‹ Écrivains étrangers (volume 2)Chapitre 11 sur 16 · LE THEATRE RUSSE · texte numérisé non relu

LE THEATRE RUSSE

L'auteur de la Nymphomane^ de la Bonne à tout faire^ et des Demi-Castors^ M. Oscar Métenier, qui a tant contribué, par ses romans et ses pièces, à nous faire connaître les mœurs françaises, s'est proposé, en outre, de nous renseigner sur les mœurs de nos amis les Russes. C'est, nous dit-il, dans cette intention qu'il a choisi, et traduit en collaboration avec M. Isaac Pavlovsky, trois pièces russes, la Puissance des Ténèbres^ du comte Tolstoï, V Orage et Vassi lissa Melentieva d'Ostrovsky : trois pièces dont la réunion à l'en croire, nous offre le tableau complet du peuple russe, 4C la Puissance des Ténèbres mettant en scène les paysans, VOrage, la bourgeoisie, et Vassilissa, drame historique, la cour et la haute société de l'ancienne Russie. »

Je n'insisterai pas sur la portée symbolique de la trilogie ainsi constituée pour nous par M. Métenier. Un écrivain russe qui aurait traduit la

doser ie des Genêts^ la Femme de Claude et Le Roi s^ amuse éprouverait sans doute , lui aussi, l'orgueilleuse satisfaction d'avoir offert à ses compatriotes « le tableau complet du peuple français, » J'ai toujours observé, d'ailleurs, que pour grande que fût la vanité des auteurs, celle des traducteurs la dépassait encore. C'est chez les traducteurs que j'ai constaté, pour ma part, les phénomènes les plus singuliers et les plus touchants de la folie littéraire : j'ai vu de ces malheureux qui, de bonne foi, s'assignaient tout le mérite des ouvrages qu'ils avaient traduits ; ils se rengorgeaient sous l'éloge, et la moindre critique ulcérait leur cœur. Parmi les diverses espèces de dégénérés que nous sommes, aucune ne me paraît avoir plus de droit à l'attention de M. Nordau, qui est lui-même, au surplus, un traducteur distingué.

Voyez, par exemple^ et sans chercher plus loin, le cas de M. Méténier. Romancier, dramaturge, aussi longtemps qu'il produit des œuvres originales, M. Méténier s'efface derrière elles, gardant la mesure la plus discrète dans l'estime qu'il témoigne de soi. Traducteur, c'est un tout autre homme. Il s'exalte sur les pièces qu'il a traduites, il s'exalte sur lui-même. Dans une longue préface qu'il joint à ses traductions, et qui ressemble aux préfaces-manifestes du théâtre de M. Zola, il rappelle, avec des accents de hautaine mélancolie, la grandeur de son entreprise, sa patience, ses luttes, et l'injustice des

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hommes. Il nous remet devant les yeux tous les documents de la polémique qu'il eut jadis à soutenir contre M. Halpérine, qui avait traduit, lui aussi, la Puissance des Ténèbres. Il y a dans cette pièce un vieux paysan, qui, par une façon de tic, mêle à toutes ses phrases le mot taïé'j « mot parasite », comme l'appelle M. Méténier, mais qui, au lieu de « correspondre à notre mot français chose ou machin^ signifierait plutôt c'esM'dîre, ou encore, ainsi. » Ce mot, M. Halpérine dans sa traduction l'avait transcrit tel qu'il était; M. Méténier l'a remplacé par des mots français du même genre, faisant dire au vieil Akim tantôt ouij tantôt chosSy et tantôt machin, suivant l'élégance du rythme. Il y avait là de quoi provoquer la guerre entre les deux traducteurs ; M. Méténier y fut victorieux, et il ne nous épargne aucun des détails de sa victoire, depuis les articles de M. de Vogué et de M. Bauer jusqu'à cette mémorable lettre de Mlle Tolstoï où MM. Méténier et Pavlovsky étaient appelés « Gracieux Seigneurs, » et où la fille du maître, après avoir approuvé leur traduction, se déclarait en terminant prête à leur service : formules d'une politesse en effet bien piquante, mais dont on obtiendrait l'équivalent si l'on voulait simplement traduire de trop près dans une langue étrangère les mots cher monsieur et votre dévoué, que nous écrivons, sans même y prendre garde, au commencement et à la fin de nos lettres.

MM. Méténier et Pavlovsky ont malheureusement appliqué aux trois pièces qu'ils ont traduites, et en particulier aux deux drames d'Ostrovsky, la même méthode de traduction qui leur avait si bien réussi pour la lettre de Mlle Tolstoï. La lettre avait cinq lignes, les pièces avaient, en moyenne, cinq actes chacune : c'était là une différence essentielle dont ces messieurs, peut-être, ne se sont pas rendu compte. Toujours est-il que dans les pièces comme dans la lettre ils ont traduit en quelque sorte mot pour mot, ne se faisant pas faute, au besoin, de russifier çà et là certaines phrases trop simples, de peur qu'on ne leur trouvât pas un air suffisamment exotique. Je sais qu'ils ont, en cela, simplement suivi l'exemple de tous les traducteurs leurs confrères, chez qui c'est une tradition, notamment, de mettre le mot icôae lors même que le texte russe dit image^ et le mot isba lorsqu'il y a en russe maison. Mais malgré cette constante introduction de mots russes, les autres traducteurs s'en étaient tenus, pour la plupart, à un mauvais français incorrect et banal, tandis que la langue de M. Méténier est une sorte de franco-russe assez soigneusement écrit, mais étrange, affecté, et qui ne tarde pas à devenir fatigant.

Non pas que je puisse reprocher à M. Méténier* de n'avoir pas employé la bonne méthode de traduction ! J'ai moi-même très souvent eu l'occasion de traduire des œuvres étrangères, j^ai très consciencieusement essayé toutes les méthodes possi-

bles; mais la bonne méthode ^ j'avoue que jamais encore je n'ai su la trouver. Que Ton serre le texte de très près, ou qu'on le transcrive de très loin, on peut être assuré de mal traduire, et que la traduction, en tout cas, sera toute différente de l'original. Je crois que l'art de la traduction, Comme tant d'autres, est désormais perdu : ici, comme partout, on a voulu trop bien faire, et on a simplement gâté le métier. Je ne connais pas une traduction publiée depuis vingt ans qui vaille, pour m'intéresser sans fatigue et sans gêne, les adaptations d'autrefois, ces libres transpositions d'une langue dans une autre, où il y avait des chapitres entiers tout à fait changés, où les noms étrangers étaient remplacés par des noms fran^ çais équivalents, et aussi les calembours, et les chansonnettes. Combien je regrette que l'on n'ait point connu dès lors les grands romanciers russes I Traduites ainsi, librement et sans souci d'exactitude, leurs œuvres auraient pris une place tout autre parmi nos livres familiers : tandis qu'on nous les a traduites trop bien, et qu'ainsi elles ne sont pour nous ni tout à fait russes, ni tout à fait françaises. Nous les en admirons davantage, comme il est de coutume pour ce qui nous vient du dehors; mais nous avons moins d'aisance à les lire, et le plaisir qu'elles nous donnent se mêle toujours d'une gêne.

Et j'imagine que c'est précisément l'excessive exactitude de la traduction qui a empêché, dans

nos théâtres, le succès des trois pièces russes traduites par M. Méténier. Au théâtre moins encore que dans un livre, nous nous accommodons d'une traduction : et je suis sûr que les pièces de I

Shakespeare, par exemple, auront toujours d'autant plus de succès qu'elles seront traduites de plus loin. M. Méténier, naturellement, attribue l'insuccès de ces trois pièces à des causes tout autres ; ou plutôt il nie leur insuccès, et il a raison en ce qui regarde la Puissance des Ténèbres^ car tous ceux qui ont vu jouer ce drame, jadis, au théâtre Montparnasse, en ont gardé la profonde impression comme d'une œuvre venue non point simplement d'ailleurs, mais de plus haut. Aussi bien je ne parlerai pas de la Puissance des Ténèbres. Ce n'est pas un drame comme les autres, ni comme ceux de son pays, ni comme ceux de chez nous. Quoi qu'en dise M. Méténier, il ne nous renseigne ni sur les mœurs des paysans russes, ni sur les traditions du théâtre russe; il nous renseigne seulement sur la nécessité de garder nos âmes droites et pures, et de résister à nos désirs, pour la plus grande commodité de notre vie dans ce monde. C'est une œuvre morale, religieuse si l'on veut; et par là elle est si belle. Son succès n'a rien fait que de prouver la supériorité du génie sur toutes les adresses, et combien la vue d'une grande âme est plus émouvante pour nous que les artifices du métier dramatique. Mais les deux pièces d'Ostrovsky, VOrage et Vassilissa^ je les ai vu jouer l'une et l'autre, et

je dois reconnaître, à mon extrême regret, qu'elles m'ont paru, Tune et l'autre, ennuyer mortellement le public parisien. C'est qu'elles étaient trop bien traduites, et que leur étrangeté se montrait ainsi plus que leur beauté. Mais c'est aussi, je le crains, qu'elles étaient vraiment très ennuyeuses, avec toute leur beauté, qui est réelle et profonde, et que je sens mieux que personne. Leur beauté est tout intérieure, c'est une beauté en quelque sorte morale; et autour d'elle on désirerait une pièce, et l'on ne trouve en fait de pièce que des conversations banales ou niaises, des intrigues d'une maladresse puérile. Il n'y a point même d'analyse des sentiments, comme dans nos tragédies ou dans les romans : les personnages expriment d'un bout à l'autre de la pièce les mêmes sentiments, et des sentiments en quelque sorte trop simples, rétrécis, figés, privés de toute vie.

Tel nous apparaît l'art d'Ostrovsky dans ces deux pièces, Y Orage et Vassilissa Melentieva; tel il nous apparaîtrait dans toutes ses autres pièces si l'on s'avisait de les traduire en français- Et cependant Ostrovsky est populaire en Russie autant que l'est chez nous M. Sardou; sa gaucherie, qui nous choque si fort, là-bas ne choque personne ; et ses plaisanteries, qui nous font pitié, là-bas elles suffisent à égayer les foules. Et il n'y a point là de quoi s'étonner. Trois'siècles d'art dramatique nous ont accoutumés à un métier plein d'artifices et de tours de force : et désormais il

nous est impossible de prendre plaisir à des œuvres où il manque. Un voyageur qui revenait des Indes me disait que les tours de nos premiers prestidigitateurs lui semblaient de lourdes plai* santeries d'enfant, après ce qu'il avait vu là-bas ; mais à moi, qui n'ai rien vu de mieux, ces trucs me suffisent, et la vue d'un mouchoir qu'on escamote ou d'un lapin qu'on tire d'un chapeau reste toujours pour moi une des grandes consolations de la vie.

Ainsi Ostrovsky, avec ses maladresses, a de quoi plaire à ses compatriotes; mais je suis sûr, en outre, qu'à nous aussi il a de quoi plaire, et que ses pièces, pour peu qu'on s'y habitue, peuvent devenir chez nous de précieuses sources d'émotion et de plaisir. C'est que ses personnages, effacés et simplifiés comme ils se montrent à nous, ont dans leurs yeux une étrange douceur triste et résignée, et que jamais dans aucun théâtre n'a été si clairement, si profondément exprimée la fatalité qui régit les sentiments et les actions des hommes. Lisez, à ce point de vue, son drame VOrage. Vous y sentirez un souffle tragique violent et continu, un grand souffle de latalité, qui finira par écraser sous son poids la malheureuse Catherine. Cette pauvre femme ne sait rien de ce qui se passe en elle; elle n'a ni une pensée ni un désir précis ; elle se laisse pousser par ce vent de la destinée, et toutes ses paroles ont le charme touchant d'une petite plainte d'oiseau.

Et toujours, à côté de cette fatalité, en réponse à elle, un souffle d'indulgence et de pitié ! Personne de nous n'est maître de soi, personne ne sait ni ce qu'il est, ni pourquoi il^ fait ce qu'il fait. C'est sur cette conception de la vie que repose toute la littérature russe, depuis déjà Pouchkine et Gogol. Et voilà pourquoi toute cette littérature n'est qu'uû grand cri de pitié. Puisque personne n'est responsable, comment pourrait-on punir, comment ne point tout pardonner? Le théâtre d'Ostrovsky déborde ainsi d'une pitié sublime. Dans VOrage^ le mari trompé, Kabanof, n'a qu'une pensée en apprenant la faute de sa femme : il s'afflige du remords qu'elle en a, il se demande comment il pourra se faire pardonner d'en être l'occasion. Et ce Kabanof est une brute, un ivrogne : Ostrovsky, tout entier au personnage de Catherine, n'a point même songé à nous intéresser à lui. Mais ailleurs, dans ^ qui n'arrivent point péché et malheur ? dans Pauvreté n^ est pas vice, la pitié, l'universelle indulgence, ont trouvé une expression d'une éloquence, d'une grandeur extraordinaires. Plus encore que les romans de Dostoïevsky et les derniers écrits de Tolstoï, tout le théâtre d'Ostrovsky est imprégné d'un ardent esprit évangélique. Je n'y ai point entendu un seul mot de haine ni de colère, mais seulement une plainte qui résonnera toujours dans mon cœur. Et voilà pourquoi je préfère Ostrovsky à Ibsen et à M. Hauptmann, qui lui sont bien supérieurs pour l'habileté et la largeur de la pensée.

Ô48 ÉCRIVAINS lÊTR ANGERS

Ceux-là sont des auteurs dramatiques, des artistes, et ils trouvent au théâtre tout le succès qu'ils méritent. Mais Ostrovsky est un poète ; il ignore son métier, il n'a point d'idées, mais il sait aimer ceux qui souffrent, et sentir leur souffrance. La part qu'il s'est choisie me paraît la plus belle.

Février 1894.

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