‹ Écrivains étrangers (volume 2)Chapitre 6 sur 16 · LA RENAISSANCE DU ROMAN HISTORIQUE EN ANGLE- TERRE · texte numérisé non relu

LA RENAISSANCE DU ROMAN HISTORIQUE EN ANGLE- TERRE

Il semble bien que le roman historique soit à jamais démodé. Les critiques et, chose plus grave, le public ont admis l'impossibilité, pour le romancier, de rendre la vie aux mœurs comme aux caractères des époques passées ; et c'est à peine si Ton trouve, de loin en loin, un auteur de roman-feuilleton qui consente à reprendre les traditions des Dumas et des Féval.

Pourtant ce genre autrefois si aimé a conservé des partisans, et il ne se passe guère d'année sans que l'on entende s'élever, en France ou à l'étranger, de chaudes protestations contre sa disgrâce. Il reste mêmQ encore des esprits chagrins pour prétendre que, loin d'être impossible, la forme historique est la plus précieuse de toutes les formes du roman, celle qui comporte la plus grosse part de vérité, ou, tout au moins,

d'objectivité. Suivant eux, le passé est plus facile à bien connaître que le présent. Pour qu'un écrivain parvienne à nous donner l'image vivante d'une époque, il faut que lui-même l'aperçoive d'ensemble, dans un plein relief, avec l'enchaînement des causes et des conséquences : comment le pourra-t-il, si l'époque n'est pas achevée, s'il s'y trouve personnellement mêlé, s'il est condamné à ne l'observer qu'au travers de ses sentiments, de ses intérêts particuliers? C'est parce que nous tournons avec la terre que nous ne sentons pas la terre tourner ; nous ne comprenons pas le mécanisme intérieur de notre société contemporaine parce que nous sommes n^usmêmes un de ses rouages. Et il en est des épo-^ que s comme des œuvres d'art : nous aimom davantage les œuvres d'aujourd'hui, faites pour nous par des hommes semblables à nous ; mais nous comprenons, nous jugeons mieux les œuvres dupasse, pouvant les voir dans une perspective suffisante.

Nos romanciers ont préféré nous décrire les mœurs et les caractères de leur temps. Ils ont essayé d'abord de nous en offrir une description objective ; et ils l'ont pu aussi longtemps qu'iU ont cherché leurs sujets très loin d'eux, dans lefi classes sociales dont eux-mêmes ne faisaient point partie. Mais dès qu'ils ont abordé le monde qui semblait leur être le plus familier, ils ont involontairement substitué leurs sentiments per-^ sonnels à ceux de leurs héros. On ndus a donné

bien des romans de l'homme de lettres depuis trente ans : il n'en est guère que nous ayons retenu. Et voici déjà que la plupart des romans nouveaux deviennent de simples confidences, des autobiographies de Fauteur, tbutes choses peutêtre curieuses, n'ayant pas à coup sûr l'objectivité que l'on exigeait naguère d'une œuvre d'art parfaite.

Répliquerez- vous à ces apologistes du roman historique que l'objectivité dont ils parlent n'est peut-être point si nécessaire, et que peut-être il suffît à un écrivain de bien sentir la vie de son temps pour être en état de la rendre ? Ils auront, pour vous confondre, une foule de considérations d'esthétique générale, où il serait trop long de les suivre. Mais si vous leur faites observer que, pendant les cinquante ans de son triomphe, le roman historique n'a point produit de chef-d'œuvre, que ni les ouvrages de Walter Scott ni Notre-Dame de Paris ou les Trois Mousquetaires n'ont réussi à présenter une image vivante du passé, et que cet argument suffirait à prouver l'impuissance du genre, ils vous répondront que votre argument prouve tout au plus l'impuissance des auteurs que vous avez cité, et non pas du genre lui-même.

Et nul doute que, sur ce point, ils n'aient entièrement raison. Le roman historique a priori n'a rien d'impossible ; il peut être d'un exercice plus malaisé que le roman de mœurs contemporaines, exiger chez l'auteur et les leclewcs ^Xm^ ôJ^vv^wt

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tion ou de savoir : mais nous ne voyons pas de motif général qui empêche un écrivain de parvenir à restituer une époque ancienne, non plus que le public d'y .prendre plaisir. Et si tous les romanciers, jusqu'^ici, ont échoué à faire revivre le passé, et les Walter Scott, et les Alexandre Dumas, et les Alfred de Vigny, et les Flaubert, c'est qu'ils ont tous manqué, par quelque point essentiel, aux règles du roman historique.

Car il est certain,d'abord,que pour nous suggérer l'illusion de la vie, un roman doit être conforme à ce que nous savons par ailleurs des conditions de la vie, Un romancier qui aborde l'histoire doit avant tout la respecter, sous peine de se heurter, dans l'esprit des lecteurs, à des notions préconçues qui empêcheront qu'on le croie.

Il faut encore qu'il ne se contente pas de prendre dans l'histoire les actes et les attitudes de ses personnages. Aux différentes époques correspondent des façons différentes de sentir, de penser, de vouloir; et les âmes des temps que l'on fait revivre doivent être restituées au même degré que l'ensemble des circonstances extérieures. Animer des personnages d'autrefois de sentiments et de pensées modernes, comme ont fait Walter Scott et tous ses successeurs, n'est pas moins déraisonnable que de vouloir échapper à ce défaut, comme a fait Flaubert, en créant des personnages d'autrefois qui n'ont ni sentiments ni pensées.

Ajoutons que, parmi \es èçocjvva^ di^ V\v\%V.oîre^

il en est qui se prêtent mieux que d'autres à dô telles restitutions psychologiques. Suivant que notre vie se modifie, nous devenons plus ou moins capables de comprendre Tune ou l'autre des civilisations antérieures, La Grèce antique, par exemple, ou même le xvii* siècle français, nous sont en ce moment «plus difficiles à reconstituer que la décadence romaine ou les dernières années du xvii* siècle : et déjà nous n'avons plus à nous représenter la vie des esprits de la Renaissance la même facilité qu'auraient pu avoir les générations précédentes. De là, pour l'audacieux qui reviendrait au roman historique, une sorte de choix à faire entre les époques. Il se peut que nous comprenions mieux le passé que le présent : mais certes les phases du passé que nous comprenons le mieux sont celles qui ont avec le présent le plus d'analogie.

Et si ce ne sont point les règles absolues du genre, ce sont du moins celles que semblent s'être proposées deux écrivains, M. Shorthouse et M. Pater, qui tous deux ont essayé de faire renaître en Angleterre le roman historique.

L'entreprise, en vérité, leur était plus facile dans leur pays qu'elle ne le serait chez; uovi^^C^ct

outre qu'^n Angleterre il en est des genres et des réputations comme des coupes d'habits, qui ne se démodent jamais tout à fait, les Anglais n'ont pas cessé d'avoir, pour le roman historique^ le respect qu'ils ont naturellement, pour toutes les choses instructives. Walter Scott, si dédaigné du public français, est resté dans sa patrie infiniment plus populaire qu'on ne serait porté à le supposer. Malgré la fâcheuse insuffisance de ses caractères, il a mis à ses peintures de mœurs une juste observation plastique et un sentiment d'amour-propre national qui longtemps encore lui vaudront l'admiration de ses compatriotes. Après lui, les romans d'Ainsworth, de Charles Kingsley, le Barnabe Rudge et les Deux Cités de Dickens, ont maintenu, sans grand éclat d'ailleurs, le genre qu'il avait créé. On peut même dire que, bien avant MM. Shorthouse et Pater, deux écrivains anglais ont essayé de perfectionner le roman historique en animant leurs personnages d'émotions et de pensées appropriées à l'époque où ils les faisaient vivre : lord Bulwer Lytton, dans le Dernier des barons (au moins en ce qui concerne les figures de Hastings et du roi Edouard IV) et Thackeray, dans Henry Esmond.

C'est précisément sur le modèle di Henry Es-

mond que M. Shorthouse semble avoir construit

son histoire de John Inglesant, Comme le livre

de Thackeray^ son livre e*^l uue façon de chroni-

que> ta simple biograpliie d'un personnage qui * assiste à de grands événements plutôt qu^il n'y prend part lui-même. Mais cette ressemblance est tout extérieure : on ne tarde pas à s'apercevoir que^ pour avoir restitué très scrupuleusement les mœurs qu'il a décrites, M* Shorthouse s'est toujours préoccupé davantage du caractère même de son héros, et que les événements qui ont eu pour lui le plus d'intérêt sont ceux qui se passaient dans l'âme de John Inglesant.

Ces événements, d'ailleurs, ne pouvaient manquer d'être intéressants. John Inglesant est, en effet, le représentant d'une des périodes les plus singulières de la civilisation anglaise, de la période de trouble intellectuel et moral qui a précédé la révolution de i648. Sous le vent d'influences contraires, les esprits d'élite se sentaient alors ballottés en tous sens, attirés tour à tour vers des idéals différents. Le conflit du tempérament anglais primitif, toujours rude et sanguin, et des finesses mondaines ; le conflit des tendances positives et des hautes aspirations poétiques ; le conflit de l'esprit protestant, qui s'exagérait jusqu'au puritanisme, et de l'esprit catholique, revenu à la mode avec Henriette de France : autant de points par où l'âme d'un jeune Cavalier de i64o s'impose à notre curiosité.

11 est en revanche assez fâcheux que l'auleur de John Inglesant ait cru devoir, dans la seconde partie de son roman, s'étendre sur la peinture des mœurs italiennes du xvii® siècle, à travers

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lesquelles il a promené son héros. L'Italie de ce temps était trop différente de l'Angleterre pour que sa description ne constituât pas un sujet nouveau, et un sujet où l'imagination d'un Anglais risquait bien de se trouver gênée. Peut-être aussi l'infériorité de cette seconde partie vientelle de ce que M. Shorthouse s'est de bonne heure senti fatigué de son effort de psychologie : car si le premier volume de John Inglesant nous offre une curieuse restitution d'une âme d'autrefois, le mérite paraît en être à la conscience érudite de l'écrivain bien plus qu'à son génie naturel, et rien ne prouve que celte conscience ne se soit pas essoufflée avant le terme de l'ouvrage. Voici d'ailleurs, autant que peut en faire juger une rapide analyse, l'histoire des aventures morales de John Inglesant.

Vers la fin de juin 1537, un jeune gentilhomme anglais d'origine flamande, Richard Inglesant, fut chargé par le comte d'Essex d'expulser de leur couvent de Westacre, dans le Wiltshire, des moines catholiques qui refusaient de se rallier à l'Eglise établie. 11 remplit fidèlement sa mission ; mais lui-même avait toujours gardé des sentiments catholiques, et Thérorsme des religieux eut encore pour effet de lui rendre plus chère la foi persécutée : ce qui ne l'empêcha point d'accepter le don que lui fit Essex de l'ancien couvent de Westacre, non plus que de se conformer toujours à toutes les pratiques protestantes, comme il convenait à un courtisan. Son fils Richard, son

petît-filg Eustace suivirent son exemple. Ce dernier pourtant avait épousé une dame catholique ; et c'est d'elle que sont nés, à Westacre,en 1622, deux enfants jumeaux, Eustace et John.

La mère mourut des suites de ses couches ; le père emmena à Londres Eustace, considéré comme l'aîné ; et John resta seul dans le vieux prieuré, où il eut d'abord pour toute instruction une infinité d'histoires mystérieuses ou tragiques, des légendes de miracles, des contes de revenants. Plus tard, le curé de la chapelle lui enseigna le catéchisme et la grammaire latine : mais toujours c'étaient les anciens domestiques et les paysans du village qui restaient ses maîtres préférés. Il avait onze ans lorsque son père le mit en pension chez le vicaire d'Ashley, un professeur très renommé dans le pays, helléniste éminent, mais aussi platonicien, rose-croix, très épris d'alchimie et d'astrologie. Tout de suite le vicaire découvrit chez son élève un esprit docile, curieux» porté au romanesque. Il l'imprégna des symboles et des allégories de son platonisme ; et lorsque, après trois ans, l'enfant le quitta, il lui donna les plus précieux conseils pour sa vie à venir : «Ne parlez point, lui dit-il, de la lumière du Christ qui est en vous, mais gardez-la dans votre cœur : écoutez ce que disent les hommes, mais n'en suivez aucun. Si vous allez à la cour, attachez-vous, quoi qu'il arrive, au parti du Roi et de l'Eglise ; rappelez-vous l'exemple que vous a donné Socrate dans Crîton »,

A Westacre, John trouva son père en compagnie de son frère Eustace et d'un gentilhomme inconnu, qui lui fut désigné comme devant rester auprès de lui pour continuer son éducation. John Inglesant se sentit dès lors attiré, par une sorte de fascination, vers ce nouveau maître. Celui-ci le prit tendrement sur ses genoux, lui fit expliquer des passages de Platon, enfin l'envoya jouer, en disant à son père ; « Voilà bien en vérité le sol le plus favorable pour nous que nous puissions trouver dans tout le royaume ! » Un sol excellent, en effet, et qui ne manquerait pas déporter les fruits qu'on attendait de lui : car l'enfant était dès lors choisi pour un rôle politique important. La tendresse conjugale de Charles P^ avait fortifié l'espoir des catholiques; on considérait comme possible de ramener à la religion romaine, par une adroite diplomatie, plusieurs hauts dignitaires de l'église établie, et d'accord avec un jésuite ami de la reine, le père de John avait formé le projet d'utiliser à ce rôle d'agent docile du parti catholique la fine et souple nature de son fils cadet. Le nouveau maître qu'on lui donnait, c'était ce jésuite, le père Saint-Glare ; et cet homme d'un génie supérieur entreprit dès le début un système d'éducation approprié à ses fins.

Il montra à son élève le côté pratique et positif de tout ce que le vicaire d'Ashley lui avait appris à considérer seulement du point de vue idéal. Il Vhahitndi, à vo\r la cowlY^^^Ylve de toute

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vérité de raison. Il ne détruisît pas son culte pour Platon, mais il lui prouva quç les méthodes socratiques ne sauraient avoir de prise sur les masses, et qu'il fallait leur substituer dans la vie d'autres moyens de persuasion. Et pour prendre plus entièrement possession de son esprit, il résolut enfin de ne pas le laisser se convertir au catholicisme. L'enfant témoignait de singulières capacités d'enthousiasme ; converti, il risquait de renoncer au monde de l'action, et c'en était fait de son rôle d'agent médiateur. Aussi le père Saint^Clare ne lui laissa-t-il voir de la religion romaine que sa beauté extérieure : il l'anima envers elle d'une passion tout esthétique, lui conseillant, pour le reste, de demeurer fidèle à l'église établie, comme avait fait son père.

Un an de cette éducation suffit pour mettre l'élève au point où le voulait son maître. Le jésuite se croyait désormais sûr d'Inglesant, et avait même cessé de s'occuper de lui, lorsque survint un hasard qui faillit tout compromettre. Dans un petit livre mystique qui lui était tombé sous la main, le Cœur brûlant^ ou la Vie de sainte Thérèse^ le jçune homme trouva de tels arguments en faveur de la vie contemplative qu'il sentit renaître son aversion naturelle pour l'aç-^ tion et les plaisirs du monde. La crise qui suivit fut des plus douloureuses ; et comme le père Saint-Clare était retenu à Londres auprès de Ift reine, Inglesant résolut d'aller consulter son ancien professeur, le vicaire d'Ashley, Il le trouva

retiré parmi ses livres, très las et un peu dégoûté, tout adonné désormais à ses études grecques. Il n'obtint de lui que des citations de textes anciens, et s'en retourna à Westacre plus incertain qu'il n'était venu. En route, il rencontra un gentilhomme du voisinage, qui, après s'être plaint de l'excès de zèle catholique de sa femme et de ses humeurs, lui fît l'éloge d'un vieux clergyman, sans rival pour les directions de conscience : à coup sûr, il devait être catholique dans le cœur, et si pieux qu'un ange venait le visiter pendant ses prières. Inglesant ne manqua pas d'aller chez ce clergyman : mais celui-là n'avait à lui offrir que des brochures sur des questions de rituel ; il était d'ailleurs très attaché à l'église établie, dont la hiérarchie le comblait d'admiration ; et, sans nier précisément les visites de l'ange, il n'aimait pas à y insister.

Inglesant avait connu dans sa première enfance un inaître d'école dont l'air doux et bon l'avait frappé. Il l'alla voir, fut très bien accueilli; le vieillard lui expliqua la nécessité d'avoir le cœur pur, et comment l'infinie providence de Dieu se manifestait dans le moindre brin d'herbe.

Le jeune homme jugea inutile de continuer ses recherches ; il se résolut désormais à garder enfermés en lui ses sentiments les plus profonds. Cependant son irrésolution restait extrême, et il fut enchanté lorsque le jésuite lui déclara qu'il était temps d'abandonner les rêves pour commencer sa vie politique. Aussi bien la situation

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devenait grave; contre l'église établie elle-même se dressait un ennemi terrible, le puritanisme, et c'était l'église établie et la royauté qu'il s'agissait de sauver.

Quelque temps après son arrivée à Londres, où le jésuite l'avait fait nommer page de la reine, Inglesant eut pour la première fois l'occasion de venir à Gidding, chez le célèbre Nicolas Ferrar. Cet homme d'une piété singulière avait transformé sa maison en une sorte de libre couvent, où lui et toute sa famille partageaient leurs journées entre la contemplation et le travail charitable. Le jeune page trouva, dans cette maison, un accueil qui le toucha beaucoup. Il admirait la ferveur des jeunes filles, nièces et pupilles de M. Ferrar, qui, tous les soirs, remplissaient de leurs chants la petite chapelle: « L'expression extatique de leurs beaux visages l'étonna ; mais surtout il ne pouvait détacher ses regards de l'une d'elles, qui était assise en face de lui, le capuchon un peu rejeté en arrière. Elle avait un air de résignation tranquille, avec des traits délicats, et de gfands yeux très doux. » Il apprit bientôt qu'elle s'appelait Mary Collet, que ses parents étaient morts, et qu'elle s'était vouée de son plein gré à la vie religieuse ; plusieurs fois, les jours suivants, il eut occasion de l'entretenir, et d'apprécier les charmes de sa nature naïvement gaie, ignorante et insouciante de tous les plaisirs mondains. Lorsqu'il dut quitter Gidding pour rentrer à Londres, elle lui promit qu'elle

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ne roublierait pas, mais sans l'inviter à revenir, sans donner aucun signe de regret. Lui, cependant, s'en Qlla tout imprégné d'une joie profonde, comme s'il avait enfin trouvé la paix morale si longtemps cherchée.

Le souvenir des heureuses journées de Gidding eut même pour effet de raviver avec tant de force ses dispositions mystiques, que le jésuite dut le conduire chez le fameux Hobbes, « un homme de haute taille avec un grand front et des yeux pleins de malice, » mais qui avait une façon un peu grossière de concilier le matérialisme avec la révélation.

Pourtant, si Inglesant fut choqué du sens terre à terre qu'il donnait à la doctrine de Platon, il n'en fut pas moins, cette fois encore, tiré de ses rêveries : « Comment sais-je, en vérité, si cette vie divine que j'ai en moi est autre chose qu'une simple opinion, ou seulement s'il y a une vie divine ? » C'est la première fois que ce doute lui venait: il résolut de se laisser Vivre, pour n'y point penser.

Devenu page de Charles I*"^, il le suivit en Ecosse, revint assister au procès de Strafford,et fut chargé d'une mission auprès de Laud. Avant de rejoindre la cour à Oxford, où, dans l'attente des événements, elle menait une singulière existence de fêtes et d'intrigues, il voulut aller revoir ses amis de Gidding. C'est là qu'un hobereau puritain, qui sollicitait la niain de Mary Collet, l'éclaira enfin sur lui-même : il comprit qu^il aimait

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la jeune fille, il le lui dit, assis auprès d'elle dans le vieux parloir. 11 lui offrit de passer sa vie loin du monde, seul avec elle. « La lumière tombait en plein sur le visage de Mary, tandis qu'elle l'écoûtait, les yeux fixés sur lui. Le parfum dés fleurs remplissait la chambre, dans le calme silence du soir, que troublaient seulement de lointains murmures. Ses yeux, — ses étranges yeux qui l'avaient attiré la première fois dans la chapelle, — devenaient toujours plus grands et plus doux à mesure qu'elle le considérait, chargés d'une tendre affection qu'il ne leur avait jamais vue. Quelques secondes elle ne voulut pas parler, peut-être ne put pas, car les grands yeux étaient humides de larmes. 11 aurait désiré vivre toujours ainsi, sans autre .pensée que la vue de ces yeux brûlants . » Enfin, elle parla : elle lui dit qu'elle l'aimait, elle aussi, mais que leurs voies dans la vie étaient différentes; elle sentait qu'il ne s'appartenait pas, et qu'à elle non plus il n'appartiendrait jamais tout entier. Inglesant fit de son mieux pour se distraire. Il eut à Oxford une foule d'aventures mondaines; il rentra dans Londres pour assister aux derniers moments de Laud ; il combattit à Naseby sous les yeux du roi. Mais s'il ne pouvait renoncer à l'action non plus, qu'au rêve, il continuait à se sentir incapable d'y éprouver du plaisir: c'est àGidding seulement que l'ennui le quittait. Il était à Gidding lorsqu'il reçut un message du père Saint-Clare, l'avertissant que rheuré était enfin venue pour lui de servir lacau-

se du roi et de l'Église. Le message était mystérieux, il hésita. Allait-il renoncer au bonheur, qu'il sentait si près de lui, pour se sacrifier à une cause où il ne pouvait parvenir à s'intéresser? Cette fois, Mary Collet elle-même lui conseilla de ne point partir : peut-être avait-elle regret d'avoir repoussé son offre, peut-être craignaitelle que le jésuite ne le forçât à une action déloyale. Pourtant, elle s'aperçut bientôt que le jeune homme était à jamais entre les mains de son ancien maître, et dut se résigner à le laisser partir. Leurs adieux furent tristes. Inglesant était tourmenté de remords, ne comprenant pas l'instinct fatal qui le faisait agir. Sur le seuil, Mary lui tendit la main, puis elle se détourna et rentra dans la maison. Elle lui parut plus semblable à un ange qu'à un être humain ; pourquoi donc la vit-il s'éloigner sans un effort pour la retenir?

La mission dont le chargea le père Saint-Clare était vraiment des plus scabreuses. Il s'agissait d'aller chercher en Irlande une armée catholique, avec une lettre du roi, mais une lettre que le roi se réservait de désavouer s'il y avait danger. Inglesant partit, ramena l'armée, et ne tarda pas à être accusé du double crime de trahison «• de faux. Il garda, sous les interrogatoires les plus pressants, une attitude courageuse ; malgré les tentations les plus cruelles, il tint le serment qu'il avait fait, prit sur lui la falsification de la lettre, et fut condamné à [mort après un long

emprisonnement. Il allait être exécuté lorsque l'influence du jésuite lui sauva la vie.

Au sortir de sa prison, il eut une joie très vive, que devait suivre bientôt le pire désespoir. 11 rencontra son frère Eustace qui, peu de temps avant la Révolution, s'était marié, et qui se préparait maintenant à rejoindre sa femme dans le château qu'elle habitait. Au contact de ce frère toujours aimé,, l'âme fatiguée de John retrouvait avec les souvenirs de l'enfance, les naïves tendresses enfantines. Mais Eustace était inquiet, troublé; il hésitait à quitter Londres.Un Italien qu'il avait naguère mortellement offensé s'était introduit, en qualité de médecin, auprès de sa femme : les horoscopes consultés donnaient des présages sinistres. Pour se rassurer, les deux frères allèrent voir l'astrologue le plus fameux de Londres, un homme de fort belle mine, l'air sérieux et plein de dignité, vêtu de noir, avec une pèlerine de fourrure sur les épaules et la tête coiffée d'un bonnet carré. Invité par cet homme à lire l'avenir dans un cristal magique, John Inglesant frémit d'horreur en y discernant le cadavre de son frère, frappé d'un coup de poignard. Puis la vision s'effaça, et il s'éleva dans la chambre un vent si violent que l'astrologue, se tournant vers le jeune homme :

« En vérité, jeune seigneur, lui dit-il, il faut que vous soyez d'une nature singulière ; assez pur de cœur pour voir des choses qu'ont vainement désiré voir les hommes les plus saints, et pourtant si sauvage et si indocile que la perver-

site de vos intimes pensées irrite les bienheureux esprits. »

Le terrible présage du cristal était trop vrai. Quelques jours après, Eustace Inglesant mourut assassiné par ritalien, et son frère, malade/affaibli de corps et d'esprit, se retrouva seul dans la vie. Une fut sauvé du suicide que par larésolution qu'il prit de venger, de sa main, le meurtre d'Eustace.

Il quitta l'Angleterre ; il vint en France, où la frivolité de la cour d'Henriette le choqua, acheva de le dégoûter de la politique. Dans un couvent de la rue des Terres-Fortes, il vit une dernière fois Mary Collet, forcée elle aussi à fuir l'Angleterre après la mort du roi. 11 la vit mourir, toujours pleine d'amour pour lui. mais toujours calme et résignée, avec le doux éclat de ses grands yeux. A son tour, il voulut chercher dans un cloître l'oubli et le repos, en même temps que son âme indécise continuait à lui suggérer mille prétextes contraires. Enfin il décida d'attendre, pour abandonner le monde, qu'il eût vengé le meurtre de sonfrère.L'assassins'était réfugié en Italie : il s'y rendit pour l'aller découvrir.

Il eut en Italie une existence assez accidentée. Il fut mêlé aux intrigues des petites cours, assista à l'élection d'un pape, et se vit de nouveau emprisonné pour avoir défendu Molinos, dont il aimait les doctrines sans pouvoir s'y rallier. Même il se maria ; mais son cœur enavait fini avec les fortes passions, et la mort de sa femme, quelque temps

après, ne paraît pas Tavoir beaucoup affecté. Il était d'ailleurs devenu indifférent à une foule de choses : la musique seule l'intéressait vraiment. Son désir de vengeance tantôt l'agitait et tantôt, dès qu'une occasion semblait s'offrir, faiblissait en lui. Un jour il rencontra le meurtrier de son frère, mais il le laissa s'échapper, jugeant qu'il y aurait lâcheté à le tuer désarmé. Il le rencontra une seconde fois pendant la peste deNaples ; il le trouva infirme, misérable, et dans les angoisses du plus profond repentir.

L'épilogue du roman est d'un accent très gracieux. Un jeune musicien anglais écrit à son ami qu'il est allé à Oxford et qu'il y a fait de la musique avec le vieux John Inglesant, rentré dans sa patrie après la restauration de Charles II. «Au premier abord, dit-il, il me plut beaucoup : il portait des cheveux très longs, à la mode ancienne ; mais, pour tout le reste, il était vêtu à la mode d'aujourd'hui, avec un pourpoint de satin noir, une collerette et un jabot de malines. Son expression était noble, mais distraite ; ses traits pâles et un peu amincis, et son attitude me donna l'idée d'un homme qui avait vu le monde et en qui peu de choses désormais étaient capables d'exciter une attention extrême. Ses manières étaient d'ailleurs courtoises et polies, même à l'excès. »

Le concert eut lieu. Inglesant tint sa partie dans deux concertos ; après quoi, ià la demande générale, il joua seul, sur son violon, une fugue suivant la manière italienne. Le témoin raconte

enfin qu'il a eu un long entretien avec le vieux gentilhomme. Il lui avait demandé ce qu'il pensait de l'Église catholique et de ses différences avec l'Église établie : « Ceci est la querelle suprême, avait répondu Inglesant, car il ne s'y agit pas d'une dispute entre deux sectes ou deux royaumes, mais entre les deux parties de la nature humaine. » Et il avait continué sur ce ton, parlant plutôt pour lui-même, exposant les avantages des deux religions. Puis le soir était venu, et l'on s'était séparé.

Voici maintenant l'histoire de Marins l'épicurien, telle que nous la raconte, en deux gros volumes, M. Walter Pater.

Au temps où l'empereur Antonin, mourant, fit porter l'image de laFortune chez son successeur Marc-Aurèle, il y avait, dans une maison de campagne de l'Etrurie, à demi ferme, à demi villa, un enfant qui gardait encore toutes les croyances de la « religion de Numa », et dont la petite âme semblait rendre une vie nouvelle à toutes les traditions du polythéisme romain,transmises par d'indifférentes générations de sceptiques. Orphelin de son père, élevé par une mère qui observait le deuil dans toute sa rigueur. Marins acquit de bonne heure un profond sérieux, un ferme sen-

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liment de sa responsabilité, en même temps qu^un vif penchant au rêve et à la spéculation. 11 suivait avec un intérêt recueilli les charmantes pratiques de la vieille foi nationale, qui remplissait l'univers, autour de lui, de présences sacrées. Et ainsi se passa son enfance, plus occupée à contempler qu'à agir, mais sans cesse réconfortée par d'assidus exercices corporels et par la vue d'une mer bordée de roses géantes, sous un air tout imprégné d'échos et de parfums. Dans une sorte de pèlerinage qu'il fit à un temple d'Esculape, il rencontra un jeune prêtre qui l'entretint longuement et lui conseilla de rester toujours tempéré en toutes choses, celles de l'âme et celles du corps, avec un cœur plein de paix pour le reste des hommes : à ce prix, la vie entière lui paraîtrait aussi fraîche et pure que les couleurs d'une fresque. Puis les cérémonies commencèrent. L'enfant ne se fatiguait pas de leur simple poésie, qui l'attachait encore à cette religion soucieuse de la pure beauté.

Peu de temps après, il perdit sa mère. La mort lui apparut, et il eut des semaines de désespoir où se mêlaient un besoin d'affection féminine, une appréhension des destinées de l'âme, mille effrois devant la vie. L'école où il fut admis, à Pise, n'aurait pas eu grande influence sur sa nature renfermée et réfléchie, sans la connaissance qu'il y fit d'un jeune fils d'esclave, Plavien, et l'ardente amitié qui en résulta. Flavien était un esprit plein d'ambition et de vigueur, il prit

sur l'âme plus indolente de son ami un empire absolu. Il lui fit connaître les joies de la dialectique, lui mit entre les mains le poème de Lucrèce, les pamphlets de Lucien, le Livre d'or d'Apulée. La foi enfantine de Marius s'effaçait peu à peu, ou plutôt elle se modifiait en lui, substituant à ses dogmes un cortège de gracieux symboles, pendant que la vie extérieure continuait à lui apparaître dans un harmonieux éloignement, comme une procession de blanches formes sur l'horizon bleu. Il vit mourir son jeune ami, jusqu'au bout hautain et dédaigneux, tranquille dans la certitude du néant qui l'attendait. Et une fois de plus le problème de la mort se posa devant lui.

Il lut le livre mystérieux d'Héraclile. Il y apprit que tout s'écoulait, qu'il ne fallait pas s'attacher aux vaines apparences, mais qu'il y avait derrière elles un feu permanent, une éternelle énergie vivante. Cette doctrine lui plut comme une belle hypothèse, avec les touchantes rêveries qu'elle lui suggérait. L'optimisme désenchanté des Cyrénaîques l'encouragea à orner sa vie, sans s'inquiéter de sa valeur réelle. Mais toujours le charme qui lui venait de ces systèmes endormait .son angoisse plutôt qu'il ne la guérissait.

Peu à peu se forma en lui une philosophie qu'il crut bien ne jamais quitter, un cyrénaïsme nouveau, donnant pour but à sa vie, non point le plaisir ni l'ataraxie, mais la vie elle-même. Il résolut de s'assurer qu'il comprenait toute chose, dans

le monde des apparences, et que rien ne passait inaperçu dexant sa pensée. Il rêva un idéal d'existence où l'action, l'amour, et la souffrance même, auraient leur part, tout ce qui, parmi les sensations possibles, était noble et passionné.

Le voyage qu'il fît de Pise à Rome fut riche en belles impressions. Il marchait à pied, la tête couverte d'un large chapeau : son manteau gris était serré contre sa poitrine, mais relevé sur les deux épaules pour ne pas gêner les mouvements des bras. Derrière lui, ses domestiques conduisaient les mulets chargés de bagages, et souvent, lorsqu'il traversait les hameaux, les enfants venaient cheminer quelques pas avec lui, attirés par l'expression avenante de ses grands yeux noirs. La marche excitait son esprit à des images plastiques, il lui semblait que les recherches théoriques étaient vaines, et que l'objet de la vie devait être la traduction de l'univers sensible. Il décidait de vivre désormais dans le concret, d'éterniser, par un poème coloré et sonore, un moment de la durée. Mais la fatigue des derniers jours amena une réaction complète : il entra à Rome un peu honteux de lui-même, les idées confuses, diverti seulement par les étranges façons d'un compagnon rencontré en chemin. Qu'avait-il, cegrave et silencieui Cornélius, pour ne pas saluer les temples des dieux, et qu'était-ce qui mettait dans tous ses mouvements un tel reflet de mys^ térieuses certitudes ?

Rome se préparait à recevoir Marc-Aurèle ;

ihi ÉCRIVAINS ÉTRANGERS

Tovation que lui avait votée le sénat semblait avoir ravivé la gaieté et la piété nationales. Marius s'avançait comme dans un rêve dans cette cité de temples, découvrant à chaque pas des dieux nouveaux quile ravissaient. Et^ le lendemain, il vit marcher le long des rues de la ville, en compagnie de son fils adoptif Lucius Vérus, un dieu vivant, Tempereur Marc-Aurèle. Il l'entendit prononcer au sénat un discours plein d'images simples et fortes sur la nécessité de l'énergie, la vanité des ambitions extérieures. «L'empereur était amplement drapé dans une toge très riche, mais de forme un peu démodée. Il tenait ses yeux obstinément baissés, des yeux gros et saillants, imprégnés d'une bienveillance dédaigneuse. Ses cheveux étaient restés noirs et épais. Son front dénotait l'homme qui, parmi l'aveuglement et la perplexité de tous, seul se faisait une idée claire sur l'ensemble des apparences ». Pourtant, il avait dans les plis de la bouche et dans les mains quelque chose d'émacié, d'ascétique, qui choqua Marius comme l'indice d'un manque de respect pour la beauté corporelle.

Quelque temps après, Marius, vêtu de sa toge de cérémonie et avec le lourd anneau d'or de Vingenuus^ fut admis auprès de l'empereur. Il vit la plus belle femme de l'empire et la plus mystérieuse, l'impératrice Faustine, assise auprès d'un brasier dont la lumière rougissait ses doigts effilés; à ses côtés étaient son fils Commode et le vieux précepteur Fronton. Marc-Aurèle aussi

était là, causant familièrement avec chacun des visiteurs; et tout de suite Marins lui plut par la pureté de son regard : « Il convient, lui dit-il, de ressembler aux dieux plutôt que de les flatter. Assurez-vous que ceux dont vous vous approchez sont rendus plus heureux par votre présence ». La présence de l'empereur avait rendu le jeune homme plus heureux : comment donc expliquer qu'il ait trouvé bien autrement curieux son nouvel ami Cornélius ? « Celui-là était sévère et dur, mais il y avait autour de lui comme un parfum d'espérance, de fraîcheur et d'espérance, comme la lueur d'une aurore nouvelle ». Et Marins, dont l'esprit ne pouvait concevoir les choses que sous une forme sensible, se demandait de quel dogme intellectuel ce jeune Cornélius pouvait bien être le symbole.

Un discours de Fronton lui fit entrevoir un idéal de vie morale si haut et si large qu'il se sentit honteux de la petitesse du sien. Que manquait-il à son cyrénaïsme ? Il ne savait ; mais il avait perdu sa sérénité ancienne. A fréquenter Marc- Aurèle, il ne put que s'embarrasser davantage dans l'hésitation. Le stoïcisme lui paraissait trop froid, avec quelque chose de vieillot qui lui déplaisait, et cependant il voyait l'empereur y puiser une sainteté, une calme et poétique dignité qui l'émouvaient infiniment. Par instants, il apercevait un grand idéal, dans la nuit montante de sa pensée : il voulait le saisir et ne pouvait.

La certitude morale qu'il cherchait et C[u'é-

chouèrent à lui donner le platonisme mystique d'Apulée aussi bien que le scepticisme de Lucien, il pensa les trouver enGn dans les croyances d'une dame chrétienne, Cœcilia, amie de Cornée lius. La messe le séduisit par la grandeur de son symbolisme : le culte des morts lui parut satisfaire à des sentiments qu'il avait toujours eus et que nulle philosophie n'avait su apprécier. Il éprouvait chaque jour plus vivement, auprès de cette jeune femme imposante et belle, l'impression de fraîche espérance que lui avait déjà donnée la vue de son ami. En même temps une charité nouvelle se découvrait à lui ; le récit des martyrs lui révélait le bonheur du sacrifice. Le monde, qui lui avait semblé jadis peuplé de dieux, à présent se peuplait pour lui de voix douloureuses qui l'appelaient. Mais son âme païenne ne pouvait se résigner tout à fait à cette religion trop dédaigneuse du monde ; un séjour dans sa villa natale le rattacha même un instant aux illusions passées. Ce qui restait le plus clair en lui, c'était un besoin de tendresse, un triomphe du cœur sur l'esprit : peut-être aimait-il d'amour cette noble Cœcilia dont il revoyait sans cesse l'image douce et grave ?

Il rentrait à Rome avec Cornélius lorsque, à la suite d'un tremblement de terre imputé aux chrétiens, tous deux furent assaillis et arrêtés par les habitants d'un village. On savait que l'un d'eux seulement était chrétien; mais Marins, sûr d'être délivré en arrivant à Rome, laissa partir

W. PATER ET J. A. FllOUDE 157

§011 ami et resta aux mains des soldats. Les durs traitements de ces hommes, le froid, la fatigue et la faim lui causèrent une fièvre mortelle. Son agonie fut d'ailleurs trè^ calme, réconfortée par le souvenir de son courageux sacrifice. Il mourut avec la certitude que des sources d'espoir nouvelles rendraient la vie plus facile aux générations qui le suivraient. Abi^ abi^ anima christiana! lui disaient en pleurant les saintes femmes qui l'avaient recueilli. Ses restes furent brûlés en secret : on célébra la mémoire sacrée de son martyre.

On m'a dit que M. Shorthouse, l'auteur de John laglesant^ était un négociant de Londres, employant aux lettres les heures de loisir que lui laissait sa profession ; et, en vérité, ses derniers romans. Sir Parcivaly la Comtesse Eve trahissent, par un mélange assez gauche de symboles poétiques et d'aventures banales^ l'inhabileté d'un homme que son art n'occupe point tout entier. Pourtant John Inglesant est un ouvrage curieux. En outre du caractères du héros, dont nous avons essayé de donner une idée, il contient des portraits de personnages célèbres, des peintures de miœurs, toutel une partie plus spécialement descriptive, traitée avec un extrême souci de l'exactitude historique. Les images ne sont ni très ori-

ginales, ni très délicates, mais elles dénotent le plus souvent une remarquable justesse de vision. Les diverses théories dont il est fait mention sont exposées clairement, et toujours au seul point de vue de leur influence sur l'esprit d'Inglesant. Le style même rachète ce qu'il a d'un peu monotone par une allure générale douce et tranquille qui n'est pas sans charme.

Il est sûr cependant que, ni sous le rapport de l'érudition historique et philosophique, ni surtout sous celui de la beauté du style, Jàhn Ingiesant ne saurait être mis en comparaison avec Marins VÉpicurien. L'auteur de ce dernier livre, M. Walter Pater, est un pur lettré. Ses Études sur la renaissance comptent à bon droit parmi les chefs-d'œuvre de la critique anglaise, encore que la fantaisie y tienne trop de place, et que leur charme soit dû à la fine poésie de la langue, bien davantage qu'à la force des idées. Un autre volume d'essais, les Portraits imaginaires^ des analyses de tragédies grecques publiées dans le Macmillan^s Magazine^ ont achevé démettre en lumière un talent exquis, où la science et la rêverie s'unissent harmonieusement. Et c'est ce talent qu'on retrouve dans l'histoire de Marins, Si les dissertations générales y sont multipliées sans raison, au point de faire souvent oublier le mince fil du récit, le récit lui-même contient une foule de détails admirables : l'ovation de Marc-Aurèle, le pèlerinage de Marins au temple d'Esculape, son départ de Pise, son arrivée à Rome, les portraits

de Fronton, de Tempereur, de Lucien, d'Apulée, du serf Flavien et du chrétien Cornélius. C'est vraiment la résurrection d'une époque, et M. Pater a su y adapter avec une vraisemblance parfaite l'âme de son héros.

D'où vient donc que, si différents par le sujet comme par la qualité de l'exécution, le roman de M. Shorthouse et celui de M. Pater présentent entre eux une ressemblance si marquée, et d'où vient qu'il nous ait suffi de les réduire tous deux à leurs parties essentielles pour accuser encore ce qu'ils ont de commun? Serait-ce simplement que tous deux, sous prétexte d'histoires, sont des romans philosophiques? Mais un roman philosophique n'est pas celui où il est question de doctrines et de théories, c'est une œuvre où les événements sont ménagés en vue d'une conclusion générale : et il n'y a rien de pareil dans ces deux romans. John Ing lésant ni Marins r Epicurien n'aboutissent à aucune conclusion d'aucune sorte. Ce ne sont pas même des livres comme la Tentation de saint Antoine de Flaubert, où l'auteur a voulu résumer et opposer les divers systèmes : les systèmes nous y sont présentés constamment à travers l'âme du jeune cavalier anglais et du jeune martyr romain.

Mais si les systèmes ont des aspects différents, les deux âmes sont les mêmes, et en subissent toutes deux les mêmes effets. Toutes deux désirent une certitude plus complète, mais aussi plus esthétique (jue celle que leur offre leur temps;

toutes deux refusent de renoncer aux plaisirs de la vie, et toutes deux se sentent incapables d'en jouir. Avec un tempérament sensuel et un intime besoin d'affection, John Inglesant et Marins passent à côté de l'amour aussi bien que du bonheur ; se sacrifiant à des causes où ilâ ne peuvent se convenir. Chose singulière, l'un et l'autrcj tout au long de leur vie, ne semblent pas connaître les fortes souffrances : le doute les inquiète plus qu'il ne les afflige. Lorsque vient le terme de leur existence, ils se trouvent satisfaits du rôle qu'ils ont joué, et cependant ce rôle nous apparaît assez mélancolique^ nous laissant la désolante impression de nobles âmes restées inutiles.

Est-ce donc que M.Shorthouse et M. Pater ont, malgré toute leur science, prêté à des personnages anciens des sentiments modernes? Nous croyons plutôt que leurs portraits sont fidèles, que Marins est un Romain du temps des Antonins, et Inglesant un Cavalier de i648, mais que, sous l'effet de conditions pareilles, l'empire romain sous Marc-Aurèle et l'Angleterre du xvn® siècle ont produit les mêmes caractères, et des caractères qui, sous l'effet de conditions analogues, se retrouvent encore dans la société anglaise d'aujourd'hui.

Lés Anglais prétendent volontiers que l'ancien peuplé romain est celui qui se rapproche le plus d'eux ; et il est sûr qu'il y a, de part et d'autre, lé niême sentiment de fierté nationale, le même respect de^ convenances extérieures et des tra-j

didons, le môme goût d'une beauté toute plastique, la même impuissance à concevoir les choses en dehors de leur aspect sensible, le même tempérament énergique, violent, ennemi des expansions. Or il est arrivé, à des époques déterminées, que ces deux races ont été envahies de curiosités qui ne leur étaient point naturelles ; elles ont senti le désir de rivaliser en finesse avec des races plus fines, en pure beauté idéale avec des races moins sensuelles. Que ces influences leur soient venues des sophistes grecs, ou de la Renaissance italienne et française, ou encore du romantisme et de la métaphysique allemande, il était naturel qu'elles agissent de façons semblables sur des natures semblables. Voilà pourquoi un Romain contemporain de Marc-Aurèle et un gentilhomme anglais contemporain de Charles i^^ ont pu avoir les mêmes besoins et les mêmes déceptions ; voilà pourquoi aussi il a été possible aujourd'hui à des romanciers anglais de les restituer et de nous les faire paraître vivants. Marins l'Épicurien et John Inglesant, qui ne se souvient de les avoir quelquefois rencontrés sous la tenue froidement correcte d'un jeune élève de Cambridge ou d'Oxford ?

Ce n'est plus, il est vrai, la philosophie ou la religion qui inquiètent désormais ce pâle jeune homme i. Désintéressé de ces questions insolubles

T. Eocore ne faut-il pas oublier que les grandes universités anglaises sont aujourd'hui le dernier refuge de l'héjelianisme, du platonisme, et en général de toute métaphysique transcendante.

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il se contente de remplir scrupuleusement ses devoirs extérieurs ; le plus souvent indifférent, quelquefois athée, trouvant malgré tout dans le blasphème la brutale saveur qu'y ont trouvée les contemporains de Marlowe ou de Shelley. Mais il a vu les peintures des primitifs italiens; il a lu les harmonieuses rêveries de Keats, les imaginations colorées de M. Swinburne, les paradoxes idéalistes de M. Ruskin ; surtout il a connu Heine et ces poètes français qu'il aime sans bien les comprendre : Hugo, Gautier, Baudelaire. Il s'est alors senti plein de mépris pour ce qui est simple et naturel, pour ce qui convient le mieux à son solide esprit d'Anglais. Et il s'en va rêvant d'un idéal qui n'est point fait pour lui. Il s'essaie à une peinture plus intellectuelle et plus raffinée que celle des vieux Florentins, à une poésie subtile, pleine de délicats symboles et de pures images. Forcé de reconnaître que son art est factice, hétérogène, à jamais différent de ce qu'il le voudrait; sans cesse mis en émoi par des idéals nouveaux qui s'offrent à lui du dehors, il se décourage, s'évertue en mille incertitudes. Non qu'il juge indigne de lui la fatigue d'agir ; mais son tempérament porté à l'excès lui fait paraître méprisable tout ce qui n'est pas la perfection absolue, et la perfection qu'il conçoit est faite d'éléments incompatibles. Ainsi il vit, dédaignant l'amour ou bien le compliquant à l'excès, jaloux de tout éprouver et toujours ignorant les joies véritables. Il promène à travers le monde une

curiosité nuUemect douloureuse, mais incapable d'être jamais satisfaite, tant il a, d'avance, pour toute chose, de scrupules et de dégoûts. Lui arrive-t-il de se sacrifier ? c'est par une façon d'orgueil, ou d'indifférence, ou de lassitude. Son âme est noble et ses intentions excellentes, mais il reste en somme inutile aux autres comme à lui-même : le tout pour ne s'être pas résigné à être ce qu'il est, le compatriote des Fieldiiig et des Reynolds, des Galdecott et des Dickens,

Et, sans revenir sur la possibilité ou la valeur du roman historique, nous devons bien avouer que nul roman de mœurs modernes ne nous a donné de ce type singulier une image aussi distincte que l'histoire du Romain Marins et celle du Cavalier Inglesant.

Janvier I890,

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