‹ Écrivains et hommes de lettresChapitre 4 sur 15 · PRI'FACE · texte numérisé non relu

PRI'FACE

Si nous avons besoin de (juehjues ligne> de préfaec, ce n'est pas pour expliipicr le l)Ut et les intentions des articles réunis dans ce volume. Nous nous sommes toujours elForcé, au défaut d'autre mérite, d'assurer à nos opinions l'avantaire de la sincé-

I ité et de la précision. M:iis, tout ce que nous n'avons pas dit, tout ce (pie nous n'avons pas pu dire, voilà ce ipi'il est rigoureux de faire entendre.

\jH ciitiipie es! le devoir le plus impérieux de ce temps-ci; c'est pour cela s;nis doute qu'elle est si rare; la critique de toute chose, de toutes les idées, de tous les hommes î Les arts sont abaissés, les âmes sont engourdies. Rien, dans les obstacles que

II libre pensée peut trouver autour d'elle, n'est assez puissant jtour justifier cette torpeur. Ce qui mantpie, ce n'est pas tant la liberté (pie la volonté d'avoir le cœur et l'esprit libres. Sans se heurter follement à des faits, il y a des idées dangereuses, des inepties triomphantes, des turpitudes glorifiées, des préjugés slupides qui trônent dans les livres, sur les théâtres, dans la rue, et (pie l'on devrait discuter sans relâche, combattre sans merci. Km purifiant l'art, la littérature, la pensée publique; en fai^aut de rhouuèleté la seule atmos|)bère respirable, ou rendrait tout progrès facile. Car l'humanité ne peut pas se tenir toujours hois de la vie et s'éloulVer, pour ne pas prendre d'air pur. C'est donc

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moins dans des lét'onnes sociales qu'il laut coniiiieucer p.ir chercher le salut que dans la conscience.

J'en atteste l'absence d'élan, la résignation avec laquelle on subit l'iufatuation de la médiocratie qui tient le haut du pavé artistique et littéraire, et l'échpse de plus en plus profonde du bon sens spirituel, l'ien merci, la création du vaudeville ne peut pas se renouveler tous les jours pour prouver noire malice; je crains même que la multiplication désordonnée de ce genre de phiisir ne prouve le contraire. Mais, abusant de sa vieille réputation, ce pays-ci devient bête. Le mot est brutal. Je voudrais (ju'il fut cruel, et je le souhaiterais également trop injuste ou trop vrai. Si, une bonne fois, on avait honte, on serait sauvé. Quand la France se regimbe, c'est pour longtemps.

En attendant, elle subit, avec une placidité injurieuse pour les grands génies qui l'ont illustrée, le despotisme intellectuel de la routine et de l'insulfiï-ance. Uù estrenseignemeiil delà jeunesse? Entendez-vous quelque chose de ce qui se débite au collège de France, ou à la Sorbonne? Va-t-o i même encore s'asseoir sur ces bancs? 11 n'y a de tumulte à la porte que pour siffler; et, tout en blâmant énergiquement ces émeutes, qui mêlent des questions de sergents de ville à des questions littéraires, je ne puis méconnaître que cette critique violente est l'exagération, le sursaut du goût public qui se révolte par accès, ne sachant pas protester avec continuité. Mais enfin, M. Sainte-Beuve réduit au silence, et les auditem's de M. Nisard invités à se taire, que reste-t-il à écouter? Que tombe-t-il de ces chaires d'où s'élançaient autrefois tant de paroles éloquentes? Oui donc a remplacé MM. Michelet et Edgar Quinet? Se peut-il qu'à cette heure il n'y ait pas, à Paris, un professeur écouté, ou qui mérite de l'être? S'il en est un seul, qu'on le nomme!

La jeunesse, qui n'a plus d'enseignement à recevoir, a-t-elle au moins des livres nouveaux à applaudii? Peut-elle se passionner pour des œuvres? A part deux ou trois tentatives, auxquelles nou^ rendrons honmiage , la stérilité est complète. Quant aux romans, ils restent au-dessous de l'analvse. Les mieux réussis

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>ont souvent des plagiats ou des imitations; et M. Chanipflour a beau faire du tapage avec ses petits sabots, qu'il prend pour les souliers de Balzac, on ne récoute que pour se moquer. Les feuiÏÏetons, qu'on réunit en volumes, ne remplacent pas le talent par la chaleur, la passion ou rhonnètelé. L'histoire môme sert à corrompre. Publie-t-on, à grands fracas, les Mémoiies d'un vieux soldat, qu on s'aperçoit bientôt des calomnies odieuses, des révélations attristantes qui sont le sel de cette publication. Jamais on ne porta à la haine et au mépris de l'épaulette avec plus de vivacité et de force que ne le fait Raguse, ce traître qui trahit maintenant son métier. Si, de cette boue, on essave de remonter à la poésie, on ne sent pas de dilatation. Les mièvreries qu'on nous doune, sous le prétexte de quintessence, ne méritent pour la plupart ni un dédain ni un applaudissement. Victor Hugo exilé, Lamartine insulté, sont encore et seront toujours les deux giandes voix du siècle; mais les oreilles n'entendent plus ou entendent mal.

Une seule chose prospère, le petit journalisme, le pamphlet, la biographie, c'est-à-dire le cancan, la diffamation. On gagne sa vie à pilorier les honnêtes gens. Cette société, qui n'a plus l'énergie des passions, se complaît dans les vilenies haineuses ; elle veut savoir les détails de la fortune, de la misère, des amours de messieurs tels et tels ; elle applaudit au scandale ; elle rit de voir battre le ruisseau; tout est bien, pourvu que tout soit mauvais. Et l'on n'a plus besoin de talent ni de style, pourvu qu'on sache injurier à tant la ligne, à tant le soufflet, à tant le coup de bâton. Le domicile est violé par ces profanateurs cyniques, par ces biographes au hou jour, qui risquent volontiers la prison, pourvu qu'ils ne risquent plus l'hôpital.

A tous les vices, cette époque-ci joint l'hypocrisie. On joue à la Bourse tout bas, on injurie la Bourse tout haut. Tel fait un drame pour accabler l'argent, qui porte un toast à la toute-puissance de l'or. On se moque de Turcaret, mais on le flatte. Que des gens habiles, estimant les hommes pour ce qu'ils sont et le temps pour ce qu'il vaut, amassent par leur industrie, par la

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