RÉCEPTION DE M. ERNEBT LEGOUVÉ. - RÉPONSE DE M. FLOURENS
Nous soBimes daas d'excellentes conditions pour juger la dernière solennité de rAcadémie française : nous ne l'avons pas vue. Ni les orateurs, ni le; charme d'une diction savante, ni l'ennui d'une psalmodie monotone, ni les assistants, ni M. Sainte-Beuve, ni H. Nisard, aucuue influence heureuse, aucun souvenir désagréable ne viendra mettre notre impartialité en péril. Nous examinerons en critique deux œuvres littéraires refroidies et figées côte à côte dans le même journal; et comme nous lirons avec une attention scrupuleuse les deux discours traditionnels, nous ne courrons pas le risque de blâmer ce que nous aurions mal entendu, ni d'applaudir ce que nous n'aurions pas entendu du tout. Il y a donc une intelligence parfaite de ses véritables intérêts et une précaution fort habile dans la parcimonie extraordinaire avec laquelle l'Académie réserve des places aux littérateurs pour ses solennités
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littéraires. Évidemment, ceux qui aiment à écouter pour apprendre, à trouver des idées sous les mots, n'ont rien à faire ces jours-là. On agit avec prudence en les tenant éloignés. Il faut à ces représentations, qui n'ont pas de lendemain, le public aimable des premières représentations. Un auditoire indépendant ne pourrait-il pas apporter quelque turbulence dans ce calme sanctuaire, et l'Académie, qui s'est entendu reprocher bien souvent de n'avoir pas assez d'égards pour la littérature, ne prouve-t-elle pas, au contraire, son estime et son respect pour les littérateurs en ne les invitant pas? Les dames, les gens du monde, sont les spectateurs obligés de ces jeux innocents, où l'on s'acquitte d'un discours comme d'une pénitence ou d'une chai^de; c'est le plus souvent de l'éloquence d'amateurs, servie aux invités comme des friandises de ménage. Chacun, par politesse, se récrie, savoure le bonbon, en redemande encore, se pâme avec complaisance, et oublie en sortant ses émotions d'étiquette et ses applaudissements de bonne compagnie. Encore une fois, les artistes n'ont rient voir dans ces réunions. Voilà pourquoi on ne leur donne pas de billets, et voilà pourquoi nous rendons compte de la réception de M. Legouvé, après une lecture comparée des deux morceaux exécutés par les deux principaux amphitryons du dernier raout académique.
On a fait bien des épigrammes sur l'Académie. Je crois que le meilleur moyen d'y mettre un terme serait la publicité des séances ordinaires ; ce jour-là serait le coup de grâce des mauvais plaisants. Quand on verrait dans quels travaux illusoires, dans quels amusements st^iles, se passent les récréations du jeudi, l'esprit le plus épigramma tique serait désarmé, et l'opinion publique avertirait sérieusement alors les hommes de génie et les hommes de talent de ne point aller se fourvoyer dans une compagnie qui ne fait rien, qui n'enseigne rien, qui ne conserve rien, et qui exige des sacrifices, des pactisatiens souvent excessives de la part de ceux qu'elle admet à l'honneur de son insignifiance. Est-ce la pureté de la langue.
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son génie, son esprit que l'illustre corps a la mission de sauvegarder? Mais par quels travaux, par quelles œuvres éclatantes, cette réunion d'hommes supérieurs manifeste-t-elle cette mission? Un dictionnaire, toujours commencé, jamais fuii, qui proscrit des mots dont sa préface même offre de nombreux échantillons, voilà l'œuvre unique. Hais après? Quelles publications, quelles recherches, queHes découvertes sont entreprises? Quelle parole de reconfort, quelle leçon entend-on descendre de cet Olympe, aux heures de doute artistique et de défaillance morale ? Cette forme prétentieuse qu'on appelait la forme académique, ce tour ccmvenu et gourmé, imposé aux idées et aux choses, n'existe même plus. L'Académie a perdu son style; perte médiocre après tout; il n'est point offert de récompense à qui le rapportera.
Mais, dit-on quelquefois, l'Académie est un salon où l'on sait causer avec grâce, avec courtoisie; on y entraient le charme des procédés délicats; l'urbanité française, effarouchée par les révolutions, s'est réfugiée dans ce colombier. G'ost là qu'on voit encore de véritables grands seigneurs et de beaux diseurs. On explique même par cette raison l'affluenoe toute particuliàre des dames aux jours solennels. Eh bien, nous croyons que sur ce point encore il faut se garder de concevoir trop d'illusions. Si l'Académie est un salon, c'est un peu à la façon du salon de Curtius, avec des têtes de cire qui ne disent rien et des habits brodés. Mais, quand le phénomène de la parole est permis à ces représentants de l'urbanité française, presque toujours ils en abusent pour se faire en fort mauvais style de fort mauvais compliments. Je n'en veux pour preuve que le discours de M. Flourens, qui a dit à M. Legouvé : k Nous ne vous avons nommé que par égard pour M. votre père ; vous n'avez fait que des petites choses; votre pièce la plus spirituelle est de M. Scribe; quant à votre livré sur les femmes, c'est de la galanterie sans portée et sans utilité. » Si c'est ainsi que l'urbanité s'exprime, l'Académie fera bien de donner une nouvelle définition de ce mot
dans son dictionnaire. Mais, objectera-t-on, M. Flourens n'est pas un grand seigneur! Puisqu'il n'est pas non plus un écrivain, qu'est-ce qu'il fait donc à l'Académie? Hélas! il n'y fait rien, cx>inme les autres; on peut donc Fy laisser sans inconvénient.
Chose étrange ! et qui prouve l'irrésistible violence des dépravations de goût et des préjugés : tout le inonde avoue plus ou moins explicitement ce que nous venons de dire; tout le monde se moque de l'Académie, et tout le monde veut en être, même des vrais littérateurs, même des hommes de génie. Après avoir conquis la gloire, plus d'un veut momifier sa renommée et sollicite cette consécration, comme si elle prouvait plus qu'un bon livre ou qu'un bon drame. Je ne puis attribuer cette ambition, trop universelle pour être contestée, qu'à une revanche de l'imperfection humaine sur l'émancipation acquise par le travail et le talent. Il y a quelque chose en nous d'ironiqueei de méchant qui nous pousse à nous amoindrir, à gâter nos meilleures facultés, et les gens qui ont une auréole naturelle autour du front ont parfois la détestable manie de se découper une couronne de clinquant. Pour les uns, pour les plus grands, c'est une sorte de suicide, et chacun sait qu6 le suicide a sa contagion ; pour les médiocres, c'est-à-dire pour les plus nombreux, l'Académie est un terrain niveleur où les intelligences deviennent confraternelles; où, en se traitant de collègues, on peut se croire égaux; où l'homme sans talent, portant le même habit que l'homme inspiré, semble le valoir. Dans un recueil de contes d'Andersen, qui vient de paraître ces jours-ci, j'ai lu l'histoire de deux coquins exploitant la vanité humaine, et se disant inventeurs d'une étoffe merveilleuse dont on faisait des vêtements splendides, mais rigoureusement invisibles pour les imbéciles. Le prince, les ministres, le peuple, tout le monde alors, ne voulant pas convenir de sa sottise, se tord d'admiration devant ces prétendues étoffes qui n'existent pas. Le prince a l'air de s'habiller et les ministres en vont faire
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autant, quand un enfant, qui n*a pas de raison pour n'être point sineère, s'écrie que tous ces gens-là sont nus. La voix de rinnoeence sert de prétexte au sens commun, qui reprend son empire. Eh bien, Tbabit à palmes vertes ressemble beaucoup à ces étoffes invisibles. On croit s'habiller en le mettant; on se déshabille. On a peur de passer pour une nullité si l'on n'endosse pas un uniforme que H. Nisard a endossé, et l'homme de valeur sérieuse, contraint par le respect humain, court le risque d'un ridicule. Une fois qu'on a franchi le seuil de l'Académie, l'esprit de corps, la discipline, l'indolence paralysent les volontés, et par le $e\x\ fait de son entrée à ces Invalides, le génie le plus alerte ressent les premières atteintes d'une paralysie dont il ne guérit plus. Je compare l'Académie aux Invalides; c'est là en effet le rapprochement le plus naturel, et dans bien des cas, la seule excuse de certaines candidatures. On va se reposer là des grandes batailles, des victoires ou des horions subis. Le jour d'une grande fête, on a aussi son inoffensive artillerie; on fait du bruit, les passants battent des mains; cela ne tue personne; cela amuse un peu, et le lendemain on rentre dans le silence. Quelquefois, les malins mettent du gros sel au lieu de mitraille dans leurs bouches à feu ; cela blesse d'une façoYi comique, et cela fait croire qu'on est dangereux.
Nous avons à rendre compte des deux coups de canon échangés ces jours-ci entre M. Legouvé et M. Flourens. M. Legouvé avait mis une poignée de sel dans sa pièce; M. Flourens avait cru en mettre dans la sienne.
M. Legouvé est un littérateur estimable, un causeur spirituel, un homme du monde, et du meilleur monde, qui s'est tiré habilement de l'éloge de M. Ancelot, et qui se tirera toujours avec bonheur des situations périlleuses. Héritier d'une renommée paisible et charmante, il a accepté avec une tendresse de bon goût la succession paternelle, qui n'a pas dépéri entre ses mains. Son père a^ait chanté les sœurs, les épouses, les mères; M. Ernest Legouvé a compris que par ce
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temps de problèmes et d'agitations sociales les madrigaux auraient tort, et il a écrit avec une plume parfois éloquente, toujours ferme et ingénieuse, un excellent livrede morale, qui était son meilleur titre à T Académie, et que par conséquent M. Flourens s'est appliqué à rabaisser. Poëte dramatique, M. Legouvé a eu des succès dont tout le mérite ne doit pas être attribué à H. Scribe, ainsi que Ta dit encore avec exagération M. Flourens. Il a fait une tragédie, Médée, qu'il a eu la chance de ne pas voir jouée par mademoiselle Rachel, et qui a été l'occasion d'un nouveau triomphe pour madame Ristori, la seule actrice que nous ayons en France. . . pendant deux mois! Tout sourit donc à M. Ernest Legouvé; l'Académie faisait un peu partie de l'héritage paternel ; le fils y a prétendu, par piété filiale, et, ainsi qu'il l'a dit lui-même en commeaçant son discours, il a cru n'acquitter sa dette envers son père que lorsqu'il est monté au fauteuil.
Que dire maintenant des deux discours? Ils ont été ce qu'ils devaient être, ce qu'ils pouvaient être. Celui de M. Legouvé, fin jusqu'à la ténuité, spirituel, plein de ménagements, bien écrit, sans haute portée, sans mouvement oratoire, mais d'une lecture facile, un bon article de journal; celui de M. Flourens, gourmé, pédant, haché, ingénieux par intervalles, toujours mai écrit, a vpulu être épigrammatique et n'a été que brutal. Du reste, de part et d'autre, aucune tentative d'idée élevée, aucun souffle, aucune allusion aux ténèbres qui sont descendues dans le monde moral. Ce sont deux morceaux de littérature; le premier n'a sur l'autre que la supériorité des agréments de style; mais le second est bien plus académique par l'allure et par l'ennui.
M. Legouvé a parlé en forts bons termes de son prédécesseur, H. Ancelot. Il n'en a pas fait un homme de génie, ce qui eût été abuser du droit d'éloge ; il l'a mis à sa place, parmi ces écrivains aimables du trône et de l'autel que la révolution de 1850 a donnés au vaudeville; mais l'occasion de faire l'éloge de la tragédie était trop tentante en présence d'un audi-
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toire qui compte l'auteur A'Arbogaste, et à propos de Tauleur de Louis IX, pour n'y pas céder. Par suite de ce penchant à être agréable à ses hôtes, M. Legouvé ne s'est pas aperçu que M. Victor Hugo était bien loin de là, et il a raillé les romantiques, par simple politesse et avec un entrain charmant.
11 n'est pas besoin de réfuter cette théorie de la prééminence de la tragédie. « La tragédie, a dit M. T^egouvé, a un mérite assez rare : c'est qu'elle a été condamnée à mort deux ou trois fois, et qu'elle vit toujours.' >» Nous voudrions savoir dans quel coin, sur quoi théâtre, on ressuscite et on fait vivre des tragédies! Mademoiselle Rachel, 'qui né savait jouer que de cet instrument solennel, Ta mis à la moUe pour elle-même. Racine et Corneille, dont le génie robuste/ survit au culte de leur muse, lui ont fourni l'occasion de belles déclamations. Mais est-il vrai que la tragédie ait prouvé par ce succès tout individuel, tout isolé, qu'elle étftit encore dans nos mœurs, dans nos passions? Est-ce que le génie contemporain a relevé lautelde Melpeménèet dérouillé les poignards classiques? Non. L'ivresse des premiers temps romantiques s'est apaisée, voilà tout. On admire, on vénère toujours les grands poètes pour lesquels la tragédie a été le prétexte de beaux vers et de beaux mouvements, mais comme on admire les monuments d*un autre âge, en les laissant dans le milieu qui les a inspirés. Quant a cette prétention de l'orateur que la tragédie représente Fidéal, l'héroïsme, nous aurions beaucoup de choses à dire. Est*ce que l'honnêteté, la vertu bourgeoise, le devoir en frac et en blouse, n'a pas aussi son idéal? Faut-il donc toujours prendre des rois et des reiiaes pour enseigner? Cette distinction que cherdiait à éiablir H/ Legouvé entre l'homme et le héros me semble dangereuse, et, si j'osais, je dirais immorale. La vie vulgaire iet prosaïque pour laquelle nous sommes tous faits a besoin que noiis éclairions notre conscience, que nous la remplissions de tous les bons sentiments humains, courage, patience, travail, honneur, probité, fidé-
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Htéà la foi jurée, etc... Mais il nous suffit d'être hommes ou de chercher à le devenir, sans prétendre être des héi'os! Je me défie de Théroïsmequi a toujours Tair d*un tour de force de la vertu.
Qu'on écrive pour nos théâtres des drames en beaux vers ou en belle prose dans lesquels on mettra en jeu les bonn(>s et les mauvaises passions; qui montreront le père, Tépoux, le citoyen, la mère, Tamante, dans les conditions réelles, actuelles, agissant et accomplissant leur devoir, et je crois que les spectateurs gagneront plus à ces tableaux qu'aux impossibles récits de Théramène. On n'a pas besoin tous les jours d'être grand ,.comme le Cid, d*étre stojque comme le vieil Horace, d'être martyr comme Pôlyeueté, d'être prophète comme Joad ; mais tous les jours on a besoin d'avoir de l'amour pour les siens, de la probité, de la charité pour les autres, de la vaillance contre les obscures mais sérieuses attaques de la vie. Est-ce à dire qu'il bille se refuser la joie de contempler par intervalles quelque colosse humain de courage et de génie? Non. Mais les colosses sont des exceptions qui, par leur dimension même, découragent l'émulation hu^ maine, au lieu de l'exciter; je ne crois pas qu'on gagne beaucoup à les contempler. La société de Louis XIV, qui a vu défiler de si majestueux héros, en est-elle moins tombée en pourriture sous Louis XVI Qu'était-il resté du Cid, d'Horace, de Polyeucte et de Joad sous la régence?
Ce que les moralistes (et les portes dignes de ce nom sont des moralistes) doivent surtout rechercher, c'est la CQnsolation des misères morales, c*est le baume pour les blessures «[uotidiennes, c'est Tespérance pour toutes les intelligences. On n*a pas tous les jours son pays à sauver, mais on a tous les jours à le servir; le^ vertus pratiques du citoyen ont donc besoin d'être enseignées plutôt que les prouesses grandioses. On n'a ps tous les jours à venger son père d'un soufflet, mais on a tous les jours à l'aimer et à continuer son œuvre. Toutes les femmes ne sont pas Chimène, mais toutes ont droit à l'es-
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lime, au respeet. Encore une fois, j'admire les héros, mais j crois que leur culte exclusif a des périls. Quand quelqu hommes sont acclamés comme des quintescences d'honneur, de génie, de talent, les autres se croient dispensés d*avoir leur part de ces vertus. 11 se fait une absorption exagérée de la vie sociale par un seul ou par quelqnes-uns, au détriment des autres; le siècle des grands hommes amène presque toujours le siècle des petits hommes. C'est dans ce sens que je trouvais immoral et dangereux ce culte de l'héroïsme, qui est le premier prétexte de toutes les idolâtries et l'excuse de tous les fétichismes.
Rousseau a dit, et ses paroles résument parfaitement notre opinion sur ce point : cr La continuité des petits devoirs toujours bien remplis ne demande pas moins de force que les actions héroïques; on en tire meilleur parti pour l'honneur et pour le bonheur, et il vaut infiniment mieux avoir toujours l'estime des hommes que quelquefois leur admiration. » Eb bien, ces règles de la vie ordinaire doivent servir de guide aux poètes dramatiques. Le théâtre n'est point une foire où l'on montre des hommes de six pieds, mais un miroir pour des hommes de notre taille. Quant à l'idéal, il se trouve partout, sous la plume d'un homme de talent, dans l'histoire de César Birotteau, aussi bien que dans l'histoire d'Âgamemnon.
M. Legouvé a comparé la tragédie à un ballon ; je n'aurais pas trouvé une meilleure épigramme. Vide, gonflée, et toujours exposée aux coups d'épingle de la réalité, la tragédie s'envole, ;nais comme la fumée et comi&e les nuages, dans le vague, et sans pouvoir nous guider par quoi que ce soit. J'aime mieux, pour continuer la métaphore, le drame, cette locomotive ardente qui rugit, mais qui court sur le sol, traînant après elle tout un peuple qu'elle porte vers un but déterminé. Mais, après tout, M. Legouvé tient-il à sa déGnition de la tragédie? N'est-ce pas là une flatterie de bon ton et une excuse de Médée?
A propos de Médée, et pour prouver à M. Legouvé combien
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îi est dangereux de poser en matière d'art des règles trop absolues et trop restrietives, je lui rappellerai que dans son Bist^Hre morale des femmes, au chapitre delà mère, il a prétendu q^ve « la fiction théâtrale elle-même n'avait jamais osé porter ^^teinte à ce personnage de la mère. Le théâtre, continue*t-il, ^ représenté des épouses adultères, des frères ennemis, des fils qui tuaient leur mère; mais une mère qui tue ses enfants, il n'en existe qu'une dans l'histoire poétique, c'est Cléo- ^âtre. »
Ne trouvez-fous pas piquant que ce soit l'auteur de XEis- ^mre morale des femmes lui-même qui donne l'exemple de ^^ette infraction à la loi de convenance imposée par lui au ^léâtre, et que ce soit le type de Médée qu'il ait précisément «choisi? Les subtilités débitées par l'héroïne de M. Legouvé à Jason, en lui reprochant d'être l'instigateur du meurtre, n'em- I^êcheront jamais que Médée n'ait tué elle-même ses enfant?. Qa'on lui donne les circonstances atténuantes, mais qu'elle soit «léclarée coupable ! Il est donc bien inutile de prononcer des exclusions. Si la tragédie de M^^ est une belle chose, H. Legouvé aura raison contre lui-même. Hais, en attendant, «ivoDs-nous tort d'être un peu en défiance de ses assertions «icadémiques, et ne nous a-t-il pas donné le droit de constater la fragilité de ses théories?
Quant au passage du discours relatif aux collaborations, il xioas parait préparer la candidature de HH. Leuven et Bruns- "wick; c'est tout ce qu'on peut en dire. Se mettre deux pour 9voir le talent d'un seul ne sera jamais qu'un expédient ; et, l^ien que je n'aime pas le discours de M. Flourens, je dois avouer cependant que celui-ci a été dans son droit en répoiiciant qu'on ne fait pas des pièces comme le Misanthrope en collaboration. Les collaborateurs sont comme des béquilles ; on s*eD passe quand on sait marcher seul ; il vaut mieux s'en :^ervir que de ne pas marcher du tout ; mais ils rendent des services et ne constituent pas un principe. Le tpavail solitaire, «ichamë, même impuissant, rapporte moins, mais vaut plus
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pour la conscience. On dok s aider les uns les autres dans la tâche quotidienne, mais non pas «'absorber. Il n'y a pas de nation sans individualités; il n'y aurait plus de littérature s'il n'y aVait que des collaborations. M. Legouvé veut des héros dans les tragédies, nvais des anonymes dans les tragiques; c'est trop et trop peu de prétentions.
Nous n'avons qu'à applaudir à la fin du discours. Cet éloge éloquent de la famille moderne m'était peut^tre pas amené bien directement par le sujet ; mais il n'est pas permis à un Legouvé de manquer Toccasion de rendre alix femmes un hommage qui peut faire sourire, et qui, au fond, est une preuve d'intelligence sérieuse et de conscience. En somme, à part quelques restrictions, nous trouvons que la séance académique a été l'occasion d'un légitime et beau succès pour M. Ernest Legouvé; mais nous ne savons pas si, parmi ceux qui Tout si bruyamment applaudi, il s'en trouvait beaucoup dont la sympathie fût aussi sincère que celle que nous avons toujours eue pour ce talent facile et gracieux, pour cet homme de bonne volonté qui avait parfaitement compris les tendances de la révolution de février, en faisante la jeunesse un cours sérieux et libre^ur le rôle de la femme dans la société de l'avenir.
H. Flourens, ainsi que nous le disions en commençant, n'a pas ménagé le récipiendaire; il Ta aussi maltraité que le style. Son discours, plein de lieux communs, fleuri des métaphores de la rhétorique, n'est pas seul^nent de la mauvaise prose et de la mauvaise critique, mais aussi du mauvais ton. Je ne sais pourquoi l'Académie prend la mode de tancer vertement, et souvent avec injustice, ceux qu'elle a admis à l'honneur de ses. fauteuils. Il semble qu'à chaque entrée nouvelle, on veuille se défendre d avoir nommé le nouvel élu; il n'y a même plus, au fond de ces mercuriales^ Iç complément obligatoire et banal dont on entortillait jadis les épigprammes. On jette crûment les reproches en face; on tient à prouver au public que tous les choix de l'Académie sont plus que contes-
tables. Ce n'était pourtant pas œ qu'il y avait lieu de démontrer dans le cas présent.
M. Flourans n'est pas uli grand seigneur, mais il passe pour un savant à TAcadémie française. H y représente la physiologie et rélixiréei longue vie. Nommé autrefois aux dépens de Victor HugOj pour montrer à ce dernier qu'on s'y connaissait en antithèse violente et sarcastique, M. Flourens n'a pas pardonné auxiroinantiques sa victoire sur eux ; il ne se lasse pas de triompher, ^i la dernière séance lui a permis de déployer une fois de plus, sur ce sujet, ses grâces naturelles et extranaturelles.
Répondant à M. Legouvé, il est entré brusquement en matière, et lui a parlé aussitôt de la lyre du Mérite des femmes, du sanctuaire delà famille empremt d'inspirations, de Vombre de la reconnaissance qui a abrité les premiers essais du nouvel académicien, et des échos protecteurs qui ont reçu ses vers. Un terme affectionné par H. Flourens et qui revient plusieurs fois n'est autre que celui-ci : la touche du poète. « Bientôt, dit-il, reprenant la touche du poëte. » « Les études qui ont donné à votre touche le ton grave qui est le ton vrai de la tragédie. »
M. Flourens n'est pas tout à fait du même avis que H. Legouvé sur la question delà tragédie. « L'art, dit-il, en se perfectionnant, s*est imposé le devoir de borner le domaine de VidéaL » Je trouve à ce compte-là que le discours de l'illustre physiologiste est trop perfectionné. Hais en vérité est-il sérieux, après vingt ans de luttes et de conquêtes, de venir nous parler des bornes de l'idéal?
Ces chicanes, au surplus, de H. Flourens ne sont que les bagatelles de la porte. Ce qu'il reproche surtout à M. Legouvé, c'est d'avoir, a par une vibration du cosur patemely » écrit l'histoire morale des femmes. M. Flourens défend la plus laide moitié du genre humain. 11 trouve que « les femmes doivent s abriter à Vombre des vertus suaves, » que ce parasol leur suffit, et « que ces êtres délicats rétablissent par les joies se-
crêtes de la conscience un équilibre qui, pour être voilé, n'en est que plus doux, » Se roulant alors, avec Vaimable abandon d'un troubadour de T Institut dans les périphrases les plus galantes, et voulant rendre M. Cousin jaloux de ses hommages rétrospectifs, M. Flourens s'agenouille devant Fhôtel de Rambouillet. «C'est là que Malherbe, Racan, Yaugelas, Balzac, Voiture, apportaient leur encens à des femmes spirituelles, qui, quoique égarées par leurs prétentions, furent utiles, car elles donnèrent le signal des luttes animées de Tesprit entre les deux sexes, et leur préciosité même, qui opposait une digue à la crudité d'un langage qui alors n'était pas plus châtié que ne l'était le goût, devint une cause d'efforts et par là de progrès. »
Cette tirade a pour but sans doute de prouver que M. Legouvé a tort de réclamer pour les femmes plus de droits civils, une autorité plus réelle, plus d'égalité dans la famille et dans la société. Car, au fond, c'est de cette question qu'il s'agit. Je crois très-sincèrement que M. Flourens n'a pas lu, n'a pas même feuilleté le livre de M. Legouvé. Il n'y voit que des flatteries aimables, que des hommages poétiques. C'est une erreur! Demander, à l'aide d'arguments sérieux, de preuves historiques, pour ICvS jeunes filles : une réforme de l'éducation, une loi sur la séduction, l'intervention réelle des fiancées dans la rédaction de leur contrat, etc.; pour les épouses : une majorité, l'administration de leurs hiens particuliers, le droit de paraître en justice sans le consentement de leur mari, la limitation du pouvoir du mari sur la personne de la femme, etc.; pour les mères : droit de direction, droit d'éducation, droit de consentement au mariage de leurs enfants, etc.; pour les femmes : admission à la tutelle et au conseil de famille, admission aux professions privées, admission dans les limites de leurs qualités et de leurs devoirs aux professions publiques et sociales; demander tout cela, c'est mettre le doigt sur un des points saignants de la société actuelle; c'est faire plus qu'un livre de sympathie banale et tou-
chante; c'est s'aventurer dans une voie laborieuse et difficile, mais sévère et élevée. Traitez H. Legouvé de socialiste, soit; mais ne confondez pas l'effort d'un homme attristé du dixneuvième siècle avec la guirlande poétique cueillie par la muse légère d'un autre âge. Les railleries prétentieuses de M. Flourens, ses conseils à un provincial, son éloge de la conversation des salons, tout cela est inutile et n'est qu'un prétextée expansion du fluide poétique, comme il appelle lui. même la poésie. Si l'on voulait faire l'Académie et les femmes présentes juges d'une controverse, il fallait prendre la question de plus haut; mais il fallait lire, étudier; et l'Académie a horreur des problèmes sérieux. Le monde va comme il peut; elle ne s'en occupe guère. Les petites questions, les petites critiques, la petite littérature : voilà ce qui la met en verve. Je disais que ces invalides aimaient à tirer le canon, à faire du bruit; ils aiment aussi à porter des petites lances sans danger, avec des petites banderoles ; le vent joue dans ces flammes, les agite; cela réjouit l'œil, et... voilà tout! La séance finie, il ne reste rien de ces solennités, rien que cette triste et double impression :
D'un côté les efforts pénibles d'un homme de valeur pour s'amoindrir, pour dissimuler la franchise de ses pensées, pour ne heurter aucune idée trop sérieuse, et perdant, ou risquant au moins, des amitiés loyales, pour une fraternité mensongère. De l'autre côté, l'esprit de corps le plus étroit, la morgue la plus infatuée, la négation la plus absolue des récentes conquêtes de la littérature; un corps Sllustre qui s'isole de plus en plus de son siècle et ne veut rien voir, rien entendre de ses douleurs, de ses troubles, de ses doutes, de ses agitations; voilà le spectacle que donne TAcadémie à chaque nouvelle réception. Il est vrai que les dames y sont nombreuses, qu'elles ont de fraîches toilettes ; qu'elles sont accessibles à l'émotion; que les académiciens ont des palmes à leurs habits qui peuvent passer pour des branches de myrte; que les orateurs lisent bien; que l'auditoire est bienveillant; qu'on applaudit
beaucoup, et que l'Académie enfin n'est qu'un salon, bavard, inutile et vain, comme la plupart des salons d'à présent. En somme, les dames sont devenues le seul agrément de l'Institut. Quel dommage qu'elles n'y fassent qu'écouter!
Mars 1856.
KÉCEmON DE M. DE BROGLI''. — DISCOURS DE M. NISARD,
Parmi les sources de l'ennui académique, il en est une féconde que Ton n'a peutrôtre pas assez^ observéo et qu'il est bon de constater^ à la décharge de certains discours : c'est le prétexte même de ces solennités méianooiiques. Les immortels ne se réunissent jamais que pour déplorer le décès de l'un d'entre eux; ils ne donnent signe de vie que pour attester la mort. Chaque réception est un convoi réel. Je ne parle pas au figuré, et je ne fais pas allusion à l'enterrement moral du récipiendaire, qui ne se réveille jamais de la bière où on le cloue ce jour-là : mais dans le sens propre, chaque discours est un catafalque. U est vrai que, commo dans tous les convois, OD parle un peu de choses étrangères au défunt; tout en escortant la dépouille, on se livre à des dissertations éphémères sur le beau temps, sur ceci, sur cela, on fait des épigrammes, je n'ose dire de Tesprit (l'intention dans cette matière n'étant pas réputée pour le fait), mais, en fin de compte, il faut toujours en revenir à Teau bénite sur le drap; chaque séance est un commentaire du fameux : Frères, il faut mourir! et l'on comprend que tous les oripeaux fanés de la rhétorique des pompes funèbres ne soient pas précisément habiles à mettre les orateurs en verve et le public en gaieté.
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Encore si ces hommes, consacrés immortels par dérision, puisaient dans le prétexte môme de ces séances le motif d'une échappée à travers Tinfim ! Si, au lieu des banalités dont la perte d'un confrère est invariablement Toccasion, ils remuaient ou essayaient de remuer les grands problèmes qui nous attendent au seuil de la vie! Si, en pesant les œuvres d'un académicien remplacé, ils faisaient descendre sur une gloire éteinte quelques rayons des idées étemelles! Mais non, des épitaphes de cimetière, de la prose de première classe; voilà tout le résultat. La mort d'un académicien n'est pas plus utile que sa vie; et si j'osais m'appesantir sur une idée qui répugnera peut-être à la délicatesse de quelques-uns, je dirais que,.par ta faute des ensevelisseurs, le cadavre moral (j'entends les œuvres littéraires d'un académicien) n'a pas cette utilité pratique qu'on trouve du moins au cadavre réel, de servir d'engrais à la vie! Depuis quelque temps ces fêtes nécrologiques se renouvellent assez fréquemment; on nous en promet d'autres. L'Académie est dans sa lune rousse^
La réception de M. le duc de Broglle exhalait tout particulièrement ce parfum sépulcral qui. est l'odeur habituelle de l'Académie. La coupole de l'Institut, froide, rigide, avec ses couronnes et ses palmes^ ressemble d'ailleurs à un mausolée. On dirait que la littérature, Arthémise inconsolée, a élevé ce monument à l'éloquence enterrée, et les statues de Bossuet et de Fénelon dans des niches tumùlaires confirment cette illusion, que H. Nisard n'a pas détruite. Cette séance, qu'on avait annoncée comme un plaisir piquant, presque comme un scandale, s*est traînée péniblement, et H. Flourens a été à même de constater, au profit de la physiologie, tout ce que les os maxillaires du visage humain peuvent supporter de bâillements sans se bris^. La cérémonie funèbre a duré deux heures et demie, et le Reqtdeni de H. Nisard entre pour les deux tiers à peu près dans ce total.
Chateaubriand parle dans ses Mémoires, à propos d'une
levée de boucliers des légitimistes, « du passé qui veut réta-
bltr avec ses mains d'ombre la famille qu'il li'd pu soutenir de ses vivantes mains. » Cette phrase nous poursuivait, tandis que nous nous appliquions à écouter M. de Broglie et à comprendre H. Nisard. H nous semblait que nous avions devant nous deux évocations; Tombre d'hier parlait à l'ombre d'aujourd'hui^et dans ce dialogue des morts, il s'agissait de part et d'autre de soulever des fardeaux impossibles, que ne pouvaient saisir les mains diaphanes. Constatons toutefois, pour être juste, qu'on a applaudi aux efforts de M. dé Broglie, et que M. Nisard a eu le seul succès auquel il puisse raisonnablement prétendre, celui d'être écouté jusqu'au bout. La réunion nombreuse et brillante ne diminuait pas la tristesse de ce jour; les éclatantes toilettes des dames se remuaient à travers les habits noirs, comme des bluets et des coqueli<M)ts parmi les herbes d'un cimetière; c était un élément de contraste, voilà tout.
On s'attendait de la part de M. le duc de Broglie, ancien ministre de Louis-Philippe, à quelques vagues ironies, à un peu d'aigreur, à des allusions; la bonne volonté d'une partie de l'auditoire venait même, au début, en aide à Torateur, et, voulant applaudir avec malice, applaudissait sans discernement. Mais M de Broglie, courtois, poli, d une affabilité un peu hautaine, a glissé sur tous les points délicats, sans insister. Son libéralisme douillet a bien risqué, dans d'assez bons termes, un éloge légitime de l'éloquence parlementaire; mais en accompagnant cet hommage rétrospectif des vieilles injures à la révolution, M. de Broglie a prouvé une fois de plus qu'il appartenait à cet incorrigible parti pour qui les chutes ne sont que des échecs et ne sont pas des leçons. Il est impossible, après Técroulement complet des royautés constitutionnelles, de revendiquer avec plus d'aveuglement les mérites infaillibles de ce régime. Parler de la liberté, faire bruire avec une voix insidieuse ce mot magique à des oreilles avides de l'entendre, c'est quelque chose sans doute pour recueillir des applaudissements; mais ce n'est pas assez pour ceux qui ont expérimenté les conditions de cette liberté ré-
glée ; Bt n'avoir rien de plus nouveau à offrir aujourd'hui que ce que l'opinion publique a rejeté déjà plusieurs fois, c'est trahir autant d'entêtement que d'impuissance. Voilà pourquoi nous ne nous sommes associé qu'avec une grande défiance et sous toutes réserves aux sentiments libéraux subtilement 'exprimés par M. de Broglie.
Quant à M. Nisard, on attendait aussi son discours avec quelque impatience. On parle beaucoup de M. Nisard depuis quelque temps; nous ne savons pas trop pourquoi. Puisqu'on ne lit pas ses livres et qu'on n'aime pas à écouler ses leçons, on devrait le laisser jouir en paix du repos que ses évolutions laborieuses dans divers partis lui ont mérité. 11 paraît, à tort sans doute, que M. Nisard passe pour l'inventeur d'une théorie particulière sur la morale, qu'il partagerait en deux nuancés : la grande et la petite morale. On pensait que le discours de jeudi serait le prétexte d'explications sur ce sujet; mais l'attente a été trompée : il n'y a pas trace de morale dans tout* ce qu'a débité M. Nisard; et son discours, irrir mortellement ennuyeux, n'a prouvé que la férocité de vengeance d'un orateur incompris qui tient enfin une bonne fois un auditoire et qui veut en abuser. L'assemblée a été courageuse et impassible; prise au piège, elle s'est résignée. M. Thiers est le seul auquel la patience ait manqué. Dès qu'il a vu M. Nisard prendre la parole, il a pris la fuite, faisant sourire et rendant jaloux ses voisins. Mais l'Académie et le public, mornes et stoïques, ont subi, pendant six quarts d'heure, cette pluie monotone. M. Nisard ne se plaindra pas du bruit; il est impossible d'obtenir un silence plus complet, plus inviolable. Dès qu'un turbulent osait applaudir, ce qui eût fait du désordre, des chut énergiques l'avertissaient de l'inconvenance, et l'orateur reprenait ses périodes, en interrogeant avec angoisse son voisin, M. Villemain, qui lui souriait et l'encourageait, avec la finesse d'Ésope et la cruauté de Glocester.
Disons toutefois que, poiir un orateur qui a si rarement la
bonne fortune 4'un public, H, Nisard n'a pas démesurémeiit abusé de ceux ([u'il tenait enfermés. Je sais bien qu'il a parlé pendant six quarts d'heure; mais qui donc l'empêchait de parler pendant douce? Sacfaons-lui grë de sa généroeité. D'ailleurs, la tiche était rude. Si le silence a son mérite, il a aussi son inconvénient. Ce pauvre H. Nisird, essoufflé, haletiol, malgré sa façon de bacber son débit, s'essujrait le front, s'arrêtait à chaque tirade, espérant le repos que donnent les bravos; mais cette cuve glaciale, que formaient toutes les letes amoncelées sous ta coupole, repoussait les regards suppliants de l'orateur et lui renvoyait ses paroles sans écho. l*our cette fois, H. Nisard regrettera de n'avoir pas été interrompu, surtout après M. de Broglie, qui l'avait été souvent.
Celui-ci s'est montré, dans son début, d'une modestie un peu fiére, mais pleine de grâce; il s'est demandé à quel titre l'Académie l'avait nommé, et appréciant à leur valeur ses divers écrits, il a en le bon goût, que M. Nisard n'a pas compris, de n'en point parler; il a rapporté l'honnear de son élection à ses travaux parlementaires :
N Je suis, messieurs, a-t-il dit, le dernier produit de ee libre échange entre les lettres et la politique, le dernier en ordre de date comme en ordre de mérite; le dernier vestige de ce qui n'est plus. L'Académie, qui n'oublie rien, en recueillant les moindres débris du passé, s'élève au-dessus de l'instabilité des temps et de la versatilité des esprits. Mon tib«, à ses yeux, le voilà; qu'il me suffise et ta justifie. »
Ces précautions oratoires ont été du goût du public, qui les a vivement applaudies, nous laissant indécis pourtant sur la question de savoir s'il entendait par là les contredire ou tes ratifier. Abordant l'éloge deH. Beaupoil de Sainte-Àulaire, N. de Broglie a raconté l'histoire des premières années deson prédécesseur; ayant à parler de la Terreur, M. le due n'a pas manqué cette occasion de la flétrir. « Son aïeul, s'est-il écrié, n'avait échappé que par miracle i la commune dénuée des gens de bien sous la Terreur, n Quand donc l'histoire ces-
sera-t-e1le d'être la calomnie réciproque des partis? Voilà un homme politique, très-blasé sur les moyens de gouverner, qui se trouvait dans les conseils de Louis-Pbilippe, quelques mois avant les massacres de la rue Transnonain, et qui, ayant à dire son opinion sur un fait aussi considérable, sur un système aussi délibéré que la Terreur, conclut tout simplement, sans hésitation, que ce fut la colère des scélérats contre les gens de bien ! J*aime les raisons d'humanité, les répugnances glorieuses pour tous les moyens violents. Je hais d'une haine trop profonde les massacres, les mitrailles, les proscriptions, tes échafauds politiques, pour faire l'apologie de la Terreur. Mais l'horreur pour le sang n'a pas besoin de s'aider de la calomnie. Que l'on discute l'opportunité, l'efficacité de la Terreur, je le conçois ; que l'on revendique, comme ne cesse de le faire H. de' Lamartine, l'inviolabilité absolue et quand même de la vie humaine, j'y souscris de grand cœur. Mais changer des acteurs politiques, comme ceux du grand drame de 9&, en assassins de grande route, c'est manquer à la gravité de l'histoire, c'est fournir un prétexte trop facile et trop dangereux pour lès représailles violentes. >
Nous ne comprenons pas davantage la pitié de M. deBroglie pour la nécessité que M. de Sainte-Aulaire eut à subir, en disputant une place d'ingénieur géographe au concours.
u Ces places, dit l'orateur, étaient les seules qui fussent alors réservées,.dans l'ordre civil, aux élèves de l'école.
(( Elles étaient au nombre de six.
' « LesjugesduconcoursétaientLaplace,HongeetLagrange.
« Ainsi s'écoulèrent laborieusement les premières années de sa jeunesse. Cest à ees conditions qu existaient, dans la fatrie, les enfants de ceux que la pei^sécution forçait à s'expatrier. »
Ne voilà-t-il pas des conditions bien rigoureuses? et la France ne fut-elle pas une marâtre en exigeant que les fils des émigrés se rendissent utiles et devinssent des savants?
M. Beaupoil de Sainte-Aulaire fut contraint au travail dans sa jeunesse, et quel travail ! celui d'ingénieur géographe ! quelle honte et quelle humiliation!
M. de Broglie avait à expliquer comment son prédécesseur a servi tous les gouvernements, depuis Tempire jusqu'à la royauté de juillet; et, ne prévoyant pas que M. Nisard, auquel ces sortes de dévouement successifs sont loin de répugner, lui viendrait en aide dans son apologie, le récipiendaire a cru devoir justiGer M. de Sainte-Aulaire par une théorie de sa façon; il n'admet pas, dit-il, l'idée qu'il pui^^ exister en politique des dogmes y comme en religion. Le mot est grave; sous une apparence d'éclectisme, il supprime tout principe, toute moralité. S'il n'y a pas de dogme, il n'y a plus^ d'apostasie, et à quoi bon parler plus loin avec aigreur des^ conversions ardentes de i 848 ! S'il n'y a pas de dogme, la fidélité est une duperie, les serments sont un piège; trahir, ce n'est que changer de point de vue. Le drapeau est un haillon blanc, rouge, tricolore, selon le vainqueur du jour et l'intérêt du moment! Avec une pareille théorie, on a plus de deux morales, car on en crée trois, quatre, dix. Plus de dogmes! c'est-à-dire plus de convictions, plus d apostolat, plus de foi, plus de parti; mais l'indifférence ou le calcul! La politique cesse d'avoir une âme, une philosophie ; ce n'est plus qu'une étude d'équilibre ou un travail de joueur d'échecs. Nous connaissions cette théorie, sans en avoir le mot; on peut la nommer maintenant, c'est l'indifférence, c'est l'athéisme en matière politique; c'est ce culte du hasard, du succès, qui fait des historiens comme M. Thiers, des hommes d'État comme H. Guizot, une génération sceptique, railleuse, matérialiste, comme celle qui nous entoure, M. Nisard a été enchanté de cet aveu, et il s'est empressé, dans sa réponse,. d'appeler cette théorie le patriotisme. A ce compte-là, H. Nisard, qui n'a pas eu jusqu'ici de dogmes absolus et qui est passé par toutes les nuances des opinions les plus contradictoires, est un grand patriote; c'est peut-être ce qu'il voulait faire dire.
11 est tout siuiple que, n'admettant pas de principes essentiels, M. de Broglie nous ait donné successivement dans son discours l'éloge du 18 brumaire, de l'empire, des deux restaurations, de la royauté de Louis-Philippe. Mais pourquoi s'arrêter en si beau chemin et ne pas aller jusqu'où va M. Nisard? Pourquoi apporter tant de réticences depuis 1848? En vertu de quoi boudez-vous, puisque votre religion n'a pas de dogmes? Et n'êtes-vous pas un peu • suspect , quand vous parlez de liberté de tribune, du culte des idées éternelles, du travail de la pensée, de toutes les nobles et grandes choses qui constituent précisément ce que nous appelons des dogmes fondamentaux? Ce tout petit mot échappé au scepticisme d'un homme d'État en retraite éteint les lueurs qui glissaient le long de son discours, en Téclairant par intervalles d'une façon saisissante. Je me souviens que Torateur a signé les lois de septembre; dès lors, ce libéralisme après coup, qui tentait de nous émouvoir au début, paraît froid et sec, comme la bonhomie, comme la politesse de l'égoïsme ; et ces regrets solennels pour les régimes disparus ne sont plus que le dépit de la vanité.
Dans un tableau assez ingénieux de la Fronde, à propros de l'histoire qu'en a écrite M. de Sainte-Âulaire, M. de Broglie essaye de diminuer la spontanéité du mouvement de 1789 et réclame pour le parlement de 1648 l'antériorité des réformes. 11 est évident que l'explosion sublime de 89 avait été préparée par une lente et sourde fermentation; que la lave qui s'échappa bouillonnante et invincible s'était échauffée pendant des siècles; mais à quoi bon établir une généalogie pour paraître contester ensuite à la révolution sa légitimité? C'est précisément parce qu'elle eut des aïeux, monsieur le duc, qu'elle n'est pas une aventurière, et qu'elle a droit à des descendants.
En somme, spirituel, courtois, blessant, beaucoup plus par le fonds que par la forme, le discours de M. de Broglie, favorablement écouté, n'a pas la portée d'un manifeste et ne lais-
sera pas trace d'idée pratique dans l'esprit de ses auditeurs; disons surtout qu'il ne méritait pas le châtiment de Tinter^ minable réponse qui lui fut faite.
On a remarqué que le nom de madame de Staël n'avait pa£ été prononcé une seule fois. De la part de M. de Broglie; c es^ presque de l'ingratitude filiale, c'est en tout cas un oubli fori étrange. L'occasion était belle pour tout le monde; pour 1^ récipiendaire en particulier, elle devait avoir des tentations extrêmes. A quel motif attribuer cette réserve? N'est-ce pas parce que madame de Staël fut un de ces penseurs qui, aia rebours de M. de Sainte-Aulaire, osèrent braver le prestige impérial et préférer l'exil au patriotisme discutable d'une adhésion? N'est-ce pas parce que l'auteur de Y Allemagne croyait précisément à des dogmes, en politique comme en religion,, et que ces convictions raisonnées eussent embarrassé l'ora— teur accommodant, le Philinte constitutionnel?
Quant à M. Nisard, s'il n'a rien dit pendant les six quartsd'heure qu'il a parlé, ce n'est pas qu'il fût embarrassé par aucune considération. On ne saurait imaginer, en effet, un plus imperturbable sang-froid, et le ton sec, tranchant, doctoral, avec lequel il débitait sa harangue, attestait un homme bien convaincu qu'on ne lui cherchera pas querelle pour ses idées, par une excellente raison, analogue à celle qui dispensait C/ertain échevin de tirer le canon.
M. Nisard a fait un grand éloge de la diplomatie dans son discours. Nous en avons conclu que, blasé sur les triomphes oratoires, et indifférent aux bravos de l'Académie, il songeait à utiliser les derniers restes d'une ardeur qui s'éteint, en éclairant les congrès et les cabinets européens; c'est en effet la seule route qui n'ait pas encore été honorée des marches et des contre-marches de l'orateur, et son discours, creux et lourd, nous parait un titre plus que suffisant pour appuyer sa candidature; sans compter sa grande expérience des hommes et des journaux de tous les partis.
M. Nisard, comme littérateur, a toujours été prédestiné à
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rAcadémie. Il^appartieDt à cette classe aimable de critiques
pour qui Técole romantique est une débauche d'écoliers.
M. Sainte-Beuve, qui a plus d'une analogie avec lui et qui, après avoir passé par les mé^mes métamorphoses, a roussi ses . jolies petites ailes de papillon au même feu de joie de la jeunesse, M. Sainte-Beuve lui reprochait autrefois sa rigueur, tout en lui tendant délicatement la main.
Voici ce que disait l'auteur des Consolations :
Ainsi je vais .toujours reprenant au bel art, Au rebours, je ie crains, de noire bon Nisard, Du critique Nisard, honnête et qu'on estime,* Mais qui trop harcela notre etîort légitime.
Être estimé de H. Sainte-Beuve, c'est beaucoup, c'est même iojOLX . s'il faut s'en rapporter aux apparences qui isolent M» Nisard , et cette eôtime paraît avoir suffi à l'auteur du Convoi de la Laitière; car il ne faut pas oublier qu'avant de Tourvoyer son imagination dans tous les embranchements de la morale et de la politique M. Nisard s'était égayé dans une pastorale : la France lui doit le Convoi de la laitière. Aujourd'hui, il serait peut-être aussi difficile de préciser les opinions littéraires de M. Nisard qu'il serait indiscret d'interroger ses con- ^ic^tions politiques; il passe cependant pour un des prêtres ^^ cette école qui fait du sens commun la seule condition de *^ poésie. M. Nisard fournit les textes, les arguments, les viv^i-es; en un mot il est le riz~pain-sel de l'école du bon sens.
Le bon sens, c'est ce que H. de Broglie appelle l'absence ^® dogtneSy et ce que M, Nisard nomme un peu emphatiquement le patriotisme. Quitter une opinion à propos; aller aux y^înqueurs la veille^ de la victoire; flairer la défaite deux J^Vârs avant qu'elle arrive; c'est là le fin de la politique, et ^ e^t ce qui explique les succès de H. Nisard dans cette branche "^ l'activité humaine. Comme son ami M. Sainte-Beuve, le '^^^^ M. Nisard traversa toutes les- opinions pour les ex péri -
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monter; lai ainsi, il a quelque peu juré la n>ortdes tyrans. Voici sur les variations sentimentales de cet homme habile des renseignements que nous croyons authentiques.
M. Nisard quitta, dit-on, le Journal des Débats pour entrer au National, et il ne faut pas croire que ce fut seulement afin d*y traiter plus librement les questions littéraires; car, du 15 janvier 1852 an ii août de la même année, il fournit, dit-on, soixante-dix-neuf articles politiques, dont trente-six premiers-Paris. Les questions de politique intérieure ou extérieure, la liberté, la légalité, le budget, voilà les grandes préoccupations de M. Nisard. 11 était le collaborateur assidu, sympathique d'Armand Carrel. Quelquefois, ainsi qu'on le suppose d'iin article du 2 décembre 1852, sur la séance de la ehambre, Carrel finissait les articles commencés par M. Nisard, et il n'y va pas de main morte, ce bon M. Nisard ! C'était lui le plus fougueux, le plus compromettant! Comme il juge la loyauté de M. Périer (29 janvier)! Comme il en veut' à rinfâme état de siège (articles des 11, 15, 17, 22 juin)! Ce n'est pas lui qui approuve les mesures exceptionnelles, les assommades, les visites domiciliaires!
La police surtout a le don d'exaspérer ce bon M. Ntsard! Le sergent de ville le rend hydrophobe ; son intervention lui est particulièrement odieuse. Jamais émeutier n'eut plus de violence. Le 29 janvier, à propos d'un anniversaire toléré en mémoire de Louis XVI, le futur collègue de M. de Broglie s'écrie « que les amis de la liberté ont le droit de perdre patience, à la vue d'insignes contre-révolutionoaires, et qu'Hs peuvent renverser le catafalque et maltraiter l'officiant. »
M. Nisard, devenu si mélancolique, et qui prétend avoir subi des épreuves récentes, était en 1852 d'une gaieté exubérante. Il affectionnait par-dessus tout les charivaris, le tumulte, les sifflets ; il se fût indigné contre la main téméraire qui eût flétri le collet d'un citoyen manifestant librement sa désapprobation dans un lieu public. Le 9 avril 1852, à propos d'un charivari donné aux députés, il appelle cela « une bonne
et gaie manière, tout à fait dans le caractère français, S'exprimer sa désapprobation et ses antipathies. » Le 23 avril, à propos d*un orateur anglais, d'un évêque antiréformiste qui s'était permis quelque excentricité, analogue à la théorie des deux morales, il affirme que le peuple anglais est un peuple sage, très-sage, qui siffle^ outrage et empêcfie de prêcher, etc. . .
Nous ne saurions dire pourquoi, mais il nous semble que M. Nisard a perdu beaucoup de spn indulgence pour les charivaris et de son horreur pour les seîrgents de ville. Certes, nous ne l'en blâmons pas; il a raison et il use d'un droit souvent utile; l'expérience a modifié ses dispositions premières, et rien ne le désolerait plus sans doute que de passer aujourd'hui pour avoir inventé et propagé la théorie des charivaris. Quant à la police, elle a du bon. Nous ne dontons pas que, revenu de ses préventions fâcheuses, M. Nisard n'en convienne aujourd'hui avec nous.
Mais, nous dira-t-on, ces articles que vous exhumez ne sont pas signés; n'êtes- vous pas un peu trop généreux en les attribuant à qui peut les nier? Il est évident que tout est -niable; que la loi Tinguy-Laboulie n'était pas inventée en i 832; que M. Nisard peut croire ses anciens manuscrits perdus, brûlés; qu'il peut supposer les témoins morts ou dispersés, et que rien ne serait commode comme un démenti; mais jusqu'à ce que ce démenti nous arrive, autorisé par des témoignages au moins probables, sinon irrécusables, nous admettrons la paternité de M. Nisard pour ces diverses théories, et pour d'autres encore dont nous parlerons plus tard; sauf, bien entendu, à reconnaître notre erreur, quand M. Nisard nous en signalera une.
Ainsi, en politique, M. Nisard fut un tapageur; puis un beau jour, la raison lui revint. L*incident Frilchafd le trouva parmi les complaisants du ministère. Aujourd'hui, selon les heureuses expressions de M. Nisard lui-même, « il reconnaît le bien qui se fait par d'autres que lui, et il honore les honnêtes gens qui, comme M. de Sainte-Aulaire, comme M. Hoié,
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ont, SOUS divers gouvernements, servi la France, sans en excepter la personne du prince. » M. Nisard veut évidemment servir, et nous ne doutons pas qu*i] ne le puisse, quand il aura prouvé à quoi il est bon.
En morale, il semble plus difficile de saisir Topinion du ban M. Nisard, non pas qu'il y entende rien; mais c'est qu'il s* est exprimé plusieurs fois et de façons différentes sur le même sujet. Dans un compte rendu (bien signé cette fois de riiiitiale iN.) d'Eugène Aram, de Bulwer, M. Nisard, dans toute la ferveur de sa foi démocratique, établissait péremptoirement : « que la moralité des actions humaines n'appartient pas. à celui-ci ou à celui-là, mais à tout le monde; qu'il faut être en paix avec la conscience individuelle et avec la conscience universelle, et qu'il ne dépend pas des mains qui le commettent, ni des intentions qui y poussent, qu'un crime soit ou ne soit plus un crime. » Voilà de nobles et fières paroles, sans obscurité, sans réticence. Quel qu'en soit le but, l'action criminelle est toujours haïssable: ni le prétexte du bien public, ni r.intérêt privé, rien ne doit fléchir la conscience; c'est là la seule, la vraie, Tunique morale, et ce sera la gloire de M. Nisard de l'avoir définie aussi heureusement. D'où vient donc qu'on se permet d'attribuer à ce rigide moraliste des opinions plus confuses et qu'on a répandu dernièrement le bruit, étrange qu'il professait le culte des deux morales? Cela tient sans doute à d'imprudentes paroles ; ayant à étudier Martial, M. Nisard, plein d'indulgence au fond (comme il l'a prouvé dans la question des charivaris) pour tout ce qui est gai et amusant, s'exprimait en ces termes : « Pour mon compte, je ne veux point dire du mal de Martial; il m'a fait voir une Rome si vive, si sautillante, si ordurière, si grande au milieu de cette race petite et médiocre, dont les vices ne sont imposants que par la masse ; il m'a tant amusé de ses cancans sur les mœurs des chevaliers, des séna* teurs et des valets, qm je lui pardonne volontier^s d'emphatiques éloges qui lui ont été fort niai payés. • C'est sans doute
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cette ÎDdulgence pour les éloges mal payés qui a fait penser, bien à tor{, que des questions positives intervenaient un peu ' trop, aux yeux de M. Nisard, dans les questions de morale. D'ailleurs, ne peut-on pas supposer que l'homme d'expérience, qui s'était mis à différents points de vue pour ju^er les événements contemporains, a entendu seulement dire qu'il y avait autrefois la morale du gouvernement et la morale de l'opposition, la morale du Journal des Débats et la morale du Nationall Voilà vraisemblablement les deux morales que reconnaît M. Nisard et qu'il a goûtées tour à tour. Hais on comprend qu'il n'y a rien d'absolu dans une pareille façon de voir, et Ton a tort, grand tort, encore une fois, d'accuser l'auteur du Convoi de la laitière d'avoir ébranlé le Irône immuable de la conscience; il n'y a pas touché autrement qu'en se jouant un peu, et nous protestons contre les mauvais plaisants qui prennent au sérieux les définitions badines d'un humoriste de la trempe de M. Nisard.
Que dire du long discours par lequel il a fait expier à M. de Broglie et au public leur présenc-e à la dernière réunion de l'Académie? On l'a écouté sans dire mot, c'est là un effort que nous ne demanderons pas à nos lecteurs. Bornonsnous à relever quelques passages intéressants; pour le reste, nous garantissons qu'on ne perdra rien à notre silence. H. de Broglie avait fait bon marché de ses titres littéraires; avec une modestie de grand seigneur, il s'était posé en homme politique et feignait de penser qu'on avait voulu, en le nommant, honorer l'ancien ministre de Louis-Philippe. M. Nisard ne lui a pas laissé longtemps cette illusion. 11 ne tiendrait qu'à M. de Broglie de s'avouer un grand écrivain, si, en pareille lâatiére, M. Nisard pouvait être cru sur parole. On dirait que ce dernier a voulu, par suite de la malice qui le distingué, passer pour l'homme politique et travestir M. de Broglie en folliculaire; il n'a pas osé attribuer à celui-ci le Convoi de la laitière, mais c'est la seule chose qui manque à la liste des nombreux chefs-d'œuvre qu'il lui reconnaît.
Fléchier dit quelque part que « les louanges sont les doux supplices de la vertu. » A ce compte-là, M. de Bro^ien'a pas été sur des roses, et M. Nisard l'a supplicié de compliments : vous êtes un grand métaphysicien, un grand critique, un grand philosophe, lui a-t-il dit sur tous les tons. Jamais panégyrique plus long, plus ^exorbitant n*a été jeté d'une façon plus brutale au nez des gens. C'était suffoquant de parfums. Au reste, on comprend cette exagération, si, comme M. Nisard Taffirme, les écrits de M. de Broglie ont été sa douceur, sa farce dans des épreuves récentes. On ne saurait trop remercier Tami qui nous a soutenu dans les jours difficiles. Quelles sont ces épreuves? M. Nisard ne s'est pas expliqué, et nous sommes réduit à des commentaires que nous ne ferons pas, par discrétion. Il parait, toujours d'après l'aveu de H. Nisard, que la calomnie a osé s'attaquera lui. En vérité, on a pu le calomnier? Qui donc a eu cette témérité? Là encore, les renseignements nous manquent ; mais il nous paraissait difficile, sinon impossible, qu'un caractère aussi bien connu que celui de M. Nisard fût atteint par la calomnie.
A propos du célèbre travail (que personne ne connaît plus) de H. de Broglie sur l'art dramatique, M. Nisard s'imagine que la querelle des romantiques et des classiques va recom* mencer ; il le craint ; certaine rumeur de la jeunesse lui donne ce soupçon. Hâtons- nous de le rassurer. La querelle est biea finie ; ce n'est pas pour une question de forme ou d'école qu^ Ton s'agite maintenant dans la jeunesse. La génération quigrandit a assez des luttes littéraires, elle vise plus haut, et,i^ dédaigneuse des mauvais écrivains, elle s'inquiète seulemenffS des théories morales que Ton veut suggérer à sa conscience. — Mais cela ne regarde pas M. Nisard, qui a bien tort, évidem^ — • ment, de craindre quelque chose.
M. Nisard n'aime pas plus aujourd'hui les fattions qu'il0 n'aime les charivaris et les sifflets tant aimés autrefois. Il en^ veut à la Fronde d'avoir été le berceau de ce génie révolu- — • tionnaire. Il nous semble pourtant que l'ancien rédacteur dir^
\ational appréciait mieux autrefois Tesprit de la liberté, i^our nous en tenir aux articles bien et dûment signés de^ 'initiale N, voici ce qu'il disait le 22 mars 1833, dans un compte- rendu du Salon, à propos d'un portrait de Louis-Philippe, peint par M.. Horace Vemet :
(( Sa Majesté est en pied, en effet, dans la salle du Trône, revêtue de son éostume de chef suprême des armées de terre 3t de mer. De ses deux mains, l'une s'appuie sur un in-folio intitulé la Charte de i 830, l'autre est posée sur la garde d'un ^nd sabre de cavalerie vulgairement appelé latte; ce qui signifie, j'imagine, que le roi Louis-Philippe est disposé à défendre, le sabre à la main, la charte qu'il a jurée. Beaucoup de personnes trouvent cette latte peu convenable, et que c'est mal honorer le rot que de le présenter prêt à dégainer, comme un sergent de ville, au lieu de le montrer roi paisible et civilisateur, n'ayant de latte que contre l'ennemi, au cas où celui-ci attaquerait, non pas la charte de 1830, mais la France. Je sais bien que cette latte ne menace que ce qu'on appelle les factions ; mais, comme il y a dans tmUes le^ factions des citoyens, et souvent he^ meilleubs, il n'est pas de bon goût de donner à un roi de souveraineté élective l'attitude d'un homme déterminé à pourfendre au besoin ceux de ses concitoyens qui pourraient ne pas se contenter delà Charte d^l830; ou même qui penseraient que jurer et tenir sont deux. Je suis donc tout à fait de l'avis des personnes qui^se sont offensées de ce sabre; mais comme je ne sais pas bien sur qui tombe la responsabilité d'un portrait en pied du roi, je ne puis blâmer cjue M. Horace Vemet, qui a mieux aimé peindre le roi des Journées de juin que le roi des Français. »
Nous aurons occasion de revenir sur cet article que M. Nisard a eu l'imprudence de signer. Constatons seulement qu'au temps où il aimait les charivaris et les sifflets l'orateur trouvait que les factieux étaient de bons citoyens.
En terminant son appréciation de VHistoire de la Fronde, V. I^isard rend hommage au génie de Louis XIV, qu'il appelle
un grand roi; mais comment fait-il concorder cette opinion nouvelle avec ce (}u' il disait, le 21 décembre 1852, dans un article littéraire, et signé, à propos des Mémoires de la princesse Palatine ? u La société n'était qu'une grande bacchanale dont le roi était le chef de chœurs et le prêtre, le maître des cérémonies... » Et plus loin : « Ce nid d*empoisonneurS| d'adultères, de joueurs, de faux braves, de faux dévots, d entremetteurs, que l'on appelait la cour de France. »
Indulgent pour les lois de septembre dont il remercie M. de Broglie, M. Nisard nous rappelle que, quand il travaillait aux articles d'Armand Garrel, il ne trouvait pas de plus grand crime politique que celui de M. de Polignac, qui avait attenté aux lais dont le maintien et la défense lui étaient confiés; quant à Charles X, il avait souillé la royauté far le parjure et par le meurtre (19 janvier 1852).
Nous n'en finirions pas si, suivant ligne par ligne le discours de H. Nisard, nous songions à relever tous les points qui forment un piquant contraste avec ses opinions d'autrefois. Rapprochons cependant, et pour en finir, ce qu'il a dit à M. de Broglie du roi Louis-Philippe de ce qu'il en disait jadis, ainsi qu'on l'a vu plus haut et qu'on va le voir plusr bas, dans son jugement sur la peititure d'Horace Vernet : « Je serais bien à plaindre, s'est-il écrié jeudi, si cet éloge (celui du roi de 1850) m'embarrassait! )) Nous.trouvons en effet que M. Nisard serait fort à plaindre s'il devait s'embarrasser des opinions qui peuvent rappeler les variations des siennes. Mais, Dieu merci, il ne s'embarrasse de rien. «J'ai aimé, a-t-il continué avec une contrition parfaite qui a failli émouvoir M. Guizot lui-même, j'ai, servi la monarchie constitutionnelle de 1850. Quoique moa obscurité politique m'ait tenu loin des personnes souveraines,, j'en ai été assez près pour m'associer de tout mon coeur à ce que^ vous dites de la sagesse du dernier roi. Personne n'oserait^ disputer à sa mémoire honorée la part que vous lui attribue^ dans la prospérité de laFrance sous son gouvernement. L'hom — mage que vous lui rendez n'a pas seulement l'autorité que^
votre caractère donne à tous vos sentiments; il a la valeur d'un jugement historique. »
Le rot Louis-Philippe aimait les plaisants, M. Vatout en est la preuve; pourquoi n'a-t-il pas appelé Fauteur du Convoi de la laitière au château? pourquoi ne ra-t4l pas rapproché de sa personne souveraine? l\ aurait ri, sans aucun doute, avec lui de la façon dont le spirituel critique du National commentait le portrait du monarque constitutionnel dans le passage cité plus haut et dans la suite de cet article que voici :
« M. Horace Vernet est un flatteur. Il a mis sur le visage de Sa Majesté le vermillon à la mode, et lui a ôté plusieurs lustres ; mais il lui a laissé des paupières lourdes et tombantes, ce qui prouve combien les flatteurs sont maladroits. De plus, pour éviter les inconvénients de Tovale inverse, qu'on dit être le caractère distinctif du visage de Sa Majesté, ce que je nai jamais été à même de vérifier, il lui a fait un carré long dont les côtés sont égaux et parallèles, et qui n'est vrai d'aucune face, ni royale, ni citoyenne. Pour le reste du corps, M. Vernet a été aussi flatteur et aussi maladroit. Il a donné au roi une pose et des jambes de modèle d'atelier, et toute V allure d'un homme de trente ans qui tend de^ pièges aux dames stir toute sapersonne, ce qui est aussi peu convenable que peu conforme aux habitudes domestiques de Sa Majesté. Enfin, je ne connais qu'un portrait en pied de roi qui soit plus jeune que celui de S. M. Louis-Philippe, c'est celui de Charles X, peint par M. Gérard, que nous avons vu dans un des derniers Salons.
(( Le second ouvrage de pacotille de M. Horace Yernet n'est
pas meilleur que le premier. Le héros de la scène, le duc
d'Orléans, ne ressemble pas au roi Louis-Phili[ipe, quoique
ce soit la même personne. Quant au peuple de juillet, il est
ignoble, il est aviné, il chancelle sur ses jambes, il fume
comme la populace qui revient d'une distribution de come.<^
tibles. M. Horace Vernet. qui n'a pas vu le peuple de juillet,
s'en serait-il enquis auprès de quelqu'un de ces hommes du
lendemain qui Vont vu à travers leurs peurs, et qui ne s'en*tendent à le gouverner qu'avec les gros impôts et les lattes de cavalerie, comme celle du portrait en pied ? »
Que tout cela est dit avec grâce et avec bon goût ! Gomme il est fâcheux que M. Nisard se soit plus tard rangé parmi les courtisans de ce roi desjotimées de juin, et ait ainsi tari tout à coup et pour jamais sa verve railleuse! Gomme cet éloge récent de la monarchie de juillet acquiert une saveur particulière de repentir, rapproché de cette ironie des belles années de l'opposition ! Gomme il est regrettable que M. Nisard n'ait pas écrit son discours académique dans ce style légèrement licencieux; il n*eût guère perdu en convenance, et il eût gagné en gaieté.
Gomme nous ne voulons pas scandaliser M. Sainte-Beuve, qui pourrait retirer son estime nécessaire à M. Nisard, nous n'insisterons plus sur ces rapprochements. Nous passerons sous silence les gaillardises adressées aux tableaux de sainteté, dans ces articles du Salon de 1853, quand il voulait que les vierges fussent plus jolies que divines. ,Nous Tabandonnerons à rémotion qu'il a dû garder de la dernière séance de l'Académie.
En se voyant si sévèrement écouté par ses collées, si froidement accueilli par le public, malgré ses compliments à tout le monde et à toutes choses, M. Nisard a dû comprendre enfin qu'il a eu raison, malheureusement pour lui, une Seule fois en sa vie : c'est quand il a dit,..à propos A*Aram, ces paroles qu'il fera bien de méditer : « Il faut être en paix avec la conscience individuelle et avec la conscience universelle.... La moralité des actions humaines n'appartient pas à celui-ci ou à celui-là. )) Quelle impuissance de l'habileté! Avoir fait son chemin sous tous les régimes; avoir obtenu des honneurs, des faveurs de tous les gouvernements; avoir eu les joies de l'opposition et les bénéfices de la majorité, pour se heurter quand on se croit bien établi dans son triomphe, aux bouderies du public, au sileffce implacable de ses collées ! Il ne
restait à M. Nisard, jeudi dernier, que deux partis à prendre : ou bien se jeter à la Seine, son discours au cou, pour aller au fond ; ce qui était une chance équivoque, car il y a des gens qui ont le privilège de surnager toujours, de faire des plongeons sans se noyer jamais ; ou bien se mettre en quête d'une troisième morale^ puisque la théorie des deux est bien décidément impuissante et illusoire. Si nous étions des amis de M. Nisard, nous lui donnerions toutefois un autre conseil plus efficace encore ; mais^ comine nous nous flattons de n'être pas de ses amis, laissons à l'amitié de H. Sainte-Beuve, trèscompétente sur ce sujet, le soin de cette recommandation, aussi nécessaire à l'un qu'à l'autre, et qui pourrait bien être celle-ci : Quand on ne peut plus se faire écouter, il est prudent de se taire.
Avril 1856.
ni
RÉCEPTION ai M. PONSARD. - DISCOURS DE M. NISARD.
Nous avons eu tout un jour de violente colère contré M. Ponsard. C'était là une exagération de mécontentement bien inutile. Une lecture froide, attentive des deux discours prononcés à l'Académie nous a calmé et désarmé. Nous comprenons aujourd'hui que nous avions tort de voir tant de clioses alarmantes dans cette dissertation de l'auteur de Lucrèce, Il était plus juste de n'y rien voir. Ce manifeste contre le romantisme n'est au fond qu'une explication candide des procédés de l'école du bon sens. Nous avions pensé que ces applaudissements donnés par TAcadëmie française à des épigrammes contre Shakspeare et contre Goethe étaient un outrage à ridée, au beau éternel. Nous étions ému de cette in^
différence affectée du poëte pour les questions politiques et sociales. Nous étions honteux d'avoir assisté à cette apologie de la tirade et des trois unités. Nous sortions avec des froissements douloureux de cette séance où les conquêtes de vingt années avaient été mises en doute; où l'éloge emphatique de Racine n avait été qu^une provocation à Téloge provoquant de Boileau; où M. Ponsard avait détaillé le plan d'une tragédie à faire sur Joseph vendu par ses frères; où M. Nisard avait à son tour indiqué une suite à Turcaret; où l'on avait abusé de ta présence de ce qu'on est convenu d'appeler Télite de la société intelligente pour échanger solennellement la casse et le séné entre le récipiendaire et le directeur de l'Académie; nous nous demandions qui l'on trompait, et si ces applaudissements n'étaient pas plus injurieux pour les orateurs que des sifflets. Encore une fois, la lecture nous a rendu à une froide appréciation de ces banalités. Le geste, l'accent, le soulignement, tout est oublié. Nous n'avons plus devant nous que deui chapitres de rhétorique, et les passages qui semblent avoir une signification hostile ont un but si naïf, qu*on sourit, sans en souffrir. Il nous a paru même que la bienveillance était plutôt le caractère du discours de M. Ponsardt II n*a presque rien attaqué, et il atout loué. S'il ne nomme pas M. Victor Hugo, auquel il fait allusion, et qui méritait peut-être un hommage expressif en passant, c*est à peine une faute de goût; et c'est un acte de politesse pour M. Nisard; mais en revanche il a très-habilement fait, applaudir la fin de son discours en y mettant le nom sympathique de M. de Lamartine. S'il évi^c avec un soin jaloux de laisser passer un bout de cocarde; s* m\ traite de malveillance la curiosité qui lui demande comj^^e des sympathies d'un parti pour l'auteur de Charlotte Cordœ^^^ en revanche il salue Voltaire, tout en flétrissant, par surcrcu^ît de précaution, ses déploraulrs erreurs; s'il ne parle pas de ^ canditalure en 1848, il se pose en champion des principe ^ de 1789; s'il attaque le drame, il fait bon marché dçs com. ^' dents de tragédie. Il n'y a donc vraiment pas d'autre paf <'
I/AGADÉMIE ET LES ÂGADÉMIGIEIiS 157
pris dans ce discours que celui d*un éclectisme prudent; c'est la bonhomie fine d'un littérateur calme qui hait les enthousiasmes et qui n*a pas d*.appétit de martyre; qui veut jouir en paix de sa notoriété; qui n'a pas de foi à proclamer, parla raison qui dispensait quelqu'un de tirer le canon, et qui, s'âsseyant dans le fauteuil de M. Baour-Lormian, le trouve à sa taille et veut s'y arranger pour sommeiller à Taise.
C'est là le fond et la politique du discours de M. Ponsard. Avocat, doué de goûts littéraires, devenu homme de lettres par hasard et par la vocation de son entourage, beaucoup plus que par sa propre vocation; caractère hésitant, sans vigueur et sans audace, n'atteignant pas à l'esprit et redoutant le lyrisme; marchant avec précaution, mais pourtant avec une certaine rondeur de maintien, dans un sentier bordé de parapets; bon bourgeois du Parnasse, qui aune des tragédies bien conditionnées et du meilleur teint; ayant, pour ainsi dire, un petit belvédère qu'il gravit pour régarder l'horizon, et se satisfaisant de la vue du ciel, sans rêver d'y plonger; poëte pratique, accommodant l'idéalaux goûls de la foule; écrivain honnête et niodéré, se défiant des passions, possédant une morale officielle, authentique, sans alliage, qui charme les pères de famille; en commerce de galanterie convenable avec une muse décente qui ne lui conseillera jamais des folies; habile à faire applaudir la médiocrité ; parlant incorrectement un langage de bon aloi ; parfumant ses vers avec l'essence distillée de Molière ou de Corneille; comme'on met des gouttes d'eau de Cologne sur un inouchoir, H. Ponsard, digne de renommée, très-digne à coup sûr de TÂcadémie française, où bien des gens ne le valent pas, mais au-dessous de la gloire, est une sorte de contre-maître ; mais il n'est pas et ne sera jamais un maître; il ne prétend point d'ailleurs à ce dernier titre, et sa modestie, qui est la meilleure de ses habiletés, doit diminuer la portée des épigrammes et enlever toute amertume à la critique.
Nous né chercherons dono pas au delà des sentiments
i58 ÉCRIVAINS ET HOMMES DE LETTRES
exprimés, et nous examinerons le discours, simplement pour ce qu'il est, pour ce qu'il veut être, c'ést-à-dire Texplication loyale d*un esprit timide.
La réunion était nombreuse; il ne manquait guère que des académiciens; mais plusieurs immortels sont dans leur lit, et d'autres avaient dédaigné cette séance, trop exclusivement littéraire. Quand je dis littéraire^ j'entends une séance sans caractère politique ; mais je ne préjuge en aucune façon la questit)n de Xorme, de style. Sous ce rapport, les deux discours laissaient à désirer. M. Ponsard a si bien fait, qu'il a ménagé une sorte de succès à M. Nisard. et qu'on a trouvé par comparaison ce dernier, spirituel et presque élégant. C'est là une appréciation toute relative, et, au point de vue absolu, l'insignifiance de3 deux parleurs a été égale. Ils ont fait du bruit avec des écorces. d'idées, mais le noyau manquait à ces épluchures ; et je défie qu'on ait gardé de cette séance une émotion quelconque, un encouragement, une idée morale.
M. Ponsard a été fort applaudi; mais quand ne Tapplaudit-on pas? Le public de l'Académie est des plus indulgents. Composé d'amis, il admet à peine quelques, juges. La cause est toujours gagnée d'avance. La politesse d'ailleurs tyranniserait les indifférents. L'auditoire féminin surtout aide aux succès. Les dames venues par circonstance payent en sourires le diplôme qu'elles croient emporter; et les habituées, les lauréats émérites, celles qu'un de nos amis appelle les tricoteuses de l'Académie, celles-là applaudissent par état.
M. Ponsard donc a été. applaudi, absolument comme au théâtre. Nous aurions mauvais goût à contester le succès. Nous aimons mieux le prouver et le justifier. Il nous semble en effet que le récipiendaire a tout fait pour recueillir ces bravos; et il n'a eu que ce qu'il méritait.
M. Ponsard avait à faire l'éloge de M. Baour-Lormian. Tl a apporté dans cette tâche un zèle, un bon vouloir, une sympathie qui a exagéré parfois la bienveillance, mais qui n'a
rendu que. plus solides les titres de l'auteur de Lucrèce à remplacer Tauteur iOmasù.
Le nom de M. Baour-Lormian n'a pas retenti dans les mêlées politiques; il est purement littéraire. M. Ponserd s'est hâté de constater ce carat^tère dès le début de son discours. Il tenait à faire bien comprendre que lui aussi n'est qu'un litté-* rateur, un barde parmi des tribuns, et qu'il ne faut, par conséquent lui demander ni profession de foi politique ni fidélité à un drapeau. Nous approuvons cette^déclaration, elle est loyale et prudente ; elle est peut-être seulement un peu en retard. C'est comme préface de Charlotte Corday que nous aurions voulu la lire; elle eût prévenu alors des illusions dangereuses, des conjectures prématurées, des sympathies imprudentes; mais enfin, il est toujours temps de s* expliquer; et désormais il sera bien entendu que M. Ponsard n'est et ne peut être qu^un écrivain, un dramaturge. Il repousse toute solidarité avec les partis ; il reste libre de se laisser applaudir par toutes les opinions; cette déclaration tardive, mais honnête, a son double profit. Elle mettra fin aux exigences de certaines opinions qui se croyaient obligées de trouver du talent i M. Ponsard et de s'alarmer de ses incartades ; et elle rassurera celui-ci sur le sort de ses pièces qui n'auront rien à craindre des variation^ politiques.
Ce n'est pas, d'ailleurs, que H. Ponsard condamne absolument rintervention des poètes dans la vie politique. Devant la place. vide de M. Victor Hugo, et avec l'intention de rendre hommage à M. de Lamartine, il fallait bien reconnaître des entraînements possibles. Mais, au fond, M. Ponsard trouve, sans doute, que ces écrivains eussent agi plus avantageusement en s'abstenant de la mêlée, en regardant passer avec indifférence les événements politiques, en retirant leurs poèmes, selon son expression, dans un monde imaginaire. Le ban sens conseillait cette abstention. Pourquoi les poètes ont- ils écouté leur cœur?
Nous aurions beaucoup de choses à dire contre cette théorie.
de M. Ponsàrd. Mais, si elle n'est qu'une excuse personnelle, la discussion serait de mauvais goût. Bornons-nous donc à applaudir la sagesse, la modération du nouvel académicien, qui a même poussé la prudence politique jusqu'à passer sous silence un auguste témoignage de sympathie que M. Nisard a été obligé de lui rappeler.
M. Ponsard, craignant que ces principes d*égoïsme ne fissent tort au libéralisme égaré dans quelques-unes de ses pièces, a cru convenable de faire, en passant, une politesse à Voltaire et aux principes de 1789. Nous le remercions de cet hommage de bon goût, dont il ne faut pas toutefois s'exagérer Taudace. En effet, bien que personne ne songe à contester la gloire de Voltaire et que cette sorte de revendication, entourée de précautions inutiles, paraisse superflue, elle a tou^ jours le mérite de rassurer ceux qui craindraient de voir la prudence de M. Ponsard aller trop loin. D'autant plus que louer Voltaire en déplorant ses regrettables erreurs^ c'est diminuer beaucoup Téloge. Quelles sont ces erreurs? S'agit-il de la Pucetle, on du Dictionnaire philosophique? ou des tragédies, ou de /a Henriade ?
Hais, si l'on voulait analyser trop minutieusement ses plaisirs, on les gâterait; disons donc que M. Ponsard a fait l'éloge de Voltaire en six lignes, et passons.
Les principes de 1 789 ne sont contestés par personne; ils sont en tête de toutes les constitutions; on les fourre partout depuis la restauration; il était naturel de les trouver dans le discours de M. Ponsard, et c'est encore là un de ces courageux éloges qui n'exposent à aucun péril; mais la note n'est pas désagréable à l'oreiile, surtout quand elle accompagne une théorie de l'abstention : on a pu, on a dû l'applaudir.
Si M. Ponsard a tenu à l'honneur du fauteuil académique, c'est, dit-il, pour puiser fe courage (Tentrepretidre de longs travaux, et la force de braver la malveillance. Nous nous étonnons que M. Ponsard loué, fêté, congratulé par tout le monde, admis à l'honneur diç s&cnr d'antithèse à un homme
de génie, ait besoin d'im nouveau courage pour ses travaux et se plaigne de la malveillance. Où donc a-t-il rencontré du dénigrement? Il permettra bien à quelques-uns de ne pas le trouver au niveau de Victor Hugo, ni même de Casimir Delavigne qu'il a eu la prudence* de passer sous silence; mais, si j'avais un reproche à adresser à la critique, ce serait plutôt celui d'une bienveillance funeste, d'une tolérance dont on commence à sentir l'abus.
L'éloge de Baour-Lormian était un devoir; le récipiendaire s'en est acquitté avec une conscience scrupuleuse. 11 en a profité pour faire l'éloge des traducteurs, comme M. Legpuvé, à propos de lui-môme, avait fait Féloge des collaborateurs. Voilà, au fond, ce qui se dit déplus important à TÂcadémie. Traduire, se mettre deux pour valoir un seul, voilà ce que t'en propose, ce que l'on vante !
Avec une légèreté qui écrasait bien un peu les fleurs sur lesquelles il marchait, M. Ponsard s'est égayé des myrtes et des roses de M. Baour. Nous ne protesterons pas contre ce jugement, qui se termine d'ailleurs par une réflexion d'uue incontestable vérité. « Tel est le destin des choses littéraires, s'est écrié l'orateur, une génération nouvelle raille le mauvais goût de ses devanciers, sans songer que les mêmes railleries attendent ses propres enthousiasmes. » Â part le dernier mot qui serait de trop, cette phrase d'une justice et d'une justesse au-dessus de toute critique, n'est-elle pas l'épigraphe du discours que M. Ponsard ménage à son successeur? Nous croyons toutefois qu'il y a des enthousiasmes que les générations admettent en se bornant à les refroidir un peu. Rousseau ne s'est pas amoindri par la mort. Lamartiife, Victor Hugo, tiennent leur renommée de quelque chose de plus solide que l'enthousiasme. Hais nous n'avons rien à objecter â ^1 M. Ponsard, faisant le modeste pour lui et pour M. Baour. ^l Quant à madame de Staël, M. Ponsard la dédaigne un peu ^ I trop; Lui reprocher d'avoir .vu dans Ossian la littérature des ^^ I P^^mrSy se moquer de la poésie méditative qui convenait
seule, suivant elle, à l'humanité vieillie, c'est ne pas tenir un compte assez grand de ce qu'il y a de profondément humain et vrai dans les douleurs que la littérature romantique a poé- ' tisées. Vous vous imaginez que sans M. Baour, sans Ossian, Lamartine n'eût pas écrit ses Méditations, Chateaubriand n'eût pas fait René, ou plutôt vous croyez qaOssian et M. Baour ont donné le ton, le mode sur lequel ces* plaintes se sont exhalées! En vérité, c'est pousser trop loin l'horreur de la sensibilité poétique ; c'est s'insurger trop violemment contre le reflet jeté par les ruines de l'époque sur les poètes ; c'est vouloir avec trop d'exigence que le vers soit égoïste; mais c'est aussi manquer à l'histoire. Je sais bien que madame de Staël fut un écrivain enclin à la politique, et même à l'opposition. Ce n'est sans doute pas pour ce motif que M. Ponsard la traite avec peu de courtoisie.
L'éloge de Napoléon, qui écrivait comme César et comme Tacite, était naturellement amené. Nous n'en avons point été surpris; la parcimonie même de M. Ponsard sur ce sujet nous a plutôt étonné. Il avait autre chose encore à dire, et il a eu tort de penser que ce passage était une excuse. M. Nisard le lui a fait délicatement sentir.
Quant à cette raillerie sur le romantisme, dont H. Baour Lormian serait le Moïse, le précurseur, nous la trouvons parfaitement bien placée et très-logique sous la plume de M. Ponsard. S'il avoue que les romantiques ont eu ses premiers enthousiasmes, il indique clairement, et on le voit, qu'il est revenu de ses erreurs. Il est tout simple que, voulant faire de la littérature un art isolé dans les inquiétudes sociales, H. Ponsard ait été porté parla nature paisible et prudente de son tempérament vers des régions mieux abritées, et qu'il se moque de ces brumes romantiques. Mais il nous permettra de lui faire observer que le romantisme ne pouvait pas être une imitation factice, une grimace mélancolique, s'il répondait en même tennps à un besoin réel de Tâme des contemporains. Or, si nous examinons tous les chefs, tous les mai-
très de cette école dont Rousseau est Tancétre, dont M. Baour ne fut tout au plus que l'écolier, nous les voyons invinciblement entraînés par ces tristesses de Bene', d' Olympia, de Jocelyn, vers les douleurs humanitaires; et Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, se rencontrent un jour tous les trois au bord du même abîme social, pleurant sur les mêmes misères. Je sais bien encore une fois que cette sympathie a ses. périls et ses dangers, peu faits pour des natures de coin du feu, pour des ambitions bourgeoises; mais; eh les reconnaissant et en les blâmant selon son droit, M. Ponsard devrait leur faire Thonneur de les estimer plus, et de voir autre chose qu'une éclipse du goût dans cette littérature qui fait payer si cher ses succès.
Nous Tavons dit souvent en d'autres circonstances, et nous n'avons pas le temps de le prouver ici, il y a toute une question philosophique, humanitaire, dans la lutte des deux écoles. Voyez sur quel terrain sont les classiques! voyez où sont les romantiques ! et voyez surtout dans quel embarras ténébreux se tiennent les éclectiques, les natures hésitantes ! n ne s'agit pas seulement des trois unités, ni de ces niaiseries de forme auxquelles M. Nisard a donné dans sa réponse, et par Calcul, une grande importance. Il s'agit, selon l'expression heureuse de Daniel Stern, de mettre « la vie dans Vart et Vart dans la vie! » et je n'entends pas seulement la vie de l'esprit, de l'imagination, mais la vie de la tête et des entrailles, la vie de tous les besoins, de toutes les misères, de toutes les angoisses, de toutes les religions !
M. Ponsard n'a pas parlé de Casimir Delavigne; il a eu raison. Car ce poète qui se rangeait aussi du côté du bon sens contre l'élan du cœur, a pourtant écrit les Messéniennes et \2i Parisienne, ce qui ne constitue pas une poésie bien inspirée, mais un acte vivant. Je crois pourtant que l'auteur de Lucrèce avait des raisons plus directes pour oublier l'auteur des Enfants d'Edouard, Il y a dans le souvenir de cet écrivain pur et ingénieux une rivalité permanente et
réelle, et ce n'est pas en vérité Victor Hugo que M. Ponsard est venu démolir, c*est Casimir Delavigne. Nous croyons sincèrement qu'il n'aura même pas ce triomphe!
M. Ponsard nous a raconté comment il comprenait l'histoire de Joseph vendu par st's freines; comme Mélingue qui fait sur la scène une statuette pour prouver qu'il joue bien son rôle, M. Ponsard a ébauché une tragédie. Nous souhaitons qu'il l'achève; mais nous lui conseillons de se borner aux sujets de M. Baour, et de ne pas lui prendre son style, car c'est assez comme plaisanterie, comme ironie du goût, de faire applaudir en guise de vers suaves, coulants, poétiques, des vers insignifiants comme ceux-ci :
Jacob el ses enfiinl s perdront-ils la lumière Sans revoir de Béthel la grotle hospitalière, La plaine de Séîr et les champs fortunés Qu'aux neveux d'fsaac le Seigneur a donnés?
et ceux-ci, non moins suaves et plus touchants encore :
J'étais bien jeune alors et ne pouvais comprendre D'où naissaient tous les pleurs que je voyais répandre ; Mais quand l'âge eut enfin éc'airé ma raison, Je partageai le deuil de toute ma maison ;
et cette exclamation si connue :
La tombe de Joseph est-elle en ces climats?**
et cette parole de Benjamin à Jacob, qui a rétrouvé Joseph :
Tu ne pleureras plus ;
et ce cri de Siméon à l'approche de son père :
Quand j'étais innocent j'aimais à le revoir.
« Et bieu d'autres vers que j'aurais, dit M. Ponsard, tant de
L'ÀGADÉMIË ET LES ACApÉMIGIENS 165
aisir à vous rappeler, certain de vous faire partager mon aisir, si les bornes de ce discours n'arrêtaient mon entraineeut. 1»
Nous touchons a.u point essentiel du discours de M. Ponird, à reloge de la tragédie. La preuve que la tragédie, selqn . Ponsard, est immortelle, c'est qu'elle répond à un besoin j Vesprit humain.
Nous ne discuterons pas ce que nous avons combattu si mvent.
La théorie des personnages nobles est une puérilité. Qu'imortè le moyen d'émouvoir, de plaire, d'élever Tâme! Est-ce ue Roméo et Juliette ont besoin d'être des princes ou des Dis pour me toucher ; et le cœur a-t-il des aristocraties d'élotion? Vous dites et vous avez tort de dire, car la phrase 'est pas heureuse, « que la délibération de Maxime et de inna, ou Tentretien d'Âgrippine et de Néron remue quelque hosè d'un ordre plus élevé dans lame des spectateurs; et que 3s malheurs d'un négociant me toucheraient moins? » Cet rgument n'est pas sans malice. Entre la banqueroute de »irotteau et la chute d'une monarchie, il y a, je le reconnais, iielque différence; mais au point de vue humain, pratique, i*ai-je pas à pleurer autant sur la douleur poignante d'un 'onnête homme que sur les remords d'un scélérat couronné? Le théâtre n'émeut pas par des questions de chronologie, de :éQgraphie, d'histoire. Il se sert de ces moyens comme accès- Sires pour la mise en scène et le costume; mais il veut avant out aller à l'âme. Et je ne sais pas pourquoi j'aurais des motions d'un j>rdre plus élevé en écoutant Néron qu'en coûtant Roméo. Est-ce que les conditions pour l'art changent vec les genres? Et^ si l'on ne doit faire que des pièces de rois 't de reines, pourquoi écrit-ondes romans roturiers? Il fau- Ira que Paul soit prince et Virginie princesse. Sans cette condition, je risquerai d'être ému par des choses d'un ordre inférieur. La question du théâtre n'est pas là. £t la preuve qo^elle n'est pas dans cette aristocratie des personnages, c'est
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que Victor Hugo, le révolutionnaire, n'a pas été trop humble " *^ dans te choix de ses héros. Charles-Quint, François !•', les Burgraves, Marie Tudor, Lucrèce Borgia, Louis XIII, voilà quelques-uns de ses personnages. Sont-ils d'assez bonne souche pour M. Ponsard et valent-ils en lignée Agnès de Méranie? I** Non, la question n'est pas là; elle est toute dans la règle |' des unités, dans la tirade pompeuse, dans Texclusion d'un mouvement trop violent, dans la symétrie des effets, dans la bégueulerie des catastrophes, dans le costume de Texpression, dans l'horreur systématique de l'élément comique.
M. Ponsard croit opposer Sophocle aux romantiques; mais il ne voit pas que c'est précisément aux classiques qu'il faut l'opposer; car Sophocle admettait, dans une certaine mesure, ces éléments familiers, cette intervention directe de la nature physique que nous réclamons pour le .drame et que la tragédie refuse. D'ailleurs, c'est une erreur de supposer que Racine et Corneille ont obéi à l'impulsion de leur génie en écrivant des tragédies dans la forme que nous avons. Us ont subi l'atteinte de la règle qui taillait la nature sous Louis XIY. La tragédie a été pour eux, comme le parc^de Versailles, comme l'étiquette. La tragédie, c'est la récréation froide et cérémonieuse de la monarchie absolue; cest un accident dans l'his* toire. Ce n'est ni un genre fixe ni un caractère essentiel du peuple français. Je n'en veux pour preuve que l'extension du drame, qui avait précédé Corneille, et qui a repris imméd^ia^ tement, aprèè le grand règne.
N'attachons donc pas d'importance à ces théories de M. Pon^ sard, que lui-même s'efforce de ne pas mettre en pratique, et que l'indifférence de plus en plus manifeste du public^ pour l'austère Melpomène, rend bien inutiles.
Encore une chicane en passant. Pourquoi n'admettre que Lesage pour héritier de Molière? Et Regnard? et Reaumarchais? Je sais bien que Figaro, c'est la comédie à idées, à opinion, à opposition; mais elle n'est pas sans mérite, puisqu'elle n'a pas été sans influence, et peut-être bien H. Ponsard eût-il
été prudent jusqu'au bout, en nommant Beaumarchais, pour empêchérqu'on n'y pensât trop.
Mais, encore une fois, ce discours est avant tout sincère ; c'est là son mérite, son honneur. Nous le regrettons presque en songeant que M. Ponsard trouve sinc^ement Shakespeare affecté, et croit que Goethe ne vaut pas la peine d'une critique. Il serait superflu d*entamer une discussion. Il n'y a qu'à l'Académie qu'on dise et qu'on contredise de pareilles opinions. Au surplus, H. Ponsard a eu son châtiment; il a fourni à M. Nisard une occasion d'être spirituel et de. le rappeler au respect des grands génies.
Par une inspiration, cette fois très-heureuse et très-chaleureusement applaudie, l'auteur de Lucrèce a jeté sur la fin de son discours ce rayonnement qui s'échappe toujours du nom de M. de Lamartine; il l'a appelé un homme d'État courageux, et il s'est vu interrompre par les bravos furieux qui sont la récompense passionnée des bonnes actions.
Nous remercions M. Ponsai'd; il ne nous avait pas préparé à cette surprise, et on lui pardonnerait beaucoup pour cet hommage au génie et à la vertu. Il est fâcheux que cette louange de si bon goût ne se soit produite qu'à l'occasion d'un anachronisme injurieux pour l'Assemblée constituante : M. Ponsard reprochait à la république une mesquinerie financière à l'endroit des poëtes, qui devait être imputée à la monarchie de Juillet. Mais, comme il n'y avait pas de mauvaise intention de la part de l'orateur, il y en aurait une à insister.
Disons encore que M. Ponsard sait sans doute très-bien que Virgile est venu un siècle et plus après Ennius, et si, dans une image, il fait protéger la vieillesse d'Ennius par Virgile, ce n'est là qu'un moyen de rhétorique exagéréj comme s'en permettent les classiques, qui n'ont, sur ce point, pas plus que sur d'autres» de reproches à faire à personne.
M. Nisard a répondu avec un certain esprit et une joie pédante au discours simple et honnête de M. Ponsard. Il a vanté la candeur, les allures provinciales de l'auteur de Lucrèce;
.-;: 3i;aitfr li lai a iofitj:^ puar ^m t uam . t «-aoseiie sra iosD- .riiJttUoa, de coiMiiaifti' IkibaiL II im a «iemé la férnle ivec les trois iiotiéi,<t Ivi a .ntfifiii: rfHUBe^ «ievoff'piDelm lioe rutteâ Tureard.
M. PoDMrd fera biei de ne jii» linser (ie ce» Gonnis. i faut se défier des comêdief: 4e ft. Jtincrl. et is pas plos eseriiter M» plans que mettre «a SEom»: Joseph vemtapBorsB (rtren. M. Poniuird n'a qii*me iiHgiinoiin t ^invre, c'est die ijui, en dëpilde ses tbëorief d ttokiiHBr 4t «f afastniion, im r^ouffla un jour au cceur sa meâS^emt giHce. la ienle qui snt digne de sa gloire, CharloUe Ccmàa^
15 (lécemliro IHNl
BÉ:ErriON de N. DIOT. - MKOClfiS
\ rAcadémie, les discours se soÎTeot et se wkuobUsss^ ^ la différence près de quelques ineorrectioK fn ivuttse^^ les préjugés individuels, tous ces représeBlaub êtt fesfnft ^ du goût français s'évertuent à désespmr de Tavair, à c^ luuiaier le progrés et à émettre sar l'an nian ■fiii i^ ..^iQàOUâ^ qne II. Prodhomme lui-même dwbîgpfiail de f^^
i a defBÎère fois M. Goizoty muet depuis â ^smpemf^f ^ ,,;;c; tuais ^ Ton presse on peu ce discours emphaùqK, o^^
.1 oave ie^n}^iins da iimenx parallèle oitre Chaileiiapfc^^ w ^aL)oUoll^ «ft ék^ce de IXnirersité et des oniversîiaireq^^ ^ oUi«^;s»it '^ ^fftsuuMBt désintéressé, on dàûgreoiei^ *
s. dwa^uv' iM' h fcèv^'fatkHi qai prouve que M. Goiiot
les ciéaements que les piesseiitir'^
L'ÂGÂDÉMIK ET LES AGÂDËMIC1EN6 169
is paroles touchantes sur la chute des grands hommes d'État ilbutés le 24 février, et enfin une péroraison de sermon qui pour but de nous inviter à élever nos cœurs vers Dieu, fort i-dessus des hommes, de TAcadémie et des académiciens. 3ilà les nouveautés et les leçons pratiques de ce maître émi- 3i)t; voilà tout ce que la défaite a appris à ce doctrinaire Hrifié dans Torgueil, qui s'était fait en politique une sorte i popularité par Texcés même d'impopularité, et qui com- *omet {tujourd'hui l'Académie, comme il a compromis tout
qu'il a servi.
M. Biot est un savant qui écrit ses rapports dans un style îez correct, et, comme cette faculté est toujours un noum sujet d'étonnement pour l'Académie des sciences, on a signé depuis très-longtemps H. Biot à la faveur de l'Âcacnie française. Nous ne nous permettrons pas de juger les vaux scientifiques de M. Biot; ils sont considérables, asre-t-on, et cette longue existence, consacrée à la recherche s vérités mathématiques, est des plus honorables, des plus gnesde respect; quant au style de M. Biot, sans Taccuser insuffisance, nous croyons que, s'il honorait l'Académie des iences, il n'ajoutera aucun lustre à TAcadémie française. Nous nous en tenons, pour prouver cette défiance de notre rt,.au discours prononcé par le récipiendaire. Honnête, flide, respectueux, il n'a ni éloquence ni élévation. C'est
remercîment poli, un éloge convenable de M. Lacretelle, $c les tirades obligées contre les horreurs de là Révolution. Quand donc laissera-t-on tranquille toute cette histoire dt on ne veut jamais se servir que cotnme d'une arme? 11 fible, à l'Académie surtout, qu'il soit d'obligation de glisser îs tous les discours une imprécation contre 93. C'est la tête ouche sur laquelle ces bons vieillards s'essayent le poing; l'on dirait que pour faire excuser les flammèches libérales e ces rentiers de la politique et de la littérature s'amusent lUiimer dans leurs petites réunions, ils ont besoin de proiter sans cesse et toujours de leur horreur pour la Conven-
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