‹ Écrivains et poètes de l'AllemagneChapitre 38 sur 44 · CLÉMENT BRENTANO · texte numérisé non relu

CLÉMENT BRENTANO

Betlina appartient à cette grande famille idéaliste dont est Novalis. Sœur de Clément Brentano ^ et femme d'Achim Arnim , toutes ses affinités naturelles aussi bien qu'électives tendaient à l'attirer au sein du romantisme, lors même que son instinct ne l'y eut point entraînée. L'instinct, en effet, voilà tout son génie, le génie d'un enfant. Qu'on s'étonne ensuite que le nom lui soit resté ! Comme toujours, l'usage a eu raison. Dire à Bettina qu'elle est une femme, ni plus ni moins, serait un compliment peu à son gré, j'imagine; pour être un homme, bien deschoses lui manquent. Heureusement que Mignon existe; Bettina, c'est un composé de Mignon et de Philine; c'est cette ivresse des sens, ce sybaritisme de l'intelligence qui remplace dans notre siècle l'illuminisme extatique des visionnaires du moyen âge. Ce qu'elle veut? Eh ! mon Dieu, la plus simple des choses, être heureuse à tout prix, absorber en son être physique et moral tous les éléments, mener sa danse avec tous les Esprits, s'enivrer de toutes les extases. Cet amour effréné de l'existence, ce besoin de vivre et de se sentir vivre, jamais on ne l'exprima peut-être avec tant de chaleur sacrée et d'enthousiasme. Écoutons plutôt la prêtresse nous développer sa religion du bonheur : « Le bonheur! mais pour le posséder, il te suffit de respirer, il te suffit d'aller en liberté et de voir au-dessus de la tête l'éther inûni dont tu t'abreuves, à ce point que sa vie passe en toi. Que parlez- vous encore de chercher un objet que nous puissions aimer? Être attiré, nourri, enchanté par cette vie qui tantôt vous berce dans son sein et tantôt sur ses ailes, n'est-ce point là l'amour? Ta viertottt entière n'est-elle point Tamour? Et tu cherches quelque chose que tu puisses aimer ! Aime donc la vie, insensé, la vie qui t'attire vers elle avec sa puissance

î Lettre» de jeunesse de Clément à Bettina.

éteraelle , la vie dont émane pour toi toute félicité. Et après cela tel ou tel objet t'enchainerait encore? Oh! non ; car tout ce que tu aimes, tu ne saurais le prendre que comme une douceur, comme une caresse de la vie dont ramourt'ahime. » La nature et l'esprit, rame et le corps, avec elle tout se confond ; et de ces éternelles transformations de la matière, Tâme immortelle se dégage indépendante et libre. Tel est le sens de cette métaphysique de la volupté, de cet épicurisme mystique, quinteasencié, qui trop souvent tourne au pathos.' « La beauté passe, mais l'esprit de la beauté ne périt pas. L*esprit de la rose survit à son eiHorescence. Dans notre esprit s'épanouissent des milliers de roses ; les sens sont le sol d'où le beau s'élance pour fleurir dans l'esprit ; les sens portent les roses, mais les roses fleurissent dans l'esprit; l'esprit est l'étber des sens. D*où vient cette émotion qui vous saisit en respirant une rose, sinon de la rose elle-même, qui déjà vous Ta fait éprouver? Cette émotion, déjà vous l'avez éprouvée ;. et il vous suffit de respirer le parfum pour sentir revivre en vous l'esprit de la rose dès longtemps flétrie. » Il s'en faut cependant que ce sybaritisme intellectuel conservç toujours ce caractère de mollesse efféminée et de voluptueux abandon. Mainte fois vous la surprendrez errant la nuit au clair de lune et se laissant aller à toute sorte d'hallucinations fantastiques, ou bien encore s'enivrant de paroles en plein soleil, telle qu*un enfant égaré à travers quelque labyrinthe des Tropiques, et qui tombe en proie au vertige des fleurs. Rap|>elons-nous à ce propos les digressions dans lesquelles Bettina s'épuise à traduire en belles phrases dythirambiques une symphonie de Beethoven, par exemple, et qui ne sont, en fin de compte, qu'un merveilleux galimatias.

Je l'ai dit, Bettina, c'est l'instinct personnifié du génie, et cet instinct, qui est son génie à elle, ne l'abandonne presque jamais. Yous la voyez bondir d'un extrême à l'autre, parcourir avec la rapidité de l'éclair l'échelle des idées, aller du grenier à la cave, et glisser dans l'abîme pour grimper aussitôt au faîte et s'en revenir causer avec les étoiles, qu'elle connaît du reste comme des sqgprs, et tutoie ni <plus ni moins que M. de Goethe et tous les personnages qu'elle aborde. Vous connaissez ce» enfants des contes romantiques qui s'échappent dé leurs maisons pour courir après les Nixes et les Elfes; eh bien , Ispftttina est de leur espèce. Ooit-on s'étonner après cela si le public

la traite en enfant perdu, et partage à son égard les anxiétés ombrageuses des mères de ces petits drôles, lesquelles, toujours au dire des contes de fées, hésitaient à les reconnaître au retour!

Il y a quelque vingt ans, si Ton nous eût demandé comment finirait un jour la jeune pensionnaire qui débutait dans la vie parla correspondance à'Vn Enfant avec Goethe^ la question, avouons'ie, nous eût profondément embarrassé. Avec cette cervelle effervescente, ce cœur émancipé dès le premier âge, tout était à prévoir. Aujourd'hui, le phénomène surprendrait moins, nous en avons tant vus depuis. Aa xvi*" siècle, une femme qui se serait annoncée de la sorte n'eût [K)int manqué de devenir, sur ses vieux jours, nonne ou sorcière. Par malheur, au temps où nous vivons, on ne Croit plus aux sorcières, et la vie des clottres a perdu bien de sa poésie ; en revanche, nous avons la femme libre. En Allemagne, l'emploi ne laissait pas d'offrir sa nouveauté ; Bettina le prit, et nous dirons à sa louange qu'elle s'en acquitte à merveille. La voilà bien, en effet, les tempes ceintes des bandelettes consacrées , le front lumineux , l'œil humide , la voilà qui descend le Sinaï, toute palpitante d'enthousiasme, tout animée d'^extase ; j'aperçois dans ses mains les tablettes de la loi nouvelle; oui, mais je cherche en vain la loi. Vous avez aboli le mensonge, d'accord ; mais quelle vérité avez-vous pour mettre à la place? aucune; c'est trop peu, et je ne vois pas ce que je gagne à quitter une illusion pour le néant. Tel est pourtant recueil où doivent échouer tant d'imaginations généreuses, tant de hautains esprits dont notre époque abonde , et qu'une malheureuse fièvre de révélation travaille sans relâche. On nie, on ébranle, on détruit ; et, dans l'impuissance où l'on est de rien édifier, on aboutit à la négation absolue. Bayer d'un trait de plume le christianisme : chose bien facile en vérité, trop facile ! Mais quand vous aurez secoué le joug de l'allégorie, comme vous l'appelez, dit tout haut qu'il n'y a point au miracle d'interprétation possible, attendu que l'eau ne saurait devenir vin, ni le vin se changer en eau ; bref, quand vous aurez répudié comme inadmissible toute espèce de compromis entre la raison et le dogme, répondez, que ferez- vous? Nous le disions tout à rhe|||^, vous en arriverez à la négation absolue, ou bien, pour échapf^er à cette déplorable conséquence, vous vous jetterez dans je ne sais quel replâtrage des formes grecques, substituant à la tradition évangélique les souvenirs de l'Académie, de l'Olympe, et couvrant ce jeu, sans

que personne, pas même vous, s*y laisse prendre, des grands noms de raison humaine et de liberté.

Impossible de mieux se draper en oracle que Bettina, de parler d'un ton plus résolu au roi de Prusse , d'un air plus inspiré a la jeunesse des écoles, de mieux paraphraser en style romantique, en périodes musicales pleines de fantaisie et d'élégance, toutes les théories socialistes, toutes les idées d'avenir en germe au sein de la jeune Allemagne, et de faire plus ingénieusement amnistier par le lyrisme de la forme des choses qui, simplement dites, eussent envoyé leur auteur méditer cinq ou six mois en prison. Goethe et Mirabeau, Caroline de Giinderode et l'abbé Sieyès, Clément Bcentajio, Sophie Laroche et Beethoven, les noms ne lui coûtent rien, elle s'en saisit au hasard, comme d'un écheveau qui lui sert à xiévider le fil de soie de sa quenouille. On devine quel singulier cliquetis doit résulter d'un pareil assemblage ; tout cela«est romanesque, bizarre, désordonné ; n'importe, au milieu de tant d'extravagances, le trait de génie perce ; il y a l'étoile en ce chaos. On a dit du chanteur Garât que c'était la musique même; semblable remarque pourrait se faire au sujet de Venfant ; Bettina, c'est la poésie, ni plus ni mains. Prenez son premier livre, cette folle correspondance avec Goethe, le seul, après tout, d'entre se& ouvrages où Toriginalité de sa nature ait franchement passé ; vit^ jamais fredaine si sublime ? Un souffle inspiré court à travers ces pages frémissantes, qu'il anime comme ferait une brise du ciel glissant sous les profondeurs d'un bois sacré. Épanchement d'une àme qui déborde, ces lettres ont en elles je ne sais quoi d'enivrant qui vous monte au cerveau; ù la vérité, l'ivresse ne se prolonge pas, chez vous du moins, qui bientôt laissez aller le volunie et vous surprenez à sourire. Cependant, La pointe de scepticisme que tout lecteur qui sait son monde se doit à lui-même une fois emoussée, vous y revenez, et, bon gré, mal gré, finissez par suivre jusqu'au bout cet enfant exalté, que son génie entraîne tantôt par la main le long de prés en fleurs, tantôt sur son aile de flamme vers les campagnes du ciel et les royaumes étoiles où Bettina va saisir la musique des sphères, pour vous en rappoiter tout à l'heure, en chuchotant, les mystérieux accords , effrayée elle-même des étranj;es secrets qui lui échappent, et dont elle mesure à peine la profondeur. Du reste, le mysticisme de Venfant n'a rieqr qui doive trop nous étonner; U sœur de Clément Brenlano étail à

bonne source, et, pour peu qu*on veuille remonter aux écrits do Wackenroeder, à toute cette littérature d'illuminés que suscila le mouvement romantique de Tieck et des Schlegel, et dont se dégage, idéale et pure, la figure platonicienne deNovalis, on verra par quelles influences d'atmosphère Betlina ne pouvait manquer d'être amenée à cet état d'exaltation que respire sa correspondance. J'ai parlé de Wackenroedcr, jeûne écrivain de la pléiade berlinoise que la mort prit au lendemain de ses débuts, extatique auteur d'un petit livre intitulé Épanchernents de ccBitr d'un religieux dilettanle (Herzenergiessungen eines Kunsilebenden Kloslerbruders). Ce titre indique assez les tendances de l'ouvrage. On n'imagine rien de plus chaleureux, de plus fervent, de plus empreint d'enthousiasme et d'ascétisme; ce sont à tout propos des hymnes adressés à Cimabuë, à Frà Angelo da Fiesole, à Raphaël; et encore les saints artistes ne figurent-ils là que comme simples échelons d'où s'élance, pour aller se perdre au sein d'abstractions nébuleuses, le délire apocalyptique du jeune néophyte. « En Fabsence de belles créatures, je me sers de certains types que j'ai dans l'âme *, » s'écriait le peintre immortel de la Madonna di San-Sisto, Ainsi de Wackenroeder ; en l'absence d'une idée dominante où vînt s'abîmer son mysticisme, il évoquait l'art et ses interprètes. — Maintenant, au lieu du pâle et maladif jeune homme, supposez une nature active, nerveuse,* bondissante, une espiègle de bonne humeur comme Venfant devait l'être à seize ans ; au lieu d'une âme languissante qui s'épuise à chercher au dehors un aliment à son exaltation, supposez une âme amoureuse, ardente, affolée de tout et qui déborde, et, les mêmes influences étant données, vous aurez le mysticisme de Bettina, c'est-à-dire le plus singulier, le plus incroyable, le plus baroque qui se puisse rencontrer, un mysticisme sentimental et religieux, littéraire et philosophique, plein de bruits du printemps et de musique de Beethoven, et qui, somme toute, finit par vous aller au cœur et raviver en lui maintes émotions de jeunesse dont nous ne distinguions plus la profondeur, comme si (me passera-t-on ce langage?) dès longtemps l'herbe avait poussé dessus.

Un ingénieux critique, M. Kiihne, la plume la plus vigilante et la plus active de la jeune phalange, écrivait naguère très-

1 M Essendo carestia di belle donne io nû servo di certa idea che me viene al' mente. « (Raphaël ; Lettre au comte dé Castiglione,)

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spitilueilement queBettina avait passé sa vie à improviser toulc sorte de ballets plus fantastiques les uns que les autres. D'abord ce fut Goethe qu'elle mit sur le piédestal du sanctuaire, uniquement pour décrire autour de lui, avec ou sans écharpe, des pas de bayadère ou de bacchante. Puis vint le tour de Caroline de Giinderode, la douce fille cloîtrée qu'elle alla chercher jusqu'au fond de sa cellule de nonne pour la travestir en idole. Enûn, dernièrement, dans son livre politique, c'était encore un pas de trois qu'elle exécutait devant les yeux du roi de Prusse, entre M. le bourgmestre et M. le pasteur, une façon de grave menuet sur une de ces ritournelles sérieusenAent bouffonnes qui eussent édifié nos pères, et que. les sceptiques du jour accueillent le sourire aux lèvres. Je ne sais, mais je me trompe, ou ce livre nouveau, cette prétendue correspondance de Clément Brentano, rédigée après coup, n'est qu'une quatrième répétition du manège favori, et le bon Clément 'm'a bien l'air de venir poser là dans le seul but de fournir à la bayadère allemande l'occasion de révéler au public certains entrechats de fraîche date, et de l'initier à plusieurs ronds de jambe dont Fanny Ëllsler elle-même, en dépit des leçons de Mi de Gentz, ne s'était jamais doutée.

Mais voyons d'abord ces correspondances telles que Bellina nous les présente, quitte à discuter ensuite la question d'authenticité, a Couronne prinlanière de Clément Brenlano, tressée à sa mémoire avec ses lettres de jeunesse, et selon ses propres souhaits exprimés par écrit ; » ce titre, si étrange qu'il puisse paraître, indique assez sous quels auspices l'ouvrage prétend se produire, et d'ailleurs voici qui, à défaut du titre, semblerait devoir lever toute équivoque : « Chère enfant, écrit Clément à Bettina, conserve mes lettres, prends bien garde qu'elles ne s'égarent ; c'est ce que j'ai écrit de plus fervent, de plus rempli d'amour dans ma vie. Je veux un jour les relire et me retirer en elles comme en un paradis. Les tiennes me sont sacrées. » Et plus loin, dans un style non moins enveloppé de mysticisme, et renchérissant encore sur la première reconunandation : « Ne perds aucune de mes lettres, garde-les saintement; je les destine à me rappeler ta meilleure partie de moi-même. Lorsque les spectres me poursuivront et que je serai mort, tresse-m'en une couronne. » Le mot y est. — Je n'ai pas besoin d'insister sur ce qu'il y a de bizarre et de maladif dans ce style. Quiconque sait le moins du monde quel était ce Clément Brentano, s'attend à

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.toul. Nature poétiqiie, du reste, il a écrit nombre de merveilleuses fantaisies dans le goût romantique du moyen âge, et nul mieux que lui n'a su enjoliver d'arabesques variées et de majuscules d'or le burin sec et vm d'une vignette populaire ; mais cette imagination, vers quel abîme de terreurs et de pratiques superstitieuses ne devait-elle pas Tentraîner? Nouvelliste visionnaire, peintre exalté de je ne sais quel martyrologe fantastique à la manière d'Hollen«-Breughel; il lia commerce avec les somnambules et l'entretint. C'était l'humeur Içi plus extravagante, le Areri table frère de Bettina avec plus de portée dans l'esprit, à ses bonnes heures s'entend ; car, dans cette famille des Brenlano» les moments lucides se comptent.

il était d'origine méridionale, et vous eussiez dit qu'une lave lui consumait le sang. Il y avait du moine africain, de Tascète, chez cet homme toujours en chasse de faptômes, et dont l'intelligence portait un cilice. Comme s'il eût craint que les sujets d'épouvante ne vinssent à lui manquer, on le vit, sur la fin, se faire le confident de la sœur Emmeriqqe, celte augustine du cloître d'Agnetenberg, à Diilmen, à la mémoire de laquelle il écrivit tout un volume. Ce fut le comte Léopold Stolberg qui le mit en rapport avec la sainte cataleptique. Brentano passa des années auprès d'elle, notant chaque vision , saisissant chaque mot au passage. Nous avons vu Rerner renouveler le manège à propos de cette somnambule de Prévorst dont il a recueilli l'histoire, nous allions dh'e la légende. Histoire ou légende, le volume de Clément Brentano est des plus curieux ; je crois même que M. de Monlalembert Ta traduit; dans tous les cas, je le lui recommande. Sainte Elisabeth de Hongrie n'offre pas à l'inspiration de la muse néo-catholique une, somme de miracles plus intéressants, une série dé dessins plus propres à recevoir les mignonnes enluminures qu'affectionne tant un certain dilettantisme religieux ayant cours. Sœur Emmerique vivait dans la contemplation mystique de la passion de Notre-Seigneur, si bien qu'elle en était restée marquée des stigmates du crucifiement. Chaque année, aux approches de la sainte semaine, les cinq plaies reparaissaient ; sur ses mains, sur ses pieds, une rougeur surnaturelle indiquait l'empreinte des clous sacrés; un sillon écarlate figurait sur son cœur le coup de lance, et le vendredi, au moment où le voile du temple se déchire, son front cataleptique, devenu moite aissait perler une rosée de sang. Lorsque Brentano vint à elle

sœur Emmerique le connaissait déjà pour Tavoir vu dans ses rêves. La visionnaire s'exprimait le plus souvent en paroles d'une naïveté enfantine. « Un jour, écrit Clément, je venais de glorifier devant elle la piété de quelques protestants, saintes âmes à qui je devais mille bienfaits : Emmerique avait abondé dans mon sens ; tout à coup elle s'endort. A peine ses yeux sont-ils fermés, qu'elle m'attire par le bras : a Sors de cette allée glissante et>déserte, murmura-t-elle, où les fleurs tombent incessamment saos ri^n produire, et dirige-toi vers ce pommier chargé de fruits où des anges sont assis. » Elle tenait les juifs en grande compassion, les regardant tous comme fermés à la grâce ; pour les luthériens, au contraire, elle admettait des exceptions. Lorsque Stolberg mourut, elle vit Luther, non point dans les flammes, mais se démenant et grimaçant comme un possédé. Autour de lui s'agitait une multitude furieuse qui le maudissait et lui montrait les poings. « Je n'ai jamais vu de spectre, disait un jour Clément à Kerner, mais que j'en aie entendu , cela je puis l'affirmer. ^— Quand la mère d'Emmerique mourut, sa petite sœur, enfant débile et malade, en reçut un contre-coup terrible , et chaque soir, lorsque nous étions retirés tous les trois dans la chambre, une voix semblable à la voix de la défunte s'élevait, appelant la petite et prononçant distinctement le nom de Marie. C'était à faire dresser les cheveux sur la tète. » Puis il ajoutait : « La fiu de sœur Emmerique fut pénible ; toutes ces saintes natures ont de la difficulté à mourir. Un instant avant de rendre l'ûme, elle s'accusa d'être la plus grande pécheresse, se recommanda à la miséricorde de Jésus, et alors seulement elle put mourir. Elle était si bonne! son visage parfois rayonnait comme d'une auréole, et je hji dois d'avoir appris que la sainteté seule est belle. » Tout en causant ainsi, les larmes lui venaient aux yeux, et il finissait en s'écriant : a J'ai le désespoir dans le cœur quand je songe combien je suis indigne de parler de choses semblables. ^ • En racontant les extases de la bonne sœur, nous allions oublier de dire qu'elle avait coutume de rapporter de ses pèlerinages quotidiens aux campagnes du paradis des albums entiers de figures et de paysages, que le Murillo de l'école moderne de Diisseldorf, le mystique Steinle, n'a pas dédaigné de reproduire trait pour trait dans les dessins qui servent d'illustrations à l'histoire de la nonne de Dulmen. L'âme d'Emmerique allait aussi en rêve visiter Marie-Ântoiùette dans son cachot, mais sans sa-

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voir qui elle était. Plus tard seulement, la nonne, apercevant un portrait de la reine, reconnut en lui la pieuse dame avec laquelle elie s'était mise tant de fois en communauté de prière. Par occasion, il prenait fantaisie à la nonne de pousser jusqu'à l'Himalaya ses promenades somnambulanles, et de ces pérégrinations, bien qu'elles ne s'effectuassent qu'en songe, elle revenait la plupart du temps avec des ampoules aux pieds; son guide surnaturel planait devant elle, l'encourageant lorsque les forcés lui manquaient.

Avant sœur Emmerique, une autre passion de Brentano avait été la Giinderode, celle dont la fantasque Bettina devait ^1 us tard si ingénieusement broder l'histoire ; Caroline de Giinderode, la poétesse Tian , la douce et mélancolique chanoinesse qu'une passion malheureuse conduisit au suicide, sans qu'on ait jâmîlis bien su à quoi s'en tenir sur les circoristances qui amenèrent cette mort volontaire. On se souvient du récit dramatique et plein d'imagination qu'en donne Bettina dans ses lettres à Goethe. Creuzer, le philosophe de la Symbolique, s'y trouve désigné comme l'objet innocent de cet amour non partagé. Il n'en est pas moins vrai que le suicide de Tian-Giinderode demeure un mystère, même après tous les efforts qu'on s'est donnés pour trouver dans les écrits ou les paroles de cette noble personne les symptômes de sa fin tragique. Bettina est trop passionnée, trop vivement préoccupée d'elle-même, pour voir clafr au fond du cœur de ses amis. Les professions de dévouement abondent ; son cœur, comme à l'ordinaire^ est toujours prêt à éclater. Mais ce qu'elle aime dans cette nature de la Giinderode, c'est encore elle-même, c'est encore son propre génie qui lui apparaît sôus d'autres traits. De là l'obscurité de la chose. Avec une pareille rédactrice, si habile à embrouiller les événements, comment séparer le fait du mysticisme qui l'enveloppe? — Chose étrange! le poignard qui servit à l'infortunée Caroline pour consomme'r son suicide, ce fut Brentano qui lé lui donna; ce fut lui encore qui la mit en relation avec l'homme auquel il était réservé d'exercer une si fatale influence sur sa destinée. « Sans moi, dit Brentano, elle serait morte prolestante; c'était une douce nature, ajoutet-il, faite pour le recueillement et la prière. »

Il lisait à merveille, d'une voix profonde et sonore. Kerner le comparait à Lenau, le lyrique autrichien, mais pour l'originalité seulement, car chacun avait sa manière qui lui était propre.

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Tieck, dont nous parlions tout à l'heure, complétait ce trio; mais, avec Tieck, on sent peut-être un peu le virtuose ; chez Lenau, c'est la voix qui vous enchante, une sorte de musique éolienne qui rappelle le son des harp^^s. Quand Brentano lisait, Tatmosphère devenait aussitôt fantastique. Vous eussiez dit qu'il rêvait. Ces lectures de Clément Brentano ont laissé à Weinsberg, dans la poétique retraite du bon Kerner, de merveilleux souvenirs, qui ne s'effaceront jamais. Une femme d'esprit en a même recueilli, pour les livrer au public, les plus saisissantes impressions. « On aurait souhaité alors d'être tout oreille, écrit madame Emma de Niendorf, dans son agréable petit volume de réminiscences. Votre âme altérée s'abreuvait dç cette musique d'idées; on se serait cru dans un de ces bois enchantés où circulent des voix d'une douceur ineffable, mais si tristes, si divinement tristes, qu'on voudrait mourir en les écoutant. Rien de profane ; du commencement à la fin,, le mystère ne se démentait pas ; c'était comme si vous eussiez regardé à travers une fente sombre dans je ne sais quelle raine remplie d'éblouissantes émeraudes, dans je ne sais quel féerique Jardin caché au fond des sacrés abîmes de la terre; vous eussiez dit plutôt ces îles de fleurs au sein de la neige immaculée, s'épanouissant, calice contre calice, dans la solitude des glaciers; ces virginales fleurs des Alpes, dont la mélodie, parfum et couleur, n'appartient qu'au ciel, et qui, seulement comprises de lui, s'exhalent, comme dans la solitude d'un cloître, du jsein de ces éternelles cathédrales faites de glace et de granit. »

Un soir qu'ils étaient réunis autour de la lampe de famille, la conversation vint à rouler sur la Giinderode. Le sujet plaisait au petit cercle, et, de temps en temps, on aimait à le reprendre. Brentano, qui avait rimé ce jour-là, tira de sa poche un court poëme à la mémoire de son amie, une sorte de pièce allégorique dont je regrette de ne pouvoir donner ici que l'esquisse. Je doute d'ailleurs que le texte original en ait jamais été publié. C'est un dialogue romantique entre le pèlerin (Clément) et l'enfant (Caroline de Gunderode). — Vous assistez d'abord au paisible développement de l'enfance, à ces charmants ébals du. dimanche lorsqu'on vient Visiter les grands parents. Quelle joie alors de courir sur les meubles, de chiffonner les rideaux, d'éparpiller dans tous les coins les mille pierres du cabinet de minéralogie I En ces folles. équipées auxquelles la petite sœur s'associe, la

pour des araignées est à peu près la seule préoccupation qui trouble notre espièglQ. Bientôt viennent d'autres jeux. Sous la coupole azurée du ciel d'Orient, l'Alhambra nous révèle ses prodiges. Là, parmi les créneaux dentelés, à travers des forêts de sveites colonnes de marbre, au bord des bassins de cristaU dont l'oranger et le laurier embaument la transparence, erre la jeune fille. Au fond d'un magique bosquet, non loin du réservoir d'où jaillit le flot sonore et limpide, brille.une couronne de fleurs. Là se tient Gatzull, le plus beau des chevaliers maures, gardant les fleurs mystérieuses. Infortuné chevalier, qu'est devenue ta douce bien-aimée? que sont devenus les jours de mai, d'un passé rayonnant? Depuis des siècles, Gatzull attend que sa princesse vienne. prodige! la voilà qui s'avance vers lui ; c'est elle. Le prince maure tombe aux pieds de la jeune fille. Désormais le charme est rompu. — Ainsi rêvait Caroline par une bell^ nuit d'été, pendant que la lune argentée montait au ciel d'azur et que le rossignol vocalisait dans la feuillée. — Tout à coup la scène change, et la vision aérienne disparaît. Voici venir par les chemins et trottant sur son âne la divine mère du Seigneur, sainte Marie de Judée. Elle s'approche de la jeune fille, et d'une voix pleine d'amour : « Viens, ]ui dit-elle, viens avec moi ; saisis le pan de ma robe, comme jadis, enfant, tu t'attachais à la jupe de ta mère ; viens et me suis. » Pour peu qu'on veuille se rap< peler les diverses périodes de la romanesque existence à laquelle il est fait allusion, on aura le sens secret de la légende ; aussi nous dispenserons -nous de l'expliquer; nous aimons mieux recommander l'aimable motif à la fantaisie d'un de nos poètes, de M« Sainte-Beuve, par exemple, si heureux d'ordinaire en ces élaborations ingénieuses, et qui trouverait là peut-être un pendant à certaine page exquise des ConsolcUions, imitée de la Vila Nova,

On a dit de Brentano qu'il n'avait qu'à ouvrir ses poches pour que des légions d'anges et de gnomes s'en échappassent ; le mot est vrai. En revanche, les pures préoccupations d'artiste n'occupèrent jamais qu'une place bien mince dans son cerveau. Tout entier aux caprices du moment, à ses boutades, il ne se ^doute point de ces sollicitudes curieuses dont certains lettrés entourent la chère œuvre, de ces soins paternels qu'on apporte si volontiers à la protéger aux débuts. Ce n'est pas lui dont le cœur eût bondi de joie à l'aspect du précieux volume. Au contraire, il

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