‹ Écrivains et poètes de l'AllemagneChapitre 30 sur 44 · WIELAND · texte numérisé non relu

WIELAND

Vous les tenez pour ce quMls sont, à merveille; mais que sontils, sinon une apparition unique sur la terre, sinon le type le plus pur, le plus complet de Tbumanité dans sa jeunesse, dans sa fleur, tellement qu'on dirait que tous les dons célestes qui furent jamais départis à Tbomme, pour s'élever à ce degré de civilisation, de perfectionnement, tous ces dons étatent descendus sur eux, sur les Grecs, pour vivre et s'épanouir en eux, avec eux! Où voyonsnous ridée de jeunesse dans Thumanité se reproduire sous une forme plus sereine, plus aimable, plus pure, plus spicndide? N'est-ce point cette idée que gloriCe Téternelie jeunesse du divin Phébus?

JEAN-PÂUL.

Mais cet heureux temps de jeunesse est passé, et nous sommes devenus des hommes. Les Titans chrétiens ont escaladé TOlympe et précipité les dieux dans le Tarlare. Au-dessus de nos tètes, Tiuiini de Dieu s*est étendu ; sous nos pieds , les abîmes de Thumlinitë se sont ouverts. Croyez-vous qu'à de pareilles idées la forme étriquée de vos Grecs et leur manie de jouer au beau puissent convenir?

WISLÂND , seul dans son cabinet, feuilletant Homère.

Jean-Paul traite les Grecs d'enfants! Je commençais à perdre patience! Allons! pourquoi lui en voudrais-je? n'a-t-il point le droit d'être ce qu'il est, et ces absences de goût que je regrette, ces lacunes dont parfois j*enrage, ne sont-elles pas plus que comblées chez lui par d'éminentes qualités d'un autre genre? Prétendre inoculer le sentiment de l'antique à un génie de cette trempe, mais ce serait vouloir débarbouiller un nègre! Jean-Paul a, pour être ce qu'il est, une excuse divine qu'il tient de la nature.

Wieland ne se trompait pas ; autant eût valu débarbouiller un nègre. Sur une individualité à ce point confuse et miroitante, la beauté classique perdait tous ses droits; et si l'on a pu dire que Goethe, avec sa' passion de la règle, son culte souverain pour toute chose précise et déterminée, importait dans le monde littéraire les conditions de Tart plastique, Jean-Paul, insoucieux des phénomènes extérieurs, écoutant les yeux fermés gronder les mondes qui tourbillonnaient en lui , faisait dériver la poésie vers la musique ^ Or, la musique, c*est le roihantisme,

4 M Ce que je né fais que voir m'affecte peu, s'agirait-il d'un mort; mais si Ht fonne passe des yeux dans l'imagination, elle tient aussitôt la cler de mon

DE L'ÂLLKMAGNl!:. . S09

la négation par excellence de tout sonlinient plastique. J'insiste sur ce point, qui , selon moi, contient tout le secret de Téloignement de Jean-Paul pour Tantiquité. Et s'il vous prend fantaisie d'analyser certaines sensations qu'il vous donne, vous y trouverez par moment je ne sais quoi de musical. Ne sont-ce point des mélodies que ces visions de l'éternité? Schubert cbanterait-il autrement les lamentations du Christ sur les ruines de l'univers; et dans un style moins prophétique, ces mille révos au clair de lune, ces divagations éloquentes où la vie des anges et de« fleurs est devinée? Envoyez maintenant cet homme en- Italie, et jdites si le rayon splendide dont Goethe s'est enivré ne l'offusquera point? Entre la beauté classique et cette âme in- (]uiète et rêveuse, préoccupée au fond de toutes les angoisses, de toutes les terreurs des temps nouveaux, aucun hymen n'était possible. S'il fallait h l'inspiration sensuelle de l'auteur d*Iphigénie de belles formes bien palpables, la chair dans le marbre, et. par occasion aussi le marbre dans la chair, le romantisme épuré de Jean-Paul s'exaltait de moins : un chant d'oiseau , un parfum surpris dans l'air le mettaient en humeur poétique, surtout si ce doux chant, si ce parfum, venaient à s'exhaler au sein de ces nuits embaumées où s'allumait le feu d'artifice de sa fantaisie.

Nous touchons à la dernière période de l'activité littéraire de Jean-Paul, période de récapitulation plutôt que de transformation , et qui , sans apporter à la masse aucun élément bien nouveau, n'en devait pas moins produire Titan et les Années d'école buissonnière (Flegeljahre)^ œuvres fondamentales où se résume d'une manière définitive la double tendance que nous avons remarquée dans Hesperus et Quinlus Fixlein. Il va sans dire que ÏÏUan représentera ici le côté transcendantal, sublime, dynamique, du génie de Richter, tandis que les Années d'école buissonnière nous donneront une trentième édition, mais singulièrement revue et parfaite, de ces études atomistiques de la vie réelle. Les Palingénésies, publiées en 1799, n'offrent qu'une

cœur, et mon émotion devient extrême, n C'est ainsi qu'il traversait des villes sans rien voir, et n'avait de goût que pour les paysages. Il percevait par le son beaucoup plus que par la vue; s'il lui arrivait de boire un peu trop, il ne voyait plus, il entendait double, et la grande affaire était alors de débrouiller cette hallucination intérieure. De là ce» soirées qu'il passait à improviser au piano. Se figure-t on autrendlnt l'inspiration de Beethoven?

répélition des premières satires , et l'ouvrage impriyié vers la même époque sous le titre û'ivénemenls prochains ( Bev&rsU" hender Lebenslauf) n'est agtre qu'un pendant à la BiographU conjecturale, dont il se borne à ^rarier l'idylle.

De 4797 à 4802 parut TUan. Pour peu qu'on pénètre au cœur de cette composition éminente, on sera tenté de soupçon* ner avec nous que Jean-Paul a voulu porter par là une sorte de défi à Wilhèlm Meitter. En effet, quelles que isolent les diver<« gences qui vous frappent d'ailleurs, on ne peut s'empêcher de reconnaître une certaine préoccupation du roman de Goethe dans cette œuvre grandiose maintenue au niveau de l'épopée. Le héros du livre, Albano, comte de Césara, est encore une de ces natures en proie à l'idéal, un de ces esprits de flamme qui mesurent à des compas de géant toute chose en ce monde « et qu'une volonté sans frein , une prodigalité de ces trésors de la tête et du cœur, dont ils furent comblés, entraînent de faute eii faute vers l'abîme. On a reproché à Jean-Paul de prendre trop ouvertement la cause de ces erreurs et de ces faiblesses ; mais, en bonne conscience, pouvait-il faire autrement, lui si amoureux de toute force neuve , lui dont la mélancolie rétrospective. évo« quait le printemps d'autrefois à travers les brumes de l'âge? Du reste, le thème ici prêtait à l'enthousiasme de l'écrivain, au ly-» risme du poëte. Quoi de plus saint en effet , de plus pur , que ce rayon de céleste lumière qui perce le chaos d'une âme ado-lescente, et que nous appelons le premier amour, la première amitié , le premier élan vers la vérité ^ Il faut voir avec quelle irrésistible puissance d'émotion , avec quelle magnificence d*images tout cela est décrit dans ces pages brûlantes où le senti'ment de la nature emprunte les plus riches nuances au prisme enchanté de l'idéal. -*- Cependant plus d'une épreuve attend notre héros. Le besoin extravagant d'aimer , celle rage d'épan** cher sur tout ce qu'il rencontre les laves sympathiques d'un cœur qui déborde, ne tardent pas à tourner contre son bonheur, il met sa foi dans un indigne ami *, la jeune fille qu'il adora meurt, ombre charmante à peine entrevue au clair de lune. Alors une vie nouvelle s'offre à lui .: l'action. Échappé à celte nébuleuse atmosphère du rêve , il se dispose à prendre part à la guerre de l'indépendance allemande : effort sublime que déjoue la titanide Linda, dont il s'affole, pour voir, comme dans ses, amours avec Liane, ses espésances les plijs belles presque ré*

daiteâ à néant. On le voit, la conclusion rappelle Wtlheltn Meister, Enfin , après tant de rêves et de combats, Albano hérite de la souveraineté paternelle , et se résigne à descendre des hauteurs de la voie lactée dans « la sphère intermédiaire du gouvernement, » ce qui, soit dit en passant, nous paraît un assez bizarre moyen de consolation à donner à tant d'autres malheureux, qui, sans être nés princes, peuvent appartenir, eux aussi , à la race des Titans. Parmi les personnages du roinan, celui de Roquairol , l'ami corrompu d' Albano, vous frappe dès .l'abord comme une dès plus vigoureuses études qu'on ait faites du génie humain dans la dépravation et le désordre. Il y a là une véritable création, un type cousin de Lovelace, et que nous voudrions produire ici, ne fût-ce que pour montrer ce que peut l'expression saine et contenue d'un grand esprit qui consent à se modérer. Dans la pensée du poète, ce Roquairol, incarnation de l'orgueil plutôt que du vice, en lutte ouverte avec la société , dont le train bourgeois et misérable soulève de pitié te génie superbe ; Roquairol représente l'enfant du siècle, la victime de certaines idées de rébellion et de scepticisme que plus d'un Promèthée d'aujourd'hui s'imagine encore avoir inventées, tandis qu'à l'époque où Werther parut, elles n'étaient déjà plus nouvelles : ce qui ferait soupçonner que l'enfant du siècle est né avant le siècle.

Gâté de bonne heure par des abus de toute espèce , rassasié de voluptés et de science^ d'une imagination extravagante en ses désirs , la vie , dès vingt ans , n'offre plus à Roquairol que dégoût, ironie et contradiction. Il a anticipé sur toutes les vérités , sur tous les sentiments ; toutes les conditions du cœur humain, il les a parcourues, et la poésie lui donnant un avantgoût céleste, toute réalité l'offusque dans la vie. Une passion malheureuse survient, il n'aime pas et croit aimer. Enthousiaste et libertin à la fois, il va de l'éther à la fange, et unit par se plonger à fond dans le bourbier pour s'interdire d'avance tout retour honorable : chute douloureuse , d'autant plus regrettable qu'il y avait là les instincts du génie, le courage de l'homme d'action. Maintenant, empêchez que tant d'élans sublimes ne dégénèrent; groupez, ordonnez ces tendances, et vous aurez Shakspere ou Bonaparte , ce que Jean-Paul exprime ainsi dans son langage pittoresque : a Ce qui manquait pour que la moralité la plus pure, la plus vive, résonnât 'en lui, ce n'était point

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la touche , maiâ la clef de raccordeur qui fail aller ensemble toutes les voix. » Et Roquairol en personne ne s écrie-l-il point quelque part : « Vos bomiaes de génie, poètes tragiques et romanciers, occupés incessâftiment à singer Dieu et l'humanité, sont-ils donc autres que moi? d Oui, certes, car ceux-là ont laissé des œuvres, car l'étincelle dont ils furent doués, au lieu d'incendier toute chose autour d'eux,' a rayonné selon les lois éternelles de l'honnête «t du beau, tandis que tous, malheureux Tilaw', vous n'avez escaladé le ciel que pour retomber de plus haut dans l'abîme, et servir d'exemple des aberrations où doit infailliblement se perdre Tàme qui ne reconnaît d'autre inspiration, d'autre guide que la poésie ^

Titan fut le suprême effort du lyrisme de Richter, et se dresse dans son œuvre comme une sorte de mont Hécla. Il avait mis là, c'est lui-même qui parle, tous ses Niagaros, toutes ses trombes, tous ses nuagei gonfléi de tropes, La machine épique achevée, il sentiëcomme une délivrance et revint discrètement à son idylle d'autrefois, à ses moutons de Panurge. Goethe, on le sait, affectait le plus profond èloighement pour ceux de ses ouvrages qui se trouvaient appartenir à une période accomplie de sa carrière intellectuelle. Jean-Paul, sans porter aussi loin l'abnéga-

i II y a quelques années, une tentative fut faite dans le but d'initier le public français au style du Titan. L'entreprise n'eut qu'un médiocre succès. Horace l'a dit, les livres ont leur destinée; il s'agit pour eux d'arriver à temps, d'arriver surtout lorsque la voie est préparée, et de ne pas tomber des nues comme un aérolithe. Sur ce point, il nous semble que la traduction des deux premiers volumes de Titan n'était pas tout à faii exempte de reproches. M. Cbasles, qui, du reste, avait plus que personne qualité pour un pareil travail , se méprit, selon nous, sur les conditions de la tâche qu'il avait acceptée. Il traita le chef-d'œuvre de Jean-Paul un peu comme il aurait fait d'un roman de Walter Scott, et, se contentant de le traduire avw esprit, le Jeta, sans autre forme de procès, dans le torrent de la publicité. Or, c'était se tromper de courant. S'il y a une voie en France pour conduire Jean-Paul à cette haute estime qui ne peut lui manquer tôt ou tard, à coup sûr ce n'était point le cabinet de lecture. Avec des hommes tels que l'auteur d*Hes~ peruê et de Titan, il faut surtout ne pas compter sur le chapitre de l'exégèse. De pareils travaux réussissent en France , on l'a prouvé , mais à condition qu'on les entoure de respect et d'amour, qu'on en fasse l'objet d'un culte presque superstitieux. A tout prendre, je préfère encore pour Jean-Paul le système adopté assez ordinairement par madame de Staël, qui consiste à extraire d'une œuvre çà et là quelque noble morceau qu'on dispose et qu'on éclaire soigneusement, de façon à le dépayser le moins possible; mais je voudrais ce sjrstème plus large, plus harmonieux, plus nourri de méthode et de critique , s'étudiant davantage à donner le contour. Une espèce d'anthologie habilement dirigée dans tous les sens serait encore ce qu'il y aurait de mieux.

tion de la paternité littéraire (il en avait la bosse et très-marquée), Jeai^-Paul abandonna les hauteurs de Tempyrée pour des régions plus modestes, et descendis de la montagne dans la plaine, dans cette plaine où vivotaîent déjà Quintus Fixlein, Maria Wuz et Siebenkaes, et dont, à dater de cette époque, il augmenta de plus d'un bon original la population excentrique. Nous ne nous arrêterons pas sur Katzenberger, la Comète, Fibel, qui , sous le rapport de l'invention , ne contiennent à coup sûr rien de bien neuf, mais se recommandent encore par cet imp^vu du détail, par ces mille trouvailles de Tesprit et du style, dont le secret^ il faut l'avouer, est à notre humoriste une sorte d'inaliénable apanage. On nous permettra cependant de détacher du groupe les Années d'école buissonnière, publiées immédiatement après Titan, en 4804, production écrite avec toute la verve de la jeunesse, mais d'un style moins obscur, moins touffu, dégagé autant qu'il se peut de tout ce fatras d'incidents parasites, de superfétations, que lui-même appelle plaisamm^ queues de comète. On trouvera sans doute dans cet aimable livre plus d'une réminiscence de la Loge invisible et des autres ouvrages du poë'te, réminiscences de sentiment surtout, car, pour la forme, je le répète, elle a des variétés surprenantes : ainsi de ces deux frères Walt et Wult, en qui se personnifie pour la vingtième fois peut-être la double face du génie de Richter ; celui-là avec ses rêves ingénus, ses illusions de jeunesse, ses naïfs enthousiasmes ; celui-ci un peu vagabond , un peu bohème , au reste fin connaisseur du monde, qu'il juge en humoriste, personnage à figurer dans un roman picaresque. On n*imagine pas de plus frais, de plus charmant tableau de cette heureuse vie de troubadour qu'on mène à vingt ans , de ces mille adorables folies qui -vour traversent la tête en ces beaux jours d'ivresse et de soleil ! Avec quelle vérité, quel charme indéfinissable, sont décrites ces premières joies de la maison paternelle, cette virginité, celte sainteté de l'enfance et de tout ce qui s*y rattache! Il ne se contente pas de peindre ; à ces émotions nécessairement relatives, à ces infiniment petits du monde psychologique, il rend leur importance absolue, leur mirage des jours passés ; on sent que cette vie bienheureuse se réveille en lui en ce moment, qu'il l'étudié, qu'il l'analyse au microscope de son cœur. Et comme il se sert à ravir de ce contraste qui lui a réussi tant de fois 1 comme il oppose habilement l'idéal au réel , le fier ea-

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thousiasme de Tun des frères au scepticisme de l'autre, le bon visionnaire au raisonneur moisi ! Tout cela est excellent , écrit de main de maître, el s'il fallait opter entre Titan et les Années d'école buissonnière , deux chefs-d'œuvre chacun sur la limite extrême, peut-être inclinerait-on encore à préférer le coup d'oeil si complet, si net, si poétiquement vrai, jeté dans la nature humaine, aux divagations par delà les nuages et les étoiles.

A cet ordre d'idées transcendan taies, de divagations éthérées, appartient naturellement la philosophie de Jean-Paul, philosophie religieuse par essence, résultant moins de la méditatfon que de ce regard prophétique du visionnaire, et dont l'expression morale doit, à mon sens, se résumer ainsi : vivre pour rimmortalité , pour la divinité ! Nous avons vu , au commencement dé ce travail , combien Richter sentit à fond l'inestimable prix de la jeunesse, dans quel lustre éclatant, radient, lui apparut cette divine aurore de la vie ; attristé du cours irréparable de cet âge d'or, il imagina de le faire revivre en d'autres zones, et, liant sa propre jeunesse à la jeunesse universelle, à l'idée d'immortalité, de transporter dans le domaine de l'espérance un bien qui, en dehors de cette illusion glorieuse, était échu sans retour au passé. On n'a point oublié quelle impression solennelle produisit sur lui l'idée de la mort ; il avait dix-huit ans lorsque cette idée se présenta subitement à lui, un jour, conune il se promenait en pleine campagne. Ce fut là un véritable coup de foudre, d'autant plus terrible que, ne s'élevant point à l'abstraotion de Herder ou de Goethe, il se laissa désormais envahir par ces mille épouvantes superstitieuses auxquelles succombe si facilement la faiblesse humaine. De là tant de fantômes dont son imagination semble par moments harcelée, de là ces dithyrambes apocalyptiques, véritables rêves d'un cerveau malade, cette vision de l'éternité traduite par madame de Staël, et dans laquelle le Christ, au milieu du désespoir et des blasphèmes d'un monde qui se tord dans les convulsions de l'agonie, proclame le néant de la divinité. Prouver l'immortalité de l'âme, et cela par des arguments simples, plutôt humains que philosophiques, et tels que chacun croit en posséder une somme pareille dans son propre cœur, tel est le but que Richter se propose dans la Vallée de Campan , aussi bien que dans ses autres œuvres de la même catégorie. On a prétendu ne voir dans Jean-Paul qu'un interprèle plus ou moins bien inspiré de cette philosophie critique

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qui fit tant de bruit en Allemagne vers la fin du siècle dernier. Sans nier tout à fait cette action du moment à laquelle peu de penseurs échappèrent du reste, nous dirons que Richter la subit à sa manière, en poète, en homme pour lequel la spéculation philosophique devient une pure affaire de sentiment. Avec lui, c'est toujours le sentiment qui parle, et vous le verrez appliquer au vague de nos espérances ce besoin de démonstration qu'il professe dans l'interprétation d'un rêve , d'un morceau de mu^ sique, d'un paysage vu au soleil couchant, toutes choses auxquelles il faut absolument qu'il attribue une portée mystique, ou , si vous l'aimez mieux , un texte surnaturel dont lui seul s'imagine avoir la clef.

Ainsi son argument pour l'immortalité de l'àme se fondera sur ce que l'àme humaine ayant en elle la notion du beau , de l'honnête et du vrai, le royaume du beau, de l'honnête et du vrai, n'étant pas de ce monde, devait nécessairement exister ailleurs, Il se demande quel sens pourraient avoir, dans le cas contraire, ces aspirations ineffables qui résident en nous, ces religieux élancements de la pensée, à l'étroit sur la terre, ver@ le domaine de l'infini ; et, supposant qu'on lui réponde en donnant pour raison d'être à ces forces spirituelles l'entretien, l'embellissement de la vie présente , il se précipite au-devant de l'objection , et s'écrie avec un enthousiasme hyperbolique : (c Ainsi, un ange du ciel se verrait emprisonné dans notre corps pour y remplir, à l'égard de l'estomac, des fonctions d'esclave muet, de concierge ou de frère queux ! Mais, puisqu'il ne s'agissait que de conduire le corps humain au pâturage, les instincts animaux suffisaient. Estce une flamme éthérée, une flamme divine qui chauffera l'appareil de la circulation dans ce corps qu'elle va calciner et dissoudre? car, on le sait, l'arbre de la science est pour le corps humain le véritable mahcenilier» » Richter, dans sa métaphysique, en use un peu à la manière de notre ami le docteur Faust-, il se dit bravement : Tout ou rien ; les moyens termes lui répugnent. De même qu'en ses œuvres littéraires les extrêmes seuls l'attirent , de môme en philosophie il n'admettra point de compromis entre l'ange et la bête, et nous l'entendrons s'écrier, avec son enthousiasme hyperbolique, avec cette fièvre de Titan dont l'inquiétudQ lui semble une preuve irréfragable de nos destinées ultérieures :

« Non, Dieu n*a point pn nous créer uniquement pour la souf-

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france; non, tl ne Ta point dâ! IJ*incompatibiii(é qui existe cntrn nos espérances et notre cercle de relations, entre ]90lre cœur H le monde terrestre» demeure une énigme, si nous devons revivns mais serait un blasphème dans le cas où nous péririons. Héias! comment T&me serait-elle heureuse? L'habitant des moulagnos ressent à séjourner dans les bas lieux d'incurables atteintes; nous aussi, nous appartenons à la hauteur; nous aussi les montagnos nous réclament, et c'est pourquoi une éternelle langueur nous ronge, et toute musique produit sur nous Teffet de cette cornemuse du paysan suisse expatrié. Au matin de la vie, ces joi(*s divines qui doivent apaiser ia soif ardente de notre sein, nous les voyons briller dans les nuages de l'avenir ; et cet avenir, dès (|iie nous y touchons, convaincus d'avoir été ses dupes, nous lui tournons le dos, les yeux fixés vers ce beau jardin de la jeunesse où s'épanouit le bonheur, et nous cherchons derrière nous, à défaut de l'espérance, du moins le soyvenir de l'espérance. Ainsi nos joies ressemblent à l'arc-en-ciel, qui à l'aurore nous appareil au couchant, et vers le soir se montre à Vorient. Notre œil plonge bien aussi loin que la lumière, mais notre bras est court et n'atteint que les fruits du sol.

« £t de tout cela il faut conclure :

« Non point que nous sommes malheureux, mais que nous sommes immortels, et que cet autre monde qui habite en nous annonce en dehors de nous un autre monde qu'il infirme. Ah .' que ne pourrait-on pas dire de cette vie, dont le début se manifeste si clairement dès celle-ci, et qui double si glorieusement notre être? Pourquoi la vertu est-elle une chose trop élevée, trop sublime pour nous rendre parfaitement heureux? Pourquoi notre impuissance à conquérir les biens de la terre s'accrôlt-elle en mesure d'une certaine pureté de caractère? D'où nous vient cette lièvre lente qui consume notre poitrine, amour infini d'un objet infini, passion dévorante qui n'a d'espoir que dans la mort'?

« Oui , quand tous les bois de cette terre seraient de myi tes vl de roses, quand toutes les vallées seraient des. vallées de Campan , toutes les lies des Iles Fortunées, tous les jardins des Élysées, et quand la joie sereine y brillerait dans tous les yeux, oui, niêiue alors la pureté de cette extase témoignerait à notre esprit de sa durée. Mais, hélas! lorsque tant de maisons sont des maisons de deuil, tant de champs des champs de bataille, lorsque la pâleur couvre tant de visages, et que nous passons chaque jour devant tant de pauvres yeux flétris, rouges, déchirés, éteints, oh! mon Dieu! se pourrait-il que la tombe, ce port de salut, fût le gouffre où tout doit s'abtmer! Et lorsque après des milliers et des milliers d'années notre terre aurait péri par le voisinage incendiaire du so-

leil, lorsque tout bruît vivant seseraît ênsevclî dans sesontrMUcr, voyez-vous TEsprit immortel, abaissant ses regards sur ce globi^ muet, se dire, en contemplant ce grand char mortuaire : « Voilà le cimetière de la pauvre humanité qui plonge dans le cratère eu soleil! Sur cette sphère en cendres, dMnnombrables ombres ont gémi, ont pleuré; maintenant tout s*est évanoui pour jamais. Plonge donc, désert muet, désert stérile, plonge donc dans Tablme (|iii va ^engloutir à ton tour, avec les larmes et le sang dont tii^fus imbibé .'

c< Non! Le ver torturé se redresse et dit au Créateur :Cu u'ù^ pas pu me créer pour souffrir, tu ne le devais pas !

« Et qui donne au ver de terre le droit de parler ainsi?

« Le Tout^Puissant lui-même, qui met en nous la miséricorde, Tesprit de toute bonté, dont la voix parle en notre âme et Tapaise, et qui seul éveiUe dans nos cœurs ces aspirations, ces élanfd'es* pérance vers lui. »

La philosophie de Richter part des profondeurs de Tâme humaine et donne pour produit un noble système de moralité, et par instants la plus ferme, la plus sincère conviction religieuse ; bien entendu qu'il s'agit ici de religion philosophique, car, au point de vue du dogme, son procès serait vite fait, et je douto que la liberté grande avec laquelle il manipule parfois les objets les plus sacrés du culte trouvât grâce devant une assemblée do fidèles. Néanmoins, je le répète, en dehors de certains passages, qui du reste appartiennent en propre à rhumoriste, les tendances de Richter sont religieuses , pieuses même , dans le plus haut sens du mot. Un principe de miséricorde et d'humilité étendu jusqu'à la bienfaisance , une foi continue , immuable en l'immortalité de l'être, en sa grandeur native, tempèrent de leur salutaire influence les éléments ardents de sa nature. Du milieu des abîmes de la vie , il contemple au ciel une étoile aimantée qui l'attire ; cherchant dans Téternel et l'invisible la solution du visible et du temporel, il a douté, il a nié, et pourtant il croit. «( A votre dernière heure, dit-il quelque part dans Levana, quand toute faculté s'éteindra dans votre âme brisée, que de tant d'imagination, de pensées, d'efforts, de jouissances, il ne vous restera plus rien , alors, à la fin, la fleur nocturne de la croyance s'épanouira seule, et rafraîchira de ses rayons l'obscurité suprême. »• Quant aux contradictions manifestes qui éclatent à chaque instant dans ce système de foi humaine et religieuse, il va sans dire que nous n'essaierons point de les expliquer; il

nous suffira d'en reconnatire au moins la franchise et la rondeur loyale. A la métaphysique de Richter, métaphysique toute d'imagination et de sentiment , on serait mal venu de vouloir demander des conditions d'unité ; autant vaudrait appliquer à ses utopies politiques les conclusions d'un homme d'État, juger du point de vue de l'histoire ses hypothèses sociales , ses théories de paradis terrestre, ou mettre la physiologie en demeure d'interpréter sa science du rêve. Et cependant physiologie , jurisprudes^, politique, morale, théologie, météorologie même, il y a de tout cela dans ses écrits, mais à doses mêlées, en bizarres amalgames, subordonnés la plupart du temps aux seuls caprices ^d'imagination. Poëte, Jean-Paul philosophait enpoëte, et quand ^1 vou§ a donné sa conviction du moment, quand il voys l'a donnée ouvertement , courageusement , telle que sa conscience la lui dicte, ne lui en demandez pas davantage, car ces petits écarts du philosophe ont peut-être coûté cher à l'homme, et méritent par là votre indulgence.

Certes, avec les dons extraordinaires qu'on ne saurait sans injustice lui contester, il est plus difficile de dire comment Jean- Paul aurait dû former son esprit que de dire qu'il l'a mal formé. Affectation de mauvais goût , s écriera-t*on , fureur de vouloir produire de l'effet à tout prix ! Le reproche , à coup sûr, aura du vrai, et nous ne jouterons point d'en absoudre Bichter, bien que dans le fond Û ne nous paraisse point si coupable qu'il plaira probablement de le supposer à ces honnêtes coryphées de la tradition grecque et latine, lesquels ont pour habitude de ne point s'enquérir des gloires étrangères , bonnes tout au plus à leur fournir ici et là de ces noms qu'on lance étourdiment dans le cliquetis d'une de ces conversations de littérature comparée, assez à la mode aujourd'hui. Que la manière de l'auteur û'Heiperuê et de la Vallée de Campan soit étrange, singulière, que son style tienne de l'arabesque et de la mosaïque, nul no peut le nier ; mais jusqu'à quel point cette manière d'écrire représente- t-elle la véritable façon de penser de l'écrivain, sa loi d'être? Là, il nous semble, est toute la question: La grande affaire est d'atteindre autant que possible à l'entier développement de son intelligence, à la plénitude de sa constitution, de se montrer dans sa propre taille et dans sa propre forme,*que cette taille et cette forme soient d'ailleurs ce qu'elles voudront. Tel style n'est préférable à tel autre qu'en tant qu'il se prête davan-

tage à Texpression des sentiments de l'écrivain qui remploie ; d'où il suit que le style par excellence n'^iste pas. 11 s'agit, avant tout, d'être vrai, d'être soi, et dans l'ordre iniellectuei comme dans la nature physique, les rayonnements du beau ne se peuvent calculer. « Tout homme, disait Lessing, a son propre style, comme il a son propre nez. » On reconnaît là le mot de Buffon , mais plus énergique , plus significatif dans sa crudité pittoresque. Sans doute, tous les nez ne ressemblent pas à celui de l'Apollon antique : nous*conviendrûns même volontiers qu'jl y en a dans le nombre de dimension extraordinaire ; mais faul-il pour cela qu'on les ampute? Non certes, à moins qu'ils rie soient de carton. Pour parler un langage sérieux, Lessing veut dire qu'on doit.juger du style extérieur par les qualités intérieurei| iiibjeciiveSf de l'esprit qu'il sert à représenter; que, sans préjudice aux droits de la critique, le style extérieur peut varier en autant de formes qu'il plaît à la pensée d'en revêtir , et qu'en somme un écrivain , n'ayant point d'autre tâche que de se ré« vêler au monde dans toute la puissance de son être agissant et pensant, dans toute l'originalité de sa physionomie psy.cholo» gique, toute forme qui l'aidera le mieux à atteindre ce but sera nécessairement la meilleure. A oea conditions, la manière excentrique de Richter semblera peut-être plus admissible , plus humaine, surtout si l'on prend la peine de réfléchir que, le génie de l'homme étant donné, le style convetlit, je dirai plus, deve« nait le seul convenable.

Avec des tendances aussi diverses, avec d'aussi incroyables préoccupations que celles dont nous l'avons vu tiraillé, on avouera que le but définitif n'était point facile à atteindre, et, dans une nature où il y avait tant à développer, quelques imperfections peuvent se pardonner. Sans aucun doute, les sentiers fréquentés de la littérature mènent plus sûrement à ce but dont nous parlons, et les sympathies du grçaid nombre seront toujours awfuises de préférence à qui se contentera d'innover dans les formes consacrées. Les lettres françaises sont là pour témoigner que les plus grands esprits ont pu , sans manquer à leur tâche , accepter des lois prescrites et s'y soumettre ; et pour prendre un exemple en Allemagne, au pays de l'aut^mr de Titan, dira-t-on que Schiller et Goethe lui-même , créateurs par la pensée , inventeurs dans toute la force du terme, aient beaucoup innové du côté de la forme? A ce compte, il semblera que Richter de-

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vrait déchoir dans notre estime, et cependant nous n'osons le juger sévèremen|, tant ses défauts tiennent de près h ses qualités les plus brillantes. Ici encore, ce qu'il y a de mieux , c'est la tolérance, et le mal chez Richter n'étant d'ordinaire que Texagération du bien, c'est-à-dire une exubérance d'idées, une singuUère prodigalités <le richesses, on peut lui pardonner d'autant plus facilement ses défauts, qu'il y a moins de chances qu'on les imite. En somme, le génie a ses privilèges, et quand il se choisit une orbite, tu lieu de crier à l'excentricité, au lieu d'aboyer après lui comme ces dogues lunatiques, travaillons à l'observer, à calculer ses lois. « En voici un qui Tient avec une aile de Sbakspere , » disait le bon Wieland en parlant de Jean-Paul. D'autres Font comparé à un météore, à une comète qui, malgré ses aberrations infinies et bien qu'elle se dérobe souvent dans un voile nébuleux, n'en a pas moins sa place dans l'empyrée. Poor nous, sans continuer la métaphore astronomique, nous dirons qu'il y a chez Richter une pensée morale et doucement pihilO0ophique, un esprit d'humanité, d'amour, de placide sageS^. qui, joints à d'incontestables magnificences poétiques, Rivent assurer dans l'avenir la durée de son œuvre , et que oûris ce désert dt la littérature^ industrielle, parmi ces landes sablonneuses remplies d'arbustes desséchés, amers, trop souvent empoisonnés, longtemps encore les écrits de cet homme s'élèveront àam leur luxe irrégulier, comme une touffe de dattiers , avec leur gazon frais et leur source d'eau vive et salutaire.

IMMERMANNi

Tenlative de régénération de la scène allemande fÀ ^ romlvlismc. — If^ mylhe du saint Gral. — le poème de Merlin. — les Épigoues. — hçmcrmann et Michel Béer. — leurs correspondances. — fiael effet la rc>o.iolion de Juillet produisit sur Immerniann. — Son absolutisme ca poliiiquc opposé à ses idées libérales en littérature. — Ecole dramatique de Dusseldorf. — • Immermann à Wcimar. -* Ghismonda. — la scène allemaudc depuis Goethe et Schiller. — NH. Raupach, Jufies Mosen, Frédéric. Ilaki, Kuhii% Laubo, Wicnbarg, Gutzkow, Charles Beck, Uechtritz. — lé roman de IHuchhausen. — Le Journal de Toyage (Reisejournal). — Coiïciu&ian.

Cette fois, c'est d'un Michel-Ange littéraire qu'iN'agit, d'un de ces esprits audacieux, puissants, infatigables, que .mille eonception gigantesque n'épouvante, que l'infini tente comm» fti* bîme, et qui, s'attaquant corps à corps *ux plus rudes travS^i^fouillant le marbre et le granit, entassant bloc tdr bloc, s'imagineraient avoir perdu leur journée s'ils n'avafent fait œuvre de cyclope. — Les efforts prométhéens ne sont plus guère de notre temps. Il ne suffit pas d'avoir du talent, du génie mèn]^; f) faut encore que ces facultés productives entrent en rapport a^ k^s sentiments et les besoins de Tépoque où vous vivez, sinoft votre œuvre , quelle qu'en soit du reste l'imposante et colossale architecture, s'élèyera dans son isolement, incomprise du plus grand nombre, et sera pour les générations contemporaii^^cf que sçnt, après vingt et trente siècles, ces monolythes du déseit. parafés d'hiéroglyphes bizarres, ces mythes énormes dft^anlt rose qu'on admire en passant, niais é*un regar(^oiseux , sanif en chercher l'énigme, sans même s'informer si les rares Shvan^e qui la pourjsuivent l'ont jamais sérieusement trou^. «

Tel est l'effet que produisent sur moi, dans leur ensenbl^I^* créations du poète que j'aborde aujourd'hui. Cependant J^ nriisèt d'Immermann porte en eUe une sérénité ^jestueijN|t,. je nftsai» quelle fière désinvolture ^ matrone lacédémonienne quivotîs impose alors njème qu'elle .vous laisse froidJ^amais Vincess^p^'luU dca du grand lyrique d^a:^riHi>^ ne rej^ontra 'f^lifl^ jii^e

il' ^

application. Entre le romaïUisme un peu suranné du bon vieux Tieck, et les importations étrangères de M. de Sternberg et de madame la comtesse Hahn-hahn , celui-ci , imprégné du musc et des fadeuns d'une certaine littérature dite de high-life, celle-

à rètlmt tout haut la femme humanitaire et les nauséabondes rocamboles du roman socialiste contemporain , Immermann se dresse comme une rapide et mémorable réminiscence du glorieux passé, dont il perpétue, en les modiGant, bien des idées, bienttes tendances. Ainsi, nous eûmes en France ce qu'on appelle encore aujourd'hui la queue de l'Empire ; mais qu'on y prenne garde! l'expression, cette fois, n'a rien de blessant, au contraire ; car l'empire en Allemagne, c'est Goethe et Schiller, ^ non Ducis et M. de Jouy.

ifens l'espace d'une carrière littéraire assez bornée, — il était né^n 1796 ^, et mourut en 1 842, — Immermann trouva néanmoins 1 e temps de porter son activité sur les divers points de l'art ; au théâtre' surtout ses tentatives vraiment grandes eussent mérité un meilleur succès. De concert avec Grabbe, il fonda à Diisseldorf cette école shaksperienije qui devait substituer son réper» toiF9 aux mélodrames historiques de Raups^ch, comme aussi auK platitudes romanesques et sentimentales de M. Grillpara^r, alors, et, je le crains bien, aujourd'hui encore, en dépit de t^nj de gé- , néreudés entreprises, les seuls maîtres applaudis de la scène QUe-' mander. On à prétendu que les doctrines nouvelleis de M* Wien* barg avaient puissamment réagi sur l'esprit d'Immermann, et guidé l'auteur d'Andréas Hofer et de GhUmonda vers la voie

évère et profonde où ses pas devaient s'engager si av^nt ; 99m vouloir porter le moins du monde atteinte à l'ipfluence du critique, de Hambourg sur la jeune école dramatique, je serais plutôt tenté de croire que ce furent les idées d'Immermnnn qui féagirent sur M. Wienbarg et lui inspirèrent ses doctrines nouvelles. Nous a'âvons jan^is cru beaucoup à ces initiatives si puissaiftes de la critique sur le génie, Et pour (iu génie, Cari Immermann en avait, témoin le poëme de Merlin^ conception gj^ante^ue qui fait songer au Faust de' Goethe, comme cette adorable miniature de Tulifantchen ^ que M, Heiqe appelait si ingénieusement l'épqi^e CoUbri, nous remet en mémoire les plus étincelants caprices du fantastiqu^ Hoffmann. Et cependant,

1 A Blag^bourg. «..

t)Ë L'ALLEMAGNE. 02»:

d*où vient qu'à cette organisation maie et fière, si profondément douée, l'adhésion publique, le succès, manqua presque toujours? D'où vient qu'après tant d'efforts incalculables, cet esprit robuste, et vaillant entre tous, dut abanionner sa noble tâche et laisser la scène allemande, qu'il voulait ranimer de son souffle, la laisser, dis-je, aussi languissante, aussi tiraillée qu'il l'avait prise? Avouons-le, Iramermann fut l'homme d'une école, et point l'homme de son siècle : il vit la scène allemande tombée aux mains d'exploitateurs impuissants, la littérature allemande entraînée vers des courants fun^tes qu'elle n'a que trop suivis, malgré tes courtes digues qu'il tenta de leur opposer, et, pour aller au plus pressé, se mit à demander à Shakspere des ressources nouvelles qu'il aurait dû posséder en lui. Immermann p^it en Allemagne justement par où nous avons vu périr en France, au théâtre du moins, M. Victor Hugo et ses fidèles romantiques* Toutes ces évocations faites au passé, si ingénieuses, si fécondes qu'elles soient, toutes ces restaurations^ fort louables du reste» ne sauraient servir qu'à déblayer la place, qu'à rendre impossibles, d'une part, Miillner et Grillpazer; de l'autre, certains lauréats d'ancien régime qu'il devient inutile de désigner ; mais une fois le terrain dûment nettoyé, il s'agit d'y jeter le grain nouveau ; et tel a cru ensemencer le sol, qui n'a fait que Je labourer. Dans les œuvres dramatiques d'Immermann comme dans celles de Victor Hugo, le siècle n'a vu que les produits stériles d'une école, et tout en se les laissant imposer, il n'éprouvait pour eux aucune sympathie. Gigantesques travaux dont rien ne précise la date, fragments cyclopéens d'un édifice inachevé, et dont le sens reste inintelligible pour la génération qui Ta vu naître.

Pour commencer par le poème de Merlin, il serait difiBciie d*en donner eu ^eu de mots une analyse quelconque ; et cependant Comment s'attarder à travers ces énormes dédales ; comment vouloir se perdre de gaieté de cœur au milieu de ces vastes abîmes semés de constructions anté-diluviennes, où, malgré tant de phares allumés de loin en loin, encore ne peut-on soutenir tout à fait que la lumière soit? Hâtons-nous de le dire^ l'épopée mystique d'Immermann n'a jamais été fort goûtée au delà du Rhin. A cet enfant gâté de la muse du poète, les Allemands on^t reproché, le croirat-on, d'être obscur I Tout n'est donc pas intelligible pour des Allemands; et ce peuple, qui se vante de comprendre la philo-

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