‹ Écrivains et poètes de l'AllemagneChapitre 33 sur 44 · CANDIDA · texte numérisé non relu

CANDIDA

Ton jardinet étincelle de lys : as-tu donc tant d'amour pour ces fleurs ?

PLACIDUS.

J'ai pour les lys un penchant véritable ; la douce fleur se berce sur sa tige avec une si noble grâce, tant de mystère et de silence respi-

rent en elle ! elle ne saurait, comme la rose, se tresser en couronne, elle meurt aussitôt; mais la nuir, autour de son calice,* voltigent de phosphorescentes lueurs. — La nuit tombe, déjà la rosée commence à mouiller; puisque tu le veux,ÔGandida! je vais au creux de cette grotte préparer pour toi un lit d'herbe et de mousse. (Eadt.)

CXNDIDA.

Que ne suis-Je ce lys du jardin de l'Ermite, Plus pur que l'encensoir dans la main du lévite*

Et qu'enivre l'éther des cicux !

Quekchérubin, du bout de son aile de flamme.

En se jouant viendra changer ainsi mon âme

En un calice glorieux 1

Quand cesseront enfin les cailloux de la terre

De déchirer mes pieds ensanglantés !

Quand cesseront mes yeux de voir tant de misère. De souffrance et d'impiétés !

(Paraît Satan.)

J'ai cité la scène entière, pour le coup de théâtre qui la termine. Préparée par ce paisible dialogue, aux derniers feux du ciel couchant, entre le vieil anachorète et Textatique jeune fille, rentrée de Satan impressionne. Pareil contraste est d'un poëte ; j'aurais voulu cependant moins de crudité dans le développement de la situation, moins de brutalité dans la manière dont le maudit aborde la pudique vierge qu'il destine à concevoir le messie de l'enfer; non que je nourrisse une bien vive sympathie pour ces beaux ténébreux au front rêveur, aux cheveux noirs bouclés sous un cercle d'or, et qui vont traînant de nuage en nuage leur mélancolique oisiveté; mais, si contraire à l'esprit des Écritures que puisse être une aussi coquette interprélatioii, il me semble que j'aimerais mieux voir encore à Satan son daadysme d'opéra et sa houlette à faveurs roses que le hideux cynisme que lui prête Immemiann. Ici point de séduction ni d'artifice, mais la force, mais le viol, mais une situation révoltante qui vous donne à penser jusqu'où peut mener certains esprits 'systématiques cette étrange fureur de vouloir toujours être vrai. La réalité de la mise en scène vient nécessairement éclairer ici' de lueurs malséantes le clair-obscur de la légende. Il y avait déjà une faute à choisir un pareil sujet pour une action théâtrale ; car si le mythe aime à s'envelopper, c'est le propre de la forme dramatique de déchirer tous les voiles.

Cependant Merlin vient au monde, et le drame proprement dit s'ouvre par cette inscription mystérieuse : Le Gral. ,

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MERLIN

Apprends le mystère du Gral.

PLACIDUS.

Qu*est-ce que le Gral?

MERLIN

Le sang du <#ls de rhomme, SanguU réalis , ainsi corrompu, selon rhabitude ordinaire au langage du peuple. Longtemps la tradition resta perdue, et je viens, moi, la remettre en vigueur.

Merlin a reçu en partage le don des miracles et l'omniscience, il connaît tous les secrets du ciel et de Tenfer, toutes les ressources de la ruse, et son éducation se fait même plus vite que Satan ne le souhaitait. Devenu homme, il plonge un regard scrutateur au fond des choses ; et ce coup d*œil, qui devait le soumettre à jamais à l'Esprit des ténèbres, lui révèle au contraire l'immensité de Dieu, et que le diable en somme n'est qu'une créature volontaire du maître universel : « Il l'a placé en toi comme un grain de haine pour tempérer l'attraction trop vive de l'amour. » — Merlin renie son père, et, brisant à jamais tout lien avec Tenfer, entreprend la recherche du temple de Monsalvat et de son trésor mystérieux, le calice de vie, le saint Gral, ■* Dans le cours de ses voyages, notre pèlerin arrive au château de Klingsor, puis à la cour du roi Arthur. Ce Klingsor est ici Tincarnation de l'égoïsme. Retranché à la cime d'un roc inaccessible, maître de toutes les forces occultes de la nature, possédant toutes les sorcelleries, le géant trône au château Merveil. Figure sombre et colossale, capable d'absorber en soi le monde entier, et qui des grandeurs et des joies de la terre se fait un éternel festin. Merlin aborde Klingsor et l'écrase. Le plus haut terme de la gloire, la suprême félicité, résident daqs l'abnégation ; les efforts humains ne doivent tendre qu*à poursuivre les divins mystères de la religion : tel est le sens de cette rencontre solennelle des deux rivaux, de ce duel épique entre la. matière et l'esprit, où David tue encore une fois Goliath. Par la chute de Klingsor, l'impuissance de Satan se coitstate de plus belle aux yeux de son fils, — Les différentes scènes où Merlin et le magicien du château Merveil sont aux prises respirent une véritable élévation, et je ne dirai pas d*eUes ce qui malheureusement s'applique à bien des parties du remarquable ouvrage d'Immermann, à savoir, que ce grandiose si ardemment recherché se trouve moins souvent dans le caractère et le style que

dans tels effets de mise en scène indiqués par l'auteur à certains moments de Faction; non que je prétende condamner absolument l'intervention du machiniste chez le4)oëte. Il y a de l'un et de l'autre dans Shakspere ; mais avec Immermann, le machiniste usurpe trop souvent la première place. De «èe qu'en tète d'une scène vous allez indiquer d'un trait de plume un site gigantesque, une combinaison de héros fabuleux, il ne s'ensuit pas que nous vous tenions quitte. Rochers et solitude, clair de lune, .le champ de bataille de Roncevauœ; — blocs de granit, le tombeau de la Mère, Satan, Merlin ; Immermann abuse des effets de ce genre', dans ses drames d'imitation shaksperienne surtout. Notre esprit, excité par ces évocations romanesques, forme aussitôt les plus exigeantes , les plus ambitieuses conjectures ; chacun de nous s'attend à du sublime, et si vous n'êtes que grand, nous vous reprocherons d'avoir menti k votre affiche.

Le roi Arthur et la Table ronde devaient figurer ici en tant qu'ils se rattachaient à la légende du Gral. Merlin, l'enfant d'une vierge si impatiemment attendu, arrive à la cour du roi paladin, et bientôt s'éprend d'une immense passion potir la belle Ni** niana. A ce feu nouveau son humanité se révèle.

« Tu aimes, ineffable parole embaumée du souffle du printemps ! mot divin dont la magie va jusqu'en leur sépulture faire tressaillir les ossements de ma mère, qui se soulève dans son linceul et me dit : Te voilà désormais fils de la terre !— Je le suis, et toutes ses douleurs m*appartiennent, du tendre soupir de la mélancolie, aux rugissements du désespoir, rien ne me fut, rien ne m*est étranger. Vous toutes qui avez vécu, qui vivrez, générations présentes et futures, je sens en moi vos plaintes, vos transt>orts, vos doutes. )>

C'est dans le camp d'Arthur que Merlin vient d'entrevoir Niniana. A son approche la sirène s'est enfuie, laissant rouler de ses cheveux un rubis flamboyant. « Étoile du matin tombée du ciel sur la terre en un jour de vertige, ta nouvelle patrie de toi n'était point digne, et tu choisis, pour y reposer, la poitrine de Merlin. » Cependant un silence profond règne au camp de la Table ronde, et sous la tente de l'Agamemnon romantique tout dort, ;

Et l'armée, et les vcftits et Neptune.

Le roi Arthur, la reine Ginévra, Lancelot, Gawein, Éreck, tous reposent étendus çà et là ; mais au sein du sommeil un môme

rêve les visite, une même idée les possède : le Gral, le Gral mystique et son calice ailé de feu, dont leur sens intérieur poursuit l'insaisissable trace»

ARTHUR (en songe),

Je m*avauce en tremblant sous tes voûtes éternelles; sur tes dalles, ô Honsalvat! j'incline ma tête voilée; fais que ma prière s'exauce, reçois-nous, ô Gral ! si longtemps Invoqué, reçois-nous, moi et tous les miens ; sur les degrés de ton sanctuaire la Table ronde s'agenouille.

Et chaque dormeur extatique de réciter eh songe un verset de ce genre, jusqu'à ce que Merlin s'approche d'eux et les éveille. « mes frères, mes nobles frères, éveillez-vous dans la clarté de Taccomphssemeut, le songe est vérité ; il n'y a pomt d'erreurs, point d'illusions. Ce qui existe au fond de l'âme existe non moins au dehors. »

Merlin entreprend de guider le roi Arthur et ses légions à la recherche du Monsalvat. L'expédition se met en route, et voilà le nouveau Jason conduisant les autres Argonautes h la conquête de la mystique toison d'or. Car (remarquons-le en passant mais sans irrévérence) c'est merveille comme toutes ces saintes fables ressemblent aux profanes. Niniana remplace ici Médée. C'est elle dont les enfantines séductions feront échouer l'entreprise. Fasciné par les enchantements de la sirène, Merlin se sépare bientôt de ses compagnons et laisse errer à l'aventure les paladins à travers les sables du désert. Tout cet épisode est Xraité de main de maître. De ces solitudes torrides, où la caravane égarée marque ses étapes par des cadavres, l'auteur nous conduit dans la fraîche Tempe , où Merlin , ivre 411^^^'' ^^ d'oubli, s'endort aux bras de l'espiègle fatale qui Tensorcelle. Nous venons d'assister à l'une de ces affreuses scènes de désespoir comme l'histoire de tout naufragé illustre en présente, que le naufrage ait eu lieu en plein Océan ou dans les sables du désert ; nous venons de voir le roi Arthur recueillant le dernier soupir des plus loyaux, des plus dévoués de ses hommes de guerte, et disputant aux vautours le corps de son fidèle Éreck, lorsque soudain un coup de sifflet dû machiniste nous transporte en un séjour de délices et nous montre les deux amants enlacés sous un dôme de fleurs. D'un côté les angoisses de la mort, d'une mort sans gloire et précédée par cette conviclion , plus

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anrrère peut-être que toutes les angoisses de la faim et de la soif, à savoir, qu'on a manqué son but sur la terre ; de Tautre, des voluptés sans fin, de romantiques amours au sein d'une nature enchantée. Il y avait là de quoi, certes, inspirer un grand peintre; Immermann a-t-il réussi? j'hésite à le dire, on m'accuserait encore de surfaire mes Allemands ; j'aime mieux que le lecteur prononce, et j'extrais au hasard, en commençant par la tragédie ; l'idylle \iendra tout à l'heure.

Solilttde.

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