‹ Écrivains et soldatsChapitre 12 sur 18 · UN ANGLAIS A PARIS · texte numérisé non relu

UN ANGLAIS A PARIS

On lit dans les Eléments de littérature de Marmontel, à l'article Mémoires : « Combien peu de gens ont le droit de faire un livre de leurs mémoires ! Ce n'est pas que, si nous voulions en croire notre vanité, les choses mêmes les plus communes ne nous parussent mémorables dès qu'elles nous sont personnelles, mais c'est la première illusion dont il faut savoir se préserver. Il n'y a que des traits de caractère piquants et rares, des situations, des aventures d'une singularité marquée ou d'une moralité frappante, qui puissent mériter la peine qu'on se donne de raconter sérieusement

(i) Un Anglais à Paris, notes et souvenirs. Deux volumes in-18 (1837-1870). E, Pion, Nourrit et Cie, éditeurs,

ce qu'on a fait et ce qu'on a été. » D'avoir écrit cet article n'a point empêché plus tard Marmontel d'écrire ses Mémoires, et bien lui en a pris car, de tous ses ouvrages, c'est le seul qu'on lise en* core. Nous n'aurons jamais trop de Mémoires, jamais trop de souvenirs et d'indiscrétions, — » à la condition, bien entendu que ces indiscrétions soient légitimes, honorables et ne franchissent jamais le mur de la vie privée. Si même elles viennent d'un étranger, elles n'en seront que plus curieuses et plus instructives.

Sous ce simple titre : An Englishman in Paris, notes and recollections, a paru à Londres, il y a quelques mois, un ouvrage anonyme, dont le succès a été considérable ; il ne sera pas moins grand chez nous, grâce à l'excellente traduction de M. J. Hercé. Aussi bien jamais Anglais ne fut plus Parisien et nul ne fut mieux placé pour bien voir puisque, de 1837 à 1871, il a fréquenté tout ce qu'il y a eu en France de célébrités dans le monde de la politique, des arts et des lettres. Son livre abonde en anecdotes piquantes, la plupart inédites, en renseignements originaux, en révélations inattendues, en jugements très nets, quelquefois sévères, toujours curieux, sur les personnalités les plus hautes.

Ce qui fait le charme de ces notes, c'est que l'auteur les a écrites pour lui seul et non pour le public, pour fixer ses souvenirs et non pour attirer sur lui l'attention et rechercher les applaudissements. Le soin qu'il a pris de garder l'anonyme, montre bien qu'il n'avait, en écrivant, nulle visée d'amour-propre. Il ne parle que de ce qu'il a vu et entendu, mais il ne se met jamais en scène, il ne cherche jamais à se faire valoir. Sa qualité d'étranger lui est, d'ailleurs, ici un avantage. Il ne s'émeut point de nos querelles, il n'a point à prendre parti dans nos divisions et nos luttes. Vivant avec les écrivains et les artistes, sans être artiste ni écrivain, il ne jalouse personne. Nulle part son impartialité n'est en défaut. Si opulent qu'il soit, il ne joue point au Mécène. Il n'a pas plus la vanité de la richesse que celle du talent. Si nous nous doutons bien qu'il a une fortune princière, il ne nous en parle jamais, il n'y fait même jamais allusion. Il a bien trop d'esprit

pour cela. C'est affaire aux bourgeois de Paris, comme le docteur Véron, de parler de ces choses, — ce qui n'empêche pas du reste les Mémoires du docteur d'être fort intéressants.

Notre Anglais dînait parfois chez le docteur Véron et il en parle avec une courtoisie parfaite. Heureusement pour nous, il a connu d'autres seigneurs. Dans ces années qui vont de 1840 à 1848, il voyait de près au restaurant, au foyer des théâtres, dans leurs ateliers, les écrivains, les peintres, les acteurs, et non les moindres : Alexandre Dumas, Balzac, Eugène Sue, Alfred de Musset, Lireux, Méry, Roger de Beauvoir, Delacroix, Decamps, Horace Vernet, Eugène Lami, David d'Angers, Auber, Halévy, Rossini, Meyerbeer, Flotow, Adolphe Adam, Félicien David, Duprez, Régnier, Samson, Bouffé, Mlle Taglioni, Augustine Brohan, Rachel. Sur chacun d'eux on trouvera, dans ce volume, de curieux détails, dont l'évidente sincérité de l'auteur relève encore l'agrément. Je rapporterai ici quelques-unes de ces anecdotes, en ayant soin seulement de les choisir parmi les plus courtes.

L'auteur de la Comédie humaine était loin, en ce temps-là, d'être considéré comme le premier de nos romanciers. On lui préférait George Sand,

Alexandre Dumas, Eugène Sue, voire même Frédéric Soulié. Notre Anglais, au contraire, avait pour Balzac la plus vive admiration et il parle de lui en mainte rencontre. Voici une des anecdotes qui le concernent :

« J'ai dit que Balzac venait souvent, après des phases de travail forcé, se refaire avec le veau à la casserole du Café de Paris ; j'aurais dû ajouter que c'était généralement en automne et en hiver, car vers la fin du printemps et en été, à sept heures, l'heure du dîner, Balzac était prisonnier chez lui. Ses connaissances et ses amis ne l'apercevaient plus, ils ignoraient souvent où il avait transporté ses pénates ; s'ils en obtenaient de loin en loin quelques nouvelles, c'était par Joseph Méry, le poète et romancier, qui, seul, le rencontrait dans ces périodes d'éclipsé. Voici comment : Méry était un joueur invétéré, il passait ses nuits au jeu qu'il ne quittait guère avant l'aube ; il devait, pour entrer chez lui, longer le café de Paris. Pendant quatre jours de suite, il aperçut Balzac, en pantalon à pieds, en redingote à revers de velours, errant lentement de long en large. La seconde fois, Méry fut surpris ; la troisième, intrigué ; enfin, le quatrième jour, n'y tenant plus, il

demanda à Balzac la raison de ses déambulations nocturnes en cet endroit.

« Balzac mit la main dans sa poche, et en sortit un almanach, indiquant que le soleil ne se levait pas avant 3 h. 58. » Je suis traqué, dit-il, par les « agents du tribunal de commerce et, contraint « de me cacher pendant le jour, je profite de la « nuit pour me promener ; ils ne peuvent pas « m'arrêter avant le lever du soleil (1). »

Le pauvre grand romancier n'avait pas seulement à se garer des agents du tribunal de commerce, il lui fallait encore, en sa qualité de garde national perpétuellement réfractaire, dépister les alguazils de la milice bourgeoise. Il lui arrivait alors de changer de quartier et de prendre un appartement sous un nom supposé. Il ne s'agissait donc de rien moins pour son sergent-major que de découvrir sa résidence temporaire et de l'en faire sortir par ruse, afin de le prendre dans la rue. Le sergent-major de Balzac était un parfumeur, qui ne pouvait lui pardonner d'avoir mis, dans César Birotteau, la parfumerie en roman et qui avait juré de venger la corporation. Mais ici je laisse la parole à l'auteur :

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« Un matin donc, Balzac travaillait ; sa vieille gouvernante, qui le suivait dans ses exodes, vint le prévenir qu'un grand camion, arrêté devant la maison, apportait une caisse à son adresse. « Comment m'ont-ils trouvé ici ? » s'écria Balzac, et il expédia la dame pour de plus amples informations. Elle revint bientôt. La boîte contenait un vase étrusque envoyé d'Italie, et comme elle avait ;té trimbalée depuis trois jours dans tous les quartiers de Paris, par suite des louables efforts du camionneur pour trouver le destinataire, celui-ci priait instamment M. Balzac de vouloir bien vérifier le bon état de l'emballage avant qu'il fut procédé au déchargement. Balzac donna dans le panneau. Sans prendre le temps de changer sa robe de chambre, ou plutôt le froc de moine qu'il avait l'habitude de porter, contre un autre vêtement, et ses pantoufles contre une paire de bottes, il se précipita dans la rue, pour surveiller, avec un bon sourire, le conducteur maniant avec délicatesse le trésor qui lui arrivait.

« Pris enfin ! » dit une voix de stentor derrière lui, et, dissipant son rêve, le possesseur de cette voix mit la main sur l'épaule du romancier, tandis qu'un solide compagnon se plantait devant la

porte de la rue et lui coupait la retraite de ce côté.

« Avec un raffinement de cruauté qui, aux yeux de la postérité, diminuera considérablement la gloire de cette victoire, — je rapporte les propres termes de Balzac, nous narrant cette scène à l'hôtel des Haricots, — le sergent-major parfumeur ne voulut pas permettre à son prisonnier de changer de vêtement, et tandis que le char disparaissait dans le lointain avec le vase étrusque, Balzac, poussé dans un fiacre, était conduit, pour la semaine, dans une sordide prison où il eut, cett£ fois, pour compagnon d'infortune, Adolphe Adam, l'auteur du Postillon de Longjumeau (i). »

On était alors au plus fort du succès des Mystères de Paris, d'Eugène Sue. Notre auteur nous donne à ce sujet de menus détails qui ont leur prix .

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« Après tant d'années, je ne me console de m'être laissé prendre à ce succès, qu'en pensant que des milliers d'esprits d'une culture intellectuelle bien supérieure à la mienne avaient subi le même entraînement. Car il ne faut pas supposer que la « furore », la rage d'engouement suscitées par les Mystères de Paris fut restreinte à une classe, et à la classe la moins éclairée. Quand ils paraissaient périodiquement dans les Débats, il fallait retenir le journal plusieurs heures d'avance, car, à moins d'être abonné, il était impossible de l'avoir dans les cabinets de lecture, où on était censé le trouver. On vous riait franchement au nez si vous vous hasardiez à le demander après avoir payé vos deux sous d'entrée. — « Monsieur plaisante. Nous en avons cinq exemplaires, que nous louons au dehors à dix sous la demi-heure : c'est le temps nécessaire pour lire le roman de M. Suo. Nous en avons un ici, et si monsieur veut prendre rang, il n'aura probablement que trois ou quatre heures à attendre. » — Bientôt même, dans ces boutiques, l'ingénue de derrière le comptoir trouva un moyen plus sûr encore de tondre sa clientèle. Les cabinets de lecture changèrent leur prix, et les deux sous, qui jusqu'alors avaient donné le droit de rester aussi

longtemps qu'on le désirait, devinrent le prix d'admission pour une heure. Chaque lecteur recevait en arrivant un billet constatant l'heure de son entrée, et la rusée caissière faisait le tour toutes les dix minutes (i). »

Si l'auteur des Notes et Souvenirs avait pris au sérieux le roman, du moins n'était- il pas dupe du romancier. Il jugeait à sa valeur ce soi-disant ami du peuple :

« Pendant ce temps, dit-il, Sue posait, et posait... — non pas comme écrivain, — il était, comme Horace Walpole, presque honteux de ce titre, — mais comme homme du monde, n'ayant rien de commun avec la littérature, ne s'enrôlant avec des hommes comme Balzac et Dumas que poussé par un irrésistible désir de soulager l'humanité. Après son dîner, au Café de Paris, il fumait gravement son cigare, debout sur les marches, écoutant les conversations d'un air de supériorité sans y prendre part. Il laissait à penser que son esprit était bien loin de là, échafaudant des systèmes pour l'amélioration morale et sociale de ses contemporains. Ces méditations philanthropiques ne l'empêchaient pas de se préoccuper à

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l'excès de son air et de sa personne, et même en ce temps de beaux, de lions, de dandies, du comte d'Orsay et de tant d'autres, on ne pouvait s'empêcher de trouver Eugène Sue trop bien habillé. Il se montrait rarement sans éperons et il se serait plutôt passé de dîner que d'exhiber, chaque soir, une paire de gants de chevreau blancs absolument neufs. D'autres, tels que le major Frazer, Nestor Roqueplan, Alfred de Musset, ne craignaient pas de porter des gants nettoyés, quoique cette opération ne se fit pas encore avec autant de perfection qu'aujourd'hui ; Eugène Sue soutenait que l'odeur des gants nettoyés le rendait malade. Alfred de Musset, quoique très bon garçon, savait être à l'occasion fort impertinent ; il lui dit un jour : « Mais enfin, mon ami, cela ne sent pas aussi mauvais que les bouges que vous nous dépeignez. N'y seriez-vous jamais allé (i) ? »

Très bon garçon lui aussi, notre auteur ne se départ de sa bienveillance habituelle qu'à l'endroit de deux écrivains : Victor Hugo n'est guère plus épargné par lui qu'Eugène Sue.

« Quant à Victor Hugo, dit-il, personne,|à moins de posséder la bosse de'Ja vénération à un

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point tout à fait extraordinaire, n'assistait plus d'une fois à ses soirées. Le seul divertissement, offert par exemple de façon permanente, était une version moderne de «l'adoration perpétuelle»; les invités devaient s'en contenter ; je n'ai jamais vu pour ma part offrir chez lui rien de plus substantiel. Comme compensation, on pouvait admirer l'ameublement et la décoration intérieure qui étaient à coup sûr infiniment plus artistiques que partout ailleurs ; mais, ainsi que l'a si justement remarqué Becky Sharp, « le mouton aux navets, fût-il servi dans la plus fine des porcelaines avec de l'argenterie armoriée, n'est jamais que du mouton aux navets », et chez Hugo ce simple plat de famille faisait même défaut (i).» Une des parties les plus amusantes des Notes et Souvenirs est celle que l'auteur consacre à Mlle Rachel. Il rend hommage à son génie de tragédienne, il affirme qu'elle aurait réussi avec le même éclat, si elle l'eût voulu, dans les rôles comiques ; il ne tarit pas d'éloges sur son esprit et son talent de conversation et en donne des exemples, certain récit notamment de sa présentation au czar Nicolas Ier, qui est un pur chef-

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d' œuvre. Mais la note change quand il parle de son caractère. Il la montre rancunière à l'excès et d'une rapacité à peine croyable, même chez une juive. J'en citerai deux exemples. Voici le premier :

« M. le docteur Véron fut dévalisé avec moins de cérémonie encore. Ayant remarqué de petites coupes en argent dans lesquelles le propriétaire du Constitutionnel offrait des glaces à ses amis, Rachel commença par en mettre une dans sa poche, et ne se déclara satisfaite qu'elle n'eût fait suivre à toutes les autres le même chemin. Bref, tout était bois pour son feu. Elle allait jusqu'à se faire donner par ses amis des bibelots et des brimborions sans aucune valeur intrinsèque, mais elle savait y attacher quelque curieuse légende — de son invention la plupart du temps — afin de les vendre mille fois ce qu'ils avaient jamais pu valoir. Un jour, dans le cabinet d'un de ses intimes, elle aperçoit une guitare, et tout de suite : « Donnez-moi cette guitare, on croira que c'est celle dont je jouais pour gagner ma vie, place Royale et place de la Bastille. » Et comme telle, en effet, M. Achille Fould la lui paya mille louis. Le grand financier faillit avoir une attaque quand à la mort de Rachel, il apprit la vérité ; lui aussi

avait cru faire « une affaire ». Il n'y eut du moins pas de chrétien dupé dans cette petite transaction, puisque la vendeuse et l'acheteur étaient de même race (i) ».

La seconde anecdote pourrait avoir pour titre : Un concert de charité.

« Le fameux baron Taylor, ancien directeur de la Comédie française, vint un jour solliciter sa participation à un concert de charité. Le billet valait cent francs. Sontag, Alboni, Rosine Stoltz, Mario, Lablache, Vieuxtemps et d'autres artistes célèbres devaient se faire entendre. C'était en 1850, M. Arsène Houssaye dirigeait le Théâtre- Français. Si j'appuie sur la date et sur ce fait, c'est que Rachel refusa sous le prétexte que son directeur ne lui permettrait pas de paraître sur une scène autre que celle de la Comédie. Or, il faut savoir que jamais femme n'eut un ami plus dévoué, un défenseur plus chevaleresque que Rachel dans Arsène Houssaye. Son amitié pour elle tournait à l'idolâtrie... C'était le plus impressionnable et le plus sensible des hommes de son temps, la bonté incarnée, et nul ne s'est jamais, dans la misère ou dans la peine, adressé à lui vai

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nement. Comment eût-il rien refusé à sa favorite ? Le baron Taylor le savait bien, et il le dit à Rachel ; mais celle-ci demeura inflexible. « J'en suis très peiné, conclut-il enfin, en se levant pour partir, car je suis convaincu que votre nom sur l'affiche aurait fait tout de suite monter la recette de plusieurs milliers de francs.

« — Oh ! s'il ne vous faut que mon nom, répondit-elle, prenez-le ! Vous pourrez, à la dernière heure, expliquer mon absence par une indisposition subite : le public des concerts de charité est habitué à ces déceptions ; et puis, vous avez tant de célébrités que cela ne fera pas grand' chose... A propos, — il sortait, — je pense que mon nom vaut bien dix ou vingt billets ? »

« Taylor connaissait trop Rachel pour être surpris de la requête, et il déposa dix billets sur la cheminée.

« Dans le même après-midi, il rencontra le comte Walewski et lui demanda de vouloir bien prendre quelques billets. « Désolé, cher baron, mais j'en ai déjà dix. Vous comprenez, la pauvre Rachel ne sait pas bien comment se débarrasser des deux cents cartes dont vous l'avez accablée comme dame patronesse ; aussi voulait-elle m'en

faire prendre vingt, je m'en suis tiré pour dix. Et cela me coûte mille francs. »

« Taylor ne répondit rien, il ne pouvait articuler un mot, littéralement abasourdi de la promptitude avec laquelle Rachel avait fait argent de ses billets. Mais ce qui l' étonnait surtout, c'était qu'elle eût offert à Walewski vingt billets quand il ne lui en avait donné que dix. D'où venaient donc les autres ? Il avait fini par croire qu'elle en avait offert vingt pour être plus sûre d'en placer dix, quand il tomba sur le comte Le Hon, mari de la célèbre Mlle Mosselmann, ancien ambassadeur de Belgique à la Cour de Louis- Philippe... Taylor fit une nouvelle tentative ; mais, aux premiers mots, le comte l'arrêta : « Cher baron, je suis désolé, mais je viens de prendre cinq billets à Mlle Rachel. Il paraît qu'en sa qualité de dame, patronesse, elle en a deux cents à placer ; fort heureusement, m'a-t-elle dit, ils sont enlevés, et voilà les cinq derniers. »

« Elle avait bien décidément deux cents billets ! conclut in petto le baron Taylor, cherchant qui avait bien pu voir Rachel avant lui.

« Mais personne ne l'avait vue. Les cinq billets vendus au comte Le Hon provenaient bien des dix que lui avait laissés Taylor et qu'elle avait

vendus au conVe Walewski, par qui, une fois qu'il eut payé, elle s'en était fait gentiment rendre cinq pour elle et sa famille, ou plutôt pour ses quatre sœurs et pour elle. Du comte Le Hon, elle n'en avait exigé qu'un, et, chose étonnante, ne l'avait pas revendu. Voilà comment Rachel entendait la charité (i). »

On voit que notre Anglais conte agréablement, et peut-être aurait-il pu vivre de sa plume, s'il n'avait pas été affligé de sept à huit millions de revenu. Je signalerai encore comme particulièrement intéressantes, les pages sur Eugène Delacroix et Horace Vernet, celles sur Louis- Philippe et sa famille et, enfin, le dernier chapitre sur la Révolution de 1848. L'auteur me semble avoir été, en toute circonstance, très bien servi par sa mémoire. Autant que j'en puis juger, ses souvenirs sont toujours très exacts. Je ne vois guère à.

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signaler, dans tout son volume, que deux petites erreurs.

Au chapitre V, il a de jolies pages sur Auguste Lireux, qui fut directeur de l'Odéon de 1842 à 1845, eut d'énormes succès avec la Lucrèce de Ponsard et La Ciguë d'Emile Augier, dépensa énormément d'esprit... et fit faillite. Il avait cependant tout fait pour conjurer ce résultat. Lorsque le gaz restait ouvert après minuit, ne fût-ce qu'un instant, il y avait, outre le luminaire consommé, une surtaxe à payer. Un soir de première représentation, comme le héros ou l'héroïne, au moment de marcher au supplice, se disposait à débiter un monologue de cent cinquante à deux cents alexandrins, Auguste Lireux regarda sa montre : il était exactement 11 h. 47 m. La tirade aurait peut-être pu finir à minuit, mais la chose était douteuse. Sur-le-champ, la décision de Lireux fut prise. Il appelle le plus robuste des sapeurs de garde qui, sur son ordre, se précipite sur la scène et, saisissant la victime, l'emporte de vive force, en dépit de sa résistance. Ce brusque dénouement produit un effet considérable. Le rideau tombe au milieu d'un tonnerre d'applaudissements ! On entoure l'auteur stupéfait et ravi, on le félicite, on l'embrasse, pendant que

Lireux se frotte les mains : il était à sa montre minuit moins cinq ! — Ainsi se termina, dit notre auteur, la première représentation de Jeanne de Naftles ; en quoi certainement il se trompe. Aucune pièce portant ce titre n'a été jouée à l'Odéon pendant la direction de Lireux. Il n'y a là, du reste, je le crois bien, qu'une erreur de nom. Je vois, en effet, dans l'Histoire du second Théâtre- Français, de MM. Porel et Monval, que, le 8 octobre 1842, l'Odéon joua la Sœur de la reine, drame en cinq actes de MM. Molé-Gentilhomme et Pierre Ledou, et qu'au dernier acte Achille Machanette, qui remplissait le rôle du bourreau Jacques, coupa sans pitié... plusieurs scènes, sur l'ordre de Lireux, pour brusquer le dénouement et terminer le spectacle à l'heure réglementaire (1)

La seconde erreur est un peu plus grave. Après avoir parlé de l'engouement excité par les Mystères de Paris, l'auteur des Notes et Souvenirs ajoute ce qui suit :

« Il ne faudrait pas croire que j'exagère, et que cet engouement se limitât aux classes inférieures et aux illettrés de Paris et de la province. Des

(1) L'Odéon (1818-1853), par Paul Porel et Georges Monval, t. II, p. 210.

hommes comme M. de Lourdoneix, Yéditor de la Gazette de France, n'y échappaient pas. J'ai fait remarquer ailleurs que les républicains et les socialistes d'alors n'étaient pas forcément des impies ; aussi M. de Lourdoneix, persuadé qu'un écrivain socialiste comme Sue pouvait devenir dans ses mains un instrument puissant contre les Jésuites, alla- 1- il au romancier pour le prier de le seconder dans ses projets. Quand son plan fut esquissé, il le communiqua à Yéditor ; mais soit que celui-ci eût réfléchi dans l'intervalle, soit qu'il fût effrayé de cette horrible trame, d'un tragique soutenu, sans repos ni trêve, il refusa le roman, à moins qu'il ne fût profondément modifié et que certains épisodes révoltants fussent tout au moins adoucis. L'auteur, se prenant au sérieux cette fois comme réformateur religieux, refusa d'en changer une ligne. Le docteur Véron eut vent de l'affaire, acheta le roman tel quel, et à force de pumsme et de réclame, — à étonner un Américain moderne ! — il obtint en le publiant dans le Constitutionnel, un succès égal, sinon supérieur à celui qu'avaient eu les Débats avec les Mystères de Paris (i). »

(i) Un Anglais à Paris, p. 52.

L'auteur a été mal informé. Et d'abord, Y éditer de la Gazette de France, en 1844, était M. de Genoude. M. de Lourdoneix ne devint directeur de la Gazette qu'en 1849. Quant aux négociations entre la Gazette de France et l'auteur du Juif errant, elles n'ont jamais existé. Le journal de M. de Genoude se signala même par la vivacité de ses attaques contre le roman d'Eugène Sue. Alfred Nettement le combattit, du commencement à la fin, dans une série d'articles, qui ne feraient pas moins d'un volume. Du premier de ces articles, écrit sous forme de lettre à M. de Genoude, je détache le passage suivant, qui remet à son vrai point ce petit épisode :

« Si vous avez quelquefois reçu le roman,

c'est comme un voyageur qu'on héberge quelques jours et qu'on renvoie quand on veut. Vous avez donc conservé le droit de blâmer ce qui est digne de blâme, de flétrir ce qui est digne de flétrissure ; vous n'avez rien à vous faire pardonner, ni les Mystères de Paris, ni Mathilde (1) ; vous pouvez donc attaquer le Juif-errant, quoique cependant, et sans vous en douter très certai.

(1) Mathilde, ou Mémoires d'une jeune femme, autre roman d'Eugène Sue, qui avait précédé les Mystères de Paris et avait été publié dans le journal la Presse.

nement, vous ayez été menacé de la visite de cet infatigable voyageur.

« Il faut que je vous raconte cette historiette, que les amis de M. Sue commencent à faire circuler dans les salons, pour excuser l'esprit de son livre. A les entendre, l'auteur aurait d'abord proposé son sujet à la Gazette de France, en promettant, bien entendu, de donner à son roman une couleur sociale, morale, religieuse. Sur le refus de la Gazette, qui n'aurait pas compris le prix inestimable du présent que M. Sue voulait lui faire, il se serait adressé à la Quotidienne, qui n'aurait pas été mieux inspirée. Alors, il aurait fait des offres aux Débats ; il n'aurait pas été plus heureux, soi-disant parce que les Débats craignaient les fâcheuses plaisanteries que ce nom de Juif pouvait inspirer à la mauvaise presse. Ce n'est donc qu'en désespoir de cause et faute d'avoir trouvé ailleurs des hommes d'assez bon goût pour offrir cent mille francs du Juif-errant, que M. Sue s'est résigné, par pis-aller, à aller demander au Constitutionnel un asile pour son éternel voyageur. Qu'y faire ? M. Véron est le seul qui ait eu l'esprit de mettre le prix à ce trésor ; il a donc fallu écrire le Juif -errant dans les idées du

Constitutionnel, et en faire un partisan déclaré de M. Thiers et de M. Cousin.

« Voilà l'historiette, je vous la livre pour ce qu'elle vaut, en vous priant de remarquer, cependant, qu'avec cette belle explication, c'est la Gazette qui se trouve avoir la responsabilité du Juif-errant, ce qui ne l'empêchera pas sans doute d'accepter aussi la responsabilité de mes critiques sans aucune espèce de remords (i) ».

Le second et dernier volume des Notes et Souvenirs conduit le lecteur de 1848 à 1871. Comme l'auteur était de ceux devant qui s'ouvrent toutes les portes, à peine apprenait- il l'arrivée à Paris de Louis Bonaparte, au mois de septembre 1848, qu'il se présentait chez le prince et était immédiatement reçu. Louis Bonaparte habitait alors l'hôtel du Rhin, place Vendôme. C'est là que

(1) Alfred Nettement, Etudes critiques sur le feailleton-roman, 1. 1, p. 68.

le vit notre Anglais, et je lui emprunte le récit de cette première entrevue.

« Rien, dit-il, n'avait pu me faire supposer que le prince fût un bel homme, mais je ne m'attendais pas à lui trouver un physique aussi insignifiant, ni surtout à le voir si mal habillé. Il portait ce soir-là un paletot d'un brun bizarre, un gilet de peluche verte et des pantalons de teinte jaunâtre, dont je n'ai vu l'équivalent qu'au théâtre. Et je compris pourtant comment lord Normanby et tant d'autres avaient pu m' affirmer qu'il était roi jusqu'au bout des ongles. Il avait une certaine grâce qu'il ne tenait ni de son tailleur, ni de son coiffeur, ni de son bottier. Dirai- je, au risque de paraître paradoxal, que c'était la grâce de la gaucherie ?... Je ne puis trouver un meilleur terme pour décrire son port et sa démarche. Les jambes de Louis-Napoléon semblaient n'avoir été faites par son créateur qu'après coup dans une réflexion de second mouvement ; — elles étaient trop courtes évidemment pour son corps et sa tête penchée en avant paraissait en surveiller avec inquiétude les agissements ; aussi leur propriétaire était-il sans conteste, en posture désavantageuse, lorsqu'il était obligé d'en faire usage. Mais le voyait-on debout et immobile, ou

encore à cheval, il fallait convenir qu'il y avait en cet homme quelque chose d'indéfinissable qui imposait l'attention

« Lorsque j'entrai ce soir là dans le salon, Louis-Napoléon, adossé à la cheminée dans son attitude favorite, fumait son éternelle cigarette, en tirant ses épaisses moustaches brunes dont les extrémités n'étaient pas encore cirées en pointes fines. Je ne lui trouvai pas la plus légère ressemblance avec aucun des portraits à moi connus de la famille Bonaparte. Ses cheveux fins et plats étaient plus longs qu'il ne les porta plus tard. Son nez aquilin était, sans contredit, avec ses yeux, le trait le plus saillant de sa physionomie ; ceux-ci, d'un gris bleu, plutôt petits et taillés en amandes, affectaient, sauf à de rares intervalles, une expression impénétrable ; aussi étaitil extrêmement difficile, sinon impossible, d'entrer par eux dans les pensées de leur possesseur. Les rideaux de ces « fenêtres de son âme » étaient constamment baissés.

« Le / am pleased to see you, Sir, avec lequel il m'accueillit en me tendant la main, était l'anglais d'un Allemand instruit, se donnant beaucoup de peine pour arriver à une prononciation claire et à un accent correct, sans y réussir com-

plètement ; lorsque je l'entendis parler français, je m'aperçus qu'il avait à lutter contre les mêmes difficultés. Cette lutte dura jusqu'à la fin de sa vie, bien que, à force de parler très lentement, il fût parvenu à les surmonter d'une façon merveilleuse. Mais venait-il à s'animer, qu'aussitôt les /, et les t, et les p, tentaient d'évincer les v, les à et les b, de leur situation nouvellement acquise et remportaient souvent une victoire momentanée.

« Lorsque Louis-Napoléon me tendit la main, je fus presque tenté en le regardant bien en face de le prendre pour un fumeur d'opium. Dix minutes plus tard, j'étais convaincu, qu'on me permette cette métaphore, que ce prince lui-même charmeur, tyrannique comme le poison redoutable et enivrant, soumettait tous ceux qui l'approchaient à son irrésistible influence. Dès cette soirée, j'aurais pu en le quittant, s'ils avaient voulu m' écouter et me croire, donner à Cavaignac, à Thiers, à Lamartine et autres, qui voulaient lui faire tirer les marrons du feu, un conseil opportun ; mais ils ne m'auraient ni écouté ni cru (i). »

Cependant l'élection du 10 décembre était pro-

(i) Un Anglais à Paris, p. 7.

che. Sur les circonstances dans lesquelles elle se produisit, sur les sources auxquelles dut puiser alors Louis-Napoléon pour se procurer les fonds nécessaires, l'auteur fournit de curieux détails. Voici, à ce sujet, une historiette qu'il tenait de la bouche même du prince :

« En face, écrit-il, du magasin de Siraudin le confiseur, à l'angle du boulevard des Capucines et de la rue de la Paix, on voit encore (i) une vieille femme ayant deux jambes de bois. En 1848, jeune, jolie, vêtue avec une certaine coquetterie, elle était déjà là, mais un peu plus haut, installée devant le mur du ministère des affaires étrangères qui a fait place aux grands magasins de Giroux ; derrière elle, contre la muraille, étaient piquéespour la vente quelques reproductions bon marché et médiocrement artistiques des œuvres de Fragonard, le Coucher de la mariée, etc., qui se vendraient actuellement un assez bon prix ; il y avait aussi des chansons dont elle jouait avec beaucoup de goût les airs sur le violon. Le bruit courut qu'elle avait été tuée pendant l'attaque du ministère, mais, à la surprise générale, peu de jours après elle reparut. Le

(1) L'auteur écrivait cette page en 1882,

prince Louis, qui habitait alors place Vendôme, avait l'habitude de couper court par la rue Neuve des Capucines pour arriver au boulevard, et il ne manquait jamais, paraît-il de lui faire l'aumône. Au bout de quelques semaines, elle en était venue à regarder comme un revenu fixe ce don quotidien. Elle savait parfaitement qui il était, et chose singulière, semblait être au courant aussi bien de ses embarras financiers que de ses préoccupations politiques. Il est assez difficile de dire jusqu'à quel point elle sympathisait à ces dernières, mais les premiers la touchaient évidemment beaucoup, car un soir, après avoir remercié Louis-Napoléon, elle ajouta :

— Monseigneur je voudrais vous dire un mot.

— Parlez, Madame.

— On me dit que vous êtes fort gêné en ce moment. J'ai chez moi trois billets de mille francs qui ne font rien. Voulez-vous me permettre de vous les offrir ? Vous me les rendrez quand vous serez empereur.

Le prince Louis n'accepta pas, mais il n'oubliait jamais une marque de bienveillance, et lorsqu'il fut empereur, il fit offrir une petite rente à l'invalide. L'indépendance de sa réponse est caractéristique : « Dites à l'Empereur qu'il est

bien bon de se souvenir de moi, mais je ne puis pas accepter son offre. S'il avait accepté mon argent, je ne dis pas ; maintenant, non. » Et tandis que j'écris ces notes, elle est encore assise làbas, à sa place accoutumée... »

C'est aussi à cette époque que l'auteur entra en relations avec M. Guizot. Il en parle avec une sincère admiration et rapporte de lui des conversations d'un réel intérêt, quelques-unes mêmes dont l'histoire devra faire son profit. Je ne puis ici qu'y renvoyer le lecteur. Je tiens cependant à citer deux jugements du grand orateur, l'un sur la République de Février, l'autre sur l'enseignement primaire séparé de l'instruction religieuse : « La république de 1848 n'a pas eu même un Monk, ne parlons pas d'un Washington ou d'un Cromwell : Louis-Napoléon dut escalader le trône sans l'aide de personne. Et, croyez-le bien, s'il y avait eu là un Cromwel, il aurait écrasé cette république comme le Cromwel anglais écrasa la monarchie. Quant à Washington, il n'aurait, à aucun prix, voulu s'en mêler. »

« Oui, dit-il dans une autre occasion, je suis fier d'une chose, c'est d'être l'auteur de la loi sur l'instruction primaire ; mais bien que j'en sois fier, si j'avais pu prévoir l'usage qu'on en a fait

et celui qu'on en fera vraisemblablement après ma mort, j'aurais encore préféré voir la moitié du pays incapable de distinguer un A d'un B (i). »

Les chapitres consacrés au second Empire sont les plus intéressants du volume. L'auteur se défend de vouloir aborder le terrain politique ; et, en effet, il s'abstient presque toujours de juger les événements ; mais il lui est bien impossible de taire ses sentiments sur les hommes. Il ne cache pas sa sympathie très vive pour M. de Persigny. Persigny était à la fois un rêveur et un homme d'action, un de ces hommes d'action auxquels il a été donné de réaliser leur rêve. Dans sa prison de France ou dans son exil d'Angleterre, au plus bas de sa fortune, à aucun moment, il ne mit en doute que le premier Napoléon, du fond de sa tombe, le désignait comme l'instrument principal de la restauration de son empire. Ce rêve han-

(i) Page 35.

tait ses nuits et le poursuivait même éveillé. Pour le réaliser, il s'était tout d'abord adressé à Jérôme, l' ex-roi de Westphalie. Mais le plus jeune frère de l'Empereur n'était pas d'humeur aventureuse : il fit la sourde oreille aux propositions de Persigny, comme plus tard à celles de M. Thiers, quand celui-ci le poussait à poser sa candidature à la présidence de la seconde république.

Un jour, bien des années après l'avènement de l'Empire, notre Anglais, causant avec Persigny, lui parla de ce refus de Jérôme et loua l'abnégation confiante dont l'oncle avait fait preuve à l'égard de son neveu. Un sourire sarcastique passa sur les lèvres de son interlocuteur, qui lui dit, remarquant sa surprise : « Il est évident que vous ne connaissez pas Jérôme ; j'étais comme vous, il y a quelques années. Pas un seul des frères du grand Napoléon n'a eu sa gloire véritablement à cœur ; ils ne voyaient en lui qu'une source intarissable d'argent et de hautes situations, voilà tout. Savez- vous pourquoi Jérôme refusa d'entrer dans mes vues aussi bien que dans celles de M. Thiers ? Je peux vous le dire. Il craignit que son neveu Louis, et toute la famille, ne lui devînt à charge ; il préféra laisser tirer à un autre

les marrons du feu, se réservant le plaisir d'en croquer sa part. C'est le fond de sa prétendue abnégation, vous pouvez m'en croire. » (i)

Une fois qu'il eut partie liée avec Louis-Napoléon, Persigny lui voua un attachement profond et qui ne devait pas connaître une heure de défaillance; par contre, il était très jaloux de l'affection du prince. Il regarda presque comme une injure personnelle la passion qui amena le mariage de Napoléon III avec Mlle de Montijo. Et il donnait un tour assez anglais à l'expression de son sentiment à cet égard :

— « Quand le cœur d'un homme est envahi par l'amour, disait-il, l'amitié n'y trouve plus sa place. On ne peut pas conduire à deux l'amour d'une femme et l'amitié d'un homme ; il faut les mener en tandem ; et ce qui est le pire dans un cas comme celui de l'Empereur, c'est que l'amitié devient le cheval de volée et l'amour le cheval de brancard. Naturellement, pour le spectateur, l'amitié a la place d'honneur; en réalité, l'amour, cheval de brancard, est en contact plus direct avec le conducteur et le véhicule ; de plus il peut lancer furtivement des coups de pied à l'amitié,

(i) Page 43.

cheval de volée. Personnellement, je suis une exception, disons même une exception tout à fait surprenante, car mon attachement pour l'Empereur ne le cède en rien à mon amour pour une femme (i) ».

Si l'auteur a du goût pour Persigny, Morny, en revanche, lui est antipathique. A en croire les chroniqueurs du second Empire, Morny aurait été le type de grand seigneur. « Je suis porté à croire, fait ici remarquer notre Anglais, que ces chroniqueurs avaient vu bien peu de vrais seigneurs. » Suivent deux ou trois anecdotes. Elles montrent très bien que plus d'une chose manquait à Morny pour être vraiment un grand seigneur, et qu'il ne suffit pas, pour être constitué tel, d'une sorte d'impertinence tranquille envers ses égaux et de dédain facile pour le reste des humains.

Certain jour, le duc de Morny ne rêva rien moins que d'être empereur, comme son frère, — Empereur du Mexique. Don Gutierrez de Estada venait de débarquer en Europe, escorté d'une députation de notables mexicains. Ils avaient mission d'offrir la couronne à Maximilien ; celui-

(i) Page 53.

ci accepta, mais sous la condition expresse que la France enverrait vingt mille hommes de troupes et donnerait trois millions de francs. Ces conditions furent repoussées par le conseil des ministres.

« C'était, si je ne me trompe, un samedi, racontait Persigny à quelque temps de là, et chacun regardait la solution comme définitive, lorsque le lundi matin, le conseil fut convoqué en si grande hâte aux Tuileries que Walewski, qui venait de loin, n'y parvint que plus d'une heure après l'ouverture de la séance.

« Qu'était-il arrivé ? Tout simplement ceci. Don Gutierrez, informé de la décision du conseil, l'avait communiquée télégraphiquement à Maximilien, qui, le dimanche matin, répondait, aussi par dépêche, à l'envoyé mexicain, lui signifiant que, sauf l'acceptation totale de ses conditions, il déclinait l'honneur de la souveraineté. Don Gutierrez, bien décidé à ne pas repartir sans emmener un roi, se précipita alors chez de Morny et lui offrit la couronne. Celui-ci accepta immédiatement pour le cas où Maximilien persisterait dans son refus. La fureur de l'Empereur ne connut point de bornes, mais rien ne put ébranler de Morny. Un seul homme possédait sur lui quelque

influence, c'était a l'autre prince du sang », je veux dire Walewski, car pour Morny les Bonaparte légitimes ne comptaient pas. On appela Walewski par dépêche, comme je vous l'ai dit, dès la première heure ; à son entrée au conseil, on discutait les moyens de contracter un emprunt. L'impératrice le mit au courant de tout ce que je viens de vous raconter et le supplia de dissuader de Morny. Walewski (il était alors fâché avec Morny pour une histoire de loge à l'Opéra) Walewski refusa de faire une nouvelle avance en

lui adressant la parole le premier Je n'ai pas

besoin de vous dire quel effet aurait produit en Europe, sinon même en France, l'élévation de Morny au trône du Mexique. Plutôt que d'en courir la chance, on se procura l'argent nécessaire, on expédia Bazaine, et le malheureux Maximilien alla au devant de la plus tragique des morts (i). »

L'auteur parle longuement de la Société du second Empire, ne rapportant d'ailleurs que ce

(i) Page 66.

qu'il a vu de ses yeux ou appris d'original, n'oubliant jamais qu'il s'agit pour lui, non de faire un livre, mais de noter ses souvenirs personnels. Lors de la visite de la reine Victoria à Paris, en 1855, notre Anglais fut naturellement de toutes les fêtes. Il comptait parmi les rares privilégiés qui accompagnèrent Napoléon III dans son voyage à Boulogne, le 17 août 1855, lorsqu'il alla au-devant de la reine. Certes, l'événement était prodigieux. Louis-Napoléon revoyait, empereur, triomphant, maître de la France, arbitre de l'Europe, cette même ville de Boulogne où, quinze ans auparavant, il avait été pris au collet, arrêté comme un -aventurier, jeté en prison comme un malfaiteur. Aujourd'hui, salué par des acclamations enthousiastes, il recevait, au nom de la France, la visite de la reine d'Angleterre ; il prenait pacifiquement la revanche de Waterloo, et cela encore dans cette ville de Boulogne, d'où Napoléon s'était préparé un jour à envahir l'Angleterre. De quels sentiments ne devait-il pas être animé, de quelle joie profonde, de quel immense et légitime orgueil ? Et se pouvait- il qu'il n'en laissât rien éclater au dehors ? Mais laissons parler notre auteur, témoin oculaire.

« L'Empereur se leva dès l'aube le samedi et

se rendit au camp occupé par les troupes sous le commandement du maréchal Baraguay-d'Hilliers. La physionomie de Louis-Napoléon était en toute occasion indéchiffrable... Ce n'est qu'à de rares intervalles que ses traits impénétrables venaient à s' éclairer d'un rayonnement intérieur et que sa tête, qu'il portait d'ordinaire inclinée à droite, se relevait complètement. Ce matin-là, plus que jamais, sa figure restait morne, fermée. Et cependant cette journée, même au fataliste qu'il était, ne devait-elle pas sembler prodigieuse ? L'aveugle déesse de la fortune, la « bonne étoile » en laquelle il avait foi avait-elle jamais favorisé un mortel comme elle le favorisait alors ?... Et toutefois, je le répète, pas un éclair de joie ou d'orgueil ne vint illuminer son masque de sphinx. A voir là cet homme, impassible au milieu des honneurs les plus éclatants que le monde puisse décerner, la parole de Voltaire, condamnant le fatalisme comme principe moteur de la vie, me revenait à la pensée : « Si le fatalisme par aventure se trouvait être la vraie doctrine, je préférerais l'erreur à une vérité aussi cruelle (i). »

(i)Page 149.

A quelques mois de là, la naissance du prince impérial venait ajouter encore aux prospérités de l'empire. Il semblait bien, à ce moment, que Napoléon III, comme Napoléon Ier en 1811, pouvait s'écrier à son tour :

L'avenir, l'avenir, l'avenir est à moi.

Déjà pourtant le ver était dans le fruit. Sous les apparences les plus brillantes se cachaient les plus tristes réalités. Ceux qui étaient en mesure de les connaître et qui avaient le courage de les voir — car il faut du courage, non seulement pour dire, mais même pour voir la vérité, quand elle est pénible ; — ceux-là ne se faisaient pas d'illusions. L'auteur en cite un curieux exemple. Il était très lié avec le maréchal Vaillant. Ministre de la guerre du mois de mars 1854 au mois d'avril 185g, ministre de la Maison de l'Empereur de 1860 à 1870, le Maréchal n'ignorait rien de la situation vraie des choses, et il lui arrivait quelquefois de s'en ouvrir avec ses amis. « Ne nourrissant pas la moindre illusion sur l'état de l'armée française, écrit l'auteur des Notes et Souvenirs, le Maréchal s'abstenait pourtant, à cause de ma qualité d'étranger et malgré notre amitié, de formuler devant moi ses critiques à cet égard.

Il se reconnaissait du reste incapable d'effectuer les réformes désirables. « Il faudrait avant tout, disait- il, un homme plus jeune et plus habile que moi : il serait indispensable ensuite qu'il se sentit à poste fixe. Aucun changement de ministère : aucune vicissitude politique ne devrait l'atteindre ; je ne joue pas et je n'ai jamais désiré jouer un rôle politique, et si je trouvais un homme qui pût mener à bien les réformes qui s'imposent au ministère de la guerre, ou mieux, qui fût capable d'y tout remettre, comme il le faudrait, sur un pied nouveau, je lui céderais la place sur-lechamp. Vous allez m'objecter, je le sais bien, que je tire un très confortable revenu de mes diverses charges et m' accuser de cumuler moi-même les traitements. Mais ne toucherais-je pas cet argent, qu'un autre le toucherait à ma place qui n'aurait pas un atome de talent de plus que moi... Et quel homme oserait dire à la nation que son armée est pourrie jusqu'aux moelles, qu'il n'est pas un de ses généraux qui en sache autant que le dernier des capitaines des armées autrichienne et prussienne ? Et en admettant qu'un homme trouvât ce courage dans son patriotisme, ne serait-il pas honni et conspué comme un malfaiteur ?... Je reste parce que je ne ferais aucun bien en me

retirant ; c'est une de mes raisons, et je crois de plus que je pourrais en m'en allant faire beaucoup de mal. Car, voyez-vous, les trois cent cinquante mille francs de mes multiples émoluments, je les économise d'autre part à l'Etat en veillant sur les finances. Non que je fasse beaucoup, mais ce que je peux je le fais (i). »

Lorsque la guerre éclata, notre Anglais se trouvait à Paris. Il lui était loisible de retourner dans son hôtel de Londres ou dans l'un de ses sept châteaux d'Angleterre. La pensée ne lui en vint même pas. Il resta à Paris pendant le siège ; il y demeura pendant toute la durée de la Commune. Outre qu'il ne courait aucun danger personnel, étant de ceux, nous le verrons tout à l'heure, à qui aucun gouvernement, même celui de la Commune, n'aurait osé toucher, n'y avaitil pas pour lui une occasion unique de satisfaire sa curiosité ? Et qu'était-il autre chose, au fond, que le plus intelligent, le plus passionné — et le mieux rente de tous les curieux de France et d'Angleterre ? On devine dès lors de quel intérêt sont ses récits du siège et de la Commune. Il ne reculait devant rien pour tout voir et tout savoir,

(i) Page 167.

et c'est ainsi qu'au plus fort de la Commune, il lui arrivait fréquemment d'aller passer ses soirées dans une brasserie de la rive gauche, la brasserie Saint-Séverin, où se réunissaient Raoul Rigault, Tridon, Théophile Ferré, Dombrowski, la Cecilia, Cluseret et Jourde, le délégué aux finances. Il eut, avec ces deux derniers en particulier, des conversations qu'il a notées avec soin et qui certes en valaient la peine. En résumé, ces Souvenirs d'un homme qui a vu de très près, non seulement tous les artistes et tous les écrivains célèbres de son temps, mais encore Napoléon III et M. Guizot, Persigny et Raoul Rigault, Morny et Ferré, Rouher et Jourde, le maréchal Vaillant et le général Cluseret, — ces Souvenirs sont d'un intérêt considérable. J'ajoute qu'écrits sans prétention, il s'en faut bien qu'ils soient dénués de valeur, même au simple point de vue littéraire. La scène qui ferme le livre est d'un art très savant et très habile ; peu d'écrivains de profession auraient trouvé mieux. Ce fortuné mortel eût pu vivre de sa plume, s'il n'avait pas trouvé des millions dans son berceau, — j'entends des millions de rente.

Et maintenant il me reste à faire connaître son nom... que le lecteur a peut-être déjà deviné.

Le traducteur, M. J. Hercé, nous apprend, dans sa préface, qu'à Londres, lors de l'apparition du livre on l'attribua généralement à sir Richard Wallace, mais que bientôt des contradictions, des doutes s'élevèrent, si bien qu'aujourd'hui l'on s'accorde à dire que ces Mémoires ne peuvent pas être de lui. Entre ces deux opinions, le traducteur n'ose pas se prononcer; pour un peu, il déclarerait la question insoluble. Il me semble bien pourtant qu'elle est la plus simple du monde et ne présente aucune difficulté.

Le principal argument de ceux qui se refusent à voir dans sir Richard Wallace, l'auteur de An Englishman in Paris, est celui-ci : En maint endroit de l'ouvrage, l'auteur parle avec irrévérence des Parisiens. Cet auteur ne peut dès lors être Richard Wallace, qui avait fait de Paris son

séjour de prédilection et qui n'a pu ainsi manquer de respect à la ville dont il était l'hôte.

Un tel argument vaut- il qu'on s'y arrête ? Parce que Richard Wallace préférait le séjour de Paris à celui de Londres, parce qu'il avait du goût pour nos écrivains et nos artistes, nos restaurants et nos théâtres, parce qu'il était généreux et charitable, il ne s'ensuit pas pour cela qu'il dût fermer les yeux sur nos travers et nos ridicules, qu'il lui fût interdit, par exemple, pendant les journées de février 1848, de railler « la sotte vanité des Français », de rire à son aise de la garde nationale et de faire une gorge chaude de ces bourgeois qui ont fait une révolution sans le savoir, comme leur ancêtre M. Jourdain faisait de la prose. La vérité est que sir Richard Wallace a fort bien pu à l'occasion se moquer des Parisiens, tout en leur donnant de l'eau à boire.

Ce qui est également vrai, c'est que tout s'accorde — les faits et les dates — à prouver que ces Notes et Souvenirs sont bien de lui. L'auteur nous apprend qu'il avait dix-neuf ans, en 1837, lorsqu'il fut introduit par le fils de son vieux précepteur dans la société d'artistes qui avait élu domicile à la Childeberte, en plein quartier Latin. A ce même moment, il voyait dans le salon de son

père, sur la rive droite, les artistes célèbres, les écrivains en renom, les principaux hommes d'Etat du régime de Juillet. De 1837 à 1871, époque à laquelle s'arrêtent ses mémoires, il n'a guère quitté Paris. Il s'y trouvait pendant le siège et pendant la Commune. Son père, lord***, vivait également à Paris, tenait un haut rang dans la société, approchait les rois et les empereurs, étant lui-même un des plus grands seigneurs d'Europe. Or, il n'est pas un de ces traits qui ne s'applique à sir Richard Wallace et à son père, le marquis d'Hertford. Sir Richard avait précisément dix-neuf ans en 1837, à la date où commencent ses récits. Il était né à Londres le 26 juillet 1818.

Mais il est facile de serrer de plus près la question.

Au moment de commencer ses récits du Siège, l'auteur dit ceci : « Pour des raisons privées, que je ne peux ni ne dois mentionner, j'ai résolu de ne pas signer ces Souvenirs, qu'ils soient publiés avant ou après ma mort. Je sais qu'en agissant ainsi, j'en diminue de beaucoup la valeur ; car, bien que je n'aie, à aucune époque, joué en France un rôle social ou politique, j'y ai cependant acquis une notoriété suffisante four que mon nom seul

m'assure la confiance du lecteur. Tout en gardant l'anonyme, je prie ceux qui me liront, de tabler sur ce fait que j'étais -probablement le seul étranger que les Français ne regardassent pas alors d'un commun accord comme un ennemi déguisé (i).» — A quel Anglais autre que Richard Wallace se peuvent appliquer les traits qui précèdent ? L'auteur va d'ailleurs, un peu plus loin, dénouer encore davantage les cordons de son masque.

Un soir, il va porter des secours à un malade, à un groom anglais, dont le logement était situé dans une des rues latérales à l'avenue de Clichy. Le portier, qui le voyait pour la première fois, flaire en lui un étranger, un Allemand sans doute, à coup sûr un espion. Il communique ses soupçons aux voisins et aux passants, si bien que lorsque notre Anglais redescend, au bout d'une demi-heure, il aperçoit un rassemblement considérable encombrant le trottoir et la rue. « Le voilà ! le voilà ! » crie-t-on de tous côtés « A mort l'espion ! » On lui demande son nom et son adresse, et comme il refuse de le donner, on le conduit au corps de garde le plus voisin. « Monsieur, lui dit le capitaine, pourquoi refusez- vous

(l)T.II,p.20S.

de faire connaître votre nom et votre adresse ? » L'auteur continue son récit en ces termes :

« C'était, depuis le commencement de la soirée, la première fois qu'on m'appelait « monsieur ». Je pris simplement une carte dans mon portefeuille et la lui tendis.

« — Si cela ne vous suffit pas, lui dis- je, quelques-uns de vos hommes peuvent m' accompagner jusque chez moi et s'assurer que je ne donne ni un faux nom, ni une fausse adresse.

« Il me regarda un instant.

« — C'est tout à fait inutile. Je vous connais bien de nom, quoique je n'aie pas l'honneur de vous connaître personnellement. J'ai vu votre portrait dans le magasin d'un de mes parents, — il me nomma un célèbre marchand de tableaux de la rue de la Paix, — et j'aurais dû vous reconnaître tout de suite, car il est d'une ressemblance frappante, mais il fait très sombre ici.

« Et se retournant vers ses hommes et vers la foule :

« — Je réponds de ce monsieur. Je voudrais que nous eussions dans" Paris^ un millier^d' espions étrangers^de^ce genre.^La France n'aj>as de meilleur ami que lui (i). »

(i) Page 276.

Habemus confitentem reum. Sir Richard Wallace, cette fois, a ôté tout à fait son masque.

Voici, du reste, deux autres preuves, l'une et l'autre absolument décisives.

Notre anonyme dit, au tome II, page 323 : « C'est en janvier 1871 que je fus élu membre du Jokey-Club, où j'avais dîné déjà une fois, par invitation spéciale. » — Je ne fais pas partie du Jokey, mais j'y ai quelques amis et l'un d'eux a bien voulu relever pour moi sur le livre du club la mention suivante :

« Sir Richard Wallace. Admis le 14 janvier 1871, mort en 1890. Parrains : V,c Paul Daru, Edouard Delessert. »

Dans ses chapitres sur le siège de Paris, l'auteur parle « d'un de ses proches parents, officier d'état-major du général Vinoy (1).» Il dit un peu plus loin : « Les soirées se faisaient fraîches, mon compagnon de prédilection me manquait, retenu par son service auprès du général Vinoy (2).» Plus loin encore, dans le chapitre sur la Commune, il revient sur ce « très proche parent, grand favori du général Vinoy (3).» — Or, Richard Wallace avait

(1) Page 290.

(2) Page 295.

(3) Page 333.

un fils qui, entré à Saint-Cyr sous le nom de Georges Castelneau, et sorti de l'Ecole comme officier de cavalerie, fut, pendant la guerre et durant les deux sièges de Paris, attaché à l'état-major du général Vinoy. A la suite du mariage de son père, M. Georges Castelneau — mort aujourd'hui — prit le nom de Georges Wallace.

Chateaubriand, dans ses Mémoires d'outretombe, nous a laissé un vivant croquis de Paris en 1800. Voici le début de cette jolie page : « Le pêle-mêle était bizarre ; par un travestissement convenu, une foule de gens devenaient des personnages qu'ils n'étaient pas. Chacun portait son nom de guerre ou d'emprunt, suspendu à son cou, comme les Vénitiens au carnaval -portent à la main un petit masque pour avertir qu'ils sont masqués. » Sir Richard Wallace n'a pas fait autrement. Il nous avertit bien qu'il est masqué, mais son masque à la main.

Juillet 1893.

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