est pas tout : si nous sommes en droit de réclamer maintenant jusqu'à cent ans de vie réelle, M. Flourens veut que les sobres et les habiles puissent rêver quelque chose de mieux encore. <( Il est de fait, il est de loi, c'est-à-dire d'expérience générale dans cette classe (celle des mammifères), que la vie extraordinaire peut s'y prolonger au double de la vie ordinaire. De môme que la durée de l'accroissement multiplié un certain nombre de fois, multiplié cinq fois, donne la durée ordinaire de la vie, de même cette durée ordinaire multipliée deux fois donne la durée extrême. Un premier siècle de vie ordinaire, et presque un second siècle, un demi-siècle au moins de vie extraordinaire, telle est donc la perspective que la science offre à F homme. »

Nous voici donc tous et bien dûment avertis. Ne parlons

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plus de la brièveté de nos jours. En évitant avec soin catarrhesy fièvres, peste, rhumes, et le reste, nous pouvons vivre oenienaires! Quel malheur que H. Flourens soit si jeune, qu'il n'ait pas encore expérimenté, et que nous soyons obligés d'attendre un siècle ou deux avant de savoir si nous pouvons vivre cent cinquante ans!

La seconde partie de ce volume, qui traite de la vie, de son apparition, de sa quantité, contient, sur les diverses révolutions du globe, sur» les animaux antédiluviens, sur tous les mystères de l'enfantement i^uccessif du monde, des détails curieux, des recherches ingénieuses, nous n'osons dire des découvertes, car il faudrait, pour contrôler les assertions de M. Flourens, une autorité que nous n'avons pas. Il nous a suffi de le lire au point de vue philosophique et au point de vue littéraire. Gomme philosophe, H. Flourens ne nous paraît pas de la nonchalance de Montaigne à l'endroit de la mort. 11 tient beaucoup à la vie et veut qu'on l'aime; ce n'est pas un mal. Mais nous préférons en général des préoccupations plus détachées de l'intérêt contemporain. A quoi bon être savant, fouiller la nature, ensanglanter ses poings dans toutes les entrailles, pour chicaner la mort sur quelques misérables années! Je ne crois pas que nous ayons, au point de vue moral, rien à gagner à l'accroissement de la longévité. Le grand problème, ce n'est pas de s'installer plus ou moins dans le fini et le périssable; c'est de se préparer à l'infini et de comprendre l'éternel. Montaigne, que j'ai déjà cité, dit encore : a II est incertain où la mort nous attende ; attendons-la partout. La préméditation de la mort est préméditation de la liberté... Gomme nostre naissance nous apporta la naissance de toutes choses, aussi fera la mort de toutes choses nostre mort. Parquoy c'est pareille folie de pleurer de ce que d'icy à cent ans nous ne vivrons pas, que de pleurer de ce que nous ne vivions pas il y a cent ans. La mort est origine d'une aultre vie; ainsi pleurasmes-nous, ainsi nous cousta-il d'entrer en cettecy, ainsi nous dépouillasmes-nous de nostre ancien voile en y entrant. »

liO ÉGRIVA]>S ET HOMMES D£ LETTRES

ïen demande pardon à M. Plourens, mais je suis de l'avis de Montaigne, et je le trouve, comme philosophe et comme moraliste, d*un souffle plus puissant, d'une raison plus haute. Au point de vue littéraire, le livre dont nous venons de parler, écrit par phrases brèves, n*aurait aucune prétention, sans les velléités de citations, sans les vers de la Fontaine qui s'entremêlent à la prose. C'est en somme un ouvrage curieux, amusant, mais sans profondeur et sans élévation; l'esprit s'y trouve, mais ménagé. C'est une agréable dissertation ; mais celui qui doute des faits avancés par l'éminent physiologiste ne garde rien de cette lecture.

Février 1855.

i;église et les philosophes au dix-huitjème siècle.

Nous nous félicitons d'arriver un peu tard pour juger à notre tour le livre de iM. Ijanfrey, V Eglise et les philosophes au dix-huitième siècle; car de cette manière nous avons toutes les pièces du procès que la réaction et le juste-milieu philosophiques ont voulu lui intenter, et en constatant les mérites d'une œuvre que nous revendiquons, avec quelques réserves, toutefois, nous pourrons nettement établir la place que nous voulons prendre dans la grande bataille d'idées qui se prépare.

Il est inutile de le dissimuler, autant qu'il est insensé de ne pas le voir, les mensonges ont fait leur temps; les transactions de conscience sont devenues d'inutiles lâchetés; le sphinx a rétréci le défilé sur le seuil duquel il se tient avec menace : il faut répondre ou périr. Quand, dernièrement, certains dévots, à propos de la proclamation d'un nouveau dogme, affirmaient que la paix du monde allait en dépendre, ces bonnes gens mettaient en circulation une idée vraie, dont on a eu tort de se moquer. Oui, ce que le monde attend pour

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rentrer dans son repos, ce n'est pas une formule politique, ce n'est pas un remaniement des empires : c'est un Credo,

Nous n'avons pas à examiner ici de quels éléments probables se composera cette charte de l'àme, et s'il suffira de quelques réformes dans les dogmes établis pour que la longue inimitié qui persiste entre la raison et la foi soit apaisée. Ce qu'il nous suffira de préciser, c'est que nous allons aux grandes assises de la conscience, et qu'avant peu il faudra interrompre toute besogne guerrière, tout débat diplomatique, pour ouvrir le concile de l'avenir. Nous n'en sommes pas encore à ce jour de mêlée générale; ce n'est pas encore la révolution, ce n'est que l'émeute; mais voici d'inquiétantes barricades, et déjà les hommes prudents cachent leurs anciennes cocardes, tandis que les ambitieux ou les vainqueurs surannés des précédents combats viennent nous tendre leurs oripeaux passés de mode.

On se plaint de la littérature proprement dite; elle n'a plus ni invention ni verdeur. H arrive pourtant que les forces vives qui devaient la féconder avec la génération nouvelle ne s'en servent que comtne d'un moyen, et vont tout d'abord aux grandes questions, aux formidables problèmes. Il n'y a plus que des vieux enfants gâtés qui fassent aujourd'hui de l'art pour l'art, ou bien des philosophes sur le retour, qui cherchent à tromper leurs remords et leur impuissance par des fadaises sentimentales. L'éclectisme, honteux de ce qui va se faire sans lui, et par-dessus lui, s'arrête en route, et s'en tient à la reconstruction d'une sorte d'hôtel de Rambouillet. L'homme moderne lui fail peur; il est trop pale, trop maigre, trop songeur; mieux vaut déterrer les belles dames du temps passé! — Pauvres écoliers! vous souffrez, vous doutez, il vous faut des principes, une croyance. Écoutez-moi ; je vais vous dire les charmes de madame de Longueville; quant aux opiniâtres, voici un vieil os dont j'ai fait sucer la moelle à toute une génération; qu'ils essayent de le ronger! — Et

M. LâNFREY H3

M. Cousin jette sur nos tables une nouvelle et bien inutile édition de ses Premiers essais de philosophie.

Édition inutile! disons-nous; eh bien, non; c'est une loi providentielle qui pousse dans la mêlée ces premiers chefs qu'il est temps de faire entrer aux Invalides. Dans cette Josaphat où gisent déjà leur politique, leur gouvernement, toutes leurs institutions mortes, il est bon que les philosophes de 1850 s'avancent à leur tour. M. Cousin comprend comme nous qu'il est temps d'en finir avec lui ; et voilàu pourquoi, sans se mêler autrement aux idées qui nous agitent, il nous tend son livre.

Pour nous, qui croyons aux destinées de la littérature purifiée par les grandes préoccupations du moment, nous voyons un heureux symptôme dans des livres comme celui de M. Lanfrey. Nous estimons ces jeunes hommes qui préfèrent l'étude à la fantaisie, et qui font des livres sérieux et convaincus, tandis que leurs maîtres descendent aux futilités biographiques et s'amusent aux vanités littéraires. Lors inême que l'ouvrage dont nous allons rendre compte n'aurait pas toutes nos sympathies, nous l'applaudirions encore comme un exemple salutaire, comme un noble conseil. Voilà ce qu'il faut étudier, ce qu'il faut écrire, et M. Lanfrey est logique; comme l'était aussi dans le camp de nos ennemis ce pauvre M. Ni* colardot, dont nous avons parlé autrefois.

Nous serons donc parfaitement à l'aise pour dire toute notre pensée sur ce livre, qu'on accuse de trahir les tendances de Vavenir^ et qui est un travail trop consciencieux pour qu'on ne le discute pas franchement et librement. Le Journal des débats s'est ému le premier de cet audacieux défi. II a senti qu'il y avait là un ennemi, et il a dénoncé aux partisans du far-niente éclectique cette provocation d'un esprit libre. A quoi bon, a-t-il dit, se prononcer entre l'Église et les philosophes? Il est si doux, si commode, de se blottir dans a un just&milieu, » et de ne pas formuler de foi précise! Mais le temps est passé, nous le répétons, de ces accommodements perfides.

Nous savons où conduit votre doctrine, et après les ruines au milieu desquelles vous nous avez abandonnés, il y a de Timprudence et de Taveuglement à vouloir nous ramener à cette politique doucereuse qui engourdit Tâme et corrompt la conscience. M. Lanfrey a répondu à cette dénonciation; il a protesté avec vivacité contre ces réserves des jésuites de Vinerédulité. Nous unissons notre voix à la sienne. Il faut choisir; on ne peut plus, après le trouble de ces dernières années, ne pas se décider pour un drapeau ou pour un autre. Vous devinez le combat qui se prépare, et vous voulez rester à Técart, juges des coups, et offrant aux vainqueurs et aux vaincus l'intervention d'une diplomatie sans principes. Mais il est trop tard. A chaque révolution on vous a jeté ce mot; il vous condamne et vous désarme. Vous accepteriez volontiers, comme en 1848, une réforme ; mais déjà le mouvement vous emporte. Février vous a punis de votre entêtement par la République ; la révolution philosophique dont nous sentons les premiers ébranlements vous fera entrer dans des régions imprévues, où vos panacées paraîtront aussi arriérées, aussi ridicules, aussi impuissantes que paraissaient l'être, après février 1848, la politique et les moyens d'action de M. Guizot.

Une Revue, avec beaucoup plus d'adresse que le Joui^nal des Débats y a aussi attaqué le livre de M. Lanfrey, et, mettant le doigt sur le seul défaut de cet ouvrage, a tiré parti de cette découverte pour rendre toute l'école du mouvement solidaire de l'hérésie d'un de ses soldats.

(( Il nous a paru bon, dit la Revue contemporaine, de faire voir ce qu'il y a de faiblesse et d'emphase, de prétention bruyante et de stérilité dans cette philosophie de l'avenir qui s'annonce avec tant de fracas dans le monde, et qui commence par proclamer son indifférence absolue, sa neutralité presque ironique dans ces deux questions si chétives, il est vrai, la question de 1 âme et celle de Dieu. » 11 est facile de triompher, en cherchant dans un livre et en ne trouvant pas ce que l'auteur n'a pas voulu y mettre, et en attribuant d'un

autre cote à tout un parti l'opinion individuelle d^uh de ses membres. Comme nous aimons les positions nettes et tranr cbées, nous allons répondre catégoriquement à ce double reproche et préciser le point qui nous lie à M . Lanfrey et le point qui peut nous en séparer, pour quelque temps peut-être.

Il est vrai que Tauteur, ayant à tracer le tableau de là grande lutte de TÉglise et des philosophes au dix-huitième siècle, s'est préoccupé surtout des ruines faites par la raison; il s'est passionné pour Voltaire et nous fait assister avec une émotion chaleureuse à tous les grands coups portés par cet invincible démolisseur. Mais de ce que M. Lanfrey n'a pas cru devoir ajouter des formules personnelles ; de ce que le savant et jeune écrivain a eu la modestie de réserver l'aveu de ses opinions ; de ce qu'il n'a pas affirmé pour l'avenir, en ayant nié pour le passé, s'ensuit-il qu'il ait en profond dédain Vâme et Dieu? Qui vous dit que cette circonspection n'est pas l'hommage d'un esprit sérieux et honnête, rendu à la grandeur du problème à résoudre? M. Lanfrey est jeune; il est à l'âge où il n'est pas superflu d'employer toute sa forcd, toutes ses ressources, pour se débarrasser des préjugés, des doctrines insinuées par l'éducation. Il a fait table rase, j'en conviens ; mais attendons. Il eût été présomptueux de se poser en prophète et de prêcher un dogme. M. Lanfrey ne l'a pas voulu. Peut-être a-t-il poussé jusqu'à l'excès ce silence; mais il ne faut pas voir dans son livre autre chose que ce qu'il a voulu y mettre, c'est-à-dire le tableau des luttes incessantes de la philosophie et de l'Église; et, sous ce rapport, le tableau est ^xact, fidèle, complet. Mais de quel droit, parce qu'elle applaudit à cette œuvre, vient-on reprocher à l'école du progrès de se soucier peu de l'âme et de Dieu? C'est là une induction grave, et, disons-le tout d'abord, complètement erronée 1 Qu'est-ce donc que cette réclamation confuse de tous les livres généreux de ces derniers temps? Que veulent donc MM. Quinet, Michelet, Jules Simon, Jean Reynaud et tant d'autres, s'ils ne cherchent pas, en dehors des traditions, les

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titres altérés de Fâme individuelle et de la conscience du inonde? S'il est un excès qu'on puisse reprocher à Tinquiète légion qui prépare Tavenir; ce n'est pas de dédaigner Dieu, de le laisser à lécart; jamais, au contraire, on ne l'isola moins de l'humanité. Vous ne voyez donc pas qu'^OB Veut l'enlever à ces voûtes sépulcrales où l'ÉgUse se fait son geôlier, où les philosophes le laissent dans l'abandon, et qtilon^cherche à le mêler aux foules, aux peuples; en le convfstm à une incarnation universelle danà l'humanilé! C'est la question religieuse qui tranchera la question sociale et la question politique, cela est bien certain ; mais nfil ne peut dire ce qui adviendra delà lutte qui commencé, et c'est un argument perfide de donner comme la profession de foi de tout un parti, qui n'a pas et ne peut avoir encore d'unité, le livre d'un soldat, recrue d'hier, qui n'offre encore que son talent et sa bonne volonté pour)gar»fttie. ■

Le livre de M. Lanfrey n'est pas plus le programme définitif de l'école de l'avenir que celui de H. Jean Reynaud; ces œuvres concourent à la discussion, aident à l'élaboration des idées, mais ne sont pas des évangiles.

Ceci nous amène à Spécifier les éloges et les critiques que nous aurons à adresser à l'auteur de Y Eglise et les phibsth phes au dix-huitième siècle. Dans ce travail; où l'érudition, l'observation, l'intelligence de l'histoire, sont unies à un style vif et souvent coloré, M. Lanfrey nous semble avoir très-ha» bilement mis en lumière les services rendus par la philosophie ; il n'affirme pas, ainsi que feignait de le croire le critique des Débats, qu'avant le dix-huitième siècle il n'y avait pas de civilisation en France; mais il soutient, et, selon nous, il prouve que la civilisation contemporaine a sa date récente.

H débute par la révocation de Tédit de Nantes, et il montre, par les emprunts faits aux procès-verbaux des assemblées du clergé, que ce crime de Louis XIV ne doit pas être mesquinement attribué à l'influence d'un confesseur et de madame de Maintenon. Les sollicitations, chaque jour plus pressantes, de

ees réunions ecclésiastiques, mettAÎent Louis en mesure de se prononcer, et en firent un seetaire. On sait les effroyables résultats de ce fanatisme. « Trois cent mille Français s'acheminant, à travers mille dangers, vers un exil éternel et maudissant la patrie qui refuse de les nourrir; ceux qui restent, réduits à choisir entre la messe et la prison; les enfants arrachés à leurs mères; les ministres pendus ou envoyés aux galères; les femmes foulées aux pieds des chevaux; les morts traînés sur la claie ; le royaume entier couvert de sang et de ruines : » voilà le forfait de Louis XIV. M. Lanfrey en à cherché et clairement démontré l'inspiration. Suivant avec une infatigable attention le mouvement ascensionnel de la raison, l'auteur nous la fait voir se dégàgea^nt des entraves, s'essayant à parler, élevant la voix, discutant, à mesufle que TÉglise (eette Église du dix-huitième siècle, qui vit Bubois sacré par Massillon!) s'amoindrit et se corrompt, pour être flétrie, à la dernière heure du règne de Louis XVI, dans' la personne du cardinal de Rohan, ce débaut^bé condamné comme escroc. Sans aucun doute, M. Lanfrey n'a eu qu'à coordonner les preuves fournies par l'histoire; mais il a apporté dans ce travail un discernement remarquable, et ce livre est aussi habile que l'était peu le livre contraire de M. Nicolardot.

Voltaire est pour l'auteur le dix-huitième siècle incamé. II ne peut se lasser d'admirer ce sublime railleur; il se passionne pour toutes ses colères, et résumé en lui toute la vigueur, toute l'énergie de cette grande époque philosophique. Nous n'avons aucune objection à faire à ce panégyrique. Nous pensons toutefois qu'il peut y avoir un danger dans cette exclusive admiration, et nous croyons que M. Lanfrey est involontairement injuste envers Rousseau. A coup sûr, il rend hommage au pauvre mélancolique des Channettes; mais cette justice, un peu écourtée dans son expression, ne nous suffit pas; et à côté de l'expk^ion, sans cesse renaissante, de sa t*'ndresse pour Voltaire, on trouve la part de Jean Jacques bien maigre; et on comprend mieux le reproche fait par les jour-

lis ÉCRIVAINS ET HCMIMES DE LETTRES

naux et les revues dont nous parlions, à M. Lanfrey. II a craint le sentiment et s'est mis un peu en garde contre la mélai\colie de Rousseau. C'est là <5e qui fait croire à un dédain de l'âme; et c'est aussi ce qui nous fait faire deis réserves dans notre accueil.

Voltaire a Timmortel honneur d'avoir commencé la lutte, d'avoir été infatigable, et son éclat de rire est resté dans les échos de la France de 89. Hais il a démoli surtout; mais il a nié ; mais son œuvre eût été stérile, s'il ne s'était trouvé là une imagination tendre et maladive, pour initier à la rêverie féconde, à la consolation, à l'espérance, pour fonder en un mot. Voltaire a fait une œuvre de chirurgien. A ce monde nouveau, qui s'agitait dans les flancs du passé, il a ouvert violemment une issue; mais l'enfant eût grelotté nu sous ce rire éternel et desséchant, si Rousseau ne Teût accueilli, adopté, vêtu et instruit; Jean-Jacques est le parrain de notre siècle. Ce magnifique mouvement littéraire qui a été complice du mouvement social, et qui a préparé les temps nouveaux, vient directement du père de Saint Preux. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Lamennais, George Sand, procèdent de Rousseau. lïs ont animé la nature, qu'il avait découverte à travers les afféteries et les rubans de son époque; et sous l'inspiration de cette âme ardente, ils ont tous commencé par la plainte, isolée, individuelle, égoïste, pour arriver à l'intuition des douleurs universelles, à l'effusion collective. Il ne faut pas renouveler aujourd'hui en sens contraire la faute qui fut commise dans les premières années du siècle. Â cette époque, tous les filleuls de Rousseau n'avaient pas le sens de la grande mission de Voltaire, et dans la réaction sentimentale qui entraînait sous les abris mystiques tous les cœurs tourmentés, on se croyait obligé à maudire l'esprit et le rire. L'anathème contre le vieil Arouet faisait partie de la profession de foi. La tendance actuelle nous pousse à exalter la raillerie de la raison aux dépens du sentiment. Ne cédons pas à ce caprice injuste. Voltaire et Rousseau forment enquelquesorte un coupld

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atidrogyne, dans lequel ce dernier représente par ses délicatesses, par ses effusions^ par son ardeur concentrée, l'élément féminin S II a le don des larmes qui répugnent à Voltaire ; il est dans le dix-huitième siècle le représentant de Tamour vrai, de la vertu passionnée. Ne faisons point divorcer ces deux génies qui se complètent par leur union et qui se corrigent Tun par Tautre.

M. Lanfrey ne nous semble pas avoir suffisamment, senti la nécessité de ce rapprochement. Son impartialité le contraint à rendre hommage à Rousseau; mais en dépit de lui sa prédilection le ramène toujours à Voltaire. Aussi tout ce livre, écrit avec verve, avec animation, manque-t-il d'effluve; et on n'est point étonné de voir l'auteur, à sa conclusion, se résu^ mer, en offrant à nos sympathies la république des États-Unis, cet idéal des matérialistes, gouvernement fort respectable, fort honorable à coup sûr, mais froid et sec comme un chiffre.

Cette injustice apparente envers Rousseau , commandée peut-être par les attaques violentes dont Voltaire a été dernièrement l'objet, est donc la seule et grave restriction que nous ayons à apporter à notre estime pour le livre de M. Lanfrey. Mais après cette réserve, que nous prions l'auteur d'accepter avec la cordialité sincère qui l'inspire, nous constatons que ce travail est un des plus sérieux et des plus remarquables de ces derniers temps. Seulement, ce n'est pas tout de détruire; quand on a la fermeté, la décision prompte, l'érudition de Hr Lanfrey, et qu'on a cette richesse suprême de la jeunesse, il fautr à travers les ruines et la poussière qui s'en dégage, marcher d'un pas rapide à la découverte de la vérité et du temple nouveau. Ce livre est une négation ; il faut désormais chercher à affirmer. Sans doute le nuage est obscur, et il faudra bien des veilles, bien des travaux pour dégager la

* Ce que nous disons ici de Rousseau n'infirme en rien ce que nous en avons dit à propos des Esms de M(mtai(fne.

foi nouvelle; mais Dieu aide les hommes de bonne volonté! En n'oubliant jamais que le cœur est l'ange de resprit, et pénètre dans les profondeurs que l'impassible raison ne peut que soupçonner, M. Lanfrey sera un des plus vaillants el un des plus heureux auxiliaires de la grande cause delà liberté de conscience et du progrès. Son début a fait la brèche de Roland dans le granit; espérons qu'une source fécondante va ruisseler de ce roc entamé. Nous attendons ; car seulement alors, en justifiant nos espérances, en tenant compte de l'amour aussi bien que de l'esprit, en réduisant au silence ceux qui l'accusent de dédaigner Tâme et Dieu, M. Lanfrey aura fait un livre que \e parti de l'avenir (selon ^expression du parti du passé) pourra adopter comme son manifeste et son mot d'ordre.

Nous aurions voulu ne pas borner ic ces pages d'éloge et de chicane notre compte rendu de ce livrer mais il ne nous reste plus de place pour les citations; contentons-nous de ce portrait de Desfontainesv qui est un ides plus mordants et des plus chauds échappés delà verve de M; Lanfr^. Il nous a paru que, par certaines touches magistmles, cette caricature pouvait convenir aux cuistres de toutes les époques, et que nous devions avoir rencontré de nos jours un personnage de cette couleur et de cette allure.

€ Son style, sorte de compromis grotesque entre le catéchisme poissard et le catéchisme des sacristies, crie et titube comme un homme pris de vin. Ses philippicpies ress^nblent à un sermon prononcé dans une orgie. Il ne connaît qu'une figure de rhétorique, l'injure; qu'une forme de raisonnement, l'injure; qu'un genre de polémique, l'injure. Mais dans sa règle de conduite, il admet jusqu'à trois procédés différents : 1* la calomnie; 2* la calomnie; S"" la calomnie. Il s'appelle le le chrétien par excellence; il surveille le dogme et maintient la discipline ; c'est sa chose, son patrimoine, son pain quotidien; il en vit comme l'insecte vit de la plante qu'il ronge- Une seule chose égale son effronterie, c'est sa lâcheté. Dans ce

bandit, il y a l'âme d'un cuistre. Il vous a insulté et déshonoré; mais ses principes lui défendent de se battre, — le chrétien ne se bat jamais. En revanche, on le bat quelquefois, car c'est Técueil du métier. Son échine de cynique appelle les coups de bâton; elle y est vouée par une sorte de prédestination. Qui pourrait compter les soufflets accumulés sur sa face impudente? Lui-même vous dira qu il n*en tient pas registre. Autant il est prodigue d'insultes et d'outrages envers le faible, autant il est humble, mielleux, souple et rampant avec les puissants. Il a pour la force je ne sais quel culte superstitieux et barbare, parce que la crainte est le seul sentiment qui parie à son cœur. C'est lui qui a dit : a Le glaive est-sacré. » Éternel objet d'opprobre et de mépris, indécis entre le monstre et la caricature, ce type ignoble qui se nommait Desfontaines au dernier siècle, et depuis n'a fait que changer de nom en changeant d'époque; ce type ne s'évadera pas des gémonies où Thistoire emprisonne, marquée d'un fer rouge, la sinistre armée du crime et de Tignominie! »

Ce portrait est ressemblant, car Desfontaines est immortel. Et il n'est pas besoin de parcourir l'univers pour le rencontrer; il doit griffonner bavant et buvant dans quelque coin de Paris. M. Lanfrey a prouvé par cette page, et par quelques autres, qu'aux mâles qualités de* l'historien il sait au besoin joindre l'imagination et le coloris du poëte. Raison de plus pour nous d'être sévère dans notre estime. Ce serait méconnaître la portée d'un pareil début que de se borner à l'applaudir.

A?ril 1855.

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