‹ Écrivains et poètes de l'AllemagneChapitre 10 sur 44 · GOETHE · texte numérisé non relu

GOETHE

Les Poésiei. — Gôellie el Schiller. — ElbrU» cott«ns.

vn.

Plusieurs passages des Mémoiret ont trait aux poésies, dont ils expliquent, peut ainsi dire, les origines et les corrélations : « La vie bornée '* que je menais à cette époque (il étudiait à Leipzig) me conduisit naturellement à ne rien demander qu'à moi-même. Sentiments ou réflexions, force m'était de chercher en mon propre sein toute base à donner à mes poésies ; et quant à la représentation poétique, une contemplation immédiate de l'objet, de Tévénement, me la fournissait sans que je sortisse jamais du cercle de mes sympathies. Je commençai par écrire dans ce sentiment certaines petites poésies en forme de lieds, ou d'un rhythme moins sévère, issues pour la plupart de la réflexion, et qui traitent du passé et afl'ectent une tournure épigrammatique. Tels furent les premiers essais, chez moi, d'une tendance qui depuis ne m'a jamais abandonné, et qui consiste à transformer à l'instaiit en poëme, en image, toute chose qui me réjouit, m'afflige, ou simplement me préoccupe, uniquement pour en avoir le cœur net et me rondre un compte exact des objets extérieurs. J'ajouterai que jamais semblable don ne fut plus nécessaire, étant' porté par ma nature à me jeter sans cesse d'un extrême dans l'autre; toutes les pièces de cette époque ne sont que les fragments d'une confession, que ce petit livre va essayer de rendre complète. » Et plus loin, p. 132 : «Gomme il est vrai que le cœur nous touche de plus près que l'esprit et nous pousse à créer, tandis que celui-ci sait très-bien

1 DichtUDg und V^ahrheit Zweites Theil. — 124.

se venir en aide à lui-même, les circonstances où le cœur se trouve en jeu m*ont toujours paru les plus considérables. Je n'avais que faire de m*épuiser à réfléchir sur l'inconstance des inclinations, sur les vicissitudes de Tètre, sur tout ce sublime et ce profond, dont les connexions dans notre nature peuvent être envisagées comme les énigmes de la vie humaine; non, je n'avais d'autre vue que de me débarrasser, dans un |ied^ une * épigramme, une rime, de l'affection qui me tenait ; et ces pièces se rapportant à des sentiments qui me sont personnels, à des circonstances toutes particulières, je doute qu'elles puissent intéresser quelque autre que moi-m^e. » Cette confession pré* liminaire expliquera suffisamment l'ordonnance du premier livre des poésies de Goethe, où les lieds d'amour abondent en si grande quantité , bien qu'au dire . même des Mémoirei la collection soit loin d'être complète. A qui s'en prendre? aux réserves du poëte, ou bien aux vents qui ({^persent, souvenl pour ne jnmais les rendre, les feuilles volantes de ces petits livres du cœur?

Le plus grand nombre des lieds de Goethe s'inspirent de l'amour ; ceux-ci plus enjoués, plusdouxi plus superficieliraieni tendres f ceux-là plus intimes, plus empreints de mélancolie allemande et de cette langueur indicible qu'il appellent uhnêutkt ao delà du Rhin. Nous avons parlé de mélancolie. Avec Goethe^ le mot pourra paraître singulier ; toutefois, appliqué aux Lieds, œuvres de sa jeunesse, émanations presque involontaires d'un premier épanouissement du cœur, il s'en faut qu'il soit déplacée c Je demeure de plus en plus convaincue, disait une femme d'une sensibilité poétique vraiment rare, que la mélancolie eat la base fondamentale de l'harmonie chez les natures élevées, et que c'est par elle seule que leurs œuvres conservent ce charnu^ inépuisable et résistent à toutes les vicissitudes des temps^ des opinions et des mœurs. » Sans aller si loin, ni prétendre le moins du monde que la mélancolie soit une des cordes princi* pales de la lyre de Goethe, ne saurions-nous reconnaître le ton de tendresse et de conviction qui règne dans la plupart dss pièces de ce livre? Pour moi, j'avoue que ce ton-là m'attire et me frappe ; après cela, qu'il vienne de la tête ou du cœur, de l'homme ou du poëte, qu'il soit un artifice de plus dans cette organisation si prodigieusement douée,- peu importe; une chose certaine, c'est que le sentiment est là, qu'on Vj trouvai et ^u'il

DB LA P0Ë8IE LTRIQUB. fi

donne à ces poé^ts lyriques de la première manière un eharme incomparable, que toute l'orfèvrerie de la forme la plus habile et la plus riche n'e jamais su donner au Divan.

La Ballade de Goethe porte en elle un caractère mystérieux qui n'a rien de mystique, deux conditions danà Tart qu'il ne faut pas confondre, celle-ci résidant tout entière dans l'étoffe même du poë'me, celle-là dans la manière de le traiter. Le mystérieux . des Ballades de Goethe ressort presque toujours de l'arrange* * ment des choses, de la mise en scène, si je puis m'exprimer ainsi. Le poète a son sujet, ses figures, dont il sent les actes et las passions se mouvoir dajs les profondeurs de son être, mais si veguement qu'il ignore lui-même comment il fera pour les produire au jour; dans son incertitude, il avise alors un moyen nouveau qui consiste à mêler ensemble tous les éléments ; ly«r risme, épopée, drame, il dispose à son gré, et selon le caprice de son imaginat^n, des trois formes fondamentales de la poésie; souvent mémo, le refrain, ramené avec art au bout de ebaque strophe, tout en introduisant dans le vers ce nombre caractéristique, ce rhythme musical que Beethoven admire 9, vient donner à l'expression de la pensée un tour original de plus. Bntre les ballades de Goethe où règne cette couleur mystér rieuse, il en est une de facture serrée, véritable cbef-d'ocuvre de concision, de rhythme, je dirais presque d'enchevêtrement lyrique, mais qui, par les qualités mêmes qu'il a dans Toriginal, paraîtrait, au lecteur français, obscur peut-être et trop laconique, si nous ne prenions soin d'en donner une sorte d'analyse, et d'indiquer ici, strophe par strophe, la marche de Taction.

Deux enfonts, au fond d'un antique manoir féodal environné de bols et de forêts, profitent d'un moment où leur père est à la chasse au loup, et leur mère en son oratoire à prier Dieu, pour introduire un vieux barde dans une des salles solitaires du ehAleau.

Le vieux barde se met alors à leur chanter sa complainte his** torique : un Comte, au moment où les ennemis investissent sa

i « Les poésies de Goethe, disait Beethoven, exercent sur moi une grande iaÊnntt, et eels, non pas seulemeiit par leur costenu, mai» aussi par leur rhytiimet Je me «ens inspiré ^t porté i composef par cette langue , d^nt on dirait que des esprits ont ordonné la sablime architecture, et qui porte en soi déjà je eecfet 4es barmoaies. » Oea paroles de Beethoven à Bettiaa seraient une admi* vaWe iatifdlMtite à I» lMtiiT« 4« F«éit«« 49 OMtl)ff«

forteresse, enterre ses trésors et s*enfuit , emportant dans les plis de son manteau une fille encore en bas âge.

L'illustre vieillard court le monde sous l'apparence d*un pau-* vre barde réduit à mendier son pain. Cependant Tenfant croit, précieux fardeau.

À mesure que les ans s'écoulent, le manteau se décolore et s'use ; la jeutte fille, toutefois, est devenue grande et belle, et n*a plus que fairt d'un pareil abri.

Passe un chevalier de race priocière; au lieu de jeter son aumône dans cette main royale, le noble jeune homme l'étreint avec amour et la demande au père, gui consent à la lui donner.

La jeune fille alors se sépare à regret de son père ; lui çepen> dant s'éloigne, et, solitaire, poursuit sa route, errant à travers le monde. — De ce moment, le barde change de rôle ; le vieux Comte c'est lui, lui-même; il parle désormais à la première per* sonne en awi propre nom. Il bénit le$ enfants, et dès lors on devine non-seulement qu'il est ce Comte dont parle la complainte, mais que les enfants sont ses neveux, que la princesse est sa fille, et le chasseur princier son gendre. Le dénoûment se présente d'abord sous les couleurs les plus riantes. Bientôt la scène se rembrunit. Rentre le père, orgueilleux^ superbe, emliorté; furieux de voir qu'un mendiant s'est introduit dans sa maison, il ordonne qii*on le jette aux oubliettes; les enfants sont effrayés, la mère accourt et supplie.

Cependant les gardes n'osent approcher du vieillard, tant l'auguste dignité de cet homme leur impose. La mère et les enfants redoublent de prières» le prince dévore un moment sa fureur. (Ne remarquez-vous pas combien la scène est dramatique^ musicale surtout, et qu'il y aurait là un admirable finale d'opéra?) Toutefois sa colère, trop longtemps contenue, éclate enfin; la première ardeur de l'amour une fois éteinte, le souvenir de sa race antique et chevaleresque est revenu au cœur de l'illustre jeune homme, et il a rougi de son alliance avec la fille d'un mendiant.

Le jeune seigneur éclate en horribles reproches contre àa femme et ses enfants.

Le vieillard, qui jusque-là s'est tenu immobile dans sa dignité, ouvre la bouche alors et se déclare père de la princesse, aïeul des enfants, et antique souverain du burg dont Ta chassé la race du possesseur actuel. Le cours des choses s'explique natu-

rellement : une révolte à main année ayant chassé J^Bdis le roi légitime auquel le Comte appartenait, la dynastie antique, ainsi que ses fidèles partisans, vient d'être restaurée. Le vieillard confirme Taûthenticité de ses paroles en désignant la place où ses trésors sont enfouis ; une amnistie est promulguée aussi bien dans le royaume que dans le burg, et tout as termine par un heureux dénoûment. 4

Quand nous indiquions tout à Theure dans cette btllade une admirable scène de grand opéra, nous ne faisions qu*émettre une idée de Goethe lui-même, qui eut un moment l'intention de disposer pour la musique ce sujet, emprunté, du reste, à une très-intéressante légende de la vieille Angleterre : « Ce motif me plaisait réellement, écrit-il quelque part ; je traçai le plan, j*ébaucbai même quelques scènes, mais le travail en resta là. Je souhaite qu'un plus jeune s'empare du sujet, et arttte en re« lief les points lyriques et dramatiques, rejetant la partie épique dans le fond du tableau. Une semblable pièce de théâtre, conçue et traitée avec intelligence par le poè'te et par le musicien, aurait, il me semble, quelques droits à prétendre au succès. »

Citons encore dans ce genre mystérieux, clair-obscur, le chant Nuptial, si populaire en Allemagne, et que nousessaieroni de traduire en vers.

Chantons et célébrons le comte qui jadis Habita ce château , cette illustre demeure

Où TOUS fêtez tous à cette heure

Les noces de son peUt-flls, Marié d'aujourd'hui. — Donc le cher camarade S'était par maints exploits dans la guerre illustré, Lorsqu'un jour revenant de la sainte croisade. Il trouya son château croulant et délabré.

Te voUà, gentil comte, en ta châtellenie;

Le logis n'est pas des meilleurs, Les vents par la croisée entrent avec la pluie : A cette heure comment chercher un gtte ailleurs ? « Bon ! il m'est arrivé souvent de trouver pire, • « Et l'amour cependant venait tout réplirer.

« Alerte donc, ami, vois la lune au ciel luire. « Vite en ton lit de paille ! et dors sans murmurer. »

Et lorsqu'il cède enfin au sommeil qui l'accable, Les rats sur le parquet commencent à trotter. Cherchant d'ici de là, sous l'armoire et la table. S'ils ne trouveront rien à pouvoir grignoter. Et soudain, voyez donc, dans sa^robe de moire,

ÉCRIVAIB» ET POETBS BE L*ÀS4iJEMAGNE.

Le gwtil petH |i»i|i w«e m lappe 4'oi, S^ gestet, flOD (9il vif, sa parole oratoir^f Dansant au pied du lit où notre comte dort

« Nous nous sommes, 14-haut, permis joyeuse Mt4,

« Depuis tiue ce castel fut par toi déserté,

« Et, te croyaat bien loin au pays du prophète»

f On t'en donnait eéans ea toute liberté,

« Or, si rien en cela, monseigneur, ne t'ofifenaei

« Nous allons tous ici, jusqu'au matin, en clioeuif,

c Gnomes et petits nains, faire gatment bombance,

« Banqueter, sauter, rire et chanter A l'boniMUf

« De la jolie enfant promise à MonseigiUM^r. »

£t le comte, en l'extase où le sommeil lejette :

« De cet appartement disposez pour la fête. »

Alors trois cavaliers de la ruelle sortis, S'avancent galamment an trot de leurs nontores. Tont un p^ple mignon de joyeuses ^guree ^ t Xiee sait, s'évertuant à pousser de grapd» eris, Puis arrive à la file un long train de carrosse8| tJn cortège éclatant de seigneurs, de marquie, Comme les empereurs les ent seuls pour leuM noête. Et sur un char doré que traînent six covri^eif , La fiancée enfin et tous les conviés.

En un galop rapide on se croise à la ronde.

Chacun cherche sa place, et, pour valser gatment. Choisit une compagne aussitôt, brune ou blonde^ Et le branle joyeux commence au même inttant. Quelle confusion 1 quel bruit! quel mouvement! Cela siffle, tournoie et vibre et tourbillonne, ' Etincelle, chuchote et pétille et violonne. Le comte ouvre les yeux et se croit fou vraiment !

Sur les sièges, les bancs, les tables, les muraiHei^ On trépigne, on tapote, on court d'ici de là, Chacun, près de sa belle, au splendide gi^la Veut s'asseoir; voyez-les s'arrachant les volaillffi Les jambons, les pâtés, les turbots, tout cela; En miniaXure au moins, partout le vin circule, On cause, on boit, on rit, on chuite, pn gesticnle. Fuis soudain tout s'efface an milieu d'un hoorm.

Si vous voulez savoir la fin de l'av«Qture, Faites ttrêve au vacarme ! — Or, ce qu'en abrégé, Le cher comte avait vu, dans son rêve plongé, S'accomplit, mais en grand et plus en miniature. Lorsque de son sommeil à l'aube il s'éveiHal Comtes, ducs et barons et pages étaiept là; Fanfares au dehors, carrosse sur carrosse, Partout djws le château gens de fêt^ et de ||o^e Qui «tennent^Àvement s'incliner d^viot Jvi* Ainsi ce f^ |ftdjs, «M ç'eft aujourd'hui'

JLts falliMleft (Jiç Qoetbe ont une signification biitoricpiQ dam ]m annales de la littérature allemande, et se rattachent à cette furieuse levée de boucliers de i 797, à laquellelecbantredeFaiMl et Scbiller* son héroïque et désormais» inséparable compagnon d^armes, prirent une part si vaillante. Les Ballades de Goethe ei les Ballades de S(^hiller naquirent vers le même temps et de la même inspiration, de ce besoin commun de lutte et de rénovation qui possédait les deux vainqueurs, jaloux, après avoir arraché la mauvaise herbe, de semer partout dans le champ un germe substantiel et fécond. Après s'être rencontrés, on sait avec quel bruit, dans VAlmanach de$ Muses, Àlmanach des Furies (Fu^ rien Almanach)^ comme rappelait Nicolaï, après avoir bafoué de concert, dans les Xenies, les ridicules et les tendances rétro* i^pectives de toute une école de pédants et de rimeurs insipidçs, (lioethe et Schiller, potjrsuivant d*un point de vue plus sëriÂix et plus digne, du point de vue de Tœuvre, la lutte engagée par la polémique, commencèrent dans leurs ballades cette associa* tien dn génie, cette sublime mise de fonds pour l'exploitation de la pensée, grâice k laquelle ils devaient obtenir plus tard an théâtre de si splendides résultats, a II faut, disait Goethe, après ces frivoles escarmouches des Xenies, il faut nuiintenant abor<der des sujets plus élevés, plus dignes, et, aous la forme du noble et du baau, montrer à nos antagonistes confondus notrf nature de Prêtée. » Personne pli^s que Schiller n*étalt fait pour comprendre ces paroles. De ce moment, leur activité, jusque-là dispersée, se concentra tout entière sur deux genres principaux, l'épopée et Je drame, objets uniques désormais de leurs médi» tations en commun, qui donnèrent lieu çà et là à plus d'unf forme dérivée et comme flottante indécise entre les deux espèces. G'iesl vers cette époque justement que tombent les Ballades. Et peut-être serait^-ce une étude assez curieuse que celle de ces uo* blés intelligences diversement préoccupées d'une même idée, et subissant, chacune selon sa nature, l'influence des temps et de l'histoire. Depuis ses premiers essais en poésie lyrique, Schiller nourrissait le projet d'écrire une petite épopée romantique. Étrange chose! à peine la conscience de sa propre individualité lui étaitrelle venue, à peine croyait-il pouvoir distinguer le iori et le faible de son talent poétique, qu'il s'imaginait ne posséder aucune des disi^tions Aécessaires à Tart dramati^iM»* « Wégth pée^ écrivnit^il, voilj» PM» véritable vocation ; » «t H ^^tmi

d*un ton modeste : « Bien entendu que je ne parle pas ici de la grande épopée. » Cette idée le tenait si fort au cœur, qu*après avoir terminé ses études sur la guerre de Trente Ans, il demeura incertain s*il n'écrirait point un poème de Gustave Adolphe plutôt qu'une tragédie de Wallenstein ; on dit même que lorsqu'il traduisait Virgile en 4792, ses longues études du poète latin n'avaient d'autre but que de Tamener à une connaissance approfondie, technique du genre, à une sorte de poétique dont il comptait faire usage dans un poème de Frédéric le Grand, lequel poème, s'il faut en croire les récits du temps, n'eût été rien moins qu'une épopée dans les formes. En 1795, Schiller était encore tellement indécis sur la tendance à prendre, que sans M. de Humboldt il courait grand risque de tourner pour toujours le dos au drame, et d'aller se fourvoyer daps l'antique dédale de l'épopée homérique. Les conseils impérieux de M. de Humboldt agirent vivement sur Schiller, qui revint peu à peu à son drame dès longtemps projeté de WcUlenstein. Il en était là, et Goethe, de son côté, allait se remettre à son Faust, lorsque la fièvre des ballades les prit l'un et l'autre. L'élan spontané de ces deux intelligences indécises vers un genre mixte et qui semble tenir le milieu entre le drame et l'épopée, est un fait des plus caractéristiques. En effet, si l'on y réfléchit, la ballade procède des deux formes : elle raconte comme l'épopée, elle vit comme le drame^ et il est curieux de retrouver dans les préludes du génie le même ordre de succession qu'on remarque dans l'histoire des littératures, où le récit populaire, la ballade, sert toujours d'acheminement vers la forme dramatique. La plupart des ballades de Goethe et de Schiller parurent en 1797. Il y eut alors un moment de verve et d'inspiration où la poésie coula domme de source. A cette heureuse époque chaque jour voyait éclore une pièce, c'était une véritable communauté des trésors de l'intelligence, une collaboration poétique des plus riches et des plus fécondes. On cherchait ensemble les sujets, chacun choisissait ensuite le motif qui lui convenait le mieux pour le traiter à sa manière ; quelquefois même il arrivait qu'en se jouant on se distribuait la tâche, comme dans les Grua d'Ibicus, dont Goethe écrivit la moitié. Les titres, même, indiqueraient au besoin la tendance du génie de chacun i ainsi Fridolinj le Gantelet, le Combat du Dmgon, sont plutôt des récits (Ez'âhlungen), comme les appelle Schiller, tandis que la Fiancée de Corintke, le Dieu

et la Bayadère^ la ballade que nous citions plus haut, se rapprochent davantage de Fépopée. Ici comme dans leurs plus grands chefs-d'œuvre , la physionomie des deux maîtres se dessine distinctement. Schiller a plus d'action, Goethe plus de mesure et de calme. La ballade de Schiller vogue davantage dans les eaux du drame; celle de Goethe tient de plus près à l'épopée. Les ballades de Goethe- sont des épopées dans le même sens que ses drames sont des tragédies.

Cependant Goethe conserve cette incontestable supériorité, que lui seul sait varier à l'infini ses modes et ses tons. Ainsi, 1$ Dieu et la Bayadère, la Fiancée de Corinthe^ le Chant du Comte priiohnier. Mignon, la Violette, tout en appartenant à l'espèce, sont autant de morceaux marqués d'un signe distinctif, et qui dénotent dans ce genre l'inépuisable activité de cette intelligence rayonnante. A côté de la ballade épique, littéraire, où le sentiment se révèle de toutes les pompes de l'art, vous avez la ballade populaire, la vraie ballade, sans ajustement poétique, sans effets de style, toute naïvei, toute concise, belle de sa seule ingénuité. S'il m'était permis d'employer ici des termes d'horticulture, je dirais que Goethe a dans son jardin des fleurs doubles et des fleurs simples ; à ce compte, la Fiancée de CoritUhe serait une fleur double, une de ces roses magnifiques obtenues par la combinaison des greffes, et je comparerais le Roi des Aulnes, le Page et la Meunière, le Roi de Thule, à ces églantiers de la haie et du bois dont l'odeur enivrante, un peu sauvage, embaume l'air, et que Margot cueille en passant. Les ballades de Goethe dans le goût populaire resteront comme d'inimitables modèles de poésie et de science de la forme. Jamais on ne vit sous un laisser-aller apparent, sous une contexture des plus simples , se dérober tant d'art. C'est la mélodie dans le contre-point. En quelques vers le drame se lie et se dénoue ; drame attachant dans sa concision laconique, réel, humain dans ses velléités fantastiques, et toujours écrit de ce stylé des choses faites pour être retenues par cœur,

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