M. THIERS ET M. DE MARCÈRE
Je dois tout d'abord un remerciement à M. de Marcère, qui a très bien parlé d'un de mes bons camarades de collège, resté jusqu'à la fin mon ami, Amable Ricard, l'un des principaux lieutenants de M. Thiers en 1871 :
« Ricard (de Niort), dit-il, était un avocat qui avait eu des succès retentissants dans la région de l'Ouest. Il avait été commissaire général pendant la guerre, et il avait rempli ses fonctions — plutôt une mission qu'une fonction — avec beaucoup d'éclat. Il s'était trouvé en rapport avec
(1) L'Assemblée nationale de 1871. Gouvernement de M. Thiers, par M. de Marcère. Un volume in-8°. Librairie Pion, 1904,
le gouvernement de la Défense nationale ; et peut-être eût-il été porté à s'attacher à la fortune du parti républicain qui avait Gambetta pour chef, si son bon sens, ses vraies tendances et son éducation générale ne l'avaient pas rapproché de nous. Toutefois, son naturel le portait à se répandre ; il avait plus de liberté d'allures que nous ; il frayait plus aisément avec les autres groupes de gauche, et cette indépendance lui donnait des facilités de relations et de diplomatie politique très utiles. Il avait, d'ailleurs, le goût des négociations de couloirs, et il les menait à merveille, y mettant de la rondeur, de l'esprit, de
la finesse et en même temps de la droiture Il
était né pour la vie publique ; il en avait les goûts, les aptitudes et les mœurs. Il avait le don de la parole, si précieux dans les parlements: Il en avait les qualités extérieures, une forte tête à la Mirabeau, qu'il tenait en arrière ; comme lui, le verbe puissant, le geste énergique ; toute sa personne, quand il parlait, exprimait la force de la conviction ; la phrase abondante et suffisamment correcte ; cette faculté précieuse qu'ont les avocats du développement, de la vigueur, de la chaleur et des échappées de haute et véritable éloquence. Il était orateur, Il n'a pas donné sa
mesure à la tribune. Une sorte de crainte l'en avait tenu éloigné, et quand la fonction de ministre l'y avait appelé, il était trop tard : la mort l'attendait. Mais au milieu des groupes, dans ses entretiens même familiers, il avait montré, dans mille circonstances, un talent oratoire réellement supérieur, qui en eût fait un rival de Gambetta (i) . » M. de Marcère, on le voit, ne maltraite pas ses amis ; peut-être a-t-il fait trop bonne mesure à son collègue Ricard. Les barreaux de province avaient fourni à l'Assemblée de 1871 plusieurs avocats qui se montrèrent de véritables orateurs : Lucien Brun, de Lyon ; Théry, de Lille ; René Grivart, de Rennes ; Robert de Ventavon, de Grenoble ; Ricard de Niort ; de Fourtou, de Bergerac ; Octave Depeyre, de Toulouse ; Numa Baragnon, de Nîmes ; Edmond Ernoul, de Poitiers. Ces trois derniers notamment étaient très supérieurs à Ricard. Celui-ci avait de l'esprit, du bon sens, de la finesse, une grande facilité de parole, assez de qualités pour tenir les seconds rôles. La République, qui prodigue ses biens à ceux qui font vœu d'être siens, le poussa aux premiers rangs et le bombarda président du Conseil.
(1) Page 278.
Je le rencontrai dans ces jours-là, à^ Versailles, dans la galerie des tombeaux. Me prenant sous le bras : « Mon brave Biré, me dit-il, comme tu dois rire de me voir premier ministre !» Je lui répondis — ou à peu près :
Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles ?
En homme d'esprit, il prit très bien la chose, qui parut scandaliser fort deux de ses collègues du ministère, dont j'ai naturellement oublié le nom.
Si M. de Marcère parle avec un tel enthousiasme d'Amable Ricard, on pense bien qu'avec M. Thiers il n'en reste pas à l'admiration. Il l'adore véritablement, il le déifie, il transforme en un habitant de l'Olympe le petit bourgeois de la place Saint-Georges. Au Salon de 1878, le peintre Vibert avait exposé une grande toile, inscrite au livret sous ce titre : l'Apothéose de M. Thiers. Armand de Pontmartin faisait alors le Salon au
Correspondant. Voici les réflexions que lui inspirait ce tableau :
« Rien ne s'accorde plus mal que ces allégories mythologiques et emphatiques avec la physionomie spéciale, typique, de cet homme illustre et discutable, dont le portrait, malgré Bonnat et MUe Nélie Jacquemart, est encore à faire : figure essentiellement bourgeoise et moderne dans ses qualités comme dans ses défauts ; intelligence merveilleusement douée, esprit alerte, souple, varié, dextre plutôt que droit, avisé, agile, ouvert, plus riche d'expédients que de principes, prêt aux éventualités, fertile en ressources ; imagination sans élan, sans couleur, sans chaleur et sans style; rebelle à toute tentative d'idéalisation poétique ou fantasmagorique ; patriote avec économie et calcul, insensible aux joies sublimes du sacrifice ; politique égoïste, parcimonieux et incomplet, dont l'art consista tout entier à tempérer la Révolution par la bourgeoisie, à réconcilier la bourgeoisie avec la Révolution, à neutraliser les partis les uns par les autres, à se créer une popularité tardive en persuadant tour à tour aux conservateurs qu'ils pensaient comme lui et aux républicains qu'il travaillait pour eux. En somme, le contraire d'un héros dans la moins héroï-
que des époques, avec un visage, une taille et une tournure de Joseph Prudhomme infiniment spirituel... »
je dédie ces lignes à M. de Marcère, dont le volume se pourrait intituler, comme le tableau de Vibert, V Apothéose de M. Thisrs.
Du moment que nous sommes en pleine apo théose, tout essai de critique serait inutile. M. Thiers est proclamé infaillible : on ne discute pas l'infaillibilité.
Je ne puis cependant ne pas m' arrêter un instant au chapitre sur la Libération du territoire. D'après M. de Marcère, la gloire en revient tout entière à M. Thiers, et à M. Thiers seul. La France et l'Assemblée nationale n'y sont pour rien. C'est là tout à la fois une exagération et une injustice.
Assurément, dans ses négociations avec l'Allemagne, M. Thiers a déployé beaucoup de zèle, d'activité, d'intelligence, et le pays a eu raison de lui en savoir gré. Mais dans cette œuvre si pénible il a eu des collaborateurs, dont le nom ne se doit pas ici séparer du sien : en première ligne, M. de Gontaut Biron, notre ambassadeur à Berlin, dont l'action fut considérable ; en second lieu, M. de Goulard et M. Pouyer-Quertier qui, aussi bien dans les négociations qui ont précédé le traité de
paix que dans la préparation des mesures financières qui en ont assuré l'exécution, ne se sont pas épargnés et ont été pour le chef du Pouvoir exécutif de précieux auxiliaires.
M. Thiers en a eu d'autres ; il a eu des collaborateurs collectifs qui ont bien eu aussi leur part dans l'œuvre commune : l'Assemblée nationale, qui, par son patriotisme, sa sagesse, son honnêteté, ses lumières, sut inspirer à nos ennemis mêmes confiance et respect ; et, en même temps que l'Assemblée, le pays tout entier. Etant données les prodigieuses ressources de la France, sa richesse agricole et industrielle, sa puissance de travail et sa vertu d'épargne, on peut affirmer qu'aucun gouvernement n'eût échoué là où M. Thiers a réussi.
S'il y a eu dans notre histoire, au dix-neuvième siècle, un véritable libérateur du territoire, c'est le duc de Richelieu. En 1815, ce grand honnête homme, ce véritable patriote, grâce à son crédit sur l'esprit de l'Empereur de Russie, a épargné à la France un démembrement réclamé par la Prusse et beaucoup plus considérable, beaucoup plus cruel que celui que nous avons dû subir en 1871. Ce même duc de Richelieu, en 1817, toujours grâce à son heureuse influence sur
l'empereur Alexandre, obtenait que les troupes étrangères évacuassent la France une année plus tôt que ne le portaient les traités. Les Chambres lui votèrent une récompense nationale d'un million. Le duc, qui avait deux filles, qui ne possédait qu'une modeste fortune, refusa. Les Chambres ayant persisté dans leur résolution, M. de Richelieu se résigna à accepter et fit don du million à l'hôpital Saint-André de Bordeaux.
Vers ce même temps, un ami du duc de Richelieu, l'abbé Nicolle, était nommé recteur de l'Académie de Paris. Il n'accepta le rectorat qu'à la condition de n'en pas toucher les émoluments. Les royalistes décidément sont d'étranges personnages.
Heureusement, dans le volume de M. de Marcère, il n'y a pas que M. Thiers ; il y a aussi M. de Marcère, et c'est tout profit pour le lecteur. En maint endroit, il se met lui-même en scène, tou-
jours avec sobriété, avec mesure, avec une entière sincérité et une modestie parfaite. Ces pages sont les plus intéressantes du livre, et elles font vivement regretter qu'au lieu de tant s'attarder au gouvernement de M. Thiers, l'auteur n'ait pas tout simplement écrit ses Souvenirs personnels, les Mémoires d'un membre de l'Assemblée nationale de 1871.
M. de Marcère ne nous cache pas que la République actuelle lui inspire un profond mépris, un dégoût véritable. Pourquoi donc reste-t-il républicain ? Il nous en donne deux raisons.
La première, c'est qu'il croit encore à la possibilité d'une République conservatrice, libérale, honnête, chrétienne. Me permettra-t-il de lui rappeler ici la jolie réponse que faisait un jour Pontmartin aux bonnes âmes qui s'obstinent à croire à cette chimère :
« C'est là un beau rêve, qui pourrait être, au besoin, contresigné par M. de La Palice, mais c'est un rêve. La République ressemble à ces vins frelatés qui s'aigrissent en vieillissant... L'expérience prouve que la République est forcée de marcher toujours, soit à reculons, pour refluer vers la dictature, soit en avant pour verser dans le radicalisme et le jacobinisme. Je me souviens
d'une très amusante pièce de M. Labiche, où Hyacinthe jouait le rôle d'un fabricant de bougies de l'Aurore boréale. On lui faisait observei que ses bougies coulaient et n'éclairaient pas. — « Si elles éclairaient et ne coulaient pas, répliquait-il avec un sang-froid superbe, elles ne seraient pas de Y Aurore boréale. » — Si la République pouvait se fixer dans un programme d'amabilité, d'honnêteté, de modération, d'équité, de tolérance, de libéralisme sincère, elle ne serait pat la République (i) ».
Mais ce n'est pas seulement le royaliste Pontmartin qui s'exprime ainsi ; le républicain Gambetta ne tient pas un autre langage. Dans sor Message sur la question constitutionnelle, M. Thiers avait dit : La République sera conservatrice ou elle ne sera pas. Et Gambetta, qui n'a jamais vu plus juste et n'a jamais dit plus vrai, de répliquer : « Nous qui n'équivoquons pas, nous vous disons : Une République conservatrice n'esi pas une République. »
M. de Marcère cependant insiste. Comment ne croirait-il pas à la possibilité de la République conservatrice puisqu'il en a vu une, de ses yeux
[i) Souvenirs d'un vieux critique, t. V, p. 220, ii
vu, sous M. Thiers et sous Mac-Mahon ? Sans doute, mais dans quelles conditions ? Si elle a existé un instant, c'est qu'alors l'Assemblée de Versailles était toute-puissante, qu'elle avait une majorité monarchique, que les républicains étaient exclus du pouvoir et de toutes les fonctions administratives et judiciaires. Est-ce donc là ce que vous appelez la République ? Et quand les républicains, les vrais, vous disent que c'est là une dérision, n'ont-ils pas cent fois raison ? La vérité que vous vous obstinez à ne pas voir, mais qui n'en subsiste pas moins, J.-J. Weiss, avec son ferme bon sens et son brillant esprit l'a dite, il y a longtemps, dans cette phrase lapidaire que tous les événements depuis sont venus confirmer : « La République conservatrice est une bêtise, »
La seconde raison de son républicanisme, M. de Marcère l'emprunte, non plus à M. Thiers et à son gouvernement, mais à la parole célèbre de Mgr Gouthe-Soulard , ancien archevêque
d'Aix. « Nous ne sommes pas en République, nous sommes en Franc-Maçonnerie. » Et puisque l'occasion s'en présente, je ne suis pas fâché de m' expliquer en toute franchise sur la valeur et la portée de cette parole fameuse, répétée tous les jours par les conservateurs dans leurs journaux et leurs conférences. N'engageant ici du reste que mon opinion personnelle, je n'hésite pas à dire que la phrase de Mgr Gouthe-Soulard est l'une des plus fâcheuses et des plus regrettables qui aient été prononcées depuis quinze ans. A mon humble avis, le mal qu'elle a fait est incalculable. Que signifie-t-elle, en effet, sinon ceci ? — Les choses vont de mal en pis ; on supprime la liberté, on persécute l'Eglise, on bannit et on dépouille les religieux, on ruine nos finances, on désorganise notre'armée, on détruit notre marine, c'est la marche à la mort, la course à l'abîme, Tout cela est vrai, mais à qui le devons-nous ? A la République ? Non, assurément, car la République, d'après Mgr Gouthe-Soulard, est un gouvernement comme un autre, pas plus mauvais qu'un autre. Ce n'est pas elle qui produit tous ces maux, qui enfante^tous ces crimes. Elle en est bien innocente, la pauvre ! La' Franc- Maçonnerie seule est cause de tout le mal. Otez la franc-
— io3 —
maçonnerie et nous jouirons, même sous la République, de la liberté, de la tolérance, de la prospérité, de la justice. Donc, à bas la franc-maçonnerie, vive la République et en avant la Marseillaise ! — C'est bien cela que signifie la parole de Mgr Gouthe-Soulard, et c'est bien ainsi qu'après tant d'autres, M. de Marcère l'interprète et à raison de l'interpréter. Il y revient à plus d'une reprise dans son livre. A l'en croire, la francmaçonnerie une fois supprimée, la république conservatrice s'épanouirait aussitôt et nous prodiguerait ses fleurs et ses fruits. Je n'en crois pas un traître mot. La franc-maçonnerie, certes, fait beaucoup de mal ; mais pourquoi ? parce que nous sommes en République. Il y a des francsmaçons en Angleterre et cela n'empêche pas l'Angleterre d'être libre et prospère parce qu'elle est en monarchie. Il y a des francs-maçons en Belgique, et cela n'empêche pas les catholiques d'être au pouvoir depuis vingt ans, parce que la Belgique est une monarchie. En France, sous Napoléon Ier, sous la Restauration, la monarchie de Juillet et le second Empire, la franc-maçonnerie existait, mais son action était nulle ou à peu près, parce qu'elle n'avait pas la République
pour lui servir de bouillon de culture et développer ses ferments destructeurs.
Il ne faut pas connaître le premier mot de notre histoire pour ne pas savoir que la République en France est, par essence, un gouvernement anti-libéral et anti-chrétien. Elle roule sur cette pente, tout naturellement, et sans qu'il soit besoin d'une force étrangère pour la contraindre à suivre une voie qui est la sienne. Elle va d'ellemême, et sans qu'il soit nécessaire de l'y pousser aux pires aventures, aux pires excès. Il n'y aurait pas en France une seule, loge maçonnique, que notre situation serait la même, du moment que la République continuerait d'exister. Nous sommes en franc- maçonnerie, c'est vrai ; mais si celle-ci fait beaucoup de mal, ce n'est point, comme Mgr Gouthe-Soulard a eu le tort de le dire, parce que nous ne sommes pas en République, — c'est au contraire et uniquement parce que nous sommes en République.
Le second étai sur lequel repose le républicanisme de M. de Marcère n'est donc pas plus solide
— io5 —
que le premier ; tous les deux lui manquent à la fois, et je ne vois pas trop sur quelle autre béquille il pourrait s'appuyer. Qu'il suive donc l'exemple d'un de ses anciens collègues, du fidèle secrétaire de M. Thiers, de M. Barthélémy Saint- Hilaire. « Nous l'avons, écrit-il, connu au Sénat, où il a siégé jusqu'à un âge très avancé : le plus assidu, le plus fidèle à ses devoirs de représentant, le plus attentif, un type achevé de parlementaire... Il s'éloignait de plus en plus du parti delà Gauche qui lui causait une sorte de douloureux chagrin, et parfois de la colère pour son mépris du droit, pour son dédain de la liberté, pour son ignorance et pour l'étroitesse de ses vues. Il semblait bien, à l'entendre, qu'an fond de lui-même, il avait fait son deuil de la République, »
Je crois bien qu'on en pourrait dire autant aujourd'hui de M. de Marcère. Est-ce qu'on ne rencontre pas, en maint endroit de son volume des phrases comme celles-ci :
« Les vieux Capétiens, en formant leur maison, avaient en même temps formé la France. Les destinées de l'une et de l'autre se fondaient en un seul chef de famille et chef de nation, ils n'avaient souci que de la propriété commune... »
... « En 1871, la France à bout d'expédients et
— io6 —
de maux occasionnés par les révolutions, avait surtout besoin de se refaire, de renouer ses traditions perdues, et de reconstituer l'ordre social troublé et quasi détruit sous l'influence d'erreurs issues de la première révolution... »
«... En 1871, la lumière n'était pas encore aussi complète qu'elle l'est aujourd'hui sur l'état intérieur de la France ; et néanmoins, on avait le sentiment vague que si l'on voulait sérieusement échapper à la ruine définitive, il fallait revenir à nos traditions nationales... »
Ailleurs encore et plus d'une fois : Sous peine de périr, il nous faut revenir à nos traditions nationales : topez-là, monsieur de Marcère, nous sommes d'accord.
Mais que vont dire, quand ils liront votre volume, vos anciens coreligionnaires ? J'ai bien peur qu'ils ne vous accusent d'avoir fait, vous aussi, votre deuil de la République, et qu'ils ne vous refusent le droit de vous dire encore républicain :
Et non, non, non.
Vous n'êtes plus Lisette.
Et non, non, non.
Ne portez plus ce nom !
Juin 1903.