PRIERE PENDANT LA VEILLÉE DE NOËL
« Amour qui souffris sur la croix, amour qui domptas la mort par pitié pour les enfants des hommes, compte, dans cette nuit bienheureuse qui t'apporta jadis à nous, compte les âmes qui te manquent.
« Amour qui envoyas Tétoilc au pays lointain d'Orient pour inviter les rois ; qui, par la voix du précurseur, fus annoncé aux pauvres bergers, es-tu donc devenu muet?
<c Une douce bergère repose encore en un sommeil aveugle, et rêve d'arbres verts. Un ange ne chantera-Ml pas à sa fenêtre : — Esther, ouvre-moi, le Sauveur est né? »
Et si la jeune fille tarde à se convertir, c*est encore d'une fleur (la passiflore, où la légende a vu se perpétuer les instruments du Crolgotha) que le poëte invoque Tintercession. Toutes les fleurs ont un sens au jardin d'Allemagne. Il y en a pour les espérances, les souvenirs et les regrets; Tune dit Aimez-moi; l'autre, Ne m'oubliez pas; vous en trouvez même de mystiques.
Plante bénie et trois fois sainte , Rose mystique, étoile en fleur.
Qui portes la divine empreinte Du martyre du Rédempteur ; Je te Tois fraîche, épanouie, A sa croisée, à tout moment.
Veux-tu donc consumer ta vie En éclat frivole et changeant?
Ne sens-tu pas, lys adorable, Le germe profond et divin D'une nature impérissable Que le Sauveur mit dans ton sein , Lorsqu'au frais jardin de la terre Il te laissa parmi nos fleurs.
Sainte image de ses douleurs.
Symbole de sa mort am^re.
Où se puissent tourner nos cœurs Dans la joie et dans la misère?
Chaste lys d'amour et de foi , Quand elle rêve à sa fenêtre , Ne lui souflles-tu rien, dis-moi , Des douleurs de ton divin mattre , De l'éponge, des clous sanglants, Dé cette couronne fatale? — ' Esther dort, et par intervalle
Des rêves heureux, innoceûts, Lèvent la pierre de son ame.
Guette bien cette occasion Pour lancer, étoile de flamme , En elle ton plus pur rayon.
Et ainsi de chanson en chanson, de lied en lied, on arrive jusqu'au dénoûment de cette fraîche et sentimentale poésie, au baptême, qui se laisse pressentir dans une pièce pleine de grâce intitulée Marie,
<c Je voudrais te saluer du nom de Marie ; mou cœur ne t*a jamais appelée autrement. — Je vois un clair petit ruisseau couler, je vais m*asseoir au bord; Marie, murmurent ses flots, Marie sera ton nom. Une blanche colombe vient vers nous à tire d*aile et plane au-dessus de moi dans un rajon de soleil.
•A Chère bien-aimée, ou ne t'a jamais rien dit des orgues et de la cascade? Le Jourdain sacré vient en bouillonnant à travers les montagnes et les mers ; entends sa joyeuse fanfare. L'esprit de Dieu déploie ses ailes et s'écrie : « Où donc est ma fille? Plonge dans ces flots qui t'aiment, et que Marie soit ton nom. »
La poésie didactique et descriptive, qui ne sait trop de son propre fonds à laquelle des deux formes simples se rattacher, s'inspire par moments, elle aussi, du lyrisme, et réchaufle à ce foyer sa nature froide et languissante. L'élément lyrique anime la poésie pittoresque, donne la vie à l'allégorie, au symbole.
H ÉCRIVAINS ST POW^M» M yÀLI^MAGNE.
Voyez les Paramylhies et les Puraboln de Herder ; il n'y a pas jusqu'à répigramme, cette vipère de la poésie, qui ne soit capable, ainsi que Logau Ta démontré, de s'attendrir^ même à l'instant qu'elle pique.
Cependant, si nous avons étendu le royaume du lied, l'empire de la poésie lyrique, au delà des bornes que le$ systèmes ordinaires lui prescrivent, il importe que nous observions qu'elle aussi, dans son indépendance presque illimitée, a sa forme qui lui' est propre, sa forme une et identique en ses variétés sans nombre. Lorsque Schiller, dans son lied intitulé le Gant ( der Handichuh ), donne à une nouvelle la forme lyrique de l'ode ; lorsqu'en d'autres ballades il amalgame l'éléqient épique et le style déclamatoire de tçlle sorte, que trois genres de poésie ont l'air d'en venir aux mains et de se disputer le même poëme, un semblable lyrisme porte en lui quelque chose.d^incohérentetde bâtard qui le condamne d'avance et le fait éct^ouer en dépit du poétique appareil qu'il évoque. Schiller obéit ô je ne sais quelle effervescence instinctive qui ne manque pas de l'entraîner souvent jusqu'aux régions de l'emphase. Dans le délire du moment, toute objectivité disparaît à ses yeux : de là un dithyrambe con> tinuel, une déclamation chaleureuse, éblouissante, mais vide et monotone, substituée à la forme, à l'art; de là des apparitions iottantes, des Ames et des sentiments au lieu de personnages et d'actioR, âmes qui souvent n'en sont qu'une, et vous savez laquelle, variant ses habits et son air. Les bornes du lyrisme, si loin qu'on puisse les étendre, ne lui suffisent pas, il les dépasse, introduit dans son œuvre l'épopée, l'ode, le drame, le dithyrambe, les éléments les plus divers, non à doses égales poiip qu'ils se tempèrent l'un par l'autre, mais entiers pour qu'ils so combattent, non comme des contraires qu'une chimie ingénieuse associe avec art, mais comme autant de forces actives qui s'agitent pèle-mèle et poursuivent leur développement intégral. Le luxe même de ses facultés lyriques s'oppose en Schiller à leur juste emploi ; il manque sa vocation par trop de vocation, par incontinence de lyrisme.
Nous professons un respect inaltérable pour la majesté tout antique, toul ionienne, dont KIopstock revêt son iiispiratjiQO écheveiée; mais qu'il nous soit permis, en saluant le maître, d« passer l'école sous silence. L'jécole de Klop^ck! Dieu sait qil^i9 bardes sublimes elle a produits 1 KIopstock êsl en AUeœdgp^ ]ê
clMsiqu^ P9r euelleiioe, rhomme de la Renaisiwm Mlmmrt ,
«'efforçaat d'appliquer à la poésie du roinaaU«me les ^t^ones d'AriMoto, et réduisant le lyrisme moderne aux (rrâ uniques formes que Taptiquité consacre : l'ode, Thymne, le dithyrambe, la réaction systématique de Fauteur de la Mêmodt^ bien que parfaitement contraire à toutes les idées, à toutes les sympathies de TAUemagae en fait de poésie lyrique, pouvait néanmoins offrir son utilité, en tant que rappelant à une certaine concentration la forme du Nord, toujours prête à s'évaporer-, mais il fallait ne point s'en tenir là, et surtout se bien garder de prétendre ériger en réforme une simple question de maîtrise. — KIopitock eut donc son école etîies imitateurs ardents, le lied se fit classique. Pe celte époque date en Allemagne le règne d'Anacréoq. Le lyrisme déserte les sources nationales dont nous avons parlé, ces larges sources vives où la poésie nouvelledevai t puiser à pleine coupe, et se perdim toute sorte de platitudes mesquines dignes de nos petits poêles delà Régence. Que sont, en effet, ces élucubrations anacréontiques, si vous les conip()rez au moindre lied de liagedorn pu de Giinther?... KIopstock lui-même ne comprend rien au^^ conditions du lyrisme allemand. Il lui manque Toreiile, il lui manque le sens de la mélodie, et je n'en veux pour preuve que Tantipathie insurmontable qu'il nourrissait d'enfancp CG^re la rime; disons eo passant que la rime eut son tour, et se v^gea de lui furieiisemept lorsqu'il voulut, plus t^rd, écrire see cbunts sacrés.
Mais patience. Le vrai lied allemand ne tarda pas à sonner sa fonfare de résurrection , splendide fanf^e dont la note éclatante et légitime eut bientôt étouffé le rhytbme languissant et les tristes mélopées des hoirie» et des anacréoniiques. Nous vqu* Ions parler de la pléliade de Gottingue, et surtout de Biirger, qui s'en ât l'étoile principale. Biirger rend siu lied abattu dans la fange et rampant terre à terre, ses deux ailes de papillon, ses ailes d'Elfe, qui le portaient autrefois vers le soleil ; la rime et la musique; Siirger donne l'élan au retour de l'Allemagne v^rs les rives de la poésie nationale, lï prêche d'exemple cette croisade magnifique dont un autre que lui sern le béros.. l^ ppote inspiré de />'nore joue le ré|e de précurseur dans ce grand mouvameal littéraire que la chantre heureux de Fsust et de Merr guérite viendra consommer. Gëltiogue prépare Weimar^
Taadi» que BUr^r^éyeilie dans §9 poitrine l'écho profoud*
sympathique, puissant, des anciens lieds populaires, et se place comme un centre de resonnance au milieu des traditions de tous les pays du nord , survient Schiller avec son dithyrambe fastueux, ses sentiments bourgeois entonnés sur le mode pindarique, sa prosodie opulente et déclamatoire, et la tentative des poètes de Gbttingue en reste là pour le moment. Schiller n'est point un lyrique dans la pure acception du mot. Nous avons dit nos raisons à ce sujet, et nous les maintenons. A défaut de ses lieds, qui sont des odes, de ses odes, qui sont des dithyratnbes, de ses dithyrambes , qui sont des épopées ou des symphonies' avec chœurs, la critique qu'il a publiée des poésies de Bui^er démontrerait clairement que Tauteur de WiUlenslein et de GuUlaume Tell ne se fait pas une idée du genre. Schiller déclame toujours avec pompe, avec splendeur et majesté, nous l'avouons; mais celasufiSt-il? Et le poète qui déclame peut-il s'excuser à meilleur droit que l'orateur qui chante? Ce que la muse moderne a de pathos et d'emphase, c'est sans contredit de Schiller qu'elle le tient. Insensible au lied populaire dont Biirger se faisait Técho, il méconnut aussi le Minnelied, le tendre et mélodieux JRf tnnelied. Ainsi, déshérité par sa faute du double élément de toute poésie lyrique en Allemagne, Schiller dut naviguer au hasard sur 1 océan fougueux de sa propre imagination, et se sentir incessamment ballotté entre l'antique et nous, qui, en fait de lyrisme à proposer à l'imitation étrangère, n'avions guère à cette époque que les odes et les cantates de Jean-Baptiste Rousseau. N'importe; les poésies de Schiller eurent leur temps, on se laissa prendre à ce pathos magnifique , à cette inspiration luxuriante, à cette loyauté chevaleresque; le fond, un peu contre l'habitude, emporta la forme cette fois. Personne n'imagina que l'auteur de* la Cloche et de Fridoliny en dépit de ses allusions à Ik France, de ses velléités politiques et de son germanisme effervescent, fût un lyrique moins national que Biirger, Hagedorn, GUnther, et tous ceux qui se rattachaient par Luther à la vieille Allemagne. Il y eut aussi dans cette adoption générale plus d'une circonstance particulière. L'intérêt qui devait entourer un graad poète tel que Schiller, son air mélancolique et souffrant, son enthousiasme si honnête, si généreux, si vrai, en un mot l'appareil extérieur ne manqua point déjouer son rôle en cette occasion. La main qui faisait vibrer les cordes de la lyre portait au doigt de si riches diamants que l'attention en fut éblouie, et,
comme une alouette au miroir, vint donner d'elle-même dans le piège. Pour dissiper le charme, il fallut que Timitatton s'en mêlât. Les imitateurs ont cela de bon, qu'avec eux on n'a point à craindre les prestiges : dès qu'une forme défectueuse leur échoit, ils ont bientôt fait de vous en montrer tous les vices ; ce que le génie maintenait à force d'art et d'exécution, tombe alors de soi-même et disparaît. C'est justement ce qu'il advint de la forme lyrique de Schiller.
Nous ne prétendons pas dire ici que les défauts dont nous parlons entachent toutes les poésies lyriques de Schiller, et qu'il ne se trouve çà et là dans le nombre plus d'une pièce dégagée de ce ton emphatique et déclamatoire. Quel poète, même en ses égarements, même en ses plus vaines théories, n'a point fait de pareilles rencontres ? Quel poëte n'a eu de ces inspirations où sa nature se révèle? Il ne s*agit plus alors de théorie et de manière ; l'idée entraîne avec elle la forme, et l'épanouissement s'accomplit selon les lois les plus simples. Il s'en faut de beaucoup que l'œuvre lyrique de Schiller soit dépourvue de mouve^ ments de ce genre, de motifs aimables et de bon aloi. Il y a des perles de la meilleure eau dans cet océan tumultueux, et qui toujours déborde. On citerait au besoin des ballades et des lieds qui, pour le] sentiment et la grâce, donneraient un démenti complet à tout ce que nous venons d'avancer, si toutefois ces ballades et ces lieds ne constituaient autant d'exceptions dans la manière de l'auteur.
Quand on étudie l'histoire du développement intellectuel en Allemagne depuis le commencement de la réformation jusqu'à la renaissance des lettres, vers le milieu du xviii* siècle, on ne peut s'empêcher d'être frappé de l'instinct réactionnaire qui fermente au cœur de cette dernière période, et l'entratne, pardessus deux siècles d'avortements qu'elle saute à pieds joints, vers un passé organique et fécond dont elle entreprend comme la * reproduction immédiate. Les principes proclamés à cette époque au nom de la littérature nationale touchent de plus près au xvi« qu^u xvip siècle, et, dédaignant toute espèce de filiation avec les doctrines ayant cours naguère , se rattachent d'un commun élan aux écoles de Nuremberg et de Wittemberg *.
1 Voir, dans notre traduction des poésies de Goethe, la pièce intitulée Sxplication tPune vieille gravure tur boit représentant la mission poétique de Hana Sache,
la ÉCRIVAINS ET POETE» DE L'ALLEMAGNE.
Loin de continuer Opitz ou Lauernstein, Goethe renoue à (.uth^ 9a fîliatioQ intellectuelle et va perpétuant le passé, qu'il adopte selon ce que lui dictent ses vues profondes sur le présent, co que lui dicte sa propre invagination fécondée aux sources étraa* gères. Aujourd'hui la question parait toute simple, il s'agissait, non de restaurer le xvie siècle en son ensemble, mais de retremper dans son esprit la forme qu'on avait sous la maiii* C'est un des plus beaux titres de Goethe d'avoir senti le pre^ mier de tous la parenté qui existait entre ces deux périodes si sympathiques Tune à l'autre , et d'avoir poussé de toutes ses forces à leur reproduction. Le lied populaire allemand devait trouver en Goethe sa plus aimable, sa plus haute, sa plus com^ plète expression. Le grand poë'te, dont l'intelligence rayonne ^ur tous les points sonores et lumineux de l'art, ne pouvait négliger celui-là. Goethe ne se borne point à s'inspirer du modèleî il le reproduit, il le façonne; la plupart de ses chefs-d'œuvre en ce genre, ses lieds en manière de romance par exemple, sont comme autant d'échos perdus , de mélodieuses réminiscence^ des poésies populaires. Il va même plus loin ; . il ne se fait pa^ faute, chaque fois que l'occasion s'en présente, d'emprunter ii l'original ici un vers, là une strophe. On dirait de capricieuse« variations où le maître ne«e lasse pas de ramener le thème par les plus charmantes fantaisies, les plus ingénieux faux-fuyants. Aiusi» grâce à lui, grâce au chantre nature) et divin, au lyrique allemand par excellence, le vieux lied se renouvelle, et, trans* formé au moyen de l'art, régénéré, illustré (c'est le mot), trouve des ressources originales, inconnues, dans une exécution presti^ gieuse. L'idée populaire, le diamant brut, rencontre en Goethe WU grand artiste, son lapidaire florentin, son Benvenuto, qui le polit, l'enchâsse et le fait miroiter au soleil. Hoffmann et Nova^ lis ont dit vrai : la poésie est une couleuvre merveilleuse, une belle dame serpentine, pleine de caprices imprévus et d'inexplicables fantaisies. Aujourd'hui vous l'entendez secouer se» clochettes d'argent et carillonner dans l'herbe les plus jolis airs» et demain elle va se taire et s'endormir d'un somnieil létl^ar- ^ique, jusqu'à ce que le magicien la réveille. Cette foiseacgret Goethe fut le magicien.
De tous culés les tentatives se multiplièrent; les assistances venaient s'offrir d'elles-mêmes ries chants populaires de Herder, le Knabe-Wunderhorn, aidèrent puissamment à cette reodii^
DE LA POtm LYftîOtÉ. ^fi
sance du lyrisme, à laquelle contribua aussi pouf sa pafl lô compositeur de Goethe, Reichart, qui, animé du même ièle, portait. vers les traditions musicales ces invegtigatiotis profondes que les autres dirigeaient vers les idées, et, comme un mineur qui chercherait les eaux vives. et les cascades sonores dans 1)1 grotte où ses frères travaillent à dépister Tor et les pierres prè* cieuses, s'en allait, creusant les sources nationales, à la poursuite des accords et des mélodies.
Les mouvements littéraires se ressemblent tous , quant aux mâiaoBttVres qu'on met en jeu pour assurer leur action immédiate. Ce qui s'est passé en France vers les dernières années de la restauration arriva alors en Allemagne. L'importation étrangère eut son temps; les esprits directeurs, sur qui pesait la responsabilité de l'entreprise, s'aidèrent autant qu'il fut en eut de tout ce que le génie exotique pouvait leur fournir de propre à la circonstance. 'Dn fouilla le vieux Nord , on demanda au jeune Orient sed merveilles, et l'ardeur des néophytes forçant Tautorité des maîtres, l'imitation renchérissant de beaucoup sur l'exemple , il en résulta ^ comme chez nous, de monstrueux e»» sait qui durent aussitôt disparaître. Cependant on peut dire que la forme allemande n'abdiqua point un geul instant sa souve* râineté, et que, de tant d'éléments divers évoqués pendant la crise» il ne resta que peu de chose sur le sol national. Le mn* net loi^mèufie, le mode le plus usité des partisans de l'infusion étrangère, ne put s'établir qu'à grand' peine, et le succès dont Il jouit à cette occasion ne saurait se comparer à l'espèce dé popularité où Flemming et Gryphius l'avaient mis au xvite siècle. Les événements qui agitaient l'Europe) plus encore peui^ être que l'impulsion naturelle, entraînèrent Goethe vers l'Orient. Le vieillard, dont une fivère incessante, une fièvre de jeunesse, tenait Fesprit en ébullition, le vieillard altéré de lyrisme se réfugia par la pensée aux sources fraîches des kalifes, aut jardins enchantés du soleil, et les lieds du Divan s'écoulèrent de ses lèvres tout imprégnés du fatalisme de Mahomet, roses de Bag-^ dad effeuillées, essences énervantes du harem distillées pour la première fois à l'alambic du génie!
Le malheur fut que Goethe ne voyagea pas seul ; bien d'autres, sans vocation, suivirent le grand poëte en son pèlerinage au pays du Koran, horde parasite qui n'en voulait qu'à la couleur, à ce qu'on a depuis appelé chez nous le caractère. Ces gens
«0 ÉCRIVAINS ET POfSTKS DE ^ALLEMAGNE.
à la suite ne perdirent pas leur temps; chacun sut tirer profit de son expédition : de toutes parts on fit ample récolte de sabrea damasquinés et de yatagans splendides, de caftans verts et de turbans. La mascarade, comme ici, fut complète. On possédait un vestiaire nombreux , le plus riche vestiaire qui se puisse imaginer ; il ne manquait plus que l'homme pour donner la vie à tous ces oripeaux. En attendant, bn invoquait Hafis à qui mieux mieux; Hafie n'avait garde de répondre; n'importe, on n'en continuait pas moins de jouer avec la relique de sa pantoufle. Hâtons-nous cependant d'excepter de cette multitude plagiaire le poëte à part dont l'imagination a su réfléchir en ses mythes transparents tous ces caprices, tous ces rêves, tout ce fantastique lumineux des bords du Gange, le vrai poëte sanskrit Ruckert» sur lequel nous aurons à revenir bientôt. *
Nous avons touché les deux points principaux du lyrisme germanique, l'épanouissement unanime du xvi* siècle et la crise littéraire du xviii«. Il nous reste maintenant à détacher du groupe certaines individualités , à voir dans quelle mesure les talents nouveaux se sont approprié la tradition remise en lumière par les mouvements de Gôttingue et de Weimar. Si la faculté lyrique est ce qu'il y a au monde de plus individuel, de plus tiabjeelif, les différentes physionomies ne sauraient se ressembler, et nous essaierons d'indiquer en chacun la manière propre, le mode, la tendance originale. Sans contredit, la croisade poétique était devenue indispensable^ nous en avons reconnu les bienfaits. Le torrent débordé de la poésie populaire féconda le sol de la réflexion, et balaya une fois pour toutes la phraséologie déclamatoire. Mais aujourd'hui des temps nouveaux doivent s'ouvrir. Quant à galvaniser l'ancienne larve, il n'y faut plus penser. La poésie lyrique, poésie de sentiment et non d'étude, veut être de son temps. N'oublions pas que la grande force du lied populaire fut son action immédiate sur la vie , et pour exprimer la vie, la première condition, c'est de vivre.