ÉCRIVAINS £T POETES
murs, et notre imperturbable humoriste jn vente à cette fin uiv expédient digne de Mascarille. De la dernière pièce de monnaie qui lui reste il achète une queue , la fourre sous son chapeau , et trompe ainsi la vigilance de ses argus. Gomment reconnaître Jean-Paul rexcenh'ique«bus un déguisement qui le fait ressembler à tout le monde? Du reste, le trait, bien qu'original, n'était pas nouveau. On se souvient de l'histoire du baron de Miinchhausen se tirant lui-même par la queue d'un bourbier où il s*est laissé choir.
De retour à Hof , Jean-Paul reprit sa correspondance longtemps interrompue avec le pasteur Yogel , qui habitait Rehau , à deux lieues de là. Le bonhomme, quelque peu voltairien, s'arrangea à merveille du tour d'esprit hétérodoxe de notre aventureux hurnoriste, et des relations de plus en plus intimes s'établirent entre eux, relations qui valurent au jeune écrivain l'avantage de ne point manquer de livres dans son exil. La situation n'offrait certes rien de bien brillant encore , mais du moins pouvait-on la prendre en patience «t s'y résigner, sans avoir la perspective de mourir de faim au premier jour. De bonnes âmes veillaient /le près sur l'indigente famille, à laquelle parvenaient çà et là de petits secours >discrètement ménagés. Outre le digne pasteur Yogel, je citerai dans le nombre ce Christian Otto , connu depuis sous le pseudonyme de Greorgius dans les lettres allemandes , et qui , dans ces pénibles circonstances, donna toujours à la mère de Jean-Paul les plus nobles marques d'intérêt; car c'était encore la pauvre vieille mère qui pourvoyait, à force de travail et de courage, aux nécessités de la communauté. Son rouet et son économie suffisaient à tout ; aussi fallait-il s'épargner la dépense. Le cabinet d'étude de Jean-Paul servait en même temps de pièce . commune ; c'était là qu'il vivait avec trois de ses frères et sa mère, et tandis que celle-ci nettoyait ou balayait, faisait la cuisine ou la lessive, passant des soins du ménage au travail du rouet et de la quenouille, Jean-Paul, assis dans un coin devant une table de bois chargée de manuscrits et de livres de toute espèce, extrayait, annotait, compilait, plongé jusqu'au cou dans son œuvre, dont les occupations domestiques paraissaient le distraire aussi peu que le battement d'ailes des pigeons familiers qui roucoulaient autour de lui.
Vers le commencement do 4787, le père de Œrthel invita
'Jean-Paul à venir à sa terre de Tœpen pour y surveiller Téducation de son second fils. Bien que dès cette époque il respirât déjà plus librement, il s'en fallait que notre poète se vil au J)out de ses tribulations : d'abord , le vieux conseiller, homme de mœurs brutales et grossières, au lie« d'avoir égard à tout ce que la position du jeune écrivain commandait de ménagements et de délicatesses, le traitait comme un de ses gens, et, dans sa sufBsance de marchand enrichi, ne lui épargnait au besoin ni la réprimande ni les blessantes rebuffades; d'autre part, le petit écolier ne profitait en aucune manièredes leçons qu'on lui donnait, et s^nblait prendre à tâche de déjouer toutes les espérances de son maître. Sans la présence du frère aîné , Jean- Paul eût déserté le poste; le bonheur voulut qu'il trouvât, pour lui alléger cette nouvelle épreuve, l'amitié de ce noble Laurent, du camarade si dévoué de Leipzig, et les bons soins de sa mère, qui ne manquait jamais, au bout du mois, d'augmenter en cachette de quelques thalers les appointements du modeste précepteur. En outre, le domaine de Tœpen avait l'incontestable avantage d'être situé aux environs de Hof , à deux pas de Reliau , et si les livres n*abondaient guère au château du riche conseiller, du moins était-il très*facile de s'en procurer à l'aide de petits pèlerinages entrepris le dimanche à la bibliothèque de l'excellent Yogel*. Nous avons parlé plus haut de la tolérance du digne vieillard. Le ministre chargé du soin de diriger la conscience des habitants de Tœpen était loin de professer de pareils sentiments : sous prétexte de défendre les saintes Écritures , dont il ne voyait que la lettre , impuissant d'ailleurs à comprendre la portée du paradoxe de Jean *Paul , cet homme l'attaqua de front par un libelle, le poursuivit publiquement dans sa chaire, et n'eut pas honte de le dénoncer à la famille de Œrthel comme athée et capable de pervertir lé jeune élève qu'on lui confiait. Â celte indigne manifestation , Jean-Paul riposta dédaigneusement, froidement. Nous citerons quelques mots de sa réponse, qui pourrait bien se trouver aujourd'hui de circonstance.
« Si j'ai tant tardé jusqu'ici à vous écrire, c'est que franchement j'avais mieux à faire qjie de m'occuper de vos injures ; cependant je dois à l'honneur de monsieur le conseiller de repousser des calomnies qui doivent nécessairement l'atteindre à son tour : car si je suis un apôtre d'athéisme et de suicide,
m tCRIVAINS ET POETES
qu*est-il donC) le père qui n^hésite point à donner un tel apôtre pour précepteur à son enfant? Mais non , vous feriez mieux de me (fire, vous, ce qu'est un ministre de Dieu qui intente sans preuves une aussi mortelle accusation contre un homme chrétien comme lui , et qui ne l'a jamais offensé? Peut-être mettrezvous cette prédication indigne, également blessante pour la morale religieuse , pour les convenances humaines et pour la raison; peut-être , di^-je, la mettrez-vous sur le compte de la chaleur qu'il faisait ce jour-là (la lettre de Jean-Paul est datée du 3 septembre). Mais il s'agit ici moins de votre tête que de votre cœur, dont la démence me semble pire. Quand avez-vous reçu ma profession de foi , que vous prétendez si bien me connaître, et jouer à mon égard dans ce village le rôle de grand inquisiteur? Pour moi, je vous l'avouerai franchement, si j'étais ministre de la religion , au lieu d'imiter ces braves pasteurs qui passent leur vie à prêcher la morale, comme si pour mériter le ciel il suffisait d*être vertueux , je les accuserais tout simplement d'hérésie ; je convertirais cette sainte place en un champ libre où je déverserais impunément mon venin et ma haine sur toute chose ; j'y soutiendrais que l'erreur gagne à vieillir comme le vin ; je dirais que je suis le seul sage et que les autres sont des fous; que les livres nouveaux sont malsains comme le pain nouveau , et j'étendrais si bien mon bras , qu'il finirait par se trouver aussi long que le bras temporel. J'ai dû prendre ces précautions pour qu'à l'avenir vous ne m'accusiez plus d'athéisme. Souffrez maintenant que j'aille droit mon chemin , cherchant la vérité que j'aime et que je défends» parce que c'est mon devoir de l'aimer et de la défendre. Laissez-moi croire aussi que nous n'avons dans ce bas monde à nous proposer que l'imitation de Dieu et du Christ, la connaissance parfaite de ces deux natures étant réservée à l'autre, au monde à venir, et qu'un homme qui aime mieux prouver la divinité du Christ que suivre ses préceptes évanjgéliques ressemble à un paysan qui passerait sa journée à chercher si son maître est de bonne et légitime noblesse , au lieu de le servir fidèlement et de l'aimer. Croyez enfin que c'est votre entêtement seul que je hais et non vous , non votre état , de tous les états le plus vénérable et Celui dont on abuse le plus^ »
Enfin, après tant de longues et infructueuses démarches ^ Jean-Paul venait de découvrir un éditeur pour ses satires. U
ne s'agissait plus que de s'entendre sur le titre, celui que l'au^ teur proposait ne convenant point au libraire ^ : « Ne vous fichez pas, lui écrivait ce dernier, si je vous avoue ici que je me suis imposé la toi de ne jamais imprimer un livre dont le titre ne me semble pas devoir du premier coup entraîner le public. Après tout, si je publie un ouvrage, c'est pour le ven^ dre; et, sans perdre le temps en recherches inutiles, je crois qu'avec quelques petits changements, notre livre pourrait très* bien s'appeler Choiw des papiers de sir Lucifer, » Jean-Paul n'était point en position de repousser les exigences du libraire; il se contenta donc d'une légère variante dans le titre indiqué, et l'ouvrage fut mis sous l'invocation du. diable. Toutefois le patronage infernal, dont le crédit n'a jamais fait défaut aux auteurs qui l'ont invoqué, ne réussit point de prime abord à pro-^ duire l'ouvrage à la lumière. Il fallait que la fortune du mal* heureux écrivain fût bien rebelle ft bien désespérée pour oser défier ainsi le diable lui-même, cet infaillible fabricateur de succès. De jour en jour, la publication était différée; enfin du 8 août on renvoya les choses au 15 mai de l'année suivante, a Panvré livre, s'écriait Jean-Paul en s'attendrissant sur la destinée de cet enfant de son génie, quand sortiras-tu des sept tours où tu gémis en captivité? quand verras-^tu le monde, le beau Leipzig et sa rue des Libraires ? Hélas 1 pauvre escargot, tu languis désormais dans la coquille du pupitre en attendant que le printemps te ranime 1 Et dire, livre infortuné, que moi je ne puis rien, et que l'éditeur, qui peut tout, ne veut rien faire! n il était écrit que Jean-Paul viderait à cette occasion la coupe du désenchantement littéraire. Quand l'ouvrage parut, l'éditeur, qui ne se gênait guère pour traiter l'auteur en écrivain sans conséquence, l'oublia complètement dans la distribution des premiers exemplaires. Jean-Paul aimait passionnénient à se voir imprimé, et cette naïveté , assez commune aux gens qui débu^ tent dans les lettres, se perpétua chez lui jusqu'à la fin, avec tant d'autres sensations juvéniles dont cette àme essentiellement candide n'abdiqua jamais le partage. On comprend d'après cela quelle ardeur Jean-Paul dut mettre à relever l'oubli de l'arrogant libraire; un zèle de néophyte ne l'égaré point cependant,
1 Jean-Paul voulait intituler son livre : Œuvres potthumis philoaophiquei tt cotmopoliut de Fauttin.
•et c'est du ton le plus modeste qu*il revendique ses droits. « Je suis certes fort heureux que mon livre soit enfin sorti de Tœuf ; mais le diable et moi le serions bien davantage , si vous consentiez à nous en envoyer quelques exemplaires; nous avons à nous deux tant d'amis à qur nous voudrions l'offrir! » L'infor* tuné ne savait pas ce qu'il demandait; l'ouvrage arriva à la fin, mais criblé de fautes, rempli de contre-sens et de phrases tronquées. C'était bien la peine d'avoir attendu si longtemps, d'avoir tant supporté de déboires et d'humiliations, pour qu'au jour de la publication. tous les ennuis, toutes les tortures préliminaires fussent encore dépassés par la honte de voir son style si misérablement défiguré!
• A ces tribulations littéraires vinrent se joindre des épreuves bien autrement douloureuses : d'abord Laurent de Œrthel qui mourut , puis Hermann , les deux amis d'yniversité , les deux figures mélancoliques et sotiTrantes entre lesquelles avait marché jusque-là sa jeunesse couronnée d'épines. « Quand mon frère périt *, ècrivait-il à cette époque, il me sembla que jamais pareil jour ne se lèverait pour déchirer encore mon cœur, et pourtant ce jour est venu. »
A' la mort de GËrthel , les liens les plus chers qui retenaient Jêan-Paul à Tœpen se trouvèrent naturellement rompus; il quitta donc cette résidence et revint à Hof. Du reste, ses idées s'étaient singulièrement modifiées; l'adversité, lessoucis^ quelques années, avaient ramené à des mœurs plus faciles, à des goûts plus modérés, l'esprit jadis insociable et vagabond. Aussi l'étonnement futril grand lorsqu'on le vit inaugurer une ère nou- "VeTle f»ar la réforme complète du costume excentrique qu'il avait adopté. C'en était fait, l'étudiant débraillé de Leipzig sacrifiait aux convenances de l'époque son célèbre costume à la Hamlet. *}ean-Paul reprenant la queue ! grave et mémorable événement qu'il a soin d'annoncer à ses amis par circulaire. « Je me suis décidé à faire peau neuve, écrit- il à Vogcl, et à relier définitivement en un volume à la française mon corps autrefois broché. Me voici donc le cilice au col et les cheveux dûment noués et tordus dans une espèce de suffiantm, ou, si vous l'aimez mieux,
1 Son frère Henri, celui dont nous avons parlé plus haut, douce et noble nature, qui, voyant sa mère se débattre sous le fmx du travail et de la misère, chercha la mort dans les flots, pour soulager au moins d'autant celle qu'il sentait ae pouvoir efficacement secourir.
û'ctccenlus acultis vulgairement appelé queue. En somme, je n'ai qu'à me louer de m'êlre enfin rendu à vos conseils, si maladroitement repoussés par moi dans le temps ; car depuis que j'ai dépouillé le vieil homme et traduit mon corps de l'anglais en allemand de ce pays, je sens que je vais et viens avec plus d'aisance et de liberté. » Ainsi on se laissait tout doucement aller à la pente commune, on abandonnait le paradoxe pour les idées bourgeoises; on reprenait la queue. C'est un peu l'histoire , de chacun. Qui n'a senti de ces velléités de lutte, de ces tendances provocatrices qui, sous quelques manifestations puériles qu'elles se trahissent, n'en existent pas moins au fond du cœur dans cette effervescence des premier^ jours? A la longue cepeUfdant, on s'aperçoit qu'on est tout seul de son parti ; peu à peu l'irrésolution s'en mêle, on se demande qui a raison, et dans le doute on fait comme Jean-Paul\ on se range, on reprend la queue. -*
De là aux idées de mariage il semble qu'iî n'y avait qu'un pas. Toutefois, du côté du cœur, Jean-Paul conservait toutes ses illu-, sions, toutes ses vaporeuses rêveries. Un trouble secret, une incessante aspiration vers un idéal pressenti le possède et l'agite. S'il se promène au clair de lune, s'il voit au déclin d'un beau jour d'été le soleil se coucher dans sa gloire, à l'effusion de san enthousiasme un sentiment de regret succède presque aussitôt. Il cherche autour de lui une âme sœur de la sienne pour se répandre en cantiques d'amour au spectacle de ces magnificences de la nature. On comprend à quel point, en de pareilles heures, devait déborder du sein de Jean-Paul celte passion vague de l'infini, cette extase sans nom dans notre langue, et sur laquêlto^ il faut pourtant bien revenir, lorsqu'il s'agit d'un Allemand de la famille du chantre d'Hesperus. Qu'est-ce en effet que la Sc/msuchl? Comment la définir? Imaginez la soif ardente, l'incurable langueur d'une âme que rien n'apaise et qui se dit : Cette voix éolienne dont je fus ravie venait du ciel , ces voluptés que je rêve ne sont pas de ce monde, ce cœur qui seul me peut comprendre bat dans une autre sphère; et cependant, trésors insaisissables, ma vie se consume.à les poursuivre, et mes efforts n'ont point de trêve! Telle est la Sehnsucht. Ce sentiment faisait désormais à Jean-Paul un besoin de la société des femmes, des jeunes filles surtout, dqnt le naïf commerce convenait si bien à sa nature ingénue et discrète. Il s'était composé dans son en^
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tourage une petite académie à laquelle il prenait plaisir de communiquer ses inspirations. Ce fut pour cet auditoire d*élite qu'il écrivit la plupart de ses fantaisies détachées. Il les leur lisait le soir, ou les leur envoyait par lettres. Une de ces lettres donnera quelque idée du ton affectueux, presque paternel, de cette correspondance, où les caprices de Timagination se mêlaient aux plus douces paroles du cœur. « Pour deux ou trois minutes dont on se souvient, on oublie des journées, des semaines entières. Et plût à Dieu, encore, qu'il nous restât de chaque jour ces trois minutes mémorables! la vie alors et la jouissance de la vie auraient un sens. Mais, hélas 1 le monde est ainsi fait, que c'est à peine si nos heures valent la peine, je ne dis pas qu'on se les rappell^y mais tout simplement qu'on les vive. Et voilà pourquoi j'imaginai hier le rêve suivant, qui n'a d'autre mérite que de prolonger en moi l'écho si doux de l'une de ces heures. — Avant que le Créateur eût çevétu d'un corps, pour l'envoyer sur terre, Vâmq de notre jeune amie, les deux Génies qui s'attachent invisibles à tous nos pas s'avancèrent devant lui. Le Génie du mal, à la lèvre blême et contractée , à l'œil implacable , aux mains avidea, s'élança sur la chère âme nue encore, et dit : « Je veux la perdre. » A ces mots, l'âme innocente tressaillit devant lui , devant son Créateur, devant son bon Génie. Cependant l'Esprit du mal poursuivit en grimaçant vis-à-vis d'un miroir : « C'est ainsi que je prétends la perdre, par ces minauderies qu'elle dédaignera jusqu'à ce qu'elle s'y laisse prendre et les imite. J'étalerai sQiMi ses yeux des diamants^ des fleurs et des tissus, toutes le» pompes de la mode, et je l'enjôlerai en lui donnant de quoi 86 procurer tant de merveilles. Si ma voix, qui parle en elle, n'est point écoutée, j'emprunterai la voix des jeunes gens pour la flatter, la tromper, la séduire ; j'éveillerai son amour sans le lui rendre, et s'il lui arrive de faire le bien, ce ne sera point pour le bien lui-même, mais parce qu'elle croira plaire davantage par là. » — Mais le bon Génie baisa l'âme frémissante, et, s' agenouillant devant le Créateur : « Couronne, dit-il, et pare d'un beau corps la belle âme, et cette enveloppe ne se détachera d'elle qu'immaculée. Donne-lui de beaux yeux, dont jamais le mensonge n'altérera l'azur céleste ; mets un cœur sensible dans sa poitrine, un cœur qui ne doit s'arrêter qu'après avoir battu pour la nature et la vertu. Je te le rapporterai de la terre épanoui comme une fleur qui brise enfin son enveloppe, car je Ttux
me mêler aux rayons de la luné, aux enchantements des nuits de mai, pour évoquer dans son sein dés soupirs d'une douce langueur. Ma voix , en l'appelant , aura de musicales inflexions, et je causerai du haut de ton ciel avec elle. J'emprunterai l'accent de sa mère ou d'une amie, afin de l'attacher à moi. Souvent je veux, dans l'ombre et la solitude, voltiger autour d'elle, et, par une larme dont son œil s'embellisse, lui révéler le secret de ma présence et^e mon amour, et je la conduirai de la sorte à travers la chaude journée de la vie jusque dans la vieillesse, jusqu'à cette heure où son doux éclat doit pâlir devant l'éternité, comme fait la lune à l'aurore. » — Le Bon Génie triompha, et tous deux descendirent sur la terre, haïs de l'esprit du mal qui les accompagna *. — toi pour qui j'ai écrit ces lignes, pense à mei, et si ma voix éloignée sur la terre, ou pour j[amais éteinte par-deàsous, n'atteint plus jusqu'à toi, que ces pages te la rappellent. » — Je l'ai dit, d'aimables causeries littéraires entremêlées de lectures confidentielles fai^ient le charme de cette réunion ^.oute choisie, où l'intimité la plus honnête, la pltis tendre, régnait entre le jjrofesseur et les élèves. Au sortir de si sensibles épreuves, rame du poêle se rassérénait dans cette atmosphère vicinale , et cet esprit d'ordinaire si ombrageux , si indépendant*!
I Cette fantaisie nous rappelle un fragment du même genre, mais plus touchant peut-être ; nous veulons parler de quelques lignes écrites à la mémoire d'une de ces gracieuses princesses d'Allemagne qui l'admirent plus tard dans l'intimité de leur petit Ferrare, el dont un agréable travail sur la duchesse Dorothée de Courlande, publié dernièrement, racopte, a%«cmiM» parfaite intelligence du sujet, les hospitalières façons. « Avant qu'elle v!nU. « au monde, écrit Richter de l'aimable muse , son Génie aborda le Destin et ^ lui dit : J'ai toute sorte de couronnes pour cette enfant, couronne de beauté, myrte du mariage, couronne de roi, couronne de laurier et de chêne, «ym:-
■ bole de l'amour de la patrie allemande, et couronne d'épines. — Donne-lui toutes tes couronnes, répondit le Destin. Cependant il en est encore une devant laquelle s'effacent les autres.
« Et lorsque la couronne funéraire ceignit cette tête auguste, le Génie revint, et comme ses larmes parlaient seules :
u — RegardQ, s'écria tout à coup une voix; et le Dieu des chrétiens apparut. »
II y a là, qui le nierait 1 la percée delumière dans l'infini, cette note de la rêverie que nous avons eu déjà l'occasion de surprendre dans plus d'nn lied d'Uhland et de Kerner. On remarquera aussi le vague des personnages : le Génie, le Destin; à quelle religion appartient cela? Au déisme de Bousseau sans nul doute, à ce culte romantique de la sentimentalité humaine, qui préfère volontiers au rite consacré l'union libre à la face du ciel, av^c une urne pour autel , cette urne dédiée par un cœur aimant au coeur aimant qu'il adora»
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aimait à se mettre au niveau de ces imaginations de jeunes fiilcsy dont il éclairait les curiosités instinctives aux lueurs d'une philosophie douce et modérée; car on ne s*en tenait pas aux simples questions poétiques, et de temps à autre les points les plus délicats étaient touchés. Ainsi, un jour, une des jolies disciples demande au maître de lui exposer, dans une lettre, ses idées sur l'immortalité de Tâme. « L'immorlalité de l'âme, s'écrie alors Jean-Paul; mais il y aurait là de quoi écrire des volumes, et vous parlez d'une lettre; mais c'est là un sujet qui sillonne la création entière, qui serpente à travers les mondes et les siècles, dont le nom seul rouvre à l'instant dans la tombe tous les yeux que la mort a fermés. L'immortalité de l'âme ! mais il serait plus aisé d'en parler tout un jour que d'en parler une heure 1 » Néanmoins Jean-Paul se met en devoir de répondre; peu de temps après, il adresse à sa blonde métaphysicienne une dissertation en règle sur la durée de l'âme et sa conscience après la mort : programme éblouissant où je trouve en germe les idées principales qui fleuriront avec magnificence dans la Vallée de Campan. Il va sans dire que la teinte poétique domine, et qu'en cette philosophie de sentiment la démonstration n'affecle pas un tour bien rigoureux-, cependant, à n'envisager que Je but qu'on se propose, en tant que prélude à de grands travaux qui plus tard atteindront leur harmonie, c'est parfait. Vous diriez un papillon émissaire lâché dans l'azur attiédi d'uue de ces belles journées par lesquelles s'annonce le printemps. Je ne résiste pas au plaisir d'extraire une pensée de ce discours, qu'il faudrait pouvoir donner dans son ensemble. « Ce n'est qu'à la condition d'avoir les yeux tournés vers une autre vie, reprend Jean-Paul en terminant, que celle-ci nous deviendra supportable ou heureuse; de même que l'arc-en-ciel , en s'arrondissant au-dessus de nos tètes, embellit encore pour nous le spectacle de la terre en fleur, ainsi ce que nous cherchons dans l'autre vie prête du charme à tout ce que celle-ci renferme. »
A mesure qu'on s'oublie à contempler le docte groupe, on voit s'en détacher trois aimables figures : Hélène, Renée, Caroline. Je cite leurs noms de jeunes filles, les seuls qui se rencontrent dans la correspondance de Jean-Paul. Quant aux autres, ils importent peu , etr^ qui m'intéresserait bien davantage serait de savoir au juste ce qui se passa dans son cœur, et jusqu'à quoi point ces familiarités intellectuelles avec de si gracieuses
créatures réagirent sur ses sensations. Les aima-t-il toutes trois? Sans doute, mais de quel amour? Là est le secret, et si je m*en fie à ses tablettes, je m'aperçois que lui-même ne savait trop que penser là-dessus, lorsqu'il se posait, pour éclaircir son trouble, des questions du genre de celle-ci : « Jusqu'où doit aller l'amitié à l'égard du sexe féminin , et quelle est la différence qui existe entre elle et l'amour? » La demande avait de quoi embarrasser un ingénu de vingt-quatre ans qui agitait des mondes dans ses rêves, mais n'en baissait pas moins les yeux devant une femme. Aussi n'y répondit-il point, que nous sachions. Après tout, la grande affaire pour lui , c'était d'aimep, de se laisser vivre ; qu'avait-il besoin de connaître la ligne de démarcation , d'éclairer à la lanterne sourde de l'analvse ces confuses tendresses d'une conscience encore novice? Tels grands secrets qui se dérobent à nos investigations les plus assidues vont s'échapper spontanément de nous-mêmes à l'instant où nous y songeons le moins, et peut-être eût-il suffi à Jean-Paul de relire les lettres qu'il écrivait à Caroline pour y saisir cette nuance qui décide. Evidemment ses préférences eussent incliné vers celle-ci. il la voyait plus belle qu'elle n'était à travers co prisme de transfiguration , qui , à défaut d'autre attribut , suffirait pour caractériser Tamour. Illusions charmantes qui ne de* vaient pas se prolonger! Au printemps, on se dispersa, et de tous ces beaux rêves de jeunesse il ne resta que d'agréables souvenirs, que Jean-Paul enferma soigneusement et pour la vie dans le coin le plus secret de cette mémoire du cœur dont il avait reçu le don.
Je ne sais , mais il semble qu'avant de s'éloigner , ces jolies fées des premières amours conjurèrent un peu la mauvaise fortune qui s'acharnait à poursuivre Jean-Paul. En effet, on dirait qu'à dater de cette période, un rayon plus doux visite la cellule du pauvre écrivain. Mécontent de ses premiers essais dans la satire, travaillé du besoin d'établir sa réputation littéraire sur des bases moins problématiques, il entreprit d'écrire un ouvrage de plus longue haleine. C'était alors en Allemagne comme aujourd'hui en France, le roman réussissait fort. Jean-Paul déserta donc l'école de Rabener pour se ranger sous la bannière de Klinger et de Hippel, les lauréats du jour. Sans doute qu'un certain esprit de calcul dut entrer dans sa détermination. En boisissant un genre en faveur chez le plus grand nombre, il
assurait du moins un éditeur à son ouvrage. Et franchement, après de si douloureuses perplexités auxquelles nous Tayons vu en butte , pouvons-nous lui en vouloir de la spéculation ? Dans tous les cas, ses prévisions se réalisèrent. Le manuscrit de la Loge invisible terminé, Jean-Paul l'adressa, sans autre recom- Inandation qu'une épître de sa main, à un libraire de Berlin , lequel , chose incroyable, éprouva à la lecture de ces pages une émotion si vive et si profonde, qu'il se prit à l'instant du plus sympathique enthousiasme pour leur auteur inconnu, a Laissezmoi vous dire tout ce que j'ai dans l'âme, écrit-il à Jean-Paul, en lui accusant réception de la Loge invisible, dont il compte bien ne pas se dessaisir ; laissez^moi vous exprimer à quel point votre œuvre m'a ravi ; et j'ignore encore qui vous êtes, où vous vivez, ce que vous faites? De grâce, un mot de vous. «Jean- Paul , qui n'avait signé son manuscrit que de simples initiales , se déclare alors ouvertement, et d'un ton de bonhomie qui trahit une émotion que de moins naïfs chercheraient à déguiser : «t Cher ami, répond-il, combien je suis heureux de votre excel* lent suffrage, et surtout de cette affinité qu'il me semble découvrir entre nos âmes! Pour comprendre toute ma joie, il vous faudrait connaître le sol béotieii où la destinée m'a planté, connaître le froid glacial que les gens qui m'entourent affectent envers tout ce qui peut élever l'être humain au-dessus de l'état bourgeois, car ici le cœur n'est rien qu'un muscle plus ou moins ^volumineux; et de quelques amis capables de ressentir autre chose que des impressions physiques, il ne me reste, hélas! que les tombeaux. Vous me demandez ce que je suis. Hélas ! rien, ou plutôt un faiseur de riens. Jusqu'à ce jour, mes occupations se résument en ceci : j'ai travaillé pour le diable et beaucoup lu dans la solitude. Quant à ce qui regarde les besoins de la vie, je ne saurais pas que je suis pauvre , si je n'avais une vieille mère qui devrait, elle, ne point le savoir. » Le jour où parut la Loge invisible fut pour Jean-Paul une véritable fête. 11 comptait alors vingt-six ans, et le premier exemplaire qu'il eut de son livre lui arriva le matin même de l'anniversaire de sa naissance. On juge si l'honnête Jean-Paul négligea de célébrer la double circonstance. Voici de quel trait cette date mémorable est consignée dans son journal : 5 mars 4793 : a Le génie étemel m'ouvrît à Hof un ciel d'azur. — Mon livre était là, ma joie fut presque de l'extase ; je passai deux bienheureuses journées tout
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entières occupées à la lecture de mon œuvre. » Ceci me rappelle un raffinement du même goût que pratiquait naguère encore en Allemagne un des plus furieux enthousiastes de Tauteur û^Hesperus et de Titan. Le brave homme dont je parle, ^elque peu maniaque comme on verra , avait coutume de se désigner à lui-même dans le cours de Tannée une soirée qu'il consacrait d'avance in petto au culte exclusif de sa divinité. Ce soir-là, il rentrait de bonne heure, s'enfermait avec soin dans sa chambre, allumait huit bougies, et les pieds sur les chenets, sa pipe bien bourrée, il se mettait à déguster à loisir, en gourmet, la prose poétique de Siebenk<iet ou de Quintus Fiœlein, s'interrompant çà et là pour méditer sur sa lecture et se verser un large verre de punch aux oranges. La séance littéraire se prolongeait ainsi jusque vers minuit, heure à laquelle le voluqie tombait des mains du dilettante, qui d'ordinaire essuyait une larme avant de s'endormir dans les fantastiques illusions de cette double ivresse. — Notre homme appelait cela célébrer la fête de Jean* Paul.
La Loge invisible est moins un livre qu'un fragment ; les deux derniers volumes n'ont jamais paru. « En dépit de mes vues et de mes promesses, dit Jean-Paul dans une préface générale publiée, vers 1825, en tète de ses œuvres complètes, la Loge invisible demeure une ruine née. Il y a trente ans, j'eusse terminé l'ouvrage avec toute l'ardeur que j'avais mise à l'entreprendre ; mais la vieillesse ne bâtit pas ; tout ce qu'elle peut faire, c^est de rapiécer les ébauches des premiers jours. En supposant que chez elle la force créatrice fût restée la même, elle n'a plus de goût pour les combinaisons, pour les sentiments d*autrefois qui ne lui paraissent pas dignes qu'on les reprenne. Si on s'enquiert de la raison pour laquelle cette œuvre n'a point été terminée^ tant mieux I J'aimerais moins qu'on me demandât pourquoi elle a été commencée. Mais quelle vie ici^bas ne voyons-nous pas s'interrompre? Prenons donc notre mal en patience, et songeons, en regrettant de ne pas savoir ce qu'il advient des secondes amours de Kun2 et du désespoir d'Ëlise*, songeons que cette vie n'offre partout que des énigmes, énigmes dont la tombe a le secret, et que Thistoire entière de l'humanité n'est elle-même qu'un grand roman qui ne se complète jamais^ v
i Perita&agj» du roman*
Du reste, il ne faut pas s^exagérer le mal ; d'abord le mérite de l œuvre fragmentaire telle que nous la possédons ne me semble pas de nature à justifier d'inépuisables regrets ; ensuite, avec la vagab^de poétique de Jean-Paul , un volume de plus ou de moms importe assez peu , et c*est là , à mon sens, la plus vive critique qu'on puifse faire à ce genre où l'action principale ne ^mpte pour rien, et qui ne vit que de digressions et d'épisodes. jÊ^idojnment l'inexpérience du jeune homme se trahit à chaque pas. L'imitation aussi s'en mêle : il va des contes de revenants de Klinger aux fadeurs sentimentales de Hippel, et, brochant Sur le tout, ses chaleureuses sympathies pour. Rousseau se font jour dans certaines pages éloquentes sur l'éducation, dont une femme d'eiprit nous disait un jour à Weimar : C'est de VÉmile lu au clair de liina. Quant à la donnée du livre, elle repose tout entière sur le contraste de l'idée avec la vie réelle, motif de prédilection que Jean-Paul excelle à traiter, et qu'une analyse clairvoyante retrouvera toujours au cœur de ses romans. Le héros esi ui^ ^ cq^s sublimes fous que l'idéal tourmente, une de ces âmes malacjivçs' que le vol de la fantaisie emporte sans cesse au^ delà de nos sphères. Avec un pareil caractère, comment s'attendre à ce que l'action marche droit et ne s'égare point en toute sorte de réflexions, de songes, d'aphorismes, d'épanchements lyriques et de satires?
Peut-être convient-il ici de caractériser une bonne fois le roman de Jean-Paul. Remarquez que nous disons le roman, et non point la Loge invisible, Hesperus, Siebenkaes ou Tilan, car parmi toutes les œuvres de Richter, on n'en citerait point une où il se résume tout entier. A la manière de la plupart des humoristes, il s'abandonne trop volontiers aux émotions qui le sollicitent, pour qu'à tout instant quelque digression inadmissible ne vienne pas déranger l'économie de sa composition. Vous le voyez commencer un livre, un chapitre, un paragraphe, avec la ferme volonté d'aller droit son chemin ; puis, au premier sentier, l'humeur le gagne : adieu les caractères, le bon sens, la logique; les idées s'engendrent d'elles-mêmes, se croisent et s'entortillent en toute sorte de combinaisons bizarres, mais prodigieuse^, et que lui seul sait trouver. De là un imprévu dont rien n'approche, un choc étrange, monstrueux, fantastique, où le mot devient une idée qui miroite et s'épanouit en une gerbe lumineuse d'où mille autres étincelles jaillissent, où le son jeté au hasard groupe
autour do lui d'autres sons, et forme une sorte de musique accidentelle, une sorte de fugue dans le contre-point général, quelque chose, en un mot, dont on n'a d'exemple dans aucune langue, dans aucun art, dans aucun style. Qu'on juge d'après cela si Jean-Paul est un de ces hommes qu'un simple spécimen fait connaître. Inégal , capricieux , fantasque , «itravagant comnfe on ne l'est pas, chez lui les qualités et les défauts se mêlent cfii un tissu inextricable, et sa main sème les diamants, un pisu comme le Créateur sème les rosées, sans s'inquiéter si le sol qui les reçoit est de fange ou de fleurs. Aussi, lorsqu'il me dit que Titan est son chef-d'œuvre, je n'en crois rien. Richt^ n'a point fait de chef-d'œuvre, mais une œuvre unique, une œuvre bir zarre, singulière, immense, où tout se tient, 4e faujr et le vrai, le sublime et le grotesque; où l'épopée coudoie Idf conte bleu; où les rayons les plus purs, les plus doux d'une philocN^phie éthérée, plongent sans s'y confondre, comme il arrive dans ces intérieurs de Rembrandt, à travers la nuit et les ténèbres; quelque chose enfin de confus et d'impénétrable comme le cbftos, mais d'aussi vaste et d'aussi fécond ; et c'est cette œuvre qu'il s'agit de remuer de fond en comble, ce chaos qu'il faut débrouiller, si l'on veut connaître enfin le véritable Jean-Paul ; c'est là quYl faut aller surprendre le colosse.
En général, chez lui, le vague des idées vous irrite encore moins que la fantaisie du discours; et quelque familier que l'on puisse être avec ces nébuleuses imaginations de la métaphysique et dé la poésie du Nord, quelque bonne volonté qu'on ait d'ailleurs, on se déconcerte en présence de ce style sinueux à dessein, de cet imprévu sans cesse renaissant dans la formule et dans le mot, de ces phrases serpentines qui décrivent des courbes à perte de vue, et vont se repliant sur elles-mêmes, sans aboutir jamais, car la fantaisie est leur but. Quant à la grammaire, il n'en saurait jamais être question ; non que Richter ignore la syntaxe, mais ne faut-il pas que son humeur ait le dessus? Le voilà donc trafiquant avec une libéralité fastueuse des parenthèses, des phrases incidentes, inventant les néologismes par milU^, soufflant sur la poussière des archaïsmes et les remettant à la lumière ; enjoué, satirique, rêveur, sentencieux jusqu'au pédantisme ; disposant, accouplant, emboîtant les idées et les mots dans les combinaisons les plus charmantes, dans les plus adultères agglomérations. Il y a, dans je ne sais quel roman, une
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académie fantastique dont les membres sont jour et nuit occupés à piler dans un mortier des substantifs et des adverbes. Jean- Paul rappelle en tout point ces pharmaciens littéraires; il élabore ses parties du discours comme ferait ses drogues iin chimiste ; il les combine, les manipule, les traite par les semblables et les contraires ; et des éléments les plus simples ainsi passés à Talambic de son esprit , il finit par extraire presque toujours des sels nouveaux qui vous ravivent. Que dire ensuite de ces éternelles métaphores, de ces allusions sans cesse renaissantes, de ces interjections prodigieuses, de ces calembours, de ces jurons, de ces veines épigrammatiques qui jaillissent tout à coup du discours? Que dire de cette école buissonnière à travers les tonces et les fleurs du style et de la poésie, à travers les émeraudes et les cailloux, les ténèbres et le soleil? (Test un imbroglio dont rien n'approche *, de toutes parts obscurité, dissonance : contusion toorse confounded; Shakspere a trouvé le mot. Qu'on ne pense point que là s'arrête cet esprit original, tou-
Iours en travail de minutieuses recherches. Si le style est 'homme, comme l'a dit Buffon, à plus forte raison le style est l'œuvre ; et de même que la netteté de la conception entraîne toute cUrté dans l'exposition, de même d'une phraséologie maniérée, sinueuse, inextricable en ses mille tours, on n'ira point conclure à l'unité du sujet , à la lucidité générale du plan. Il ë' ensuit donc que cette variété singulière, ce luxe de formules inusitées, cette superfétation parasite qui nous inquiète chez Richter dans l'économie de sa pensée, se rencontreront naturellement dans toutes les grandes combinaisons de son œuvre. Il y a dans la manière dont tout cela s'anange et s'organise quelque Chose qui vous rappelle ces chinoiseries merveilleuses, ces petits chefs-d'oeuvre de patience et de curiosité, où d'innombrables boules s'enchevêtrent dans l'ivoire. Impossible chez lui de trou- Ver un morceau , fiction romanesque ou traité de morale , qui ne s'enveloppe dans toute espèce de langes fantastiques, dans Quelque narration extravagante, au moyen de laquelle il se rattache à l'auteur ; car il faut toujours que Jean-Paul intervienne et joue son personnage dans la pièce. C'est alors qu'il vous expose du plus grand sang- froid une géographie imaginaire dont il ne perd jamais l'occasion de faire étalage. Êcoutez-le, il vous parlera fort sérieusement de Flachsenfîngen, Haarhaar, Scheerau, respectables cités dont il connaît la statistique, les
mœurs , la politique , la littérature , et dûment pourvues d'une collection irréprochable d'altesses sérénissimes, de conseillers anliques, de chambellans, qui s'entretiennent avec lui des affaires de l'État dans le plus aristocratique dialecte, et l'encouragent le plus souvent à continuer ses travaux. Pas une histoire qui ne procède par. digressions, pas un chapitre qui né traîne avec lui des chiffons volumineux. Au moment oii l'intrigue corn' mence, où l'intérêt semble enfin vouloir poindre, arrive, on ne 3ait d'où, une intercalation luxuriante, un eœtra-blatt, avec sea pointes satiriques, ses allusions, ses moralités, une divagation sur des sujets que nulle intelligence ne peut prévoir ; et le. lecr? teur, abasourdi, s'épuise en conjectures,- se fend la tète pour comprendre le mot de cette énigme inextricable; ou bien, las de tant de tribulations, fatigué de voir qu'on le bafoue, ferme, le livre et n'y revient jamais.
Tout ceci est exact, et cependant comment oser nier que des rayons de Ja vérité la plu« pure éclairât ce chaos , que des piliers de lumière éblouissante s'y dressent? Et d'aiUeurf.^ est-ce bien un chaos, ou les yeux plutôt ne nous manquent-ils pas? Sommes-nous sûrs d'avoir dans le regard une assez vive , une asse? profonde clairvoyance, pour que pas un détail, pas une iatenlion ne nous échappe, et que les phénomènes les plus digne» d'intérêt ne serpentent point par myriades dans cette prétendue obscurité? Tout se passe-t-il donc au grand èoleil dans la nature? En dehors de cette création visible et sonoi^e.qui s'agite bruyamment sous le ciel, n'en est-il point une autre, mysté» rieuse, imperceptible, qui^ne livre qu'à l'œil de la science, qu'aux plus minutieuses investigations du microscope, le secret de sa vie incessante et multiple?
Dans Heiperus, écrit deux aps plus tard que la Loge invU sihlef en 1794, le même ordre d'idées se reproduit. Évidemment, les ingrédients qui eussent au besoin servi à compléter le premier roman , resté inachevé , ont dû passer dans le second, La Muse est avant tout ménagère, et, pour chanter comme la cigale, elle n'en veille pas moins avec la sollicitude parcimonieuse de la fourmi sur le menu grain des idées. C'est dire qu'on retrouve ici tout l'iippareil romanesque , toutes les invraisemblances de la Loge in^isible^ et que les âmes visionnaires, les esprits éthérés que l'ennui de celte vie écrase, jouent un grand rôle dans la comédie. Déjà la Loge invisible contenait plus d'un passage ayant
trait à CCS natures supérieures qui , k défaut d'autres mérites , apportent sur la terre un sentiment d'ironique mépris ])Our loul ce qui s'y fait, une aspiration inénarrable vers la mort et Thorizou infini qui s'ouvre devant elle. Emmanuel, dans HesperuSy est le représentant de cette classe. Il n*y a que les mystiques d'Alexandrie, que tette extravagante légion des Jamblique, des Plotin et des Porphyre^ qui puisse donner une idée de ce brahme au corps macéré, de ce pythagoricien qu'une plaisanterie afflige et que Sbakspere rend triste jusqu'à la mort, de cet être sans réalité ni pesanteur, qui torture sa chair pour alléger son esprit, avivant par le jeûne et l'abstinence les hallucinations de son cerveau. A l'exemple des esprits inquiets que je viens de nommer. Dieu et l'immortalité de l'âme incessamment l'occupent, et l'on ne saurait dire à <fie\\e myriade d'aphorismes saugrenus donnent lieu dans sa philosophie ces deux vérités rayonnantes, cariatides inébranlables de l'ordre universel. Je prends au hasard dans le nombre : a II n'est donAié à l'homme ici-bas, observe quelque part cet incroyable personnage, que deux minutes et demie : une minute pour sourire, une autre pour soupirer, une demie pour aimer ; car au milieu de cette troisième minute il meurt. y> Peut-être ne saurait-on mieux apprécier de semblables folies qu'en leur appliquant les propres paroles de Jean-Paul : « Ce sont là dès choses qu'on écrit lorsqu'on a trop complaisamment savouré l'acide du citron, la fleur de thé, la canne à sucre et l'arack. » Jean-Paul distingue plusieurs espèces d'hommes : l'homme-dieu , l'homme-bête, l'homme-plante; et c'est dans la première de ces tronLiltégories qu'il range son insensé Emmanuel. Icj, naturellen^t, la question sociale se présente. Qu'on se. rassure, je ne la discuterai pas. Aussi bien serions-nous fort embarrassé d'émettre un jugement; car d'un côté nous avouons qu'il y a un abus étrange é vouloir présenter comme l'idéal de la race humaine des individus dont on peut dire en somme que la maison des fous les réclame , des êtres qui, sans utilité pour leurs semblables, n'en mordent pas moins, en parasites, aux plus beaux fruits de la vie, quitte à les rejeter ensuite avec dédain ; de l'autre, pourquoi ne confesserions-nous pas notre faible pour cette famille emente des Werther et dos René, famille humaine aussi, et qui eut pour vocation la souffrance?
Au sortir de cet idéalisme effréné de la Loge invisible et
d'HesperuSf de cette poésie transcendantale toujours dans les nuages, on a peine à s'accoutumer au réalisme si borné de Quintus Fiœlein et de Siebenkaes. Évidemment, dans la pensée de Tauteur, les deux romans dont je parle sont destinés à faire la contre-partie de sa première manière, qu'il retrouvera plus tard dans le Titan et dans la Vallée de Campan. Au premier abord , on se demande quelles relations peuvent exister, entre la métaphysique de tout à l'heure et le style bourgeois d'à-présent , entre ce rêveur en démence qui se perdait dans rinfini et ce pauvre avocat de province qui se perd à son tour dans les minutieuses occupations dé la vie de ménage. Et cependant, pour peu qu'on y prenne garde, on trouve le fil conducteur au moyen duquel s'opère cet embranchcfnent de deux genres également familiers à Jean-Paul ; je veux parler du caractère de Victor dans Hesperus, de ce singulier personnage à la fois poë'te et philosophe, courtisan et enthousiaste, a qui possède trois âmes de fou, une âme humoristique, une âme sensible, une âme philosophique, » et qui, au fond, n'est autre que Jean-Paul lui-même, avec sa verve humoristique et sa sentimentalité.
Quintus Fiœlein et le recueil de fantaisies imprime sous le titre original de Fleurs, Épines et Fruits, ouvrages spécialement réservés, comme nous le disons, à l'étude de la vie domestique, à l'analyse des misères du coin du feu, commencent dans le roman de Jean-Paul une série nouvelle, la série vraiment humoristique. En persévérant dans son premier système, l'anteur de la Loge invisible et d'Hesperus, avec une verve bien autrement poétique et généreuse, une imagination déjà tempérée d'un grain de réalisme, n'en eût pas moins risqué de passer pour continuer la manière de Klinger, et, je n'hésite pas à le déclarer, le vrai Jean-Paul, celui que l'Allemagne appelle à bon droit l'inimitable , n'existe- qu'à la condition d'avoir créé ce genre, où tout kii appartient en propre, l'idée et la forme, le détail et l'ensemble. Dans la préface de Quintus Fiœlein, Jean- Paul touche lui-même à ce point de contraste qui distingue ce livre des précédents. « Je n'ai jamais pu découvrir, dit-il, que trois sentiers à suivre pour arriver à une existence plus heureuse : le premier perce dans la hauteur et vous mène tellement au-dessus des orages de la vie, que le monde extécieur, avec ses sauts de loup, ses infirmeries et ses paratonnerres, finit par
prendre sous vos pieds les misérables dimensions d'im étroit jardinet d'enfant; le second mène en bas, dans le jardinet en question, ou, pour mieux dire, dans l'ornière, d'où, s'il vous arrive par hasard de mettre le nez hors de votre nid d'alouettes, vous n'apercevez plus ni infirmeries, ni paratonnerres, ni sauts de loup, mais seulement des moissons dont chaque épi vous semble désormais un arbre ; le troisième enfin , qui me paratt à la fois le plus difficile et le plus sage, est celui qui va de l'up à l'autre de ces deux sentiers. » Que pensera-t-on maintenant de ces extrêmes, de cette incroyable doctrine d'un homme qui aime mieux nager dans le vide ou ramper dans le sillon que de marcher tout bonnement sur la terre en prenant les infirmeries et les sauts da loup pour ce qu'ils sont, en contemplant les montagnes et la vallée , la nature et la vie humaine , de leur poipt de vue régulier, et non plus de ce regard d'en haut qui rapetisse, on de ce regard d'en bas qui grossit? Là cependant eut Jean-Paul tout entier. Suivez la première de ces trois voies, vous aboutirez à l'Emmanuel (ÏHe$peru$, au Spencer de Titan, à ces créations qu'à défaut d'un terme plus propre à rendre ma "pensée j'appellerai transcendantales ; prenez la troisième, elle vous mène droit à Siebenkaes, à Lenette, à Wuz, à Fixlein, à tout ce petit monde qui se débat sous le microscope de l'humoriste. On ne manquera pas d'observer qu'en ceci le point iqtermédiaire se trouve bien légèrement méconnu, car, après tout, entre cet individu flottant dang les nuages et cet individu tapi dans son ornière, entre cet aigle et ce ciron, il y a l'homme, l'homme sérieux , moral , sain de corps et d'esprit. Mais son* geons que nous sommes en Allemagne et non dans la France du xvu« siècle, et qu'il s'agit ici de jfean-Paul Richter et nOP de Molière,
De même que certains éléments ont passé de la Çoge itwi^ 8%bU dans Hespertu^ de même la fraîche et mélancolique idyNe de Maria Wuz renferme ^n abrégé le roman de Quintus Fi(0^ lein^ étude biographique consacrée à l'analyse de la modiile et béate félicité d*un brave pasteur qui exerce aussi dans sa campagne les fonctions de^ maître d'école. Nulle part pourtant Jean-Paul n'a mieux réussi que dans Siebmkaet à rendra oes misères et ces joies d'une existence médiocre. Comme peinture de certaines douleurs inqualifiables qu'une âme poétique mise en contact avec les réalités suffocantes d'une vie étroite et be-
sogneuse peut seule ressentir, Siebenkaes, V Avocat de$ pauvres, est un chef-d'œuvre. D'une touche si délicate et. si fine, d'yn coloris si vrai, d'un art si merveilleux de faire intervenir l'idéal au sein de l'intérieur le plus bourgeofs , il n'y a d'exemple que dans les tableaux de Mieris et de Gérard Dow. Je cherche en vain parmi nos productions contemporaines un équivalent à cette littérature. Peut-être M. de Balzac , dans quelques pas-^ ^ages de la Rechercha de l'absolu ou à! Eugénie Grandet , en donnerait-il une idée lointaine; mais non : M. de Balzac, bu* moriste par l'esprit seulement, plus cousin de Rabelais .que de Cervantes, n'a rien de la sensibilité chaleureuse, de l'onction sympathique du sublime rêveur allemand. D'ailleurs, chez M. de Balzac j l'étude de la vie réelle recherche trop assidûment certains détails dont le goût n'est point sans reproche et qu'il faudrait omettre, On y respire çà et là cette odeur nauséabonde de la pension bourgeoise décrite avec tant de complaisance dans le Père Qoriot* Jean-Paul , au contraire, si bas qu'il descende , épure toujours à je ne sais quels filtres poétiques les réalités incompatibles avec les convenances d'une œuvre littéraire. De là, sans doute, le reproche qu'on lui fait de subtiliser, de quintessencier; mais l'auteur à!Èes:perus et de Siehenkaes est ayant tout poète. Son analyse lui vient de la Muse, un peu hermine, comme on sait, et qui, lorsqu'il s'agirait de se crçtter, préfère s'en tenir à la devise bretonne : Plutôt mourir.
L'intérieur de Siebenkaes, sa misère, les tribulations à la fois si tristes et si bouffonnes de sa vie d'homme de lettres, sont autant de tableaux d'une vérité frappante, et que le rédacteur besogneux des Papiers du DiMe se trouvait, hélas! mieux que personne en état de peindre d'après nature. L'ouvrage fit sensation en Allemagne. On a toujours aimé, de Tautre côté du Rhin , cette poésie de coin du feu , cette idylle bourgeoise qui prend pour théâtre, non plus les campagnes fortunées de l'Ëurotas, mais une étroite chambre bien nue et bien obscure où s'escrime au milieu d'un tas de bouquins et de paperasses un pauvre diable d'auteur inconnu qui dépose la plume pour souffler 4ans ses doigts. Et puis o^tte fois les personnages du roman étaient connus de tous, le tableau de genre avait l'intérêt d'un portrait de famille. Gomment s'y tromper, en effet? comment ne pas retrouver Jean-Paul dans Siebenkaes, l'excentrique et insouciant libelliste des Procès groënlandais dans ce bonhomme
toujours en humeur de productions fantasques, toujours dans ]es étoiles, lorsque les soins de la vie réclameraient sa présence sur la terre? Et cette Leqette prosaïque , cette femme d'ordre , de btn sens, qui ne comprend rien aux choses de Vimagination, dont les itïyetés irritent l'esprit supérieur de son époux, mais qui en revanche tient le ménage et souffre sans se plaindre, n'est-elle pas, sauf quelques modifications dans l'âge et la physionomie , faite à la ressemblance de la digne mère que nous avons vue poser à son rouet dans la maison de Hof ? On connaît cette Pauline de la préface de Quintus Fixlein ^, cette douce et pudique jeune fille que le poète rencontre la veille de son mariage avec un ancien militaire, et dont la destinée lui inspire au soleil couchant tle si mélancoliques réflexions. Telle est Lenette, telles soq^ presque toutes les héroïnes de Jean-Paul, natures souffrantes- et résignées, chastes âmes vouées au sacrifice, à l'obscurité, à l'immolation de toutes les joies , de toutes les ea^rances, de tous les rêves de la tie, et sur lesquelles le philosopha laisse tomber un regard de douloureuse sympathie.
Cependant jl ne faudrait pas s'y méprendre, il y a dans ces pages, qui respirent tant de mansuétude évangélique, plus d^ine atteinte portée au mariage, et tel chapitre de Quintus Fixlein ou de Siebenkaei me semble, avec sa placidité si bénigne, un plaidoyer noa moins dangereux que les provocations byromenues dont nous avons vu le règne un moment; car, avant tout, Jean-Paul est humoriste : dès qu'une douleur le frappe dans l'humanité, ilVattendrit sur elle, et vous donne ensuite SM. émotion telle quelle , avec franchise , loyauté , et sans trop songer à ce qu'une analyse scrupuleuse y pourra trouver de plus ou moins hétérodoxe. C'est en ce sens qa*on reproche à ses personnages de manquer de logique dans leurs actes, à ses héros de dégénérer trop souvent en caricatures ^ reproche qui, du reste , s'amoindrit singulièrement lorsqu'on envisage les conditions du genre exceptionnel où s'exerçait le génie de Richter. En effet, chez l'humoriste, le côté subjectif, le moi, joue un trop grand rôle pour qu'il puisse exister à ses yeux des êtres parfaits ; il étudie en lui-même l'homme avec ses qualités et ses défauts, ses bizarres contrastes de ridicule et de grandeur. La vie et le sang des personnages qu'il met en relief ne sont autres
* Voir le morceau intitulé de Wousiedel à Bayrtuth (Revue dt-s Teux Mondes 1er septembre 18'C2.)
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que la vie et le sang de son propre cœur; ses créations et son ûme ont même fond ; il se contente de donner ce qu'il a»en lui, rien de plus, rien de moins : une tendrease infinie pour l'être, quel qu'il soit, une bienveillance intime, universelle, an%ini<». séricorde sans bornes. A' tout prendre, l'humour est^da sensibilité, une sensibilité que le sourire accompagne, quelque chose de vague et d'indéfini, de bâtard si l'on veut, la plaisanterie mélancolique, la gaieté qui pleure. La faculté mère chez Jean-Paul, la faculté génératrice d'où dérivent tous les autres attribua, c'est l'humour. Richter est humoriste du plus profond de son âme; il sent, imagine, et procède comme un humoriste. Vous le voyez passer en un moment , presque sans transition , de la gaieté la plus vive à la mélancolie, à la tristesse^rfiire. d'un seul trait, à l'exemple de RubensVd'^e physionomie épanouie et riante une physiooomie rêveuse ou chagrine, et cela, {tour une idée qui lui traverse l'âme,. pour un nuage dont le ciel se voile; puis, un instant après, l'idée s'évanouit, le nuage se dissipe , et notre poëte redevieot gai , s'ouvie de plus belle au printemps, à la vie, au ciel bleu, et reprend sa chanson comme l'oiseau des bois. Richter est fantasque , je l'avoue ; mais il y a tant de naïveté dans ses boutades, tant de franchise et de bonhomie dans ses divagations, dans ses lubies, qu'on les lui pardonne volontiers , et qu'on finit toujours par l'aimer. Et comment ne pas l'aimer, ce noble cœur qui se passionne incessamment pour le bon, l'honnête et le juste? L'humour, faculté tout individuelle, résulte de divers éléments qui doivent se combiner à juste dose. Isolément, la verve satirique, pasi-pliis que la sensibilité, ne constitue Thumour. L'une, mordante, sèche, acérée, aboutit à la raillerie, au trait, à l'esprit; l'autre, si quelque sel n'en relève le goût, dégénère bientôt en senti- . mentalité. Ici vous avez Voltaire, là Kotzebue; ailleurs sont Rabelais, L^ Fontaine, Cervantes^ Sterne, Jean-Paul. Il me semble qu'on pourrait définir l'humour « le romantisme dans la plaisanterie , dans le comique. » Après cela , il ne faudrait pas non plus l'envisager sous un point de vue de mansuétude universelle. Richter n'exclut pas Swift. D'ailleurs, il ne s'agit ici ni d'une vertu théologale ni d'une fade bergerie à la manière de Gessner. L'humour a ses vivacités malignes, ses quintes bilieuses, ses redoublements, ses colères; seulement, avec elle nulle personnalité n'est à craindre. Que lui importe l'individu?
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c'est à l'entité qu'elle s'attaque pour la battre en ruine par le contraste de l'idée. Il n'y a point devant elle des fous, une folie déterminée-, il y a la folie, il y a le monde. Vous ne la verrex pas se grimer, à l'ejLemple d'un comédien, pour reproduire tel ou tel ridicule. Si elle abaisse la grandeur, ce n'est point, comme la parodie, pour la mettre au niveau dp la petitesse; li elle élève la petitesse, ce n'est point, comme l'ironie, pour lui opposer la grandeur ; mais tout simplement parce que devapt l'infini toute chose est égale, ou plutôt rien ne compte. Qu'on s'étonne ensuite si les humoristes portent sur leur physionomie une empreinte si grave, et nous viennent en tel nombre d'un pays mélancolique.
En 1796, Jean-Paul se trouvait à la tète d'un bagage littéraire assez considérable, et, de plus, commençait à voir c)$|ir dans le» chaos de son intelligence. Après avoir passé les neuf années qui suivirent la publication de son premier ouvrage à travailler, ainsi qu'il le dit lui-même, dftQs la boutique à vinai-r gre de la satire, la biographie aigre-douce deWuz lui servant de transition à la Loge invisible, il s'était conquis un genre où ses trésors de mélancolie et de tendresse, toutes ces émotions» ^utesces larmes ineffables du printemps de la vie qu'il avait fdllu jusque-là refouler dans le fond de son cœur, pouvaient epfin se donner libre cours, ta destinée, jusque-là si rigoureuse, en se détendant un peu , lui permettait de se livrer désormais exclusivement et de toute l'ardeur de sa jeunesse aux pratiquas de la vie littéraire. Jean-Paul usa du droit pour reprendre son indépendance. « Je n'élèverai plus d'autres enfants que les miens, écrit-il à M, de Spangenberg, qui lui propose de se charger de l'éducation des enfants du comte de Reuss-Ëbers-' dorf , bien décidé que je suis à vivre et à mourir selon la voca« tion que la destinée m'a faite, et dans la médiocrité de la for^ . tune. En me chargeant des attrayantes fonctions que vous m'offrez, il me faudrait absolument négliger ou mes élèves ou les muses, Or, ni les uns ni les autres n'admettent de partage i et je sens que j'ai tant à écrire, qu'en supposant que je ne me lève ou plutôt que je ne tombe de ma table de travail qu'à l'âge de quatre-vingts ans , je trouverai encore prématuré le veniam cxeundi du cabinet d'étude de la vie que la mort me donnera. » Ces paroles en disent assez sur les instincts personnels du poëte, Jean-Taul est homme de lettres dans toute la force du terpie ;
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il en a les goûls casaniers, l'humeur ombrageuse, tout, jusqu'aux petitesses ; il aime à s'enfouir seul dans sa taupinière de vieux livres pour y fureter en érudit. On a remtirqué en Allemagne que là était son originalité; à notre sens, ce mot-là ne convient pas, c'est sa monomanie qu'il fallait dire; cette incroyable passion le prend dès le berceau , l'homme de lettres commence chez lui avec l'écolier. Il vous racontera quelque part qu'il se mit presque en même temps à former des lettres et à écrire des livres. Plus tard , l'étude de l'hébreu lui fournit l'occasion de rassembler autant d'alphabets , de grammaires et de commentaires qu'il peut s'en procurer ; à seize et dix-sept ans, il rédige d^à des traités sur l'exercice de la pensée, toutes sortes de niorceaux où se révèle un esprit prématurément encHn à la réflexion , à l'analyse , à l'examen ; il tient de ses propres travaux un journal rempli d'aphorismes philosophiques, tl com^ pose un livfe de piété dûment pourvu de considérations théologiques et morales. Singulier début pour un poëte I II commence par les scolies; plus tard, vers trente ans, la veine du lyrisme s'ouvrira; n'est-ce pas le monde renversé? Non content d'avoir ses pensées, il saisit au vol celles des autres. Pendant qu'il lit, sa plume trotte. Avant que d'entrer à l'université , il disposait déjà de douze volumes in-quarto de notes et d'extraits, et cette rage de corriger et de produire , à mesure qu'il avance dans la vie, ne fait que croître et embellir. Ne rien perdre, pas une minute de temps, pas un brin d'idée, pas une miette d'expérience, tel était son système de polygraphie; ne rempruntai t-il pas à Lavater ? Au moment de sortir, il notait soigneusement sur ses tablettes ce qu'il dirait dans ses visites, et rédigeait à son usage une anthologie de jolies choses, de bons mots un peu cousins sans doute de ces impromptu à tète reposée dont parle Molière. Au retour, il transcrivait ce qui l'avait frappé dans les conversations auxquelles il venait de prendre part, et, si c'était la nuit, ne se couchait qu'après avoir rentré son grain. Il fut un heureux temps où Jean-Paul possédait vingt volumes in-quarto de simples ironies, autant et plus de satires, et tous ces trésors de sublime compilation étaient rangés, distribuésf classés avec l'incomparable exactitude et la ponctualité universitaire d'un cuistre étiquetant , pour les concours de Sorbonne, ses matières à discours latins. Singulière contradiction! cet homme, qi^un démon intérieur agite, pousse jusqu'à l'excès le pédantisme ri-
dicule d'un petit professeur de sixième; ce génie indépendant, dont le style n'admet pas de règle, s'impose dans son travail les procédés les plus étroits et les plus mesquins. Lire, causer, ne compte pour rien avec lui ; il faut qu'il écrive, qu'il rédige, qu'il rédige toujours, jusqu'à la niort, et si quelque chose m'étonne, c'est qu'il ait pu s'arrêter là. Gomment, en effet, cette passion de Técritoire n*a-t>elle pas ranimé ses ossements dans le cercueil? Comment, à l'exemple de ce saint Bonaventure de la légende , n'est-il pas revenu du tombeau pour compléter sa Selena restée inachevée? Tout au rebours de Goethe, qui ne se mettait h écrire qu'au dernier moment et à contrecœur, Jean- Paul n'a de vives jouissances qu'à la condition de tenir une plume entre ses doigts, et plus l'enfantement lui coûte de peine et de douleur^ plus il en chérit après le résultat migqpn, plus il le couve et le caresse, et prend plaisir à le
• montrer aux gens. Écrire, telle ^t à ses yeux la loi divine et hamaine; il ne reconnaît' qu'une maniera de perdre son temps : ne pas écrire. Les œuvres imprimées sieules comptent, le reste n'est rien , et chaque volume qui vient atigmenter le poids de son bagage littéraire semble Valléger d'autant pour Vélemité, Cette espèce de récréation qu'on se donne si volontiers après l'étude ne le séduit pas le moins du. monde. Au contraire, s'il faut absolument qu'il se. repose, le remords le gagne, il se reproche de gaspiller les minutes. Aussi quelles ne deviennent pas ses perplexités au printemps, lorsque cette nature qu'il aime avec enthousiasme l'appelle au dehors avec ses mille vdx de sirène! Le ciel est bleu, l'oiseau chante, il faut qu'il sorte; du moins il emportera ses tablettes, et si d'aventure quelque essaim -d'idées volantes se met à l'assaillir au coin d'un bois, le voilà tout ébouriffé qui crayonne et s'escrime, maugréant contre l'exiguïté du papier, car rien ne le chagrine en ses paroxysmes furieux comme d'avdir à s'arréttr pour tourner la pagel II me semble voir d'ici l'étonnement de cet excellent Merkel , honnête critique de la vieille roche, assistant, à Weimar, aux excentricités de notre humoriste.' Merkel et Jean-Paul allaient ensemble
% de Weimar à Gotha. « Pendant la route, dit Merkel, Jean- - Paul , au lieu de se tenir en place dans la voiture , ne faisait
• que descendre <^t remonter.. La curiosité me prit alors de savoir ce qu'il avait, et je le vis par la portière courir sur le chemin en crayonnant d'un air effaré. Lorsqu'il reprit sa place à mon
côté, je lui demandai ce qu'il venait d'écrire, et loi, me prévenant , s'informa s'il avait bien entendu un point de notre précédente conversation ; sur ma réponse, il tira de nouveau son carnet et rectifia. — Quelques jours après, je lui rendis visite; je le trouvai, un catéchisme à la main, aèsis devant son bureau , dont les différents tiroirs étaient remplis de petits morceaux de papier couverts de matières et d'eilraits. Il me dit qu'il avait pour habitude de lire tout ce qui lui tombait sous la main , et qu'il ne lui était jamais arrivé de rencontrer livre si méchant dont il n'eût tiré profit d'une manière ou de l'autre ^ » Et qu'on s'étonne après cela qull sacrifie toute chose à cette impérieux manie d'écrire, au point d'en oublier le boire et le manger; sans égard pour sa santé, pour ses convenances personnelles, il s'était fait un réginie de vie entièrement ^bordonné aux exigences de sa profession. Comme goût, il t'aimait' rien tant que Teau; mais dès qu'il s'agissait d'écrire, c'était différent : il buvait alors du vin de Roussillon, et à plein véhre, pour dégager, disait-il, l'esprit de la matière. A ce compte, l'existence de son Maria Wuz devait être pou^Jean-Paul l'idéal du bonheur ici-bas. Quel heureux mortel, en effet, aux yeux d'un si imperturbable sténographe, que ce bonhomme de maître d'école qui passe sa vie à rédiger des volumes sur les mille et un titres dont il lit la nomenclature dans le catalogue de la librairie! Mais en vérité on se demande si la plaisanterie est permise en face d'une monomanie aussi déclarée, d'une originalité qui porte avec elle tous les symptômes de la maladie, tous les caractères de je ne sais quelle hystérie chez l'homme. « S'il m'arrive par hasard, écrit Jean-Paul, de vouloir donner à mon esprit ou à mon corps un repos de trois jours, je sens dès le second une indomptable ardeur d'incubation qui me ramène irrésistiblement à mon nid rempli d'œufs ou de craie; et le pauvre diable de Paul en sera logé là jusqu'à ce que la fièvre dévorante qui consume son sein agité se calme à la fraîcheur de la terre du tombeau. »
J'ai parlé du v(^yage à Weimar. Lorsqu'on 1796 Jean-Paul vint visiter l'Athènes germanique, l'attitude des héros du temps commença par le déconcerter. II s'attendait à autre chose, à quelque vaporeuse et fantastique apparition évoquée de leurs
i Skûiien aus meincm Erinnerungêbuçhe , von G. M«rk«l.
œuvres ; car, soit dit en passant, notre enthousiaste ne pissait pas que d'être un peu badaud dans ses relations avec les autres hommes, et lui-même appartenait singulièrement à cette classe de gens naïfs et simples dont nous lisons dans ses écrits qu'ils ne sauraient se représenter un poë'te autrement que sous une forme éthérée, et n'imaginent pas que le favori de la Muse puisse dévorer une tranche de jambon et vider bravement son verre. Ses l*etations avec la plupart des grands écrivains de la pléiade w^eimarienne l'attristèrent. Ne trouvant rien chez eux de cette fougue juvénile, de cette ardeur immodérée qui devait, à son point de vue, nécessairement caractériser le sens poétique, il regretta ^n idéal déçu. Goethe surtout se chargea du désenchantement, «t tl n^admire plus rien au monde, sa parole est de glace, même pour les étrangers, qui ne l'abordent qU6 très-difficilement; il ft quelque chose d'impassible et de superbement cérémonieux. L*amour des œuvres d'art est désormais le seul qui fasse battre leâ nerfs de son cœur ; C'est pourquoi j'avais è^vie de prier la persoine qui me conduisait de me plonger |iu préalable dans quelque source minérale, aflfi que je puàse m'y pétrifier et paraître ensuite à ses yeux sous l'aspect iiicômparablèment plus avantageux d'une statue. )) Laissons Jean-Paul continuer et parfaire la silhouetté, «t D'après ce qu'on m'avait dit, j'allai chez lui sans enthousiasme et mû seulement par la curiosité. Sa mai' son me frappa ; elle est la seule à Weimar construite dans le goût Italien. Figurez-vous des le vestibule un patithéon rempli de tableaux et de statues ; le frisson de l'angoisse vous y suffoqué. Le dieu parut, froid, monosyllabique, sans accent. — Sa physionomie a de la puissance et de l'animation , son œil est un éclair. Après quelques moments d'entretien, il consentit à nous lire un fragment magnifique d'un poëme inédit. Quand je dis qu'il le lut^ je me trompe, il le déclama, le joua. Je n'ai jamais fmn vu de pareil ; vous eussiez cru entendre le roulement du tonnerre entremêlé de ce chuchotement de la pluie dans les arbres, et, pendant ce temps, on sentait la flamme jaillir à travers la couche de glace dont son cœur s'enveloppe. » Schiller n'eut pas meilleure chance auprès de lui. Jean-Paul le trouva rocailleux, anguleux, doué de facultés actives, pénétrantes, mais sans amoitf*. Du reste, il ne faudrait point croire que l'auteur d^Hesperus eût en ceci Icmonopole des étonnements ; d'un côté comme de Vautre on ouvrait de grands yeux , et l'impression reçue valait
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bien, pour roriginalité, celle qu'on pouvait causer, « J'ai vu Jean-Paul , écrivait dléna Schiller à Goethe , et je l'ai trouvé iroquois comme un homme qui toml)erait de la lune ; bon diable au fond et te -plu^ excellent cœur du monde, mais porté sur toute chpse h po rien voir par l'organe dont chacun se sert pour voir *, 3?
On conçoit qu'avec son naturel bizarre, Jean-Paul se préoo^ cupât en comme beaucoup moins de l'effet qu'il produisait sur les gens que de l'effet produit par les gens sur lui-même, sur* tout lorsque ces gens s'appelaient Goethe ou Schiller , Herder ou Wieland. Si ces manières excentriques, cet air iroquois, o^ trogoth si l'on veut, provenaient, chez Jean-Paul, d'un irrésistible besoin de sympathie , d'enthousiasme , d'une veine gé-*» néreuse qui ne demandait qu'à se répandre , d'une sensibilité dont, tout en admirant la bonne intention, on ne saurait ce* pendant se dissimuler par moment la candeur un peu ingénue, j'allais dire la niaiserie ; le voyage à Weimar, en portant at-« teinte à mainte 'illusion née de cette sensibilité môme, en effa^ çant de plus d'un front canonisé d'avance le nimbe lumineux, l'auréole mystique de rigueur, devait nécessairement le laisser, pour quelques jours au moins , triste , mécontent , découragé, c Npus avons beau faire les esprits forts et ne pas vouloir nous l'avouer : chez les hommes qui nous apparaissent dans les ré«gîons célestes de la poésie, comme chez la femme que nous aimons, comme chez notre ami, nous cherchons des être par^ faits, accomplis. Nous cherchons partout le dieu chez l'homme, parce que tout amour est infini et partant a besoin d'un dieu. A Weimar, c'est l'illusion qui m'a manqué. Il ne faut pas long»temps pour savoir par cœur l'humanité intellectuelle [je ne parle point ici de l'humanité morale], et j'avoue qu'on peut continuer à aimer les cœurs tout en détestant les cerveaux. En vérité, si l'on était éternel, il y aurait dans cette reproduction inexorable des mômes inconvénients de quoi vous faire mourir dix-huit cents fois. » Et dans une autre lettre : « Je ne veux plus désormais m'incliner devant aucun grand homme; à l'avenir, je gar«derai mes hommages pour le plus vertueux*. » Ces déceptions,
1 Brie/ivechsel zwùchen Schiller und Goethe in denfahreut 1794-1807. -*• Stuttgart, 1825, Th. II , S. 73.
s Four si naïf et si crédule qu'on se le représente, le bonhomme, en aroi<^ tié , ne se souciait pas d'être pris pour dupe. Du premier coup , il devina les
de jour en jour plus fréquentes, le remplissaient d'amertume; il touchait du doigt le pied d*argile ; alors un bouleversement confus s'opérait dans son esprit, il pensait aux joies si pures de la famille, à ses beaux rêves de quinze ans sous le toit paternel, et peu à peu, par une transition doucement méhncolique, les * idées du passé le conduisant aux idées d'avenir, de ménage, il établissait cômplaisamment son bonheur domestique sur les ruines de ses illusions, a Ah! de quel paradis je portais les germes dans mon âme! et dire que les oiseaux de proie ne m'ont . rien laissé ! Encore si j'avais une femme ! je m'entends , une jeune et honnête femme, bien féminine surtout et point géniale, je consentirais de grand cœur à ne demander que peu de chose à la fortune , moins au monde ; mais en revanche j'exigerais davantage de la vie, que mes rêves poétiques percent à jour de plus en plus. Je le répète, point de femme de génie, point de brouillon , mais un cœur ingénu , paisible , qui me rende mon enfance, les premiers jours passés auprès de mes parents, tout enfin. ce que les souvenirs de l'âme font revivre éternellement à mes yeux! »
Cette compagne, évidemment faite à l'image de la douce Lenëtte, un ange de résignation et de passivité, Jean-Paul crut un moment Tavoir trouvée dans une gracieuse personne dont il s'éprit avec passion. L'héroïne de ce nouveau roman s'appelait encore Caroline, — il y a des noms auxquels on est voué, — et se trouvait, en dépit des répugnances de notre philosophe, être juste une muse. Qu'on parle ensuite de la logique du cœur hu> main ! Toutefois la tache monstrueuse, la tache d'encre disparaissait dans l'enchantement du sourire. Si l'aimable pédante use son temps à feuilleter de lourds volumes, c'est tout simplement qu'elle veut s'instruire, et ne ressemble point aux jeunes
aspérités, les angles, comme il dit lui-même, et sa sensibilité expansive dut s'en tenir à rechercher de préférence les phares moins glorieux peut-être, nfais à coup sûr moins hérissés de brisants et d'écueils. De là ses relations dHntiçiité avec Herder, avec Wieland , Herdcr surtout, grand esprit, mais entaché de puritanisme bourgeois, rétréci sur plus d'un point par des nécessités de profession , et dès lors peu porté à vouloir jouer«à l'idole, — cèdre poussé dans une chaire de ministre protestant. — Pour Goethe, notre humoriste le jugeait sans appel. « Goethe ressemble à Dieu, qui, selon Fopc, voit du même œil choir un nionde et un passereau, ce qui lui est d'autant plus facile (à Goethe), qu'il n'a créé ni l'un ni l'autre. Mais, en revanche, il se complaît à ne voir dans son apathie pour les peines d'autrui qu'une sorte de détachement de ses propres peines. »
filles ordinaires qui ne cherchent dans la lecture qu'une sorte de manne sentimentale. Avec combien de joie il vous raconte qu'elle s'occupe aussi de botanique et de poésie , qu'elle passe de l'étude de l'histoire au classement de son herbier ! a Jamais chez aucune femme, s'écrie-t-il dans un moment d'enthousiasme, je n'ai rencontré cette moralité austère, profonde, essentiellement religieuse, qui se montre dans tous les points, perce dans les moindres bourgeons. Je sens que mon union avec elle va me purifier jusqu'au fond de l'être. » Après l'énumération des qualités morales vient le tableau des qualités physiques, le portrait, qui, tout flatté qu'on le soupçonne, excuse à la rigueur ^ cette conversion un peu bien brusque du philosophe au culte de la femme géniale. Elle a le teint blanc et rose, les yeux noirs, un front à la fois poétique et féminin, et ainsi du reste, avec cette concession finale dont s'arrange assez volontiers la modestie des amoureux, à savoir, qu'à défaut de beauté, le piquant y est, le certo estro, comme disent les Italiens.
Cependant la philosophie a ses retours. Peu de temps après, la liaison se rompit, et Jean-Paul, abjurant la tolérance d'occasion, n'en revint qu'avec plus de fougue à son vieux thème, pauvre papillon qui s'est brûlé le bout de Taile à l'éclair d'une bougie de bal, et qui jure bien qu'on ne l'y reprendra plus. « Cette rupture, que des incompatibilités morales rendaient impérieuse, ne m'empêcha point de regarder le mariage comme la seule arche du salut. En dehors d'une union légitime, notre imagination ne fait que nous entraîner en toute sorte de liaisons qui finissent toujours par briser un des deux cœurs qui sont en cause, quelquefois par les briser tous les deux. Mon cœur veut la paix domestique dont on jouissait chez mes parents , cette pa^x que le mariage seul peut donner. Je ne demande pas une héroïne, n'étant rien moins qu'un héros ; ce qu'il me faut, c'est une jeune fille aimante , affectionnée , car désormais j'estime à leur juste valeur ces chardons flamboyants qu'on appelle femmes de génie: j> Hâtons-nous de dire que cet espoir, si souvent déçu, d'un établissement selon ses' goûts, se réalisa pour Jean-Paul peu de temps après, grâce à une bonne et honnête jeune fille élevée dans les mœurs sédentaires de la bourgeoisie de Berlin , autour de la table de chêne où l'on causait le soir en écoutant quelque lecture de Rousseau. Caroline Mayer plut à Jean-Paul, a Elle a, disait-il, tous les avantages des autres Carolines, moins
leurs défauts. » Un front de madone , des yeux pleins de douceur, une indicible expression de tendresse et de dévouement, telles sont les séductions que son amant lui prête, séductions d'épouse et de mère , on le voit. J'oubliais une fraîcheur épanouie , cette fleur de santé qui convient à la ménagère allemande , à cette héroïque femme qui veille à tous les soins de la maison, et serre, comme dit Schiller, dans le coffre odorant le linge qu'elle-même a filé. A dater de là, on prévoit tout : Jean-Paul, marié, s'installera dans quelque paisible résidence; peu à peu, cependant, la famille augmentera, et les marmots alternant avec les. livres, on vivra de la sorte jusqu'à la en , modeste, charitable, le cœur et l'esprit occupés dans cet heureux sans'souci de Bayreuth , dont une pension du roi fera les frais ; tardif, mais bien délicieux canonicat de l'homme de lettres, qui mettra notr^philosophe à même de ne plus réduire son corp« en cendres par la néce$8ité de fimdre chaque jour «on esprit en argent.
Pour en revenir au voyage de Riohtèr à WeimaJ, le désenchantement des premiers jours eut ses X^nnpensations à la longue. De ce qu'un rayon manquait par*ci par^là au nimbe glorieux dont ou avait poétiquement coiffé les tètes dominantes, la société n'en devait pas périr. Dura lex, sed lex. Jean-Paul fut bien contraint d'en prendre son parti. Insensiblement les femmes intervinrent. On sait: ce qu'étaient les femmes de cette cour d'Anne*Amélie. Le bourru fantasque s'humanisa, l'apôtre de vertu se laissa tout doucement réconcilier avec la supériorité intellectuelle par l'entremise de ces aimables philosophes si habiles .à donner le tour sentimental à l'argument le plus ardu, et qui n'ont en somme qu'un système : leur cœur. En écoutant les femmes, il comprit mieux les hommes; il laissa aux sympathies effarouchées d'abord par l'épouvantail d'excentrieité, le temps de se grouper autour de lui ; nux amitiés, le temps de se former. L'affection qui s'établit à cette époque entre Herder et Jean-Paul, après avoir tenu dans l'existence des deux grands écrivains une si noble, une si large place, devait, même après la mort, revivre dans leurs œuvres. La vivacité de Jean-Paul, son humeur, sa jeunesse d'esprit et de codur, enchantaient Herder, qui le préconisait partout. Presque chaque soir, les jdeux amis soupaient ensemble, après quoi on allait se promener vers Ettersberg. On causait, on philosophait tout à son
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aise, et, la petite pointe de vin vieux aidant, on ne se mena* geait pas ses vérités. « Si j'étais dans une île déserte , disait Herder à Jean-Paul, et que je n'eusse entre les mains d'autres livres que les vôtres , j'en voudrais faire des œuvres dçux fois belles, d'abord en retranchant mainte boutade irréfléchie, p^is en travaillant à mettre d'accord les passages qui se contredisent. j> Ce qui n'empêchait pas l'auteur des Idées de s'écrier avec en-r thousiasme, lorsqu'il s'agissait de s'expliquer sur le compte du chantre à^Hesperus : a Le ciel m'a donné dans Richter un trésor que je n'eusse jamais ni mérité ni seulement rêvé ! Chaque fois que je I0 retrouve, il me semble que je vois s'ouvrir devant moi la cassette des rois mages, mais plus riche encore, plus remplie de merveilles éblouissantes. Oui, les mages sont en lui, et l'étoile incessamment chemine au-dessus de sa tête. » Le bon Wiel^nd eut aussi du gotit pour Jean-Paul, mais un goût mo%i$ passionné, moins transcendantal, le goiit qui convenait à l'organisation normale et symétrique du poète d'^^a^Aon. Ici, du reste, les originaux sont à deux de jeu , et la première entrevue eût fourni à Molière une scène de comédie. Écoutons les à parte de nos personnages. « J'ai vu Wieland dimanche dernier à Osmanstadt (c'est Jean-Paul qui parle); figurez-vous un vieillard élancé, encore vert , une espèce de Nestor à la tête enturbannée d'écharpes rouges, au ton modérateur, parlant beaucoup de lui, mais sans orgueil, et quelque peu épicurien ; en somme, excellent père de famille , mais tellement ahuri par les muses, que sa femme a pu lui cacher pendant dix jours la perte d'un enfant, * Maintenant au tour de Wieland. u Ce diable d'homme (c'est de Richter qu'il parle ) ressemble en tout point à ses écrits ; on se sent affecté en sa présence des mouvements les plus contraires,, et rien n'est plus difficile que de l'entretenir. Il est trop lui ; n'importe, je le déclare un intéressant original. » Imagine-t-on, après cela, nos deux antipodes du monde intellectuel se rencontrant sur un point de controverse littéraire, discutant chacun .selon ses vues l'antiquité, par exemple, les Grecs? Naturellement, la comédie continue; seulement, celte fois la scène est écrite, il suffît de traduire.
* JIAIC->>PAUL.
Je tiens les Grecs pour ce qu'ils &ont : des esprits. 6$sentieUement bornés. Avec les idées puériles qu'ils avaient des dieux,
308 rXîUVAIiNS KT POETES
quelle opinion élevée et sérieuse pouvaient-ils se former de Thumanité?