‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 5)Chapitre 9 sur 22 · DE LA LONGÉVITÉ HUMAINE · texte numérisé non relu

DE LA LONGÉVITÉ HUMAINE

Voici bien autre chose maintenant que l'iiistoire des peuples, des empires! C'est le livre de vie lui-môme que M. Flourens nous tend^avec les promesses les plus rassurantes. Il s*agit bien de nous inquiéter des révolutions, des chutes de royautés! C'est le secret de doubler, de tripler Te^cistence humaine qui nous est offert, qui nous est révélé.

M. Flourens est un grand savant, assure-t-on. C'est à ce titre qu'il fait partie de l'Académie française, et il nous souvient des clameurs qui ont accueilli autrefois son élection, laquelle avait, aux yeux des malicieux immortels, le mérite de retarder l'entrée de M. Victor* Hugo. Depuis ce temps, nous en avons vu bien d'autres; et, si M. Flourens, physiologiste émi; nent, n'est qu'un médiocre écrivain, du moins a-t-il l'avantage de faire quelquefois des livres ; tous les académiciens n'en sont pas là. D'ailleurs, depuis sa nomination, le savant fait de son mieux; et nous avons remarqué qu'il saupoudre complaisamment de quelques citations littéraires ses disserta-

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lions physiologiques. La Fontaine surtout défraye M. Flou rens; il l'invoque à propos dé tout. Le bon Champenois fait parler les bêtes, M. Flourens les dissèque; le premier leur demandait des conseils, des leçons; le second les interroge sur les lois de la vie. Tous deux se trouvent bien de les fréquenter; et Ton dirait que c'est le fauteuil de la Fontaine que M. Flourens a particulièrement réclamé, au nom des bêtes. Quoi qu'il en soit des motifs de l'ambition littéraire de M. Flourens, il est de l'Académie française, comme il est de l'Académie des sciences, de celle de Londres, d'Edimbourg, de Stockholm, de Munich, de Turin, de Madrid, de Bruxelles, etc. , etc.

Est-ce pour remercier tous ces corps illustres, constitués en général par l'élite de la vieillesse savante, que M. Flourens a écrit ce volume consolant sur la longévité humaine? A-t-il voulu rassurer tous ces fronts abrités d'abat-jouf en leur déroulant les perspectives d'un avenir de deux cents ans d'existence vraie!

Les immortels, en général, ont assez peur de In mort, et ils savent bien que la plupart d'entre eux ne garderont rien au delà de la vie du petit renom qu'ils se sont fait de leur vivant! Ce serait, il faut en convenir, une aimable attention de la part de M. Flourens. « Rassurez-vous, pourrait-il dire à ses confrères, on prétend que vous êtes morts au monde; moi, je vous fais vivre cent, cent cinquante et deux cents ans! J'ai consulté des lapins infaillibles, et les canards les plus authentiques m'ont donné une certitude! » Le dictionnaire aurait quelque chance alors d'arriver à bonne fin dans un siècle ou deux; et quelle heureuse influence n'auraient pas sur la littérature et sur le progrès ces Nestors bicentenaires, dont le protectorat s'exerce déjà si utilement, pendant leur trop courte carrière actuelle!

Il semble que Victor Hugo ait écrit l'apocalypse de ces jours fabuleux en écrivant les Burgraves; c'était la prédiction confuse du poète avant la découverte mathématique du savant. Si

tout le monde, car M. Flourens ne demande que la sobriété en échange de son secret, si tout le monde arrivait à cette pro* longâtion de la vie, quel débordement de la vieillesse sur les jeunes! Que je les plaindrais ces poëtes de vingt ans, ces Roméos de dix-huit ans dans cette cohue d'aïeux qui n'auraient pas sans doute de raison pour préférer la foi nouvelle, l'art nouveau, l'amour souriant à leurs souvenirs fanés, à leurs impressions confites par cent ans de rabâchages!

Âh ! ne demandons pas à vivre plus longtemps; mais demandons à vivre mieux et plus utilement! Qu'importent cent lins de plus, si le terme est le même et si voua n'avez fait qu'en assombrir les avenues! La vie suffit au peu dé bien que nous pouvons tenter. Pourquoi tenir à garder obstinément la place que les jeunes fécondent mieux? Quand la tâche est finie, il faut en espérer une autre qui récompense ou qui punisse, mais qui complète au delà de la vie la tâche d'ici-bas. tt Je veux, disait Montaigne, que la mort me trouve plantant mes choux. » C'est là la sagesse. Plantons nos choux! et laissons-les récolter par d'autres. A quoi bon disputer un siècle à celui qui nous réserve Tinfîni !

Peut-être nous laissons-nous aller, à propos du livre de M. Flourens, à trop de raillerie et à trop d'emphase. Oublions nos vieilles rancunes contre le triomphant compétiteur de M. Victor Hugo qui l'a rejoint, et ne pensons pas àrAcadémie, pour parler sans amertume de^ l'œuvre d'un académicien. M. Flourens s'occupe, dans le volume que nous avons sous les yeux, De la longévité humaine et de la quantité de vie sur le globe; en d'autres termes, il recherche si l'homme qui a une époque précise d'accroissement n'aurait pas une époque régulière, une limite extrême de vie; et, affirmant avec un peu trop d'autorité p^ut-être, le physiologiste conclut que le chiffre de cent ans n'est pas trop exagéré pour l'ambition humaine, et qu'avec des soins il est même très-possible de dépasser de beaucoup ce terme si avantageux. Quant à la vie répandue sur le globe, elle est toujours la même en quantité.

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