S4S ÉCRIVAINS ET POETES
Imryermann entreprit les Epigones immédiatement après sa trilogie russe à' Alexis, laquelle vint sitôt après Merlin, De cette époque (1827-1830), la plus occupée et la plus féconde de sa vie' littéraire, datent nombre d'ouvrages remarquables , entre autres son Andréas Ho fer et son Frédéric II, plusieurs comédies agréables, quelque^ travaux de critique et de polémique, et le délicieux poè'me de Tulifanlchen. Il vivait alors à Diisseldorf entouré d'amis et de disciples, les mêmes qui devaient apporter un concours si intéressant à sa tentative de restauration dramatique. Au premier rang je nommerai M. Wilhelm de Norrmann, poëte distingué, et M. Frédéric d'Uechtritz, qui depuis a compté maints succès au théâtre, esprit supérieur du reste, et dont chacun aimait à reconnaître l'autorité. M. Heine, lui aussi, fit partie du groupe à cette époque, et se lia d*amitié avec Immermann, au point qu'il en résulta peu après une correspondance qui sans doute sera publiée quelque jour. Immermann goûtait infiniment ces relations, et sa nature irritable et nerveuse h l'excès trouvait en elles un baume salutaire contre les malignes piqûres de la critique. A diverses reprises il lui arrive de rappeler dans ses écrits celte active période de Diisseldorf, et vous sentez que l'enthousiasme lui vient au cœur rien que d'y penser. « Quel empressement on mettait à se faire des confidences! qqelle curiosité à les recevoir 1 Les poètes ne se lassent pas de chanter le printemps et Tamour; mais ne sont-elles point l'amour et le printemps de Tâge mûr, ces heures où deux graves esprits échangent leurs idées? » Tout commerce de Tintelligence le^charmait, et c'était une vive joie pour lui, au sortir de quelque chaleureuse causerie avec les amis présents, d'en informer aussitôt les absents, son cher Michel Béer, par exemple.
J*ai nommé là le plus intime de ses correspondants, et j'ajouterai de ses amis, bien qu'ils ne se soient jamais beaucou|^ -vus ; car Michel Béer, comme son frère Meyerbeer, voyageait presque toujours. Ame chaleureuse, esprit agréable et cultivé, on le rencontrait à Paris vers cette époque, au Théâtre-Français, où s'agitait, brûlante alors et sitôt refroidie, hélas! la question romantique ; aux Italiens, où grandissait déjà par le Crociato^ cet aîné, gloire de la famille, devant lequel il s'efi'açaii si volontiers. Michel Béer mourut en 1831, d'une fièvre nerveuse. Outre d'intéressantes correspondances (celle avec Immermann est du nombre) et diverses compositions littéraires justement appré-
ciées, r Allemagne lui doit deux bonnes tragédies, Tune en cinq actes, Struensée, Tautre en un acte, te Paria^ et qui , avec la nouveauté du cadre, empruntait aussi au Vingt-quatre février de Werner le secret d*un immense succès. Je ne pense pas qu'il puisse être question ici de prédestination : Michel Béer aimait les lettres, la poésie, il en avait le dilettantisme. Loisirs studieux, passe-temps choisis et délicats au sein de la fortune, tout porte à croire que Meyerbeer en abordant la musique n'entrevoyait pas autre chose ; mais ici Tartiste préexistait, le génie couvait sous la mine ; une étincelle, et l'explosion eut lieu. Mi« chel n'avait rien de ce feu qui dévore, de cette vocation qui vous empêche de sortir une hevre de vous-même pour aller respirer chez le voisin; poë'te ingénieux, charmant causeur, un peu sceptique, passionné comme vous et moi dans Toccasion, il était fait pour aimer les lettres et pour en discourir.
Cette correspondance dlmmermann et de Michel Béer, qui dura près de cinq années (de 4827 à 1831 ), n*est point sans quelque analogie avec la célèbre correspondance de Goethe et de Schiller. On en conçoit d'avance les textes favoris : beaucoup de confidences littéraires, des questions et des réponses à propos d'une théorie dramatique ; des plans et des projets ; l'avènement au théâtre d'une pièce longuement élaborée, et l'histoire de ses vicissitudes. A tout moment, les grands noms de l'auteur d'J?^mont et du chantre de Don Carlos leur reviennent à la plume. On dirait deux fervents disciples écrivant chacun sous Tmvocation d'un apôtre ; l'apôtre d'Immermann est Goethe, tandis que sur le pupitre de Michel Béer il me semble voir plutôt s|incliner, comme un autre saint Jean, la mélancolique figure de Schiller. On trouverait à extraire çà et là d'excellents morceaux de critique, des passages remplis d*aperçus ingénieux et féconds. Je citerai, au nombre des meilleurs, la lettre xiv^, dans laquelle Immermann s'attache à démontrer la nécessité, pour le poëte dramatique, de s'appuyer sur le sol de l'histoire, et de mettre à profit désormais toutes les conquêtes de la science nouvelle, sans abdiquer néanmoins sa liberté d'imagination ; car, ajoute-t-il, une histoire dramatisée ne saurait constituer une tragédie, Shakspere eût-il lui-même dialogué la chronique. Mais j'insisterai particulièrement sur la lettre xxxie, où l'écrivain, après avoir exposé diverses considérations sur les pratiques du théâtre, arrivant au cœur de son sujet, finit par attribuer le peu de goût
344 ÉCIUVAINS ET POETES
des Allemands pour le drame historique à leur manque de nationalité, c Quel intérêt ces ijlustres débats, à propos d'une cou* fonne, iront-ils provoquer chez des gens qui ne se donnent même pas la peine de s'informer du nom du souverain, et qui, s'ils mangent tout leur soûl et procréent de beaux enfants, n'en demandent pas davantage ? Aussi les plus beaux motifs tragiques nous échappept. Le sentimental, le bourgeois, voilà notre élément, et la tragédie de famille ( Die familien Tragœdie) est la seule qui soit de nature à être véritablement comprise parmi nous. Que l'idéal ait à souffrir d'un pareil état de choses, assurément on ne peut le nier. A qui la faute, cependant? aux auteurs? aux poètes? au public? Sans doute, les uns et les autres, en particulier, ont bien quelques petits reproches à se faire -, mais, quand ils se réu* niraient tous ensemble, dépendrait-il jamais d'eux d'élever un théâtre où le sol manque pour les fondations? Nos plus grands esprits eux-mêmes, pour ne pas se morfondre à la porte, ont dû frapper au cœur de nos braves compatriotes. Vous et moi, et peut-être une centaine encore en Allemagne, nous admirons Wallen«tein, et cette vie puissante qui s'émeut autour de lui; mais la multitude ne voit et ne comprend que Max et Thécla. Dites* moi, s'il vous plaît, ce que serait Egmont sans Claire? et ce qu'il adviendrait de Marie Sluarl, si l'héroïne de la tragédie de Schiller n'était pas cette intéressante majesté, cette galante et tout aimable pécheresse que nous aimons? En faut-il davantage pour justifier, pour excuser, du moins, ces digressions sentimentales que Goethe et Schiller se permettent dans le cours d'une action pathétique? Sans l'épisode, combien de gens eussent compris l'œuvre? et les critiques qu'on leur adresse à ce sujet ne servent qu'à témoigner d'une autre gracieuse qualité de notre public allemand, laquelle consiste à prétendre exiger l'impossible des poètes, et cela en ne leur apportant ni aide, ni point d'appui. » On aura jugé par là du ton général de ces correspondances; toutefois, il est une chose qui ne peut ressortir que d'une lecture plus complète; nous voulons parler de l'activité d'Immermann, de son audace à franchir les obstacles qui lui barraient la voie. 11 avait la passion du travail innée, et se jetait à corps perdu à travers les entreprises les plus difficiles; poëmes, drames, comédies, romans et tragédies, tout lui était bon, pourvu qu'il en vînt à satisfaire ce besoin inquiet de produire, que j'appellerais volontiers une loi de son organisation.
DE L'ALLËMAGiNE. 345
Avec une pareille méthode les échecs durent se présenter souvent, si souvent qu'il ne les comptait pas , et jamais il n'y eut à conclure de l'œuvre de la veille à l'œuvre du lendemain. Bien que ses dernières productions passent à bon droit pour \A moins incomplètes , la tendance progressive n'existait en lui qu'à un degré fort peu marqué. Il allait par monts et par vaux, tantôt vainqueur, tantôt battu ; et sa carrière poétique, en\'tsagée de la sorte, ressemblerait assez à une campagne militaire. Peu de batailles sérieuses ; çà et là une position qu'on abandonne pour la regagner plus tard ; une retraite habile qu'on fait sans perdre des yeux le but ; puis un beau jour on rassemble ses forces, on livre bataille, et... victoire! Tel était Immermann, tel il se sentait lui-même, lorsqu'au sortir d'un long travail il écrivait à Béer ; « Eh! maintenant ne croyez pas qu'il s'agira de repos, au « moins; non certes, à l'œuvre, et en avant ! En poésie, comme à a la guerre, il ne faut pas tenir compte des échecs; on bat, on est ce battu, et, de défaite en avantage, quand le fond est bon, on « finit toujours par arriver. » Non qu'il ne s'avouât les difficultés de l'époque, tournant de plus en plus à la politique, aux affaires, tt De vrai poëte, dans la force du terme, ce temps-ci n'efh saurait produire. Comment oser nier ce qui est? en pareil cas, chacun s'arrange comme il peut, et, tout en subissant les circonstances, fournit sa route de son mieux. »
Cependant la révolution de Juillet éclata, et Immermann en ressentit un contre-coup profond, à ce point, qu'il resta plusieurs semaines sans travailler. Ce spectacle d'une révolution surgissant, après quarante ans de troubles et d'orages, plus imposante que jamais, lui paraissait un fait inouï dans l'histoire; il y voyait surtout l'irrécusable témoignage de la grandeur du siècle et de la nation française. « Catastrophe glorieuse, s écrie-t-il, et qu'on peut appeler unique, car, loin de sortir d'un malaise physique, elle a pour mobile un besoin de l'esprit, le besoin de se maintenir dans son droit. » Cet enthousiasme en faveur d'une cause immatérielle l'entraîne malgré lui, et sa spéculation, toujours un peu mystique, cherche des analogies avec les mouvements religieux du moyen âge. « Peut-être, ajoute-l-il, qu'après tout, la politique est, pour l'époque où nous vivons, cet agent moteur que la croyance était alors. » Toutefois ces chaleureuses sympathies ne devaient point survivre à l'exaltation du moment. Au fond il ne nous aimait pas, il s'était bravement battu contre nous
dans la guerre de Tindépendance, et tie dépouilla jamais le Vieil homme, le volontaire prussien de 1 81 1 , ennemi né des idées COlîstitutionnelles. Quand il vit bientôt nos principes révolutionnaires s'étendre sut* les bords du Rhin, l'absolutiste en Itii se réveilla plus fougueux, plus irritable que jamais. Il avait trop de sens et de clairvoyance pour se dissimuler la situation critique de la Prusse vis-à-vis du mouvement constitutionnel des provinces du Sud ; et, tout en affectant de n'y reconnaître qu'une misérable parodie du libéralisme français, il n'en travailla pas moins à le combattre en absolutiste acharné. Singulière contradiction de cette nature honnête et passionnée! S'agissait-il d'intérêts pure* ment intellectuels et de choses littéraires, vous étiez certain de le voir s'inscrire en tête des plus décidés novateurs ; tandis que sur le terrain de la politique, il se montrait intraitable ; et vous n'aviez alors devant vous que le fonctionnaire prussien, l'ancien volontaire arborant à son chapeau la cocarde noire et blanche. Sans aller si loin, ne trouverons-nous pas le même exemple d'inconséquence chez un autre noble et ardent esprit que nous avons tous pu connaître? et l'absolutiste rétrograde vivant chez Immermann en bonne intelligence avec le poëte révolutionnaire at-il donc tant de quoi nous étonner, nous qui avons vu, en senft inverse, l'homme des idées avancées en politique prendre parti en 1830, et au nom du passé, contre toute la génération littéraire issue du mouvement romantique?
J'ai parlé de la fondation du théâtre de Diisseldorf ; le dévouement qu'lmmermann déploya en cette circonstance a laissé des souvenirs enregistrés dans toutes les annales de la scène aile*mande. A force de persévérance, de zèle et d'industrie, il parvint à créer dans une petite ville de province, avec des ressources fort limitées, une institution dramatique excellente, etqui,méme, pendant quelques moments, brilla d'un lustre peut-être sans égal. Dès son arrivée à Diisseldorf, Immermann avait pu reconnaître le terrain , et bientôt ses rapports quotidiens avec l'é''lite des jeunes gens de l'Académie de peinture le mirent à même d'organiser un théâtre d'amateurs. On joua le Camp de Waîlel^ stein. Ces représentations, bien qu'au dire d'Immermann elles fussent loin d'être irréprochables, commencèrent par répandre le goût littéraire en dehors du cercle exclusif des artistes, et par ramener aux saines notions du vrai et du beau tout un public qui ne demandait pas mieux que de se convertir, fatigué qu*il était du
triste ordinaire auquel l'avaient réduit les entrepreneurs du spectacle de la ville. Ce que voyant, Immermann encouragea Témulation naissante par des lectures du genre de celles que Tieck, dans son temps, pratiquait à Dresde ; comparant ces lectures à l'exécution au piano d'une musique d'opéra. Les peintres de Diisseldoff, jaloux de se maintenir au niveau du poëte, s'étaient mis en frais de leur côté, et bientôt Ton vit les murailles grises du sanctuaire littéraire se couvrir de toute sorte de fresques et d'iN lustra tiens représentant les scènes principales d'Iphigénie et de Bfirhe filew, de Waltensteint du Roi Léar, de Roméo, et du PfitU Poucet, i'Hatnlet et du Chat Botté, N'admirez-vous pas es besoin de prosélytisme, cette prédication s'emparant à la fois das oreilles et des yeux? Évidemment, un public initié de la sorte à desjouissanoes vraiment esthétiques; un public devenu capable do ooncentrer, des heures entières, son attention sur la simple lecture d'un cbef»d'(Buvre dramatique, devait en être amené à ce point, de vouloir compléter ses études, et voir vivre enfin delà vie apparente et plastique de la aoène toutes ces belles passions dont U recevait journellement la confidence. Lui surtout^ Immermauiii^ un désir immodéré le possédait de fonder un spectacle littéraire^ et de foire là ce que Goethe fit jadis à Weimar. Le théâtre de Diis-* «eldorf^ abandonné de la bonne compagnie^ allait être réduit à fermer ses portes ; Inunermann entre en arrangement avec Tadministration, et se compose à Timproviste une troupe provisoire^ qu'il met, peu de temps après, en état de représenter, tant bien que mal) son Andréa» Hofer, et le Clavijo de Goethe, augmenté d'un épilogue de circonstance (il s'agissait dp célébrer l'anniversaifO de la mort du vieux mettre). Sûr ces entrefaites, on bâtit une nouvelle salle. En la voyant si élégante et proprette, Immermann fut pris d'une sensation que tout poëte comprendra ; comme on dit , l'eau lui vint à la bouche, a Je l'aurai, murmura«-t-il à part lui, et, coûte que coûte, j'entends que les hôtes qui l'habiteront soient de meilleure souche intellectuelle que ceux de l'ancienne salle» » Et, en effet, Immermann eut son théâtre, qu'il garda pendant les hivers de 4832 et 4838. On trouvera les détails administratifs de cette entreprise, toute libérale et nullement industrielle, dans un excellent opuscule de Grabbe , intitulé Dos ThecUer im DUsseldorf, curieux travail rempli de considérations substantielles touchant l'art dramatique, et dont je regrette de ne pouvoir donner quelques extraits.
Je viens de nommer ici l'homme qui, avec Immermann, prit la part la plus active au mouvement dramatique de cette époque. Par malheur, de tant de nobles tentatives, d'efforts généreux, peu de chose devait survivre à Tenthousiasme du moment; et la régénération fut loin de se produire telle qu'on se le promettait. Ce répertoire des deux poètes, dont on pouvait certes goûter l'esprit littéraire et la tendance romantique, se trouvait néanmoins trop ouvertement conçu en dehors des lois ordinaires du théâtre, pour se maintenir autre part que devant un public d'artistes et de jeunes gens exaltés tel que l'était alors le public de Diisseldorf. Il s'agissait bien, en vérité, de leur venir parler d'entrées et de sorties, de vraisemblances et de péripéties, à ces têtes adolescentes, éprises de fantaisie et de couleur, comme nous l'étions tous aux environs de \ 830,.^ qui,. au lendemain d'une représentation de VOEdipe de Sophocle, se faisaient jouer la Barbe Bleue et le Chat Botté de M. Tieck! Restait à savoir si les hommes du réel, cette fraction considérable du public qui veut du positif jusque dans ses émotions cie théâtre, ratifieraient dans la suite ces triomphes décernés par une jeunesse tumultueuse, avide de merveilleux, chez laquelle une curiosité sans bornes, haletante, reAipI^it du moins la croyance. Le contraire arriva, et ces proouçtidns, réduites à leur légitime valeur, passèrent pour ce qu'elles sont en fin de compte, à savoir, d'incorrectes et puissantes ébauches, où transpire par moment le souffle du génie, mais dont la représentation est et demeure impossible en desconditions simples. Le sens théâtral, je ne parle point ici du sens dramatique, mais d'un certain instinct qui vous révèle à l'instant les rapports qui existent entre l'idée poétique'et sa mise à la scène, le sens théâtral, Immermann ne l'avait que très-peu. Quant à Grabbe, esprit désordonné, incapable de supporter un frein, il ne s'en doutait même pas. Grabbe avait de naissance, et comme un don du ciel, quel' que chose de l'inspiration shaksperienne, de cet esprit qu'Im^ mermann passa sa vie à s'inoculer ; mais Grabbe, l'emporté, le furieux, le cynique, ne comprit jamais rien aux divins mystères de l'art, à cette harmonie calme, à cette auguste sérénité, point culminant de toute création. Ses premières pièces surtout portent des marques de cette agitation inextinguible, de cet état convulsionnàire dans lequel la force finit, en quelque sorte, par ne plus vous sembler elle-même qu'un effort désespéré vers la force. En tète de &es erreurs dramatiques, erreurs grandioses, colossales, et
telles que le génie seul peut en commettre de pareilles, je citerai son Duc de Golhland^ et le monologue du héros après le meurtre de son frère. La littérature du désespoir, de Rousseau à Byron, du chantre de Manfred à Lélia, n'a rien produit de plus puissant ; c'est échevelé, c'est révoltant, mais c'est beau, presque sublime. Et son Annibal, quelle profonde et poétique étude de l'antiquité 1 Ici, du moins, Grabbe s'efforce de mettre un frein à son imagination extravagante; son style s'éclaircit et se resserre jusqu'à la concision classique ; non que les lois du théâtre soient mieux observées ( Annibal n'est guère plus une tragédie selon la scène que le Duc de Gotland, Don Juan et Faust, ou les Cent Jours); mais, comme développement dramatique d'un grand caractère, comme intelligence d'une époque, l'œuvre dont je parle ne le céderait peut-être qu'au ^ules César de Shakspere. Il y a là évidemment plus d'une vue élevée digne d'intéresser l'historien , plus d'une note à extraire, et je recommande le chef-d'œuvre de Grabbe à M. Michelet, si toutefois déjà il ne le connaît point.
Revenons aux rapports des deux poètes. Lorsque Grabbe arriva à Diisseldorf, les souffrances physiques et morales avaient dès longtemps aigri son humeur, et son caractère, naturellement peu sociable, inclinait à la misanthropie. Errant, misérable, eu proie à toutes les horreurs d'une vie abandonnée à la débande, €ft.5|Qf l'abus des liqueurs fortes devait consumer avant l'âge de trentecinq ans, l'infortuné poëte venait chercher à Diisseldorf des moyens d'existence qui, soyons juste, là comme aiHeurs,ne lui manquèrent que parce qu'il était dans sa destinée de ne pouvoir se fixer nulle part. « On prétend que je suis un génie, disait-il à ses heures de désespoir ; en effet, le génie et moi nous avons une chose qui nous est commune : la faim. » A qui s'en prendre, cependant, de tant de misère et de calamité? Lui-même n'avaitil pas découragé, par son ingratitude et ses visées fantasques, la bonne volonté des gens disposés à le servir? En 4824, le prinot régnant de Dolmedt, son pays natal, lui donne un emploi d'auditeur, emploi dont le seul but est de subvenir aux premières nécessités de son existence, 'et de le laisser vaquer, le cœur léger, à ses conceptions littéraires. Que fait Grabbe? il quitte presque aussitôt le service et veut être comédien. Rentré dans les fonctions publiques vers 4830, l'état militaire le tente, et voilà qu'un beau malin, après avoir rimé un plan de bataille pour un de ses drames, la fantaisie lui prend de «e faire gé-
m ÉCRIVAINS ET POETES
néral d'armée; sur quoi, notre homme écrit au prince qu'il veut s'engager comme capitaine. A cette extravagante épitre le prince ne répond que par un rappel à l'ordre ; le poëte s'emporte, envoie son poste d'auditeur à tous les diables, et, laissant là sa malheureuse femme, se sauve à Francfort, où son temps va se partager entre la solitude et l'orgie.
De Francfort, Grabbe se rendit à Diisseldorf sur l'invitation d'Immermann, qui l'y reçut à bras ouverts, et lui procura, tant du côté du théâtre que du côté des éditeurs, tous les moyens de se créer, par son travail, une situation indépendante. Immermann alla même jusqu'à s'occuper de la santé du pauvre malade , s'efforçant de relever, au moral comme au physique, cette existenee fi cruellement dévastée. Un moment on put croire aux heureux résultats de ces généreuses intentions; un moment Grabbe sembla renaître à la vie, au travail. Encouragé par les repréaentatioBs de ses anciennes pièces, il se remit à l'œuvre, écrivit différents articles de critique dramatique, et commença sa Ba-taille d'Hermann. Ce fut l'éclair d'une lampe qui s'éteint, bientét ses forces le trahirent •, sa nature épuisée était à bout. Son humeur hypocondriaque le reprit; il s'exila, loin de toute com-
* pAgnie, dans une chambre isolée, ne voulant voir personne, et j .demandant au vin cet oubli dçs tortures physiques, cette conso-
' lation suprême au sein des angoisses que la mort tardait à lui donner. Un seul individu garda jusqu'à la fin le privilège d'être admis dans son intimité : le musicien Norbert Burgmiiller, qui, ptlr un de* ces effroyables caprices du destin, bien qu'à la fl^ur de l'âge et de santé robuste, devait néanmoins le précéder dans la tombe. Spectacle singulier^ fantastique ! deux jeunes hommes marqués au front par le doigt de la mort, attablés ensemble autour d'une bouteille, pendant que le lugubre cavalier attend à la porte de l'hôtellerie pour les emporter en croupe l'un après l'autre, sitôt qu'ils auront bu le coup de Tétrier I Que de traits sanglants , de pointes sarcastiques, durent se décocher en ces douloureuses rencontres, le diable le sait. La haine de Grabbe ne respectait rien, mais c'était sur les heureux du monde que sa bile aimait à se répandre. Le culte de Goethe touchait alors à son apogée, et comme cet humoriste athénien que lassait la gloire d'Aristide, «Faust! toujours Faust! quand cessera-t-on de me corner ce nom aux oreilles? » grommelait notre misanthrope dans une de ces amères boutades où perçait Tirri-
tadon du grand poëte méconnu ; « donnez*moi trois mille ihalers par an, et que la peste me crève si d'ici à trois ans je ne vous en fais un qui ne Técrase! v Chose pénible à dire, les rancunes de Grabbe n'épargnèrent personne, pas même. son bienfaiteur, pas même Thomme généreux qui l'avait si fraternellement ao^ cueilli à sa venue à Diisseidorf. Immermann supporta sans aigreur ces colères désordonnées d'un esprit malade, et dans les perfides publications dont on l'assaillit, ne voulut jamais voir que de sim» pies inconséquences, excusées de reste, tant par le caraclère*^ passionné du personnage, que par les tortures qu'il subissait. Je trouve ces lignes remarquables à la fin d'une notice qu'Immermann consacre au souvenir de son infortuné confrère ^ : « Pour amis, dans la pure acception du terme, nous ne l'avons jamais été : nos deux natures différaient sur trop de points ; mais audessus de l'abîme qui nous séparait, s'étendait en moi ce senti* ment qui nous pénètre au spectacle d'une nature énergique, puissante, aux prises avec la douleur humaine, et qui lutte en Laocoon. Oui, l'élément trivial devait finir par déborder chez Grabbe ; mais au cœur même de son être si cruellement enlacé, une place restait qui , jusqu'au dernier moment, fut maintenue^ inviolable. »
Le théâtre de Diisseidorf eut le sort de toutes les fondation|« \ exclusivement littéraires, c'est-à*dire qu'au bjout de deux saisons assez brillantes , il dut fermer ses portes. L'attention du public, un moment éveillée par l'enthousiasme contagieux des jeunes gens de l'académie de peinture, se tenait désormais pour satisfaite ; un besoin de distractions faciles, terre à terre, succédait au dilettantisme : on avait soif de vaudevilles et d'opérascomiques , on revenait à ses moutons. En vain Immermann se voua corps et âme à son entreprise, en vain il invoqua pour elle le patronage du roi de Prusse : la voix du poëte ne fut pas même entendue à Berlin. « Sans vouloir donner à notre répertoire un caractère de pédantisme ou d'érudition, j'essayais, autant que possible, d'en écarter les éphémères du jour; la caisse en souffrit, les actionnaires amoncelèrent les difficultés autour de moi. Je m'y attendais ; mais ce qui me découragea plus que toute chose, ce fut l'indifférence des hommes de Berlin. Et cependant que demandais-je? le titre de théâtre royal pour mon entre-
1 Memorabilien. Th. Il , «. 5 , 180.
prîse. Il semble que les provinces du Rhin méritaient an moins cette faveur de la part de la métropole. Diisseldorf convenait sur tous les points à une entreprise de ce genre, qui nVùt pas manqué d'être imitée bientôt dans la plupart des villes du Rhin ; mais le roi ne crut pas devoir condescendre à cette demande. » Pour se consoler de sa mésaventure, Immermann voyagea ; en 4837 il vint à Weimar. M. le chancelier de Millier a consigné en excellents termes les particularités du séjour d'Immermann dans la cité de Goethe. Ce qui l'y préoccupa, on le devine. Lui! toujours lui! a dit M. Victor Hugo dans les Orientales; il est impossible à Weimar de retenir cette exclamation, il y a là une ombre qui domine le pays; comme ce Vésuve régnant sur la campagne de Naples, vous l'apercevez de partout à l'horizon, que vous alliez d'Éttersburg à Umenau, de Belvédère à Tiefurth; de partout, fussiez -vous au palais du grand-duc et dans le cercle intime de ce jeune prince, petit-fils de Charles- Auguste, et dont les salons de Paris ont pu apprécier dernièrement l'élégance française et l'esprit cultivé. Immermann ressentit à sa manière l'influence de l'omniprésence du dieu, a C'est ici, écrit-il dans son journal de Weimar, qu'il faut conduire les jeunes gens pour leur donner l'impression d'une existence Sériettie et bien remplie; c'est ici qu'il faut leur faire faire trois vœux : celui d'applicatiofi^de vertu, de conséquence. »
A Weimar, il écrivit encore sa Ghismonda, poëme dramatique d'abord, puis tragédie, par l'eflfet d'une rime rebelle. Voici l'anecdote. Il s'occupait de mettre en vers les célèbres amours de Tancrède et Ghismonda, lorsqu'une nuit d'inspiration laborieuse, irrité de ne point trouver de rime à Ghismonda, il changea son plan de fond en comble, et décida que l'épopée serait une tragédie, ce qui eut lieu dans moins de trois semaines. Toutefois, on se demande ce qu'il prétendait gagner par ce changement; passe encore s'il eût écrit sa tragédie en prose ; mais la tragédie est en vers, et la terrible rime dut nécessairement se représenter à lui. N'importe, il avait brisé le premier moule, il punissait l'ingrate forme en l'abandonnant ; en faut-il davantage à la vengeance d'un poëte? Mais passons au sujet de la tragédie. — Le duc Manfred recherche la main de Ghismonda, fille du prince Tancrède de Salerne. Obsédée par les démarches du jeune gentilhomme, son cousin , Ghismonda finit par céder, et , lassitude ou badinagc , répond Oui. A peine le mot fatal s'est échappé, qu'un vieux
chevalier, le sire Dagobert, présente son fils Guiscardo à la cour. Guiscardo et Ghismonda doivent s'aimer : à la première rencontre leurs cœurs s'enflamment ; — souvenez-vous de Roméo et Juliette au bal des Capulets^ souvenez-vous des sépultures de Vérone. Après avoir échangé de mutuels aveux pendant une fôlo de nuit donnée dans les jardins du château ducal, nos deux jeunes amants jurent de ne jamais se laisser arracher leur secret, • même quand la mort devrait être le prix du silence. Cependant Manfred et le prince de Salerne sont instruits. Le prince fait venir Guiscardo et l'interroge, mais sans que le jeune homme consente à répondre ; en vain Tancrëde le presse de questions, en vain il lui promet sa clémence s'il parle : Guiscardo se rappelle son serment et se tait, insensible aux prières comme aux m€naces du prince, qui, furieux, se jette sur le poignard que Guiscardo porte à sa ceinture, et Ten frappe au cœur. A la nouvelle de la mort de son amant, Ghismonda, loin d'éclater en sanglots, rentre en elle-même; désormais sa résolution est prise : elle suivra Guiscardo dans la tombe, mais non sans avoir parlé, non sans avoir élevé la voix pour se proclamer aux yeux de tous sa fiancée ; ce qu'elle fait en présence de la cour assemblée, et sur le cercueil du cher mort, où sa passion, si longtemps contenue, s'épanche en un monologue pathétique et beau, mais interminable, et qui rappelle un peu Ufiç peut-être la scène de folio d'Elvire ou de Lucia, au dénoûment d'un opéra italien.
A vrai dire, ce n'est point là une action dramatique capable d'intéresser un public qui demande aux jeux de la scène autre chose que des observations psychologiques. Les incidents manquent de nouveauté, les combinaisons d'imprévu ; et ce silence, que Guiscardo paye de sa vie, est tellement naturel dans les conditions où lise trouve, qu'étant gentilhomme il n'avait nullement besoin, pour s'y soumettre, du serment terrible sur lequel roule tout l'intérêt de la pièce. D'ailleurs, que Guiscardo parle ou ne parle pas, peu importe, du moment que Tancrëde sait à n'en point douter qu'il est l'amant de sa fille; et je n'imagine guère que le prince de Salerne ait fort à cœur d'être édifié sur les menus détails de la séduction. Cependant le caractère de Ghismonda, tel qu'Immermann l'a tracé, rachète bien des défauts; et si du canevas vulgaire nous passons à l'idée poétique qui s'en dégage, nous verrons qu'il y a du sang shaksperien dans les veines de j
cette jeune fille froide et superbe, cachant un cœur de Juliette
'80U8 les dehors d'unelady Macbeth, et que c'est une scène à mettre au nombre des plus belles inspirations de la tragédie moderne, celle où Ghismonda, épouvantée du sacrifice que son amant vient de lui faire, et secouant désormais toute contrainte, épanche, avant de mourir elle-même, l'immensité de sa douleur.
Cet accord de la poésie et du théâtre, que cherchaient Immermann et Grabbe, est encore aujourd'hui ce qui préoccupe la génération nouvelle daps les efforts obstinés qu'elle tente pour relever la scène de Schiller et de Goethe. Cependant, si éminentes que soient les compositions auxquelles Immermann et Grabbe, l'auteur de Ghismonda^ de Hofer, de Charlemagne à Roncevaux, et l'auteur d'Ànnibaï^ ont donné le jour, je doute qu'on puisse leur attribuer la gloire d'avoir créé un théâtre. Dans ces compilations volumineuses, je vois les matériaux de l'œuvre dramatique, plutôt que l'œuvre elle-même, le bloc de marbre dégrossi, plutôt que la statue; à coup sûr, une main vigoureuse, une main puissante a passé par là ; mais j'attends l'artiste. Toutes ces nobles tentatives devaient réussir vers 1830, devant la jeunesse de Diisseldorf, jeunesse ardente et sympathique aux novateurs, un peu cousine, je suppose, de notre génératron romantique aux becuix jours d*Hernani; mais la première flamme évaporée, foii^ fut bien à ces épopées dramatiques ide rentrer dans le domaine de la lecture, le seul qui leur convienne, et sur lequel on puisse les apprécier dignement. On reprochait jadis au bon vieux Tieck d'être un dramaturge de cour ; je reprocherais volontiers dans la même sens, à Immermann, à Grabbe, et i tous les écrivains d'aujourd'hui, qui pour la plupart s'inspirent de leur tradition, d'être des dramaturges de coterie. De part et d'autre, on ne réussit 'qB*àrl»*«onditioh de s'être entouré d'un monde exclusif; public de cour pour celui-ci, public d'ateliers et d'écoles pour celui-là; et quant au public de fond , au vrai public de tous les pays et de tous les jours, au public de Corneille et de Goethe, de Racine et de Schiller, c'est à peine si l'on y songe. Et lui, pendant ce temps, savez-vous ce qu'il fait? il prend son mal en patience, et continue, en attendant mieux, à se divertir aux mélodrames histor riques de M. Haupach et aux vaudevilles de M. de Holtei, absolument comme nous procédons ici vis-à-vis du répertoire de M. Scribe. M. Raupach représente le genre industriel idans la littérature dramatique de son pays. Depuis Rotzebue, l'Aile-
magne "n'avait point eu d'exemple d'une fécondité pareille. Avec lui, les tragédies, les drames, les comédies, les opéras, coulent comme de source. Et pour peu que vous ayez dans votre magasin, ou dans votre garde-robe de directeur de spectacle, un décor d'occasion, un costume acheté la veille à la friperie, et que vous vouliez utiliser, il est homme à vous écrire sur-le-champ une trilogie historique pour ce décor et ce costume. Car M. Raupach sait mieux que personne découper l'histoire en trilogies : hier c'étaient les Hohenstaufen, aujourd'hui c'est Cromwell ; et, singulier effet d'une organisation instinctivement douée qui résiste à toutes ces débauches, il semble par instants au spectar teur qu'il vient de saisir le secret de la vie humaine dans cette* mascarade ambulante, et que cette œuvre de machiniste, qu'il se reprocherait de prendre au sérieux, ouvre à son regard, de temps à autre, des perspectives vraiment poétiques. Cette physionomie de Raupach, incomplète, et cependant marquée encore d'un certain caractère de grandeur, m'en rappelle une autre de connaissance, et je retiens au bout de ma plume le nom d'un écrivain français contemporain, également doué du sens dramatique, également aimé du succès, et qui, lui aussi, pourra bien un jour se reprocher d'avoir tout sacrifié au besoin d'une popularité lucrative, et gaspillé en menue monftaie l'or sacré d'une vocation réelle. ♦ •* •
Contre un pareil état de choses, contre une exploitation pareille de la scèiie des grands maîtres, la réaction devait éclater. Elle eut ses jours, grâceià l'école littéraire et politique, dont l'activité, quelque peu insurrectionnelle, saisit avec transport cette occasion de se montrer. Cependant, avant de se mettre à l'œuvre, ♦n^^eolut s'entendre sur la nouvelle doctrine ; c* était au fait le moment ou jamais d'en avoir une, on sentait le besoin d'une poétique révolutionnaire à l'usage des nécessités du moment, et M. Wienbarg, en sa qualité de révélateur suprême, se chargea de rendre l'oracle. « Alliance du sentiment poétique avec le sentiment de nationalité, hy menée mystique du patriotisme et de l'art. » Telles furent, si j'ai bonne mémoire, les paroles qui émanèrent du trépied. On voit, du reste, d'où s'inspirait l'oracle, et qu'avant de ceindre le laurier prophétique, M. Wienbarg avait prudemment visité te toitibeau de Schiller. N'en déplaise à l'ombre auguste du chantre de Wallenstetn, nous n'aurons jamais grande foi, pour notre compte, dans cet
356 ÉCRIVAINS ET POËTi^S
axiome mi -parti politique et sentimental, qu'on nous donne comme devant servir de base à la régénération de la scène allemande, et qui lui vaut, en attendant, des chefs-d'œuvre du genre du Maurice de Saxe, de M. Prutz. Le public du théâtre (par ce mot j'entends les esprits cultivés aussi bien que la masse), le public du théâtre veut, avant tout, avoir affaire à des passions: et peu lui importe en somme que ces passions ressortent d'un fonds historique ou simplement anecdotique. C'est une anecdote que Roméo et Juliette; Hamlet et le Maure de Venise sont des anecdotes. Et ce Wallenslein lui-même, dont vous parlez avec tant d'emphase, essayez d'en ôter l'élément anecdotique, d'en *ôter l'astrologie, la sentimentalité et l'appareil militaire, et vous verrez, M. Wienbarg, ce qu'il vous restera de votre tragédie nationale.
Revenons au mouvement dramatique de ces dernières années. Certes plus d'un noble essai fut tenté, plus d'un triomphe obtenu. Julius Mosen, Frédéric Halm, Kiihne, Laube, Gutzkow, sont ici des noms qui se recommandent à bien des titres aux sympathies des esprits lettrés, et je comparerais volontiers leurs çfforls, non sans gloire, bien qu'on n'aille jamais au delà de certains résultats partiels, à cette campagne que poursuit chez nous mainte individualité militante qui s'en va pour un jour ou deux passer de la poésie et du roman à la scène. Je dis un jour ou deux, car, d'ordinaire, ces tentatives, même brillantes, ne durent guère davantage : on les encourage, on les applaudit, mais nul de nous n'a la puissance de les maintenir. Au délai fixé, l'œuvre littéraire disparaît, et les maîtres accoutumés, M. Scribe ou M. Raupach, rentrent dans tous leurs privilèges. Étrange chose, qu'on ne puisse concilier plus souvent le sens théâtral et le sens littéraire, ce grand art de combiner une action puissante, et cet art non moins grand de l'écrire ! D'un côté vous avez les dramaturges, de l'autre les lyriques ; mais partout manque le poëte dramatique, le Schiller. Et, qu'on y prenne garde, le lyrisme dont nous parlons sera la véritable plaie de la scène allemande, telle que l'école littéraire s'efforce de la constituer. Ouvrez au hasard Ufthéâtre de M. Julius Mosen, ou de M. Frédéric Halm, vous n'y trouverez qu'odes et ballades ; le style dramatique de M. Hugo lui-même vous semblera d'une concision 4igne de Tacite, pour peu que vous le Compariez à ce dialogue transcendant*, où se lèvent à chaque pas dai digressions niétaphvsiques qui montent comme des fusées et Vont
éclater dans les étoiles. Et remarquez que je parle ici des esprils les plus acclimatés, de l'auteur de Griseldis et de l'auteur do Rienzi, dont la physionomie, du reste, répond assez, au théâtre du moins, à Tidée qu'on se ferait d'un Casimir Delavigne allemand. Que serait-ce si des tragédies de MM. Mosen et Halm, et des drames de MM. Gutzkow , Klihne et Laube, nous passions au Saiil de M. Charles Beck, aux Martyrs de M. Wiese, aux Baby- Ioniens de M. d'Uechtritz, et à toutes ces tragédies qui sont des opéras, des oratorios et des symphonies, avec cette seule différence, que le poète se charge ici lui-même d'écrire la musique?
Plus je considère ces efforts, plus j'y vois le parti pris, plus j'y reconnais pour unique mobile la colère du lettré qu'un saint transport enflamme. Réagir par la poésie et l'art contre la barbarie envahissante, tel est, en somme, le seul cri de guerre qui conserve le privilège de rallier entre elles ces mille tendances opposées, le seul principe au nom duquel on obtienne çà et là quelques-uns de ces résultats partiels que nous indiquions tout à l'heure. Quant à former un théâtre national, je ne vois guère que M. Prutz qui puisse continuer à dorloter une pareille utopie. Avant de transporter l'idée de nationalité sur la scène, il faudra qu'on la mette dans le pays, et qu a Munich, par exennple, un drame ne soit pas accueilli avec froideur sous lo simple prétexte qu'il est plus allemand que bavarois, comme on dit qu'il advint pour le Louis de Ba/vière d'Uhland ^ Campagne de lettrés! pur dilettantisme! on compile, on arrange, on exhume, on retourne au vieux Will, à travers Immermann et Grabbe ; bref, on fait œuvre de critique en s'imaginant faire œuvre de poëte. Vous avez beau dire, les lettres allemandes ont eu leur xvii« siècle avec Goethe et Schiller ; l'avenir qui s'ouvre devant vous peut appartenir à l'esprit de libre discussion, h la philosophie; mais, au théâtre comme ailleurs, l'ère poétique est close, et pour longtemps, croyez-le bien.
L'année même où parut Ghismonda, Immermann publia son Mûnchhausenfjiisloire en arabesques^ ainsi qu'il l'appelle, œuvre de satire acre et mordante plutôt que d'humour, et dans
1 Regrettable accident qui suffit pour arrêter dans son essor dramatique l'illspiralion d'Uhland, un peu ombrageuse, commfton sait; d'où on pourr^t^ fl^Wvef que chez Uhiand il y a deux poètes, l'un lyrique et complet, Tautre dramatique et resté ù l'état Tra^mentaire.
laquelle notre poëte s'amuse à cœur joie de toutes les folies hu> maines. — If y a de» noms auxquels s'attache, bon gré mal gré, une célébrité singulière, et l'on remarquera que ce sont presque toujours des noms recommandables, illustres, que rinstinct populaire, instinï!t narquois s'il en fut, choisit pour les affubler d'un ridicule traditionnel ; voyez, par exemple, M^ de la Palisse et le baron de MUnchhausm. En France, pas une niaise repartie, pas une platitude qu'on n'attribue au premier de ces deux héros; et quant au second, pas une forfanterie^ pas une inven^ lion burlesque, pas Utie hâblerie, dont l'Allemagne ne le gratifie aussitôt. Plus longtemps que la Jeune Captive d'André Chénier, plus longtemps que les Préludes de Lamartine, vivra chez nous la complainte funèbre de M. de la Palisse; et de l'autre côté du Rhin, chaque année voit grossir le volume consacré à recueillir les faits et gestes du fantasque baron. Soyez des maréchaux 'de France ou de Hanovre, triomphez sur vingt champs de bataille, pour qu'un jour vos petits-neveux ne puissent prononcer votre nom sans rire, et qu'il ne se débite pas une sottise dans le cours des siècles, sans qu'aussitôt votre iliade s'en augmente! Quoi qu'il en soit, le MUnch^usen d'Immermann, prince de la fantasmagorie, marquis du j)ays des songes, roi de tous les étudiants vagabonds et autres zingari, grand de Bohême, etc., descend en droite ligne de TillustrQ couche. Notre don Quichotte habfte un vieux caslel, un burg, en compagnie du baron de Schnuck-Puckelin, bonhomme maniaque de féodalité, de mademoiselle Emé^ rentia, noble jeune fille, entichée de pruderie et de sentimentalisme, et du maître d'école Agésel, qui s'occupe de réformer la langue, à cause de certaines lettres qu'il ne peut prononcer. Â ce trio de fous, Immermann oppose le valet de MUnchhausen , maître Karl Buttervogel, espèce de Sancho Pança, pour le bon sens et l'humeur joyeuse, portrait touché d'ailleurs d'une main sûre, et dans lequel je reconnais cet instinct prosaïque, cette pesanteur de bœuf qui, non moins que les inspirations transcendentales, caractérise à sa manière la nationalité allemande. A tout ce qui se dépense là d'esprit, de satires, de mensonges, d'inventions romanesques, le château de MUnchhausen sert de théâtre ; on jase, on raisonne, on dogmatisé, on va et vient, et de tant d'éléments (y compris l'action proprement dite), de tant de fils liés et déliés avec adresse, avec gaieté, ressort Tune des plus amusantes caricatures qui se puissent voir. Il s'en faut ce-
pendant que le roman s'en tienne uniquement à l'allusion, à la satire. Au milieu de toutes ces critiques de Tépoque et des contemporains, vous trouverez plus d'une aimable idylle, plus d'un frais paysage : celui de la Westphalte, par exemple, au second livre du premier volume; et les amours d^Oswald et de Lisbeth, quelle simple et naïve histoire! Sans le vouloir, on* se rappelle Walter Scott. C'est qu'en effet, le poëte de Magdebourg se sent, pour la première fois de sa vie, le pied vraiment sur son terrain ; c'est que cette campagne de Westphalie et ceux qui l'habitent, il les connaît, comme l'auteur de Rob Roy connaît l'Ecosse. Qui sait, là,^ peut-être, Immermann venait de découvrir son point d'originalité, là, peut-être, cette muse errante, après avoir voyagé d'Arioste à Shakspere, de Tieck à Goethe, allait enfin prendre terre sur le sol natal, et trouver ses fUghlands en Westphalie ; mais la mort ep décida autrement, et l'arrêta dès ses premiers pas dans le chemin de la renommée et du succès. Celui de MUnchhausen fut tmmenjie, et vint à propos pour fermer plus d'une blessure au cœur du poëte« De ce jour seulement, le public de l'Allemagne prononça le nom dlmmermann, car des efforts antérieurs, des nobles tentatives ^u poète de Merlin et de Hofer, il va sans dire que le public, qui^dispense le succès et les couronnes, ne devait en tenir aucun compte. Ce qui lui manquait pour devenir un romancier populaire, Jmmermann l'eût acquis facilement, non toutefois sans abandonner plus d'un point de son individualité, sans amoindrir sa propre force aux yeux de la saine critique. Il s'agissait de viser moins haut, de retenir son envergure; l'aigle, vaincu aux régions du tonnerre, n'avait qu'à se laisser apprivoiser. Sur ces entrefaites^ Immermann mourut. Il y. a des êtres qui ne peuvent rien changer à leur nature» sans qu'à l'instant même tout ne s'écroule.
Bien que nous n'ayons touché qu'aux principales d'entrd les œuvres d'Immermann, nous pensons en avpir dit assez pour qu'on se fasse une idée juâte du caractère de son talent, ainsi que du cercle étendu où sa muse s'exerce. Poète lyrique de médiocre portée, il a mis au monde un théâtre dont on peut discuter le mérite au point de vue de la représentation et de l'effet dramatique, mais auquel nul ne saurait contester des qualités littéraires d'un ordre supérieur. Quant au génie épique, comment ne pas le lui accorder, ne fût-ce que pour l'en blâmer dans sa façon impropre de rappliquer à la scène? Poèmes satiriques,
560 ÊCUIVAINS ET POETES
fantaisies à la manière de Tieck et d'Ârnim, correspondances, romans, travaux de critique et d'autobiographie, que n'a-t-il pas «ssayé? et si à tant de productions plus ou moins heureuses, nous ajoutons maintes agréables comédies, peut-être trouvcrat-on que pour un homme qui menait de front les fonctions judiciaires et ta littérature, c'est là une existence poétique suffisamment remplie. Nous l'avons vu déjà, les premières tragédies d'Immermann, Edwin et la Vallée de Ronceveauœ, échouèrent.  cçs audacieuses tentatives d'une muse nouvelle on reprocha leur inexpérience du théâtre, leur romantisme outré, et, bien fà< dieux défaut dont leur auteur se corrigea trop tard, la rudesse du style. Immermann en conçut de l'ombrage; dédaignant les moyens ordinaires de réussir (nul moins que lui ne fut jamais homme de coterie), il s'isola, et plutôt que d'entrer dans une voie de réforme que sa hauteur de Spartiate lui représentait comme une voie de concession, il aima mieux couper court à ses explorations dans le domaine tragique. Pour ne pas faire autrement, le poëte irrité fit autre chose, quitte à reprendre ensuite l'oidre de ses travaux, et à utiliser alors, s'il y avait lieu, les conseils de cette même critique à laquelle il lui importait, avant toute chose , de ne point céder sur le moment. Rebuté par Melpomène, notre poète se tourna vers Thalie, et de cette boutade d'amoureux, trois ou quatre de ses plus charmantes comédies résultèrent ; le Prince de Syracuse, l'Œil de V Amour, les Caprices de la Comtesse , les Travestissements, n'eurent point une autre origine. Cependant peu après, sa rancune ayant cessé, il devait revenir de plus belle à sa vraie passion, à la muse tragique; et celle-ci, il faut le croire, n'eut que tendresse et pardon ^ur son infidèle de la veille, car les deux compositions d'Immermann qui prirent le jour en cette circonstance furent les lieux chefs-d'œuvre de son répertoire : V Empereur Frédéric d'abord, puis Andréas Hofer, cette tragédie dans le Tyrol, où passe je ne sais quel souille des glaciers, quel souffle poétique et vivant qu'on respire dans le Guillaume Tell de Schiller, comme dans celui de Rossini, et dont ailleurs je ne retrouve pas vestige. Cette fois encore, le mérite de l'œuvre d'Immermann devait en dépasser le succès.
Heureux, Immermann ne le fut jamais : presque toujours, à 18CS efforts^les sympathies manquèrent ; il est vrai qu'il avait trouve le secret de déplaire à tous les partis littéraires, à toutes
les classes. En même temps que sa froideur hautaine, sa réserve et l'impopularité de sa parole, faisaient dire qu'il imitait Goethe jusque dans sa manière d'être, les partisans absolus du poèfte de Weimar Taccusaient de ne rien comprendre à l'art plastique, à la beauté calme; ceux de Schiller, au contraire, Taccusaient de n'avoir ni élan, ni enthousiasme; les modernes lui reprochaiept son clair-obscur romantique; les romantiques le trouvaient trop favorable aux idées modernes. Quant aux coryphées des nouvelles doctrines, lis' l'attaquaient fort sur son indifférence en matière de politique, jusqu'au moment où parut, en 4833, son Jour^al de voyage {Reise journal), Pe ce moment-là, par exempie, on ne parla plus d'indifférence, et si l'irritation resta la même, du moins le prétexte changea; c'est qu'on avait affaire à rude partie, à l'un de ces polémistes de vieille roche qui ne se laissent guère déconcerter. Ce Journal de Voyt^ge me fait l'effet d'une promenade à travers champs et montagnes ; je me tigure un poëte courant les Alpes par une belle matinée, avec un homme de sens pratique (il y avait de l'un et de l'autre chez Immermann] ; on chemine, on cause,, on herborise, et, sans qu'on sache trop comment, au bord de la source où Ton s'arrête pour écouter l'oiseau chanter, les questions du jour vous reprennent. C'est merveille comme ici le romantisme se mêle à la discussion politique, comme le poëte change de thèmes et se passe de transitions; il va de Goethe et de Tieck à la révolution de juillet, à l'ébranlement que les provinces du Rhin en ont ressenti, et vous le voyez, alors, flotter entre le passé de l'Allemagne et son avenir, entre ce passé en politique non moins qu'en littérature, l'objet de ses prédilections les plus chères, et un avenir qui déjà commence à bruire à ses oreilles. Cette irrésolution, ce eombat, cette lutte acharnée du fonctionnaire absolutiste et du poète révolutionnaire, du soldat prussien de 4843 et de l'écrivain de 4830, ce déchirement qui fait le fond du livre, fait aussi le fond du caractère d'Immermann. Tandis que les idées royalistes et les tendances libérales se disputent l'homme, les muses de Shakspere , de Goethe et d'Arnim se disputent le poëte ; les muses, je devrais dire les parques, car ce fut l'une d'elles, sans doute, qui, lorsqu'il voulut l'abandonner, trancha si cruellement le fil de ses jours. Et s'il faut absolument qu'une individualité littéraire représente le temps où elle a vécu, peut-être devra-t*
on voir dans [mmermann une expression assez marquée de cette période de transition qui relie en Allemagne l'esprit des guerres de l'indépendance à l'esprit des temps nouveaux.
LOUIS TIEGR.
Lorsque je visitai Dresde en 1840, la résidence des rois de Saxe était déjà \euve de son poêle lauréat. On n'y montrait plus Tieck, le vieux lion littéraire s'élant incorporé dans la splendide ménagerie que le roi de Prusse rassemble à Berlin. Je regrettai de ne pas rencontrer Tieck, ne fut-ce que pour m'assurer si l'individu répondait à Tidée que je m'en étais faite d'après ses œuvres. Tieck m'est toujours apparu comme une sorte d'Apollon un peu caduc, trônant la viole au poing et la perruque en tête, sur un Parnasse dépeuplé. Apollon, Hippocrène, Parnasse! ces nobles mots ont bien perdu de leur magie', en Allemagne surtout, et je crains qu'il ne soit le dernier à les invoquer au sérieux. Déjà à Dresde quelque chose lui manquait : la fleur bleue du romantisme peut-être, tombée, elle aussi, dans le torrent. L'aura-t-il retrouvée à Berlin? j'en doute; la Beltina elle-même n'y songe plus, tout occupée qu'elle est de socialisme et de questions humanitaires. Pour la compagne d'Achim Arnim, en qui avait passé je ne sais quoi du souffle romantique du grand poète, il semble cependant que c'eût été une gloire charmante de cultiver discrètement l'héritage transmis; mais on n'échappe guère à sa destinée, et l\enfanl devait plus que personne donner dans les travers du siècle. Ce n'est pas que le romantisme des premiers jours ait tout à fait péri chez Beltina ; de temps en temps, il relève la tête comme pour refleurir. On en surprenait agréablement la trace désaccoutumée dans son roman de la Gûnderode, et vous le retrouvez encore dans te sentiment de pieux enthousiasme qui lui faisait naguère colliger les correspondahces de son frère Clément Brentano ; mais, patience, voici venir les gros livres; celui-ci apparlieril au roi \ celui-là au peuple *, et c'est ainsi qu'on tue à plaisir les plus aimables dons de l'intelligence et du cœur. C'est donc une bien admirable
chose que ce galimatias philosophique et humanitaire, qu'il en-
1 Dièses Buch gehoert dent Kœnig t Das Portfolio der Armen.
3fi4 ÉCRIVAINS ET POETES
lève à la poésie tant de ses charmants disciplies! Ici, en France, l'alerte n*est pas moins chaude. Une femme, désormais, ne saurait prendre la plume si ce n'est pour commenter Origène ou formuler un contrat social, et la rage de l'imitation s*en mêlant, on en vient à prétendre interpréter Hegel, uniquement parce que madame la duchesse a traduit Âristote ou saint Basile. Heureusement, r intelligence compte chez nous, parmi les femmes, de plus sérieux représentants; on pourrait citer telle individualité qui, sans rien abdiquer des droits d'un esprit mâle et supérieur, a toujours évité de pareils écarts, et sachant, par l'exemple d'autrui, quel sentier mène au gouffre où Ton se noie, continue à glaner d'une main sûre aux champs de la poésie et de la musique. Je reviens à Tieck.
Pour créateur, il ne l'a jamais été. On dirait qu'il ne voit le monde que par sa propre personne, laquelle il ne se lasse pas de reproduire à tout propos. Ses grands poëmes dialogues, d'une versification des moins scrupuleuses sur la rime, ne compteront jamais qu'à titre d'opulentes ébauches où l'élément lyrique se trouve juste assez développé pour qu'on s'aperçoive de ce qu'il faudrait ajouter afin que la poésie eût son compte. Quant à ses nouvelles, la plupart du temps elles ne sont que la mise en scène de ses théories, ses personnages ne parlent et n'agissent qu'en vue de ses critiques, et l'intérêt qui en résulte ne saurait être qu'un intérêt de pur dilettantisme. Après cela, comment contester à Tieck la verve comique, l'esprit, cette pointe humoristique appelée ivilz, et dont on s'imagine si bénévolement en France que M. Heine a le monopole? Impossible de se moquer plus agréablement de l'espèce humaine. Peintre de genre à la manière des Hollandais, son petit monde pose devant vous en casaque de flanelle, en pantoufles, débraillé, goguenard, l'œil encore aviné des fumées de I9 veille et l'éclat de rire sur les lèvres. Vous connaissez ces tables d'hqrmonie où tournoie et s'agite toute une aimable compagnie de poupées dont les touches du clavier mettent les ressorts en jeu ; il en est ainsi des personnages de Tieck, et je défie qu'on garde son sérieux en voyant Clément, Hornvilla, Semmelsiege e tuUi quanti^ se trémousser en cadence sur le tambour de basque du poëte. Ce qui, de tout temps, a manqué à Louis Tieck, c'a été l'intelligence de son époque; enfermé dans le château fort de sa chevalerie, il n'a rien comprit aux tendances libérales de l'art moderne. Vivre avec les illustres gé-
DE L*ALLEMAG]V£. 365
nies du passé , fréquenter d'habitude Calderon , Shakspere , rArioste, est une fort louable occupation ; mais il ne faut pas que les morts fassent oublier les vivants, et c'est ce qui est arrivé à l'auteur de Geneviève et ô'Oelavien, Il a négligé son époque, et son époque le lui rendt Delà sans doute le peu de popularité que sa muse éveillait même aux beaux jours de sa jeunesse, et le discrédit précoce où elle tomba. Combien périront de la sorte pour s'être enfermés dans la tour d*ivoire!
Cependant il est un don par lequel le nom de Tieck se recommandera toujours en Allemagne : nous voulons parler de cet inimitable talent de lecture qu'il exerça d'une si glorieuse façon pour le triomphe des idées romantiques, de cet art singulier d'interpréter les maîtres et d'initier, je ne dirai pas les profanes, mais les esprits les plus littéraires et les plus éclairés, à certains secrets du génie inaperçus jusque-là, filons nouveaux découverts par sa clairvoyance de poëte dans ces mines d'or inépuisables qu'on appelle Euripide, Sophocle, Aristophane et Shakspere. Pendant près de vingt ans, on fit de tous les ppints de l'Allemagne le pèlerinage de Dresde pour assister à ces curieuses séances auxquelles les notabilités étrangères avaient à cœur d'être admises; et comme en toute chose le succès a son prix, comme en matière d'applaudissements, quelque grandeur et quelque morgue qu'on affecte, on a toujours son grain de virtuose au fond de la conscience, Tieck finit par prendre un tel goût à ces exercices littéraires, qu'ils lui devinrent une nécessité. Nous aussi, en France, nous eûmes notre fièvre de lecture; ce fut vers les dernières années de la restauration, au coup de feu du romantisme. Qui serait venu prédire alors l'état ou tomberait un jour la question littéraire eût certes bien risqué d'être pris pour un fou, car, si j'ai bonne mémoire, les choses se passaient royalement, et la Muse occupajt partout la place d'honneur. Si M. Emile Deschamps nous donne jamais ses cùn/tdences, je l'engage vivement à ne pas oublier l'histoire de telle fameuse soirée où l'un des plus illustres personnages de la cour du roi Charles X sollicitait la faveur de l'entendre avec le même empressement qu'on mettrait aujourd'hui au sujet de Moriani ou de Liszt. Ici encore la personnalité gâta tout : aux chefs-d'œuvre des maîtres on substitua set propres œuvres, aux modèles les imitations; la question littéraire fut abandonnée pour la question d*amour-propre, et le dilettantisme égarant tout le