G6 ÉCRIVAINS ET POETES
inonde, le ridicule ne tarda pas à se mettre de la partie. Si le mouvement conserva jusqu'à la fin, en Allemagne, un tour plus sérieux, c'est peut-être à Tieck qu'on le doit : en appliquant à l'interprétation de Shakspere et des grands maîtres de l'antiquité ces facultés de virtuose qu'il pouvait tout aussi bien (rien ne Ten empêchait) vouer exclusivement aux produits de son imagination, l'auteur dé Stembaid et de Fhanlasus exerça non-seulement la meilleure influence sur la littérature, mais encore fit preuve d'esprit en un point délicat où bien des hommes de génie en manquent. Il est si difficile au poëte de tenir son personnage à l'écart en de semblables circonstances, et de crier tout beau à cette humeur qni le galope d'occuper les gens de ses rimes ! autant vaudrait dire au joueur de ne pas s'émouvoir au cliquetis de l'or sur un tapis vert.
J'avais tant ouï parler des lectures de Tieck, que ma curiosité était vivement excitée à leur sujet. Aussi ne pouvais-je manquer, à mon passage à Dresde, de m'en informer auprès des personnes qui n'avaient cessé de pratiquer le célèbre poêle durant tout le temps de son enseignement dans la capitale des rois de Saxe. On voit dès lors quelle confiance doit s'attacher aux détails que nous donnons ici. Trois choses, pour m'en rapporter au docteur Carus, à la fois médecin, poète, dessfnateur et critique, l'une des plus originales physionomies de l'Allemagne studieuse et lettrée, trois choses distinguaient les lectures de Tieck : premièrement, l'individualité du lecteur, la richesse de ses connaissances, l'atticisme parfait dé son goût, son organe profond, sonore, sympathique, et ce don merveilleux d'émouvoir, au moyen duquel il transportait son auditoire au cœur même des idées du poète; secondement, une certaine solennité religieuse, qui du commencement à la fin n'admettait pas la moindre interrruption, de sorte que l'œuvre s'offrait à vous nùe et complète dans son imposante harmonie ; enfin, la variété du répertoire. On ne s'en tenait pas toujours aux cimes de l'épopée et de la tragédie ; çk et là, on se permetttait une excursion vers des beautés plus familières, puis on revenait bien vite à ses hauteurs favorites, car les tendances de l'auditoire étaient pour le sublime, a Dismoi .quel livre tu lis, prétend un vieux proverbe, et je te dirai qui tu es.» Alexandre le Graftd lisait chaque jour COdi^e d'Homère; Charles-Quint, Thucydide; Henri ÎV, Plutar^; Christine de Suède, Sénèque et Lucain ; Turenne et Charles XII,
Quinte-Curce; Frédéric II, Xénophon ; Catherine II, Tacite ; Napoléon, Machiavel. Nous ne chercherons point ici quel genre de rapprochement il y aurait à établir entré le tempérament de tant d'illustres personnages et la nature de leur écrivain de prédilection. Toujours est-il que ces écrivains passent assez généralement pour des gens de style et des esprits sérieux, et nous doutons que l'histoire caractérise jamais un de ses héros à venir en disant de lui qu'il se donna chaque jour, tant que dura sa vie> la jouissance raffinée de déguster un chapitre de tel romancier contemporain.
Du gleichst dem Geiste den du begfeifst; .
(n Tu ressembles [à l'esprit que tu comprends, v> a dit Goethe en son bon sens sublime. A ce compte, bien des mystères s'expliquent.
Faut-il, après cela, chercher autre part les causes de ces engouements populaires qui décident en quelques jours de la fortune d'un livre et d'un auteur? Nous ne prétendons faire ici le procès à personne. Que certains ouvrages réussissent et que des écrivains d'un talent supérieur se plaisent à caresser le mauvais goût du. public et ses^ instincts bourgeois, c'est incontestable; mais qu'y faire, puisque à ce jeu le public et les écrivains trouvent leur compte, celui-là en absorbant chaque matin la somme de littérature qui convient à son organisme vulgaire et routinier, ceux-ci en recueillant, pour des travaux faciles, pour des improvisations rédigées presque sans y penser, plus d'or et de célébrité que n'en rapportèrent, du vivant de leurs auteurs, cent chefs-d'œuvre aujourd'hui classiques! Cependant les belles-lettres souffrent et périclitent, nous le savons ; à qui s'en prendre de tant de décadence et d'avilissement, si ce n'est à la faiblesse de toute une classe d'esprits éclairés, mais timides, qui n'osent répudier tout haut ce qu'au fond de l'àme ils dédaignent et repoussent, et s'en vont, en un jour de sceptique indifférence, passer au camp de l'ennemi, quitte à revenir le lendemain, plus convaincus et plus décidés que jamais, sur le terrain sacré de la tradition héréditaire? Il y a telles occasions où la haine est inséparable de l'enthousiasme: dans les arts comme dans les lettres, on ne saurait aimer le beau qu'à H condition de haïr et de haïr franchement, sans réserve, le commun, le bourgeois, le mesquin. Il est édifiant, nul ne le cx)nteste, en ce qui touche aux
rapports de la vie, (le se prémunir tie toute animosité à Tégard des personnes; mais les questions d'art admettent qu'on les traite sur un pied moins évangélique. L'esprit.n*est pas le cœur, et lorsqu'il s'agit de productions où le bon sens et la morale sont insultés de parti pris, le style méconnu, ne point s'irriter, ne point les combattre au nom des lettres profanées, de l'intelligence qu'on déshonore, c'est manquer à sa vocation d'homme de goût. Ici toute espèce de tolérance dégénère rapidement en alliance, et je*ne donne pas longtemps au cerveau le mieux nourri pour qu'il s'accoutume au triste ordinaire de l'endroit. C'est pourquoi le mieux est dé ne point quitter les maîtret', du moins de ne jamais perdre de vue le point de salut, afîn d'y revenir aussitôt, pour peu qu'on se soupçonne atteint du mal qui court.
En ce sens, les lectures de Tieck durent exercer la meilleure influence sur le cercle (^ui l'entourait, et certes il fallait que le monde dont il était l'âme eût des affinités bien déclarées pour tout ce que les lettres antiques et modernes offrent d'auguste et d'élevé, car on y vivait.en un continuel commerce avecSbakspere, Sophocle, Euripide, Aristophane. Antigone et Macbeth^ Œdipe roi et Roméo, Henri VIII, Ion et les Nuées, tous ces chefs-d'œuvre de l'esprit humain défilaient à leur tour, et chacun de leurs immortels auteurs pouvait dire, comme M. de Vigny après la représentation du IHore de Venise : J'ai eu ma soirée. Parmi les contemporains, celui auquel on s'adressait de préférence était Goethe. Pourtant, au dire des personnes chez qui ces souvenirs vivent comme d'hier, nulle part l'originalité de Tieck n'éclatait davantage que dans ses lectures d'Aristophane. Il les faisait rarement chez lui, quelquefois chez le comte de Baudissin, le plus souvent chez Je docteur Carus, dont nous parlions tout à Ihéure. Là, au milieu d un petit cercle choisi parmi les intimes, de la crème, il donnait à son auteur cette vie étrange qui lui est propre, et soit qu'il lût les Oiseaux ou les Nuées, les Chevaliers ou les' Grenouilles, il vous introduisait toujours, à force de verve, d'ironie et de trait, au cœur même de cette philosophie impitoyable, de cet esprit tailleur, sceptique, athénien, c'est tout dire, qui, en dehors de la raison humaine, n'épargne et ne respecte rien. Un 'souper, ou plutôt un banquet à l4 manière antique, réunissait ensuite les amis. 3up quoi roulârfRors l'entretien? on l'imagine. Dans ces calmes et sereines disserta-
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lions, bien des aperçus de fine critique, bien d'heureuses boutades que la plume eût aimé recueillir, ont "dû se perdre, mais non san$ laisser au fond de toutes ces intelligences choisies un peu du parfum de cet encens qui s'élevait de la terre vers l'Olympe aux beaux jours de la poésie et des dieux immortels.
Gomme toute chose en ce monde, les lectures de Tieck devaient avoir leur réaction, et le temps rie pouvait manquer de venir où rittiluence du mattre s'étendrait en dehors du cénacle. Peu à peu, le théâtre de son enseignement s'agrandit, les germes déposés en bon lieu commencèrent à se développer, et lorsque le poète, changeant de résidence, quitta Dresde pour Berlin, ce fut la cour de Prusse qui voulut assister à toute cette grandiose représentation de Sophocle, d'Aristophane, d'Euripide et de Shaks. père, qui jusque-là s'était donnée en l'étroite enceinte d'une chambre silencieuse et devant un public composé seulement de quelques fidèles. Nous-mêmes, et sans nous ep douter, n'avonsnous pas eu, dans la mise en scène û'Anligone à TOdéon, le contre-coup des lectures de Tieck?
Mais nous voilà parlant de Tieck ni plus ni moins que si nous r eussions visité dans sa maison de Dresde, plus volontiers sans doute, car, dç cette façon, nulle réserve ne nous était imposée, et comme nous avons pu garder toute franchise à l'égard des critiques, on ne sera point tenté de voir dans notre éloge un tribut payé au souvenir d'un accueil bienveillant.
Je ne sais si Ton doit y voir un parti pris, mais il est remarquable que Tieck a toujours marché au rebours des tendances de son époque, avec laquelle il se trouve en constante contradiction. Qu'il s'agisse de Schiller ou de Goethe, son opposition ne se dément pas; vis-à-vis des deux puissants fondateurs de l'ère littéraire moderne, il persiste à vouloir maintenir en honneur le vieil art allemand. La légende dramatique de Geneviève parut en 1800, c'est-à-dire un an après WcUlenslein et l'année même de Marie Siuart, Tandis que Schiller, de toute la puissance de son génie militant, cherche à créer une scène allemande, et travaille à mettre en harmonie les rêveries sublimes de son imagination et les conditions du théâtre , tandis que de Weimar émanent chaque jour, grâce à Goethe, les principes de l'èce nouvelle, Tieck semble prendre à tache de vivre étranger au mouvement qui l'entoure, et son talent se dépense en toute sorte d'ébauclies dramatiques , de fantaisies en action ,
qu'il dédaigne de rendre possibles à la représentation. Aussi avec lui regrette t-on souvent de voir tant de dialectique heureuse et vraiment dramatique demeurer stérile par le seul fait d'une combinaison générale maintenue comme à plaisir en dehors des lois de la tragédie. Au lieu d'un groupe plastique et se mouvant dans sa liberté, vous avez des bas-reliefs à la DUrer, des figures de canonisés avec le chaperon lumineux sur Toreille. Je comparais tout à l'heure M. Tieck au mythologique Apollon, et quand j'y réfléchis je m'aperçois qu'il y a en effet toute une organisation musicale chez ce poè'te exclusivement dominé par sa sensibilité lyrique, préférant l'idée mélodieuse dont on s'enivre au dessin précis, au contour; sorte de symphoniste éternel qui jamais n'aborde l'opéra.