‹ Écrivains étrangers (volume 2)Chapitre 10 sur 16 · LFS DERNIERS ÉCRITS PHILOSOPHIQUES DU COMTE TOLSTOÏ · texte numérisé non relu

LFS DERNIERS ÉCRITS PHILOSOPHIQUES DU COMTE TOLSTOÏ

Depuis qu'il a renoncé à la littérature, l'activité littéraire du comte Léon Tolstoï est devenue prodigieuse. Elle en est arrivée à ce point que pas une semaine ne se passe sans que, sur un coin quelconque du globe, en Russie, ou en Angleterre, ou en France, nous voyions paraître un nouveau manifeste du plus fécond des moralistes. Mais en même temps que le plus fécond, il en est aussi le plus hardi, le plus libre, et le plus éloquent, de sorte qu'à mesure qu'il parle davantage il trouve davantage à se faire écouter.

Et il arrive malheureusement que, par un phénomène tout à fait extraordinaire, chacun de ses nouveaux écrits, destiné dans sa pensée à compléter les précédents, a plutôt pour effet de nous prouver que nous nous étions trompés sur leur vraie signification. Non pas que le comte

Tolstoï se contredise d'un article à Fautre ; nous sentons tout de suite, au contraire, que Fexplication nouvelle est la seule qui vaille, et que c'est nous qui, jusque-là, avions mal compris. Mais peut-être sommes-nous indéfiniment condamnés à mal comprendre l'ensemble d'une doctrine qui contient tant d'éléments divers, et que l'auteur s'obstine à nous présenter toujours par morceaux détachés. Je crains bien, par exemple que, avec nos habitudes de clarté et de simplicité, nous n'arrivions jamais à deviner par quelle série de nuances insensibles le comte Tolstoï met d'accord sa morale et sa théologie. Tantôt nous voyons en lui un moraliste utilitaire, qui nous recommande le renoncement et la charité pour les avantages pratiques que nous en devons retirer ; car il nous dit expressément que notre bonheur peut se réaliser dans ce monde, et que la seule preuve de la divinité de Jésus-Christ est dans l'excellence de ses préceptes moraux. Et nous découvrons ailleurs que le vrai fondement de la morale est dans la volonté de Dieu, et le vrai bien dans une aveugle obéissance à cette volonté surnaturelle. Il n'est pas douteux que, pour le comte Tolstoï, ces deux principes se concilient ; mais nous aimerions à saisir plus nettement le fil qui les rejoint.

Ce fil insaisissable, je l'ai vainement cherché encore dans un récent article de la Contemporary review sur la religion et la morale. J'espérais que le comte Tolstoï allait enfin nous dire si

c*est la morale du Christ qui prouve sa divinité ou si c^est sa divinité qui est la garantie de Finfaillibilité de sa morale. Mais le maître russe s'est borné une fois de plus à développer une seule de ces deux thèses, sans rien nous dire des liens qui la rattachent à l'autre. Il a défini, avec une admirable clarté, ce qu'il entendait par le mot de religion; il a montré ensuite qu'une morale sans religion ne saurait être une vraie morale : mais nous continuons à ne pas savoir à qui, de la morale ou de la religion, revient le rôle principal dans la conduite de la vie.

Ce n'est pas que le comte Tolstoï se refuse à nous renseigner. Il n'y a pas une question morale dont il ne parle, dans son article : et l'on sent qu'il essaie de bien nous expliquer toute sa pensée. Mais il nous l'explique par fragments : chacune des idées qu'il développe l'intéresse si fort qu'il la traite comme si elle était seule ; et ainsi la suite des idées risque de nous échapper. Au moment d'être convaincus, nous nous rappelons d'autres articles où nous avions cru distinguer des conclusions différentes. Nous sommes surpris d'entendre traiter comme la plus importante et nécessaire de toutes choses la religion, tandis que, l'autre mois encore, le comte Tolstoï nous était apparu si éloigné de toute théologie, et si violent à l'occasion centre tous les représentants des religions établies. Et c'est à grand peine seulement que nous devinons que la contradiction n'est peut-être pas absolue, mais que le comte

Tolstoï s'est seulement laissé entraîner à développer une pensée que nuancent et modifient dans son esprit une foule d'autres pensées voisines.

N'importe, il y a là un inconvénient réel ; et on ne peut s'empêcher de le déplorer, soit qu'on voie dans le comte Tolstoï un littérateur, le plus grand de son pays, ou qu'on le vénère comme le fondateur d'une doctrine morale nouvelle. Le comte Tolstoï écrit trop, il écrit trop vite, et trop au hasard des occasions. De si graves matières ne se laissent pas traiter aussi couramment. Il les traite avec le plus étonnant génie de franchise et de clarté ; mais à mesure qu'il éclaire l'une de ses idées, ce sont les idées précédentes qui redeviennent obscures. Peut-être même n'est-ce point sa faute, mais celle des sujets dont il nous entretient. J'ai toujours pensé que, si les philosophes avaient mis plus de clarté dans l'exposition de leurs systèmes, on aurait tout à fait cessé de pouvoir les comprendre, car les contradictions d'une page à l'autre seraient alors manifestement apparues. Le comte Tolstoï aura du moins cet avantage sur les autres philosophes que les diverses parties de sa doctrine peuvent être admises séparément : chrétiens et libres-penseurs, par exemple, s'accommoderont de sa morale, pour peu qu'ils aiment le repos, et ne soient pas enchaînés à la vie du monde par des liens trop forts. Et le comte Tolstoï a encore cet autre avantage sur les phi-

losophes, qu^il n^est un philosophe que par occasion. L'abondance de ses articles théoriques aura beau obscurcir un moment pour nous Fensemble de sa doctrine : nous retrouverons cette doctrine plus claire, plus fraîche, plus émouvante que jamais, dans les romans et les contes où Ta jadis exprimée son auteur. Car telle est la force de l'art, que ceux mêmes qui le dédaignent ne peuvent agir sur nous que par lui.

Avril 1894.

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