‹ Écrivains étrangers (volume 2)Chapitre 9 sur 16 · UN BON SOCIALISTE · texte numérisé non relu

UN BON SOCIALISTE

C'est le comte Léon Tolstoï qui est un bon socialiste. Il a d'ailleurs depuis longtemps l'habitude de bien faire tout ce qu'il fait.

On a raconté que dans sa jeunesse il s'était montré un étudiant assez peu traitable, fier de sa naissance, plein de mépris pour ses professeurs et la plupart de ses condisciples. On a même dit qu'il avait gardé au régiment cette humeur réservée et hautaine, comme d'un prince parmi des manants. Mais la porte de l'Orgueil vaut mieux, je crois, pour conduire à la sagesse que celle de l'Humilité : et il est sûr, en tout cas, que le comte Tolstoï a été un bon officier*

Pendant le siège de Sébastopol, il s'est offert à aller seul défendre un poste où il avait toutes chances d'être tué. Il a omis de noter cet épisode dans ses Souvenirs de Sébastopol ; il s'y occupe seulement de rabaisser le courage militaire aux

proportions d'an sentiment machinal et pour ainsi dire physique. Mais d'autres nous ont attesté son courage et son application, et l'estime que lui accordaient ses chefs. L'auteur de Guerre et PaiXj au surplus, ne peut manquer d'avoir pris eu sérieux son métier de soldat. Ses portraits de ce temps le font voir sanglé dans son uniforme, avec un pâle visage aux pommettes saillantes et de grands yeux un peu durs.

Il fut plus tard un bon écrivain. Aujourd'hui que s'est retiré le flot qui nous avait apporté d'un même coup la littérature russe tout entière, il nous est plus facile de comprendre comment, parmi tant d'oeuvres curieuses ou touchantes, seuls les romans du comte Tolstoï sont des œuvres grandes, avec la profondeur, la variété, la sûreté classiques. J'ai vu naguère une photographie où le comte Tolstoï était représenté en compagnie des principaux écrivains de son pays. Il y avait là, je crois, Tourguenef, Goncharof, Alexis Tolstoï; mais, en vérité, je ne puis dire qui il y avait, car le comte Tolstoï dominait tous les autres, debout, élégant et robuste, avec une singulière tristesse dans ses yeux à demi-fermés.

Un beau jour, il s'est senti atteint du mépris de la littérature. Il a interrompu un roman commencé, il s'est juré de ne jamais plus écrire pour l'amusement du monde. Et en cela encore, je ne puis m'empêcher de penser qu'il a bien fait. Car assez d'hommes travaillent sans répit à amuser le monde, qui n'ont point senti l'atteinte du mé-

pris de la littérature, ou tout au moins de la leur; et quand ceux-là manqueraient, Thumamté a produit assez d'œuvres depuis Homère pour suffire à Tamusement du monde pendant les siècles des siècles.

On nous a fçrt mal renseignés sur ce qu'est devenu le coihte Tolstoï pendant les années qui suivirent. Ce n'est pas qu'on se soit fait faute de nous en parler. On nous a dit qu'il s'habillait en moujik et occupait ses journées à fabriquer des souliers ; mais on nous a dit aussi que cela n'était pas vrai, et qu'il demeurait à Moscou, oisif et vêtu de beau drap comme vous et moi. On nous l'a montré distribuant sa fortune aux pauvres, mais aussi gardant sa fortune pour lui, sans même refuser de l'accroître du produit de ses livres.

Ses derniers livres non plus n'étaient pas pour nous bien renseigner. Les doctrines y étaient confuses, chimériques, embarrassées encore d'un christianisme matérialiste dont nous ne voyions pas la portée. Si bien que nous avons fini par nous fatiguer de cet apôtre sans mission. Il fournissait sans cesse à M. Halpérine de nouvelles occasions de consulter nos célébrités nationales sur les trois problèmes du vin, de l'amour et du tabac; mais nous nous imaginions qu^à cela se bornait toute sa charité. Et parce qu'il s'était juré de ne plus amuser le monde, nous estimions que ce n'était pas une raison pour se mettre, comme il faisait, à l'ennuyer indéfiniment.

Mais depuis quelques mois la situation a changé. Le comte Tolstoï a trouvé sa mission, ou plutôt il a trouvé cette fois une mission si grande que l'Europe entière n*a pu s'empêcher de le voir à l'œuvre.

Aux premières nouvelles de la famine, le comte Tolstoï a quitté sa maison avec ses deux filles et trois de ses fils. Il s'est rendu dans les districts où le fléau sévissait, et voici trois mois qu'il n'en est pas sorti. Habillé en moujik pour de bon, avec, sous sa pelisse, une blouse nouée à la ceinture, les pieds chaussés de grosses bottes et les mains couvertes de moufles, voici trois mois qu'il court de village en village, construisant partout des baraques de bois où il fait transporter des vêtements et des vivres. Il installe des fourneaux, prépare lui-même du thé, de la soupe aux choux. Après quoi il appelle tous les habitants du village : il les répartit en trois classes, les enfants et les femmes, les vieillards, les hommes valides; et à tour de rôle, il leur distribue les rations. Puis, quand il a fini, il charge un de ses enfants, ou bien une femme du village, de continuer tous les jours comme on lui a vu faire; et il va au village voisin. Songez que c'est l'hiver, un hiver de Russie; et, par des routes de boue et de neige, voyez-le marcher seul sous la nuit tombante, ce vieillard de soixante-cinq ans !

A lui seul il nourrit un peuple. C'est qu'il fait des miracles. Il a d'abord converti sa femme qui,

Tété dernier, se plaignait encore à mis Hapgood des excentricités de son mari, et qui maintenant, installée à Moscou, n'a plus d'idée que pour recueillir des secours. — « Je me trouvais chez la comtesse, écrit un journaliste russe, le jour où a paru dans la Gazette son appel à la charité publique. J'ai vu des gens de toute condition entrer dans la maison, s'incliner devant les images saintes, déposer des billets de banque sur la table et s'en aller sans rien dire. Tout de suite la table s'est couverte de billets. On a recueilli plusieurs milliers de roubles dans cette première journée »•

Les roubles arrivent toujours. Ils arrivent de tous les coins de la Russie, ils arrivent aussi d'Amérique et d'Angleterre. Le comte Tolstoï a beau dire aux Anglais qu'ils ont des affamés chez eux et qu'ils devraient l'imiter dans leur pays au lieu de lui envoyer l'argent. Les Anglais trouvent plus commode de lui envoyer de l'argent, et les roubles arrivent toujours.

Ainsi le comte Tolstoï poursuit son œuvre. Le froid et la fatigue ne sont pas les seuls dangers qu'il ait à craindre. Toutes les menues autorités du pays, les popes et les fonctionnaires, sont indignées de sa conduite. Les popes l'accusent de distribuer aux moujiks l'athéisme et la libre pensée, sous les espèces du pain noir et de la soupe aux choux. Les fonctionnaires l'accusent de se passer d'eux. La Gazette de Moscou réclame contre lui les peines les plus sévères parce qu'il

a parlé de constituer une Société privée pour répandre les secours. Mais les menaces ne l'intimident pas, et il poursuit son œuvre.

Son œuvre de nourricier, son œuvre aussi de prédicateur. Ce n'est pas qu'il fasse payer aux moujiks le pain qu'il leur donne en les forçant à écouter ses professions de foi. Il ne leur dit rien, il se contente de les nourrir, comme il sied à un bon socialiste. Mais, sous l'effet des circonstances, sa doctrine sociale s'est précisée ; ses idées sont devenues plus pratiques au contact de l'action, et les articles qu'il publie depuis trois mois dans la Niedie/a, la Gazette russe et le Dai/y lelegraph contiennent un système complet de morale socialiste, dont à peine on pouvait saisir des fragments épars dans Ma Religion, et la Sonate à Kreutzer.

Voici, autant qu'il m'a semblé, les trois points essentiels de ce système :

I** L'idéal social n'est pas, comme le croient les socialistes, de multiplier les lois, mais de suppri^ mer les lois. Les lois sont la grande cause du mal dans l'humanité. Elles produisent les fonctionnaires, qui sont une espèce fâcheuse. Elles produisent surtout l'habitude de compter sur elles, tandis qu'il n'y a de bonheur solide que celui qu'on se fait à soi-même. Et en attendant qu'on puisse supprimer les lois, il faut que chacun essaie de s'en passer dans la mesure du possible. L'assistance légale, l'organisation légale

du travail, par exemple, demeurent stériles lorsqu'elles ne sont pas funestes ;

2° Les lois agissent sur les hommes par le dehors, en réglant leur conduite extérieure. Or, une telle action est vaine, car il n'y a que le dedans qui importe, c'est-à-dire l'âme, ses désirs et ses sentiments. Avant de donner à l'humanité une nouvelle condition sociale, il faut refondre l'âme humaine, la débarrasser peu à peu de tous ceux de ses besoins qui ne peuvent pas être satisfaits. La révolutionsociale doit être avant tout une affaire d'éducation;

3o Enfin le but à poursuivre n'est pas l'élévation des petits, mais l'abaissement des grands. Pour que l'humanité soit heureuse, les lettrés doivent oublier la science, et les riches renoncer à leur fortune : à cela doit tendre la future éducation sociale. Car ce n'est point de l'intelligence ni de la richesse que vient le vrai plaisir : le moment est prochain où l'intelligence et la richesse apparaîtront comme des sources de malheur. Il faut que l'humanité arrive à comprendre que ce n'est point de savoir ni de posséder qui peut la rendre heureuse, mais bien de ne désirer que ce qu'on peut atteindre sans mécontenter son voisin. Pareillement Pascal a dit : « Abêtissezvous », et Jésus-Christ : « Heureux les pauvres d'esprit ! »

Tel est, dans ses grandes lignes, le socialisme du comte Tolstoï : c'est, comme on le voit, un socialisme anarchiste exactement opposé au col-

lectivîsme de Karl Marx et des socialistes allemands. Et ceux-ci ne manquent pas à se divertir d'une doctrine aussi chimérique, aussi peu en accord avec l'esprit de la science.

Qu'ils y prennent garde, cependant, car il me semble que l'anarchisme du comte Tolstoï se prépare à leur disputer l'avenir. Déjà même il a commencé de contrarier leurs progrès. Dans toute l'Europe il a détaché d'eux les âmes supérieures : il est en train de leur prendre l'élite des jeunes gens de leur parti. MM. Morris et Crâne en Angleterre, M. Domela Niewenhuys en Hollande, MM. Wille et Hauptmann en Allemagne?

tous ces hommes ont quitté déjà la doctrine de Marx. Encore l'Allemagne, la Belgique et le Nord de la France sont-ils les seuls pays capables de s'accommoder, pris en masse, d'un idéal collectiviste : le reste de l'Europe est d'instinct ennemi des lois, et tel il se retrouvera sans doute, au jour de la liquidation finale.

Ainsi le socialisme du comte Tolstoï a plus de chances qu'il n'en paraît avoir d'être le bon socialisme, c'est-à-dire le plus fort de tous, Réussira-t-il à réaliser son idéal? Je continue à penser qu'à cela aucun socialisme ne réussira jamais. Le jour où notre bâtisse sociale s'effondrera, ce ne sera pas,. comme dans les féeries, pour céder la place à un magnifique palais sorti de terre ; mais, comme il arrive aux bâtisses qui s*effondrent^ pour écraser ses habitants.

Il n'en reste pas moins certain que le comte Tolstoï aura été un bon socialiste, un socialiste meilleur que M. Bebel lui-même, qui cependant parle, s'agite, prête serment sur serment et, en attendant la destruction du capital, arrondit d'année en année son petit capital privé. C'est le comte Tolstoï qui est un bon socialiste. Tel nous le reconnaissons dans ses portraits d'à présent. Avec sa longue barbe grise et ses cheveux bouclés, et ses grands yeux maintenant si doux sous la broussaille des sourcils, il ressemble à quelqu'un des vieux saints qu'on voit sculptés sur les portes des cathédrales. On le prendrait pour Jacques ou pour Mathieu, ou pour tel autre des compagnons de cet anarchiste fameux qui fut exécuté à Jérusalem, il y aura bientôt dix-neuf siècles, pour avoir trop ouvertement conseillé le mépris des lois.

Février 1892,

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