UNE INTERVIEW
Il y a deux ou trois ans que j^ai vu, pour la première fois, le docteur Henri Ibsen. Je l'aperçus, un soir d'été, se promenant de long en lar^e sur la place Max-Joseph, à Munich ; et malgré l'élégante correction de sa tenue, son haut chapeau bien lustré, sa redingote aux revers de soie et sa cravate blanche, il me fit l'effet d'un vieux lion du désert se promenant dans sa cage. Mon impression s'accentua encore lorsque, un quart d'heure après, à six heures et demie sonnant, je le vis entrer, la tête découverte, dans un café de la rue Maximilien, et jeter d'abord autour de la salle un regard dédaigneux et tranquille.
Il s'assit à une table voisine de la porte, retira lentement ses gants blancs, les disposa à portée de sa maia, demanda un petit verre de cognac, une carafe d'eau frappée, et le Figaro. Puis il
z. Les deux études qui suivent ont été écrites, à quelques mois d'intervalle, en 189^. Je serais désolé qu'on voulût y voir un jugement général et ^éfînitif sur l'œuvre du vieux poète norvégien. J'ai simplement esâayé d'y noter quelques-unes des raisons qui m'empêchaient de prendre tout à fait au sérieux les prétentions philosophiques de ses derniers drames. Encore suis-je forcé d'avouer que Hedda Gabier me paraît aujourd'hui une pièce pleine de vie et de naturel, en comparaison du Constructeur Solness et du Petit Eyolf.
resta immobile, le coude appuyé sur la table, et je pus l'observer à mon aise.
Oui, c'était bien un vieux lion. Son épaisse chevelure en broussaille, ses épais sourcils, les deux touffes épaisses de ses favoris, encadraient son visage d'une blanche crinière dont les plus savants cosmétiques ne pouvaient parvenir à tempérer la rudesse. Il y avait aussi dans le port hautain de la tête, dans le geste décidé du bras, quelque chose d'énergique et de farouche qui me parut concorder avec Tâpre sauvagerie du génie de cethomme.
L'été dernier, un ami commun, M. Conrad, l'éminent promoteur du mouvement réaliste en Ailemagne, voulut bien me présenter au vieux poète norvégien. C'est encore au café de la rue Maximilien que nous le rencontrâmes ; il y vient tous les soirs, lorsque sonne la demie après six heures, et tous les soirs il y reste jusqu'à sept heures et demie, accoudé à la même place, immobile et silencieux, buvant à petites gorgées méthodiques un verre de cognac arrosé d'eau. Je reconnus aussitôt le vieux lion: ses cheveux, ses sourcils et sa barbe avaientpris encore un aspect plus farouche.
Mais lorsque je me fus assis près de lui, je découvris que, par un phénomène singulier, ses cheveux, ses sourcils et sa barbe avaient l'air d'être une crinière postiche, sous laquelle j'aperçus une petite figure rondelette et poupine, bien davantage pareille à une jolie pomme d'api qu'au museau d'un fauve. Les yeux eux-mêmes, sous les grosses lunettes dorées qui les couvraient,
avaient une expression douce et presque enfantine.
Douce et enfantine était la voix d'Ibsen, et les choses qu'il nous dit en nous accueillant étaient aussi parfaitement enfantines et douces. Une heure durant, il nous permit de Técouter; il parlait lentement, scandant ses mots, avec une admirable netteté de prononciation,
II nous dit combien il était heureux du succès obtenu, en France, par ses Revenants : il avait lu tous les comptes-rendus, et quelques-uns, m'avoua-t-il, l'avaient fait pleurer de tendresse. Lui aussi, comme tous les écrivains allemands, il ne cesse point d'avoir les yeux tournés vers Paris ; là seulement est pour eux la vraie gloire, et j'ai bien senti que le sort réservé par les spectateurs de rOdéon à sa pièce ancienne, iVbra, passionnait davantage le docteur Ibsen que le succès à Copenhague de la pièce qu'il était en train d'écrire.
Ibsen me parla ensuite de la vie calme et heureuse qu'il avait trouvée à Munich ; il s'y plaisait mieux encore qu'à Rome, où il avait très longtemps demeuré. II m'invita à venir le voir dans son appartement, au coin de la rue du Canal et de la rue Maximilien, maison Heurmeter, au second étage, m'avouant, au surplus, qu'il était pour l'instant fort occupé, et n'aimait guère les visites.
Comme je m'étonnais de safacilité à parler l'allemand, il me dit qu'il était, de naissance, à demi allemand. Sa mère, sa grand'mère, son arrièregrand'mère étaient allemandes ; ily a aussi dans ses veines un peu de sang écossais. Pourtant le nor-
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végien est la seule langue ou il puisse écrire. Et, bientôt, nous en vînmes à l'histoire de ses drames, qui ttous conduisit à l'histoire de sa vie littéraire.
J'appris ainsi qu'Ibsen avait été d'abord pharmacien, puis directeur de théâtre, et s'était montré dans ces deux métiers si parfaitement incapable, que le roi de Suède lui avait enfin donné une pension pour lui permettre de voyager, d'écrire des drames à sa fantaisie, et de ne plus s'embarrasser d'aucune profession régulière. Cette pension, Ibsen continue, depuis trente ans^ à la recevoir. La représentation de ses pièces lui procure aussi un assez beau revenu, malgré que dans la plupart des villes allemandes, â Munich, par exemple, ses drames les plus caractéristiques, les Revenants^ Y Ennemi du peuple ^ soient interdits par la censure.
Ne croyez pas au moins qu'Ibsen se soit plaint devant moi de cette interdiction. C'est un homme doux et respectueux, que jamais personne n^a entendu émettre un mot de blâme sur qui ou quoi que ce soit. Un de ses amis d'enfance me disait que, dès le collège, il lui avait connu cette habitude de réserve, de même que ce goût dte la parfaite correction extérieure et de la régularité dans tous les actes de la vie. Jamais un mot plus haut que l'autre, jamais une trace de colère ou de malveillance.
De son rival Biœrnson, qu'on me dit qu'il a toujours détesté, et qui est en passe de le remplacer dans l'admiration des Allemands et des Scandi-
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naves, il ne cesse point de parler avec une déférence attendrie, comme il m'a parlé de Tolstoï, qu'il reconnaît toutefois n'avoir jamais bien compris. Les jeunes poètes qui lui envoient leurs ouvrages sont sûrs de trouver en lui un admirateur toujours prêt ; il ne manque pas à les complimenter de leur génie, dans de belles épitres d'une écriture soignée, aux lettres égales, l'écriture la plus méthodique, je crois, qu'ait eue jamais un poète.
Par quel hasard cet homme, d'ordinaire si réservé, et connu de ses amis comme tout à fait impénétrable, voulut-il bien, ce soir là, nous fournir quelques détails sur la pièce qu'il était en train d'écrire ? II était en humeur de confidence, et d'une loquacité si eitceptionnelle que je vis la jolie petite servante du café en arrêt devant nous, considérant avec une surprise effarée cette débauche de paroles chez un homme quasi muet.
Encore les détails que nous donna le docteur Ibsen n'auraient-îls permis à personne de lui voler le sujet de son drame nouveaux II nous en expliqua seulement la tendance générale, le ton et l'allure. Il nous dit [qu'il avait maintenant renoncé aux grands drames sociaux, agitant des problèmes à son gré tr(^ vastes. Il voulait désormais réduire les sujets et élargir les cadres, faire entrer dans des intrigues d'apparence moins roma-
I. C'était son Hedda Gabier, publiée et représentée quelques mois plus tard; ' ' .
nesque une plus grosse part d'analyse, de naturel, et de vérité.
Mais l'heure s'avançait, et nous primes congé. Et j'eus l'impression, en considérant une fois encore l'étrange figure du vieux poète, que son génie ressemblait de très près à son apparence extérieure.
Il y a d'abord, en effet, dans ses drames, quelque chose de farouche, de sauvage, qui ne manque pas d'émouvoir. On.sent passer sur la scène un souffle de fatalité tragique, et l'impression de terreur qu'on éprouve occupe seule l'âme tout entière. Mais peu à peu, l'on s'aperçoit que cette impression est due, somme toute, à des moyens assez faciles, et a vite fait de s'atténuer. L'exemple de M. Maeterlinck ne prouve-t-il pas, au surplus, combien il est aisé de produire au théâtre des effets de terreur ? L'épouvante est peutêtre, de tous les sentiments dramatiques, le plus violent, mais aussi celui qui s'use le plus vite. Et, de même, on ne tarde pas à ne plus sentir ce qu'il y a, dans les drames d'Ibsen, d'étrange et de mystérieux. On s'aperçoit bientôt que les personnages principaux gagneraient à expliquer davantage les motifs de leurs actes, qu'ainsi nous aurions moins l'idée, d'abord, de les trouver surprenants, mais qu'il nous serait ensuite plus commode de les comprendre et de les aimer.
Mais sous la fausse crinière on découvre, chez Ibsen, une charmante petite figure pleine de dou-
ceur enfantine ; et les grands problèmes qu'il a traités dans ses drames sont aussi comme une fausse crinière qui cache des tableaux de mœurs et des caractères d'une adorable fraîcheur.
Peu à peu, à mesure qu'on fréquente davantage le théâtre d'Ibsen, on voit les personnages tragiques s'effacer, et monter, au contraire, les figures épisodiques, les jeunes filles, les servantes, les amis de pension, tout un monde qui fait songer à Dickens bien plus qu'à Shakespeare, mais qui s'agite là avec de petits gestes et de petites paroles d'une exquise vérité. Et c'est au profit de ce côté gracieux de son talent que nous a paru se diriger l'évolution présente du dramaturge norvégien.
Déjà, dans sa dernière pièce, la Femme de la MePy les personnages accessoires avaient pris une importance considérable, et la scène ne désemplissait pas d'aimables jeunes filles,babillant et s'amusant de la vie. Ce n'était plus en vérité qu'une série de tableaux de genre. Et comme les caractères principaux étaient eux-mêmes maintenus dans une façon de demi teinte, l'ensemble de la pièce se trouvait ainsi former une comédie très ample et très variée, un gracieux tableau de la vie Scandinave ; de telle sorte qu'au lieu de rugissements de lion, qui sonnaient toujours un peu faux, Ibsen nous y a fait entendre sa douce petite voix enfantine, telle que je l'ai entendue, l'été dernier, dans ce café de Munich, sous le regard étonné d'une jolie servante aux cheveux pâles.
Janvier 1891.
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