DEUX MORTS : PATER ET FROUDE
A quelques semaines d'intervalle, l'Angleterre a perdu deux de ses meilleurs écrivains, Walter Pater et James Anthony Fronde. Le premier faisait métier de critique, l'autre d'historien ; mais tous deux étaient surtout des artistes. Dans la critique et dans l'histoire, ils ne voyaient qu'un prétexte au libre développement de leur fantaisie poétique. Et ainsi leurs œuvres nous paraissent aujourd'hui parentes : remarquables surtout, l'une et l'autre, pour leurs précieuses qualités d'imagination et de style.
Walter Pater, le fellow d'Oxford, le dilettante gui toujours avait vécu et travaillé à l'écart de la
foule, a été honoré après sa mort à l'égal des maîtres les plus renommés. On a raconté sa vie, énuméré le détail de ses habitudes et de ses manières. Des controverses, même, se sont produites à son sujet : on a discuté les dates de certains de ses Essai s ^ comme s'il se fût agi de graves événements historiques. Et ses confrères de la critique, et ses amis, et ses élèves, tous ont été d'accord pour glorifier la noblesse, l'élégance, l'exquise harmonie de son œuvre.
Son nom, désormais, est assuré de vivre. Longtemps connu des seuls lettrés, le voici presque populaire : il n'y a plus à craindre qu'il échappe aux futurs historiens de la littérature. Walter Pater a maintenant sa place à côté de Thomas de Quincey et de M. Ruskin, parmi les plus parfaits poètes de la prose anglaise. Et d'autant moins j'aurai de scrupule à revenir sur lui, pour indiquer^ d'après de sûrs témoignages, les traits principaux de sa vie et de son caractère.
Je ne retiendrai cependant qu'une seule de toutes les études qu'on lui a consacrées, celle qu'a publiée M. Gosse dans la Contemporary Review \ C'est la seule qui m'ait paru donner de Pater un portrait vivant, la seule encore où j'aie trouvé une juste appréciation de son talent. M. Edmund Gosse est d'ailleurs un de ceux qui ont le mieux connu Pater; et plus que personne il avait chance
1. M. Gosse Ta reproduite, depuis, dans ses Critical Kit- A'a/s (Heinemann, 1896).
d'en bien parler, étant lui-mâmey tout à la fois, un critique et un poète.
II nous apprend d'abord que, pour être d'origine flamande, comme son homonyme le peintre J.-B. Pater, l'auteur de Marins VEpicurien n'avait probablement avec lui aucun lien de parenté. Sa famille, en tout cas, avait émigré en Angleterre dès le temps de Guillaume d'Orange. Mais elle semble avoir gardé dans l'émigration un grand nombre de ses coutumes et traditions nationales : ainsi l'usage s'est prolongé durant deux siècles, chez les Pater, que les fils devinssent catholiques, tandis que les filles étaient élevées dans la religion anglicane.
Le père du critique, le médecin Richard Glode Pater, fut le premier qui rompit avec cet usage. II abjura le catholicisme et ne prit en échange aucune autre foi ; de telle sorte que ses enfants naquirent et furent élevés en dehors, de toute Église. Et bien que, dès sa jeunesse, Pater ait montré un goût très vif pour la vie ecclésiastique, c'est dans ses dernières années seulement qu'il sentit vraiment s'éveiller en lui la curiosité des problèmes religieux. Il en fut, en revanche, très profondément remué. « Quand je le rencontrai pour la première fois, dit M. Gosse, c'était un païen, n'admettant d'autre guide que sa conscience personnelle. Mais d'année en année je le vis aspirer davantage au ferme soutien d'un dogme. Sa façon de parler, sa façon de vivre, devinrent de plus en plus théologiques ; et j'ai
la conviction que s'il avait vécu quelques années encore il aurait pris les ordres, pour s'en aller demeurer dans une paroisse de province. »
Il était né à Shadwell, sur la Tamise, le 4 août 1889. A rÉcole du Roi, à Cantorbéry, où il fit ses premières études, ses maîtres furent surtout frappés de la lenteur de son esprit. Et, en effet, il garda toute sa vie cette lenteur singulière, qui sans doute lui venait de sa race. Il avait besoin de beaucoup de temps pour voir, et aussi pour comprendre. Mais ce qu'il avait vu, ce qu'il avait compris, se gravait désormais en lui avec une précision extraordinaire : à vingt ans d'intervalle, des paysages qu'il avait aimés restaient présents devant ses yeux. C'est de quoi, malheureusement, ses professeurs de collège ne pouvaient se douter : et il ne parait point que Pater ait cessé jusqu'au bout d'être pour eux un élève médiocre. Il ne fut guère autre chose encore à Oxford, où il vint ensuite en qualité de boursier. A grand' peine, après quatre ans de séjour, il obtint un diplôme du second degré. Ni lui-même ni personne autour de lui n'aurait alors supposé qu'il dût être bientôt l'une des gloires d'Oxford.
C'est pourtant ce qu'il fut: car son nom est lié pour toujours à celui d'Oxford. Non point qu'il se soit jamais montré un professeur brillant : à peine si sa timidité naturelle lui permettait d'enseigner. Mais c'est à Oxford qu'il a pour ainsi dire passé toute sa vie ; et d'année en année son influence s'y est fait sentir davantage. Il était un
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peu dans la vieille ville universitaire ce que devait être FraAngelico dans son couvent de Florence. On désignait du doigt aux visiteurs les fenêtres de la chambre où il travaillait. On vantait la pureté de sa vie, son indiCFérence aux agitations du dehors ; on le vénérait de vivre là dans le silence et le recueillement, tout occupé à servir la cause sainte de Tart. Et combien de braves et solides jeunes gens qui, pour l'avoir seulement approché, se sont voués à la veine poursuite d'un idéal chimérique !
C'est en i864 que Pater, son diplôme enfin obtenu, fut nommé fellow au collège de Brasenose, un des plus importants de l'Université d'Oxford. Et ce n'est que deux ans après, en 1866, à vingt-sept ans, qu'il écrivit son premier Essai, Il prit pour sujet Goleridge, le célèbre poète et métaphysicien. Mais, chose singulière, c'est du métaphysicien seulement qu'il s'est occupé ; et pas une ligne, dans l'essai, ne rappelle le maître écrivain que fut Goleridge. Il paraît d'ailleurs certain que les questions littéraires et artistiques n'avaient encore, à ce moment, aucun intérêt pour Pater. La métaphysique et la logique l'absorbaient tout entier. Son Essai sur Goleridge n'est même rien de plus qu'une froide et correcte dissertation de collège, le travail d'un consciencieux étudiant de philosophie. Aucune trace, dans le style ni dans les images, du délicieux poète des œuvres suivantes.
Le sens de la poésie et le goût de l'art lui vin-
rent par Finterinédiaire de Gœthe, qu'il eut, quelque temps après, l'occasion d'étudier. Son âme naturellement religieuse apprit de ce maître à chercher dans la beauté l'absolu dont elle avait soif. Et lorsque, en 1867, le jeune philosophe publia dans la Westminster Review son essai sur Winkelmann^ tous les lettrés eurent l'impression d'un nouveau génie qui s'était levé parmi eux.
Aussi M. John Morley, qui, la même année, prenait la direction de la Fortnîffhtly Review, s'empressa-t-il d'engager Pater parmi ses collaborateurs réguliers. Et Pater en effet collabora régulièrement à la Fortnightlij Review, — régulièrement, mais à sa manière, c'est-à-dire avec sa lenteur de travail habituelle, car il lui fallait un an, ou à peu près, pour écrire un article d'une vingtaine de pages.
En 1873, il recueillit ses Essais en un volume qu'il intitula : Etudes sur /'histoire de la Renaissance. C'est le plus connu de ses ouvrages, et peut-être est-il supérieur en effet, pour la simplicité du sujet et la nouveauté des idées, à l'ouvrage qui suivit. Marias /'Epicurien. Mais il semble bien que ce roman philosophique ait eu pour Pater l'intérêt d'une autobiographie ; et l'on sent vraiment que tout son cœur s'est exprimé dans ces phrases si douces et si pures, pareilles à un chant léger qu'on entendrait en rêvant. Ces phrases lui demandèrent, en tout cas, douze ans de travail ; car c'est seulement en
1885 que parut Marins. Dans Pinte rvalle, Pater avait voyagé sur le continent, visitant rAUemagne, ' ritalie, mais surtout la France, qu'il aimait comme sa vraie patrie. Tous les étés il explorait quelque coin d'une de nos provinces, se fatiguant à ces explorations jusqu'à en être malade. Dans une lettre qu'il écrivait d'Azay-Ie-Rideau, en 1877, il disait à M. Gosse : « Je trouve toujours un extrême plaisir à compléter ma connaissance de ces petites villes françaises, et toujours j'en reviens un peu las, mais avec l'esprit aimablement rempli du souvenir de vitraux, d'anciennes tapisseries, et de fraîches fleurs sauvages ».
Mais le centre de sa vie était toujours à Oxford. Dans ses dernières années, il y fît une série de conférences sur Platon et le Platonisme ; et il eut même, quelque temps, à diriger son collège en qualité de doyen. Mais tout office public l'épouvantait, et il n'aspirait qu'au repos. Quelques courts Essais, un roman qui ne fut jamais publié en volume, quatre ou cinq contes philosophiques: c'est, avec ses conférences sur Platon et ses deux grands ouvrages, tout le bagage littéraire qu'il a laissé derrière lui. Jusqu'au bout cependant il a travaillé, s'épuisant et se torturant à la recherche de ses phrases comme jamais peut-être aucun autre écrivain. « Il lui fallait tant d'efibrts pour mettre une phrase sur pied, rapporte M. Gosse, que sans son extraordinaire courage il aurait certainement renoncé à la littérature. Je me rappelle la peine qu'il eut à écrire le premier cha-
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pitre de Marias: une vraie peine, car la fatigue le rendait malade, avec des accès de fièvre, une insomnie persistante, un sentiment de dépression incroyable. Plus tard, à la vérité, le travail lui était devenu un peu plus facile. Il me disait il y a un an que, s'il pouvait vivre quelques années encore, il espérait bien apprendre à aimer d'écrire ». Hélas! ce bonheur ne devait pas lui être donné. Souffrant de rhumatismes, il s'était acharné à finir un essai sur Pascal. Le vent d'une fenêtre ouverte l'avait glacé, et une pleurésie s'était déclarée. Encore aurait-il pu guérir, avec un peu de soin ; mais son article le tourmentait : il se remit au travail, tout grelottant de fièvre, essaya vainement d'achever une phrase, se releva, et tomba mort sur l'escalier de sa maison. Il était âgé de cinquante-quatre ans.
« Il avait, dit M. Gosse, une grande douceur naturelle, et l'humeur la plus égale. Je ne sais guère qu'un seul sujet qui fût capable de l'irriter ; c'était le souvenir d'un acte de vandalisme jadis commis à Oxford, et dont il avait été quelque peu responsable. Le collège de Brasenose possédait un groupe en bronze, Caïn et Abel^ qui était une œuvre authentique de Jean de Bologne. Un beau jour, ce groupe cessa de plaire, et les autorités du collège le vendirent au poids du bronze, sans que Pater levât le doigt pour empêcher cette profanation. Et dans les dernière s années de sa vie c'était un sûr moyen, pour l'agiter, de lui demander « s'il n'y avait pas eu jadis à Brase-
nose un groupe par Jean de Bologne ?» Si enfoncé qu'il fût dans sa rêverie, aussitôt il se redressait, et répliquait d'un ton aigre ; « C'était une œuvre absolument sans intérêt, absolument, je vous prie de me croire ! »
Je ne résiste pas au désir de citer encore l'anecdote suivante ; « Un jour, dans un examen, Pater fut chargé de lire les dissertations anglaises des candidats. Quand le jury se réunit pour recueillir les notes, on s'aperçut que Pater n'en avait donné à personne. — «En effet, déclara-t-il, « il n'y a pas une de ces copies qui m'ait frappé ! » Il fallait bien cependant les classer, et un des collègues de Pater se mit à lui lire les noms des divers candidats. Mais à chaque nom il secouait la tête. — « Non, murmurait-il, je ne me rap- « pelle pas ! » — Enfin le lecteur cita le nom d'un candidat appelé Sanctuary : et l'on vit le visage de Pater s'éclairer tout à coup : — « Oui, dit-il, « celui-là je me le rappelle ; son nom m'a ravi ! »
Mais je me suis déjà trop attardé sur ce doux rêveur qui, plus que personne, a toujours aimé à se cacher du monde. C'était un homme d'un autre temps. Il avouait à ses amis qu'il ignorait complètement l'œuvre de la plupart de ses contemporains, de M. R. L. Stevenson, par exemple, ou de M. Rudyard Kipling. Je ne crois pas qu'il ait exprimé jamais une opinion politique. M. Gladstone, sans doute, n'était pour lui qu'un médiocre commentateur d'Homère, et un théologien plus brillant que sérieux.
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Tout autre nous apparaît la figure de James Anthony Froude. Celui-là était de son temps : peut-être même en était-il davantage qu'il ne convient à un historien. Et M. Gladstone n'était pas pour lui un scoliaste ni un théologien, mais Tincarnation la plus parfaite de la sottise et de la déloyauté politiques. Il le haïssait de tout son cœur, depuis vingt ans, mêlant cette haine à toutes ses pensées.
Il savait haïr; peut-être était-ce son maître Carlyle qui le lui avait appris. Mais je serais fort en peine, après cela, de dire quelle sorte d'homme il était. Au contraire de Pater, qui a toute sa vie refusé de s'ouvrir, toute sa vie il s'est ouvert, révélant au premier venu les plus intimes secrets de son âme. Et cela ne l'a pas empêché de rester pour tous un être mystérieux, au point que ses meilleurs amis ont porté sur lui, au lendemain de sa mort, les jugements les plus opposés.
Sur un seul point tout le monde est d'accord; sur l'incomparable agrément de son style, sur l'aisance, la verve, l'éclat de ses récits. Froude n'était pas, comme Pater, un musicien, mais plutôt un peintre. Son imagination lui rendait présentes toutes les scènes qu'il avait à décrire \
et un merveilleux instinct naturel lui faisait trouver aussitôt, pour traduire ses visions, les phrases les plus imprévues et les plus vivantes. Bien plus justement que Carlyle, c'est lui qu'on pourrait comparer à Michelet. Mais il fut un Michelet anglais : ses visions et ses phrases ne lui furent point dictées par de généreuses passions humanitaires, mais par un singulier mélange de colère et de moquerie qu'il garda toujours au fond de son âme.
J'ai dit qu'il savait haïr. Chacun de ses livres est une œuvre de haine. Il haïssait M. Gladstone, il haïssait Marie Stuart, il a poursuivi d'une haine acharnée Téglise catholique, et c'est même le seul trait qui constitue l'unité de son œuvre d'historien. Mais en même temps qu'il haïssait, il raillait. Et peut-être ne fut-il jamais qu'un admirable mystificateur. Chacun de ses livres, en tout cas, est un paradoxe : depuis Phistoire d^Henri VIIÏ où il exalte sans restriction ce Barbe-Bleue anglais, jusqu'à sa biographie de Disraeh, où il a hautement félicité cet homme d'Etat d'avoir été un fourbe, et d'avoir fait servir la politique à son intérêt personnel. On sait de quelle indiscrète façon il a raconté la vie de Carlyle, qui lui avait confié en mourant le soin de raconter sa vie. Personnage vraiment singulier, et tel que seule en peut produire de semblables la patrie de Théodore Hook, de Thomas de Quincey, de ces pince-' sans-rire extraordinaires! Avec cela, un parfait honnête homme, aimable et dévoué, de relations
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très sûres, portant les honneurs et les dignités avec le sérieux qui convient.
Mais ses compatriotes devinaient, sous cette gravité, une secrète ironie qui les mettait mal à l'aise. Aussi Froude, universellement lu et admiré, n'étaît-il pas aimé. Il i^'a pas eu â sa mort, comme Walter Pater, un universel tribut d'éloges : les journaux l'ont enterré sur un ton aigredoux; et je ne vois pas que les revues se soient beaucoup hâtées de célébrer sa mémoire.
J'ai trouvé cependant, dans la National Review^ de curieux souvenirs d'un Australien, M. Patchett Martin, qui a connu Froude assez intimement durant les dernières années de sa vie.
Froude fut le premier homme célèbre que rencontrât M. Martin, en arrivant à Londres. 11 fît à l'écrivain australien l'accueil le plus affectueux, se mit aussitôt à le traiter en ami. 11 lui parla de l'Australie, qu'il tenait, naturellement, pour le plus beau pays du monde . Et puis il lui parla de M. Gladstone. Il tira d'un carton une image où le Grand Vieillard était représenté sous l'aspect d'une Idole d'Orient, une hache à la main, et considérant avec un sourire béat la foule de ses admirateurs prosternés devant lui. Cette image avait le don de le fasciner. Il se délecta de sa vue, l'approcha de la fenêtre pour n'en perdre aucun détail... « Ce Gladstone, dit -il ensuite, est, eamme vous savez, le plus grand de nos orateurs. Jamais encore le monde n'a vu une pareille machine pour forger des phrases ambi-
guës et pour les exprimer d'un ton assuré et mielleux. Sous plusieurs rapports, croyez-moi, rhomme le plus remarquable de tous les temps. S'il n'était point cela, pensez-vous qu'il continuerait à gouverner, en présence de faits tels que ceux-ci? » Et Fronde désignait du doigt, à l'arrière-plan de l'image, des scènes de pillage, d'assassinat, toutes les horreurs de la guerre civile .
C'est par haine de M. Gladstone qu'il en était venu à admirer Disraeli. « Dizzy, disait-il, est l'imposteur qui trompe en pleine connaissance de cause; Gladstone est l'imposteur inconscient. Le premier, incontestablement, vaut encore mieux que le second. »
Annonçant à M. Martin qu'il travaillait à une biographie de Disraeli, il ajoutait : <c II n'y a plus désormais rien à l'ordre du jour sinon la décomposition, intellectuelle, morale, sociale et politique. Peut-être en résultera-t-il quelque bien pour l'avenir. Mais en attendant ce n'est point une chose belle à voir : et le soi-disant progrès me dégoûte par dessus tout. Seul de tous les hommes d'État, lord Beaconsfield me paraît avoir compris ce qui se passait; et c'est là ce qui m'intéresse à lui. »
A mesure qu'il avançait dans son travail, d'ailleurs, la figure de Disraeli le séduisait davantage. Sans doute il aimait à reconnaître en lui le prince des mystificateurs. Il ne tarissait point sur son compte. Prenant un ton de voix solennel et tra-
gîque, le ton de voix qiie prenait Disraeli dans les grandes circonstances, il lisait à M. Martin des passages de ses discours : « Sous l'influence de cet homme néfaste (M. Gladstone), nous avons légalisé la confiscation, détruit les églises, ébranlé la propriété jusque dans ses fondements. » Un trait surtout le ravissait : le discours prononcé par Disraeli, à Oxford, en présence de l'évêque Wilberforce et de tout le personnel ecclésiastique de rUniversité ; discours en effet mémorable, où Disraeli affirmait le plus sérieusement du monde qu'il était « du parti des anges ».
L'article de M. Martin est rempli d'anecdotes de ce genre. Aucune d'elles, à proprement parler, n'a une importance bien vive ; mais il me semble qu'elles éclairent mieux que toute explication ce côté bizarre et quelque peu inquiétant du caractère du grand historien.
Une longue série de lettres de Fronde, publiée dans le Blackwood's Magazine^ nous le fait voir sous un aspect plus sérieux. Ces lettres, s'étendant sur une période de trente-quatre ans, de 1860 à 1894, ont été écrites par Fronde à un de ses amis d'Ecosse, M. John Skelton. Avec son désintéressement et son obligeance ordinaires, l'historien avait accepté, en 1860, de diriger une revue, le Fraseras Magazine^ dont le directeur, son amî, venait de mourir. Il continua de la diriger jusqu'en 1870, sans aucun profit personnel, et simplement pour permettre au père de son ami de la revendre sans trop de perte. M. Skel-
ton se trouvait, en 1860, parmi les collaborateurs de la revue. Ainsi se forma, entre Froude et lui, une liaison qui depuis lors ne devait plus finir-
Les premières lettres ne traitent guère que du Fraser's Magazine^ et. quelquefois, de Marie Stuart, dont Froude s'occupait alors à raconter la vie. Il la considérait, suivant son expression, comme « quelque chose d'intermédiaire entre Rachel et une panthère sauvage ». Et peu à peu la reine d'Ecosse prend le pas sur tous les autres sujets. Froude ne parle plus que d'elle : évidemment il est tout à son histoire, et cette histoire le passionne, comme toutes celles qu'il a racontées. Il n'a pas assez d'épithètes railleuses ou méprisantes pour la reine papiste ; il la hait, mais avec une sollicitude passionnée qui ressemble par moments à de la tendresse. Il projette de passer Tété en Ecosse pour la suivre aux lieux où elle a vécu, pour s'asseoir sur les pierres où elle s'est assise. « Son histoire, dit-il, devient plus sauvage et plus grande à mesure que j'y pénètre davantage ; mais comme dans toutes les régions sauvages, les chemins y sont détestables, et le voyage plein de dangers ».
On ne saurait imaginer, d'ailleurs, un historien plus consciencieux. Pour pénétrer plus à fond dans l'histoire de Marie Stuart, il se rend en Espagne, explore toutes les archives du royaume. De retour en Angleterre il rêve de, découvrir d'autres sources encore, interroge les paysans écossais, se fait chanter les vieilles balladeà
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populaires. Ce qui n'a point empêché tous les historiens ses confrères de Taccuser d'inexactitude ; et même le plus célèbre d'entre eux, Freeman, de l'accuser d'inexactitude volontaire et préméditée.
Le récit de cette longue lutte de Freeman et de Froude formerait, à lui seul, un curieux chapitre d'histoire et.de psychologie littéraires. C'était aux prises le bon sens le plus lourd et la malice la plus aiguisée. Freeman injuriait ; Froude répliquait le plus galamment du monde, signalant seulement à son adversaire telle ou telle erreur qu'il venait de commettre. Le plus souvent même il ne répliquait pas : et c'est alors que Freeman devenait enragé.
Dans ses lettres à M. Skelton, à peine si Froude relève en passant les accusations de ses contradicteurs. « Je suis, dit-il, comme un homme attaché à un poteau et à qui des ânes viennent donner des coups de pied. La vérité est qu'en douze volumes, j'ai laissé passer cinq erreurs ; et chacun de ces malheureux en commet au moins douze pour découvrir une des miennes. »
Cinq erreurs, sur douze volumes, ce n'était guère, en effet ; mais peut-être Froude, en affirmant cela, commeltait-il une erreur de plus. Passionné comme il l'était pour les documents authentiques, avec un génie de recherche et de découverte qui faisait de lui le mieux informé des historiens anglais, il avait, à un degré vraiment incroyable, l'instinct de l'inexactitude.
Au retour d'un voyage en Australie, il décrivait en ces termes la ville d'Adélaïde : « Sept milles plus loin, nous vîmes au-dessous de nous, dans un vallon qu'une rivière encerclait, une ville de cent cinquante mille habitants, où personne n'a jamais connu, ni jamais ne connaîtra un seul moment d'inquiétude au sujet du retour régulier de ses trois repas quotidiens. » Or il se trouve qu'Adélaïde n'est point située dans un vallon, mais sur une colline ; que nulle rivière ne la baigne ni ne coule aux environs ; que sa population, au moment où la visita Fronde, s'élevait tout au plus à soixante-quinze mille âmes, et que, à ce moment même, les habitants d'Adélaïde souffraient d'une terrible disette.
De la ville de Port-d'Espagne, qu'il venait de voir, il écrivait : « Les rues y sont larges et ombragées de grands arbres; chaque maison est entourée d'un jardin où poussent des caféiers. Les pluies sont d'une abondance extrême, et font déborder presque journellement les gouttières qui longent les trottoirs. » Or, les rues de Portd'Espagne sont au contraire très étroites ; on n'y trouve pas d'arbres; les maisons n'y ont pas de jardins ; et dans toute la ville c'est à peine si l'on trouverait un seul caféier.
Mais, chose singulière, ces erreurs de détail s'accompagnent chez Fronde d'une netteté et d'une justesse d'impression admirables. De l'aveu même de ses adversaires, ses descriptions des pays qu'il a visités sont les plus vraies qui
soient, celles qui donnent de ces pays l'image la plus conforme à la réalité. Et il en est de même pour ses peintures historiques. Pleines d'erreurs de détail, elles sont, dans l'ensemble, d'une vérité saisissante : vérité naturellement toute relative, car aucun historien n'a jamais si hautement affirmé, ni mis si fortement en lumière, l'impossibilité d'une histoire restituant le passé tel qu'il a été. « Le passé, disait-il, est à jamais passé. C'est pure chimère de vouloir appliquer aux faits historiques la méthode des sciences expérimentales, qui elle-même, d'ailleurs, n'aboutit guère qu'à une vérité incomplète et provisoire. Nous ne. saurions avoir la prétention d'atteindre les faits tels qu^ils sont. Nous devons d'abord les faire passer par notre tempérament personnel, qui ne peut manquer de les modifier au passage. Les grandes lignes seules nous sont données du dehors. Tout le reste, c'est nous qui l'ajoutons, suivant le tour de nos sympathies, Tétendue de nos connaissances, et la théorie générale que nous nous faisons des choses. )>
Voilà une méfiance de l'histoire qu'on ne s'attendait pas à trouver dans un historien I Elle se montre à chaque instant dans les lettres de Fronde, mêlée, comme je l'ai dit, à toutes les fièvres d'une curiosité toujours en éveil. Froude a dépensé sa vie à la recherche d'une vérité que dès le début il jugeait introuvable.
Et sa curiosité allait au présent aussi bien qu'au passé, à la littérature et aux arts aussi
bien qu'à la politique. Les poètes contemporains tiennent autant de place dans ses lettres que Marie Stuart et Disraeli. Tour à tour il parle à M. Skelton de Browning, qu'il « n'a jamais trouvé le loisir de comprendre » ; de M. Swinburne, dont les premiers poèmes lui paraissent très beaux ; de Matthew Arnold, qui « se sachant plus fort dans la critique que dans la poésie, s'intéresse surtout au succès de ses vers »; de Tennyson, de M. William Morris. Mais par-dessus tout il parle de M. Gladstone. « Je n'aime pas du tout Beaconsfield, mais je l'aime encore mieux que Gladstone. » C'est sur cette profession de foi que se termine la série des lettres de Fronde publiées dans le BlackwooiTs Magazine,
Janvier 1895.
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Les Anglais ont toujours eu à un très haut degré le goût des discussions théoriques ; et rien ne leur plaît davantage qu'une belle controverse, longuement poursuivie à grand renfort d'objections, de réponses, et de contre-réponses. Le « livre de l'année, » the book of the yeuPy celui que tout le monde est tenu d'avoir lu, ce n'est point chez eux, comme d'ordinaire chez nous, un roman, mais plutôt quelque gros traité de morale ou de théologie, à moins encore que ce ne soit un roman philosophique du genre de ceux de Mrs Humphry Ward, où chaque personnage semble avoir été créé surtout pour réfuter, ou pour énoncer, ou pour symboliser une idée. Mais je ne crois pas que même le fameux Robert Elsmere ait produit en son temps une impression aussi forte, soulevé d'aussi vifs et bruyants débats, que le nouvel ouvrage de M. A. J. Balfour, les Fondements de la Croyance, Depuis Je moment où il a paru, journaux et revues n'ont cessé de s'en occuper; déjà M. Huxley, M.WaI-
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lace, M. Spencer, le Révérend Martineau, Farchidoyen Farrar, déjà les principaux savants, philosophes et théologiens anglais sont intervenus dans la discussion. Et Tannée finira avant qu'on ait fini de s'émouvoir de ce livre de métaphysique, où il n'est question que des premiers principes et de la cause première.
Cette émotion tient sans doute, en grande partie, à la personne même de M. Balfour. Comme le dit M. Stead dans la Review of Reviews; « M. Balfour ne peut manquer de jouer un jour dans l'histoire d'Angleterre un rôle pour le moins aussi important que celui de M. Gladstone. Lui seul, en tout cas, est de taille à le jouer. Les préventions et les antipathies qu'il avait d'abord suscitées sont désormais apaisées ; et ses adversaires politiques eux-mêmes doivent reconnaître en lui le leader le plus habile qu'ait eu la Chambre des Communes, depuis le temps de sir Robert Peel. L'adresse de ses reparties, sa souplesse et son égalité d'humeur dans le maniement des hommes, sa probité et son désintéressement, toutes ces précieuses vertus lui ont valu autant de respect dans le parti opposé que d'affection dans le sien. Il a apporté aux mesquines discussions parlementaires quelque chose de l'âme
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chevaleresque des anciens paladins .» Et M. Stead ajoute : « Ainsi nous savions déjà que M. Balfour était un politicien habile, un orateur brillant, un administrateur sagace ; et nous savions encore qu'il était un de nos meilleurs essayistes. Mais rien de ce qu'il nous avait fait voir jusqu'ici ne nous avait préparés à l'extraordinaire ensemble de qualités littéraires que nous avons trouvé dans ses Fondements de la Croyance^k cet éclat de style, à cette hardiesse dépensée, à cette sérénité noble et sage, à cette verve mordante, ni surtout à cette habileté vraiment géniale dans le choix des exemples, qui projette sur les questions les plus abstruses de la métaphysique un clair rayon de vie et de poésie. »
Peut-être M. Stead va-t-il un peu loin dans l'éloge. Et peut-être aurait-il été moins étonné de voir réunies dans ces Fondements de la Croyance tant de belles qualités littéraires, s'il avait pris la peine de lire, ou de relire, les ouvrages précédents de M. Balfour, son essai sur la Religion de VHumanitéy son Apologie du doute en matière de philosophie. Il y aurait retrouvé les mêmes qualités, employées à défendre des idées semblables. Et il y aurait retrouvé le même défaut, un défaut que M. Balfour partage d'ailleurs avec la plupart des théoriciens anglais : raisonneur subtil, adroit dans l'attaque et prompt à la riposte, se mouvant en outre dans les questions générales avec une aisance et une souplesse remarquables, M. Balfour ne sait pas composer.
Il donne, en vérité, à son argumentation toutes les apparences d'un plan rigoureux, multipliant les titres et les sous-titres, s'arrêtant vingt fois pour résumer ce qu'il a déjà établi et indiquer ce qui lui reste à établir encore, mais avec tout cela jamais nous ne parvenons à saisir clairement Tordre total de ses idées, ni à comprendre pourquoi, ayant commencé de traiter un sujet, il s'interrompt pour y revenir quelques chapitres plus loin.
Mais tous ces écrits philosophiques de M. Balfour nous prouvent, en revanche, combien il y a dans l'esprit anglais de goût et d'aptitude pour les raisonnements abstraits^ combien ce peuple de positivistes est aussi un peuple d'idéologues et de métaphysiciens. M. Stead nous avertit bien que M. Balfour est Ecossais, que, par son tempérament philosophique comme par sa naissance, il est le compatriote de John Knox et de David Hume. Mais Ecossais ou Anglais, ses livres nous font voir en lui un métaphysicien de race, passionnément épris de pure dialectique. Et il n'est point seul de son espèce, dans son pays. Lui-même se charge de nous apprendre qu'il existe en Angleterre toute une école de métaphysiciens, développant jusqu'à leurs conséquences extrêmes l'idéalisme de Fichte et le panthéisme de Schelling. Aussi bien sommes-noug trop portés à croire, sur la foi des traducteurs, que M. Spencer et les empiristes représentent à eux seuls toute la philosophie anglaise d'au-»
jourd'huî; tandis qu'il n'y a pas de pays en Europe où le culte de l'Absolu se soit plus fidèlement gardé. Les dissertations hégéliennes du professeur Caird, les paradoxes idéalistes de M, T. H. Green, Apparence et Réalité de M. Bradiey, maints autres ouvrages de métaphysique transcendante trouvent autant de lecteurs dans le public anglais que les écrits de l'école évolutionniste ; et le nouveau livre de M. Balfour va sans doute en trouver davantage.
C'est que, indépendamment de sa haute portée littéraire et philosophique, ce livre a encore eu la fortune de venir à son heure. Il est apparu au public anglais comme le signal définitif d'une réaction, que depuis quelque temps déjà l'on pouvait pressentir, contre les prétentions exagérées de la science, et l'abus de ce qu'on pourrait nommer l'intellectualisme. On sait qu'une réaction analogue, s'est récemment produite chez nous, comme elle ne peut manquer, j'imagine, de se produire tôt ou tard dans l'Europe entière. Mais elle ne peut naanquer non plus de prendre, dans chaque pays, des caractères différents. En Angleterre, elle a commencé par une série de protestations, au nom du bon sens et de l'esprit pratique, contre la théorie du progrès. Des écrivains sortis de camps les plus opposés, — M. Pearson, M. F. Harrison, M. Benjamin Kidd, — ont tour à tour mis en garde leurs compatriotes contre des interprétations par trop optimistes de la doctrine de l'évolution; ils ont
essayé de prouver que les soi-disant progrès de notre civilisation aboutissaient en fin de compte à une diminution du bonheur dans Thumanité; que sans cesse la vie devenait moins sûre et plus difficile : que l'énergie, la spontanéité, la force de création, le sentiment esthétique, allaient toujours faiblissant.
Et bientôt à ces premiers symptômes d'autres se joignirent. On vit les chefs mêmes du mouvement empiriste s'arrêter dans le développement de leur doctrine, et faire en quelque sorte pénitence publique. On ^it M. Huxley, dans ses Conférences d'Oxford de 1898, se séparer nettement de M. Spencer et de son école, pour considérer rhomme non plus comme le dernier produit de révolution cosmique, mais comme une force morale indépendante, capable d'enrayer et de diriger cette évolution. Puis ce fut un autre naturaliste, Georges J. Romanes, abjurant avant de mourir son ancienne foi dans la valeur absolue de la raison et de l'expérience scientifique. Il avait publié en 1879 un petit traité anonyme: Naî^ examen du Théisme^où il déclarait expressément que « la volonté libre était une absurdité y> et que « Thypothèse d'une Providence était superflue. » Mais peu à peu sa conception de la vie s'était modifiée ; et ses Pensées sur la Religion^ publiées, au lendemain de sa mort, parles soins d'un ami,contiennent la rétractation la plus formelle de son rationalisme d'autrefois, iîomanes y recotvxvaU l'impossibilité pour la
science d'atteindre à la réalité objective, et la nécessité pour l'esprit de suppléer par la foi aux lacunes de la science. Et la foi qu'il recommande n'est point le simple déisme, mais la foi chrétienne, cette religion de l'Evangile « dont la divinité se prouve tout ensemble par l'histoire de son développement et par la sublimité de ses préceptes moraux. »
Ce sont les mêmes idées que soutient M. Bal-, four dans ses Fondements de la Croyance^ mais avec une éloquence, une vigueur de logique, une autorité infiniment supérieures. Sur quoi il a beau répéter, à mainte reprise, que son intention n'est point de détruire, mais de fonder; qu'il cherche seulement à concilier la science avec la foi et la raison avec l'autorité : on aperçoit tout de suite que la portée de son livre est avant tout critique, et on lui sait gré de déclarer la guerre, comme il fait, aux prétentions excessives de la science et de la raison. De là vient le grand succès de son livre ; et de là aussi la violence des attaques qu'il a eues à subir, dans les journaux et les revues, de la part des principaux représentants de l'esprit scientifique. Mais, outre que la violence de ces attaques est, jusqu'à présent, ce que j'y ai trouvé de plus remarquable, je ne puis songer à les analyser avant d'avoir brièvement indiqué le sujet et les arguments essentiels du livre même qui en est l'objet.
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Les Fondements de la Croyance, notes pouvant servir d^ introduction à l'étude de la Théologie : tel est le titre complet du livre de M. Balfour. Et l'auteur prend encore la précaution de nous expliquer, dans un avant-propos, que ce n'est pas à la théologie même, mais à « l'étude de la théologie » qu'il s'est proposé de nous préparer. Ce qu'il a voulu, en d'autres termes, c'est simplement rechercher si l'étude de la théologie est ou n'est pas, a priori^ tout à fait déraisonnable ; si un homme de bon sens peut ou ne peut pas aborder l'étude d'une science qui repose sur l'autorité d'une révélation surnaturelle, et qui admet pour point de départ toute une série de mystères. Cela revient à se demander si l'univers où nous vivons contient en lui-même son explication, si la raison et la science suffisent à tous les besoins de la vie morale et pratique de l'humanité : car s'il en est ainsi, on comprend que toute théologie soit absolument superflue.
Or une grande école aujourd'hui l'affirme ; et c'est à elle que s'en prend M. Balfour, dès les premiers chapitres de son livre. « C'est, dit-il, une école qui m'est infiniment moins sympathique que celle des idéalistes, mais qui, sous des appellations diverses, compte un nombre formi-
dable d'adeptes, et qui seule, en fin de compte, profité de tous les dommages que peut subir la théologie. Agnosticisme, positivisme, empirisme, tous ces mots ont été employés pour désigner la doctrine de cette école : et à tous ces mots je demanderai la permission de substituer celui de naturalisme. Au reste, le nom importe peu : et la doctrine de cette école est aisée à définir. C'est une doctrine suivant laquelle nous pouvons connaître les phénomènes et leurs lois, mais rien d'autre. Qu'il y ait ou non quelque chose d'autre, c'est ce que jamais nous ne pourrons savoir. Et quelle que puisse être la réalité du monde (à supposer que ce mot ne fût pas vide de sens), le monde que nous pouvons connaître, le seul qui existe pour nous, est le monde que nous révèle la perception, et qui forme la matière des sciences naturelles. »
Et M. Balfour, dans l'examen qu'il veut faire de ce naturalisme, commence par l'étude de ses conséquences pratiques, dont la première est, suivant lui, d'enlever toute valeur à la loi morale. « Kant, nous le savons, comparait la loi morale à la voûte étoilée du ciel, et les déclarait toutes deux également sublimes. La doctrine naturaliste la comparerait plutôt à ces organes de défense et d'abri que la nature a disposés sur le dos de certains insectes, et les déclarerait l'une et les autres également ingénieux. Mais comment espérer que la loi morale conserve son prestige aux yeux d'hommes si bien renseignés sur sa gé-^
néalogie? > Si nos seotîmcnts moraux résultent simplement de l'éTcrfution, s'ils ne sont que le résidu héréditaire de nécessités anciennes, tout homme raisonnable doit les tenir pour tels, et s'en affranchir dans la mesure du possible. Et si rhomme n'est pas libre, si tons ses actes sont déterminés, c'est l'idée du devoir moral qui perd alors toute signification.
Impuissant à fonder une morale, le naturalisme l'est encore à justifier la présence en nous des sentiments esthétiques. Xotre raison même, si l'on admettait cette doctrine, ne serait rien de plus qu'un instrument de défense pratique, dans la lutte pour rivre. Si la raison, en effet, s'est constituée en nous, comme nos autres facultés, sous l'effet de l'évolution, la prétention qu'elle a de connaître et de comprendre est parfaitement insensée...
Mais je crains bien d'enlever à ces premiers chapitres, en les résumant comme je fais, la part principale de leur intérêt. Ce sont, de tout le livre de M. Balfour, ceux qu'on a le plus admi* rés : mais ils me paraissent valoir surtout par l'agrément du style, par la verve sans cesse renouvelée des images, par cet air de raillerie et de détachement qui constitue le ton particulier de M. Balfour dans la discussion philosophique. Le chapitre qui traite de l'esthétique, en particulier, contient des digressions sur l'histoire de la musique, et sur réducation musicale du public anqlais, qui mériteraient à elles seules de
tirer hors de pair le livre où elles se trouvent. Mais elles ne s^y trouvent vraiment que par manière de hors-d'œuvre : et il faut bien reconnaître que, pour le fond des idées, M. Balfour ne dit rien, dans ces premiers chapitres, qu'on n'ait dit déjà maintes fois avant lui. Les objections qu'il tire, contre le naturalisme, de ses conséquences pratiques, sont les mêmes qu'en tiraient déjà, au collège, nos professeurs de philosophie. Aussi bien M. Balfour est-il trop métaphysicien pour juger d'un système sur ses conséquences pratiques; et il nous le fait bien voir aux chapitres suivants. Ce n'est plus cette fois aux conséquences du naturalisme qu'il s'en prend, mais à son principe même. En quelques pages d'une originalité et d'une pénétration singulières, il s'efforce de démontrer Finanité radicale d'une doctrine qui ne veut reposer que sur l'expérience scientifique. Non seulement toute expérience vraiment « scientifique » est à jamais impossible ; non seulement il est certain que nos sens nous trompent, et que toute science fondée sur eux se condamne à n'être qu'erreur; mais il n'y a point de trace dans la nature de cette soi-disant fixité que la science prétend y avoir trouvée. « Bien loin d'affirmer, si on la réduit à elle-même, l'existence d'un monde où toutes choses petites et grandes se reproduisent toujours suivant un ordre invariable, notre expérience quotidienne nous affirme absolument le contraire. Certes il y a des régions de l'expé-
rience où cette régularité nous apparaît ; ainsi le jour succède toujours à la nuit, l'automne à Tété; mais même dans les faits de cet ordre, personne ne serait en droit de conclure dé son expérience personnelle à une succession constante et invariable. Et quand nous en venons à des phénomènes plus complexes, ce n'est plus la régularité, c'est l'irrégularité de la nature qui nous frappe, dans notre expérience. Jamais en tout cas cette expérience ne nous permettrait de découvrir, sous la succession des phénomènes, la présence d'une loi... Et si nous croyons fermement à Pexistence de lois dans le monde, ce n'est point à cause de notre expérience, mais en quelque sorte malgré elle, et parce que nous apportons à l'interprétation de notre expérience une croyance préconçue dans la loi de causalité. »
L'idéalisme transcendantal, qui n^admét d'autre réalité que le moi, s'accorderait bien mieux que le naturalisme avec la raison et même avec l'expérience. Mais d'autre part il est impossible, à force même d'être conséquent : car, lorsqu'il a affirmé que le moi est Tunique réalité, et que le non-moi n'est que son reflet, il n'a plus ensuite qu'à se taire. Et pour ne plus se poser que dans le domaine de l'apparence, le problème de la relation du moi avec le non-moi, le problème de notre devoir et de notre destinée n'en réclame pas moins une solution.
Il ne faut pas songer enfin à doubler l'empirisme d'un soi-disant rationalisme, qui complète^
rait les résultats de rexpérieiice par les résultats du sens commun et de la raison. Et M. Balfour raille, à ce propos, l'ingénuité des théologiens qui prétendent concilier la religion avec la science, eu faisant commencer Tune, simplement, au point pli Tautre s'arrête : car si l'on attribue aux résultats de l'expérience scientifique une valeur absolue, le premier de ces résultats doit être de condamner toute théologie. « Au théologien qui lui proposerait une religion naturelle pour compléter sa connaissance de l'univers, le naturaliste conséquent répondrait qu'il n'a nul besoin de rien de pareil : que d'arguer de l'existence de causes dans le monde à l'existence d'une cause première hors du monde est un procédé logique extrêmement suspect, moins suspect encore, toutefois, que celui qui consisterait à arguer du caractère de ce monde à la bonté de son auteur ; mais que, au surplus, ce sont là des sujets dénués d'intérêt, attendu que le Dieu aîn^i inféré a terminé son unique tâche le jour où il a mis en mouvement sa vaste machine de causes et d'effets. Mais si ensuite la théologien offrait au naturaliste une religion révélée, le naturaUste devrait lui répondre que la valeur d'une révélation ne se prouve point par des arguments historiques, que l'expérience ne permet d'admettre ni l'origine surnaturelle d'une révélation ni la réalité des miracles qui l'affirment, et qu'enfin ce sont là des fables pour amuser les enfants. »
M. Balfour en vient alors à ce qui fait l'objet
l9â ECRIVAINS ÉTRANGEliâ
principal de son livre. Il essaie d'établir que ce n'est pas seulement rexpérience et la science, mais la raison elle-même qui échouent à nous fournir une explication satisfaisante de l'univers où nous vivons. Le long chapitre qu'il consacre à l'analyse de la raison est incontestablement le meilleur de tout l'ouvrage : et je regrette de ne pouvoir y insister comme je le voudrais. Non seulement, d'après M. Balfour, la raison n'a aucun droit à tenir dans la vie de l'esprit le rôle qu'elle prétend y tenir, mais il est faux que son rôle y soit vraiment essentiel. L'autorité, que la raison se pique de remplacer, c'est l'aulorîté qui est au fond de notre pensée comme de nos actions.
« Nous ne devons pas oublier que c'est à l'autorité, et non pas à la raison, que nous devons toutes nos idées religieuses, morales et politiques ; que c'est elle qui nous fournit les prémisses du raisonnement scientifique ; que c'est elle qui dirige l'humanité dans sa vie sociale. Et si je ne craignais d'effaroucher mon lecteur par une expression un peu paradoxale, j'ajouterais que la qualité par laquelle nous nous élevons le plus au-dessus de la brute, ce n'est point notre aptitude à convaincre ou à être convaincus par l'exercice de la raison, mais plutôt notre aptitude à subir l'influence de l'autorité et à la faire subir. » Et quant au rôle de la raison, voici, d'après M. Balfour, en quoi il consiste : « J'ai lu quelque part que, dans la machine à vapeur, telle qu'elle était à l'origine, il y avait un homme spécialement
chargé d'ouvrir la soupape par où la vapeur entrait dans le cylindre. II était tenu de tirer un cordon, à des intervalles déterminés. Et j'ai l'idée que, jusqu'au jour où son emploi fut décidément supprimé, cet homme devait en être très fier, et se considérer comme la partie la plus importante de la machine, simplement parce qu'il en était la seule partie rationnelle. » Nous ressemblons tous à cet ouvrier. Nous sommes fiers de notre raison, et nous croyons ingénument qu'elle dirige toute notre vie ; tandis qu'en réalité la part de notre raison personnelle dans notre vie se réduit à fort peu de chose. Parmi toutes nos idées, en est-il une seule qui nous vienne directement de nousmêmes, que nous ayons acquise, développée, contrôlée, sans le secours d'une autorité étrangère? Ce chapitre sert de conclusion à la partie critique du livre de M. Balfour ; et nous assistons dans les chapitres suivants à un essai de reconstruction positive. Car M. Balfour estime que l'esprit humain ne saurait se passer d'un système philosophique, d'une doctrine d'ensemble touchant les origines et la fin des choses. Mais le système idéal doit donner une satisfaction égale à tous les besoins naturels de l'esprit, puisque aussi bien toutes nos croyances, d'où qu'elles nous viennent, ont pour nous une égale valeur. « L'erreur des systèmes naturaHstes, fondés sur la science et la raison^ a été d'admettre a priori et comme une vérité manifeste^ que les croyances scientifiques et rationnelles étaient non seulement différentes
de nos autres croyances, mais leur étaient encore supérieures ; qu'elles seules étaient dignes d'être prises en considération, au détriment, par exemple, de nos croyances esthétiques et morales ; que les lois scientifiques étaient les seules vraies, les méthodes scientifiques les seules efficaces. » Il s'agit donc de créer un système capable de donner satisfaction à tous nos besoins et à toutes nos croyances. Et d'abord ce système aura d'autant plus de chance d'être parfait qu'il craindra moins de s'élever au-dessus de l'apparence sensible et de l'expérience ordinaire. C'est par la hardiesse de leurs généralisations que Leibniz, Kant, Hegel, aujourd'hui encore, nous paraissent si grands. « Et la chose est vraie, même en ce qui touche Spinoza. Les philosophes, en vérité, ne peuvent guère trouver leur compte dans sa méthode ni dans ses conclusions. Ils ont vite fini d'admirer la soi-disant rigueur mathématique de ses déductions ; et sa théorie de la nature, une nature si différente de celle des sciences physiques, que nous n'avons guère de surprise à la voir identifiée avec Dieu; et son Dieu, un Dieu si différent de celui de la théologie que nous trouvons tout naturel de le voir confondu avec la nature ; et sa liberté, qui est en même temps une nécessité; et sa volonté, qui n'est autre chose que l'intelligence; et son amour, dont il fait une adhésion raisonnée ; et son univers, d'où il a banni tout ce qui pouvait le rendre vivant. Depuis deux cents ans qu'il a été publié, son livre n'a point converti deux cents
personnes. Et pourtant il continue à intéresser, à passionner le inonde. Pourquoi? non pas à coup sûr pour la valeur de ses affirmations, ni pour ce qu'il peut avoir d'hérétique et d'antireligieux. Ne serait-ce point plutôt parce que, en dépit du caractère positif de sa théorie, Spinoza nous apparaît doué d'une imagination religieuse, qui perce jusqu'à nous à travers la sécheresse de ses théorèmes, qui lui permet de chercher la vérité au plus loin possible de l'expérience habituelle, qui finit même par lui inspirer pour sa Substance, inactive, impersonnelle, immorale, un sentiment qui ressemble fort à l'amour de Dieu? »
On pourrait s'étonner, après cela, que la première condition d'un système idéal ne soit point dans son accord avec la réalité. Mais c'est que la réalité^ à y bien réfléchir, est un mot vide de sens. Non seulement, il nous est impossible d'atteindre directement la véritable nature des choses, mais il n'y a pas une notion si simple ni si positive qui n'apparaisse aux divers esprits sous des aspects différents. « A entendre certaines personnes, on croirait que la partie éclairée de l'humanité, — c'est-à-dire ces personnes ellesmêmes et celles qui ont le bonheur d'être de leur avis, — jouissent d'une connaissance précise de la réalité. Et cependant, à l'exception des vérités mathématiques, il n'y a absolument rien au monde que nous puissions nous flatter de connaître ni de comprendre tout à fait. Ni dans nos idées sur nous-mêmes, ni dans nos idées sur autrui, ni
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dans nos idées sur la matière, ni dans nos idées sur Dieu, il n'y en a une seule qui soit autre chose qu'une croyance, et une croyance approximative, sujette à l'erreur par tous les côtés ». Et la force des grandes croyances de l'humanité leur vient précisément de ce qu'elles sont inexplicables. Voyez, par exemple, la supériorité des premiers dogmes chrétiens sur ceux que la scolastique a essayé d'y joindre. Voyez combien toute tentative d'explication de ces dogmes chrétiens a eu pour effet de les rendre moins forts. Qu'il s'agisse de faits particuliers, ou de lois morales, ou de mystères religieux, toute croyance est d'autant plus solide qu'elle échappe davantage à l'explication. A cette seule condition, elle peut valoir pour tous les temps et pour tous les esprits.
C'est d'ailleurs ce que les philosophes ont toujours compris ; et il n'y en a aucun qui, dans son système, n'ait réservé une part à l'inexplicable. M. Spencer lui-même la lui a réservée : mais il a ensuite gâté son système en attribuant à la science une portée que ses prémisses ne permettaient point de lui attribuer, a Personne n'est tenu à explorer les principes premiers; mais ceux qui l'ont spontanément entrepris n'ont pas le droit ensuite de reculer devant leurs conclusions. Et si parmi ces conclusions on a trouvé la nécessité d'un certain scepticisme à l'égard de la science, on n'améliore pas la situation, mais, au contraire, on l'empire, en feignant ensuite de l'avoir ou- Wié. M. Spencer nous affirme que douter de la
science, « c'est comme si l'on refusait d'admet- « treque le soleil éclaire ». Or, il résulte des principes mêmes de M. Spencer que le soleil n'éclaire pas. Car de dire qu'il éclaire, c'est supposer la compréhension de notions telles que la matière, le temps, Tespace, la force, que M. Spencer déclare incompréhensibles ; et M. Spencer nous apprend, en outre, que « ce que nous appelons les « propriétés de la matière ne sont rien que des € agents extérieurs, à jamais inconnus et incon- * € naissables ». De telle sorte que, ou bien le soleil est une affection subjective, auquel cas on ne saurait dire qu'il éclaire, ou bien il est inconnu et inconnaissable^ auquel cas le plus sage serait de n'en point parler ».
Il ne reste donc qu'à chercher un système assez complet pour donner satisfaction à tous les besoins de notre âme, et assez général pour pouvoir être admis de tous les esprits. Ce système parfait, c*est, d'après M. Balfour, le déisme, sous la forme particulière de la doctrine chrétienne. Lui seul répond à nos sentiments esthétiques, religieux et moraux; et lui seul, par surcroît, légitime notre science et notre raison, dans les limites où celles-ci peuvent avoir leur emploi.
204 ÉCniVAINS ÉTUANGERS
Tel est, dans ses lignes principales, cet ouvrage de M. Balfour ; et il ne mé reste plus maintenant qu'à signaler brièvement quelques-uns des articles que lui a consacrés la critique anglaise. Aucun de ces articles, à dire vrai, ne mériterait d'être signalé pour la profondeur ni la nouveauté des vues qu'il contient : à peine si dans quelquesuns j'ai trouvé la trace d'un effort pour apprécier, d'une façon désintéressée, l'ensemble de la thèse si éloquemment soutenue par M. Balfour. Mais, à défaut d'une réelle valeur philosophique, ces articles m'ont paru offrir un intérêt d'un autre ordre : ils constituent un précieux document psychologique, attestant une fois de plus combien il est désormais difficile à un honnête homme de parler librement et de se faire entendre.
Car parmi les nombreux écrivains de tout genre qui ont répondu à M. Balfour, dans les revues anglaises, personne ou à peu près ne s'est même avisé que peut-être M. Balfour avait sérieusement réfléchi aux questions qu'il traitait, ni que ces questions étaient sérieuses, et méritaient qu'on y réfléchît. Chacun a seulement vu dans son livre le point particulier qui le touchait personnellement, et ne lui a répondu que sur ce seul point. Les uns ont relevé telle phrase, les
autres telle autre : et plusieurs se sont contentés de répondre un peu au hasard, sur la simple présomption qu'on les avait attaqués. Ainsi la plupart de ces soi-disant réponses sont plutôt quelque chose comme des protestations. Les savants ont protesté au nom de la science, lès théologiens au nom de la théologie, les métaphysiciens au nom de la métaphysique. Mais je ne vois presque personne qui ait essayé de comprendre, et de prêter d'abord à Tauteur l'attention qu'il sollicitait.
Voici, par exemple, M. Robertson, directeur de la Free Revieiv. M. Robertson fait profession d'athéisme en philosophie, de radicalisme en politique: le livre de M. Balfour ne pouvait donc lui plaire. « Le plan de M. Balfour, dit-il, est de maintenir en politique les lignes les plus négatives, et de rejeter comme chimérique tout espoir de progrès ; tandis qu'en religion il s'ingénie à découvrir des prétextes pour conserver les croyances les plus chimériques et pour repousser toute critique négative. Ce qu'il appelle l'inspiration n'est chez lui qu'un instinct spontané d'opposition à tous les mouvements de la pensée qui menacent les privilèges de sa caste; mais quiconque a considéré le développement de sa vie devine aussitôt que sa tactique religieuse est aussi calculée que sa tactique parlementaire. Il serait intéressant de demander une bonne fois à M. Balfour si lui-même croit sincèrement à la religion qu'il notis vante* »
Voici M, Huxley, le père de V agnosticisme.
Il a vu que M. Balfour confondait les agnostiqueg avec les positivistes et les empiristes, sous la désignation collective de naturalistes. Et il proteste contre cette confusion; après quoi il cherche querelle à M, Balfour sur d'autres termes mal employés ; après quoi il lui reproche de ne rien entendre aux sciences naturelles. Le tout entre» mêlé de considérations personnelles et de plai*^ sauteries dont la plus drôle consiste à dire que <( le prisonnier du Vatican réalise l'idéal du parfait prisonnier, tel que peut le concevoir la philanthropie moderne, car il vit entouré du confort et du luxe les plus raffinés, »
Voici M, W. Wallace, professeur de philoso* phie à l'Université d'Oxford. Celui-là ne par* donne pas à M, Balfour d'avoir empiété sur son domaine, et, n'étant point métaphysicien, d'avoir osé parler de métaphysique. Et il faut voir sur quel ton supérieur il le lui reproche. « M. Ba^ four, dit-il, habite apparemment un milieu psychologique qui lui défend de se mettre au courant des problèmes quïl traite. Il a la bonté de nous dire que par certains termes 2*/ entend certaines idées; c'est sans doute qu'il se figure le monde spéculatif comme un désert, où chacun est libre de s'installer à sa guise. » — « Je ne suivrai pas M. Balfour, dit-il encore, dans le chapitre qu'il a consacré à l'idéalisme transcendantaL II Ta luimême fait imprimer en petits caractères, donnant à entendre par là que ce chapitre ne saurait con^
venir à la moyenne des lecteurs. Et si les observations de M. Balfour sont d'une lecture difficile, que serait-ce de celles d'un homme dont les yeux ont fini par s'acclimater aux ténèbres de la caverne de l'Idéalisme? »
Laissons donc M. Wallace dans sa caverne.
Mais voici que se lève contre M. Balfour un nou* vel adversaire, un prêtre, un théologien, le principal Fairbairn. Il reproche à M, Balfour d'avoir voulu fonder la croyance sur le scepticisme, et d'avoir nui aux intérêts de la théologie, qu'il se proposait de servir. « Je le comparerais, dit-il, à l'aveugle Samson se sacrifiant soi-même pour pouvoir en même temps ensevelir ses ennemis sous les ruines du temple. » Car M. Fairbairn n'admet pas que les vérités de la religion soient inexplicables; ou plutôt il n'admet pas qu'on dise si haut qu'elles le sont, considérant le doute comme un mal contagieux, et qui aurait vite fait de passer du domaine de la science à celui de la foi.
Le Révérend Martineau, qui est unitarien, regrette que M. Balfour ait attaché la même importance au dogme de l'Incarnation qu'à celui de la Rédemption. M. G, W. Steevens, dans la New Review^ lui reproche d'avoir admis la foi en Dieu comme une croyance nécessaire. Mais je n'en finirais pas à vouloir signaler toutes ces réponses, dont aucune, comme on voit, . n'atteint la thèse de M. Balfour dans ce qu'elle a d'essentiel. Elles prouvent seulement, par leur nombre
môme, et leur diversité, Timportance d'un ouvrage qu'elles affectent, pour la plupart, de ne pas prendre au sérieux, mais qui, avec tout cela, ne peut manquer, suivant l'expression de l'archidoyen Farrar, « de valoir à son auteur la reconnaissance de toute personne sincèrement soucieuse des véritables intérêts de l'humanité ».
Mai 1 8j3.
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UNE CORRESPONDANCE d'iVAN TOURGUENEF.
« L'âme d'autrui, disait Tourguenef, est une forêt profonde. » L'âme de Tourguenef était, elle aussi, une forêt profonde ; mais, par un étrange phénomène psychologique, personne ne semble s'en être avisé avant la mort de ce grand écrivain. Les plus intimes amis de Tourguenef, aussi longtemps qu'il a vécu, n'ont rien vu en lui qu'une façon de bon géant, très intelligent, très instruit, d'une obligeance infatigable, et joignant à la faculté de savoir parler la faculté plus rare de savoir écouter. Son âme leur serait apparue plutôt comme un grand jardin où chacun pouvait entrer et se promener à son aise. Mais à peine était-il mort que derrière le clair jardin on a vu la forêt, une de ces noires et mystérieuses forêts des pays du Nord, où c'est peine perdue de vouloir pénétrer. On s'est aperçu que cet homme si simple était infiniment compliqué, que ce que l'on prenait chez lui pour de la confiance n'était que pure politesse,
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212 KGRIVAINS ETRANGERS
et que, tout en se livrant à ses amis, il n'arrêtait pas de les mépriser.
Telle est du moins l'opinion que paraissent se faire aujourd'hui, sur Ivan Tourguenef, ceux qui l'ont connu à Paris ; et voiis les entendrez s'indigner, à cette occasion, de l'hypocrisie, de la duplicité slaves ; tout cela, simplement, parce qu'il a plu à je ne sais quel reporter de publier, après la mort de Tourguenef, de soi-disant conversations qu'il aurait eues avec lui ! Mémorable exemple de 'l'importance des potins dans la littérature 1 Car ce n'est pas seulement sur la mémoire de Tourguenef, c'est aussi sur ses romans et ses contes qu'est retombé le poids de ces révélations posthumes plus ou moins fantaisistes. Scandalisés d'apprendre qu'il ne les avait pas admirés aussi profondément qu'ils l'avaient supposé, ses amis ont fait le silence autour de son nom. Et le public s*est éloigné de lui, et ceux mêmes qui le lisent encore gardent à son endroit une invincible méfiance. Ce Slave, qui a passé sa vie à se moquer de ses amis, rien ne prouve qu'il ne Tait point passée, pareillement, à se moquer de ses lecteurs I
Toujours est-il que, dans la récente distribution de gloire qui s'est faite chez nous aux grands écrivains de sa race, Tourguenef, à peu près seul, semble avoir perdu ce que les autres gagnaient. Etcependant, c'était l'un des plus grands. Et nous avions de son œuvre des traductions excellentes, écriieÉy pour la plupart, sous sa direction. Et son
œuvre elle-même semblait faite pour nous. De toutes celles des écrivains russeSi elle était à la fois la plus russe et la plus française : car on eût dit que Tourguenef voyait mieux sa patrie à mesure qu'il s'accoutumait davantage à la voir de loin ; et à mesure qu'il la voyait mieux^ il mettait plus de clarté, plus de précision, plus d'élégance à nous la décrire. Aucun de ses compatriotes n'a créé des types aussi essentiellement russes ; au* cun non plus ne s'est autant rapproché, pour la composition et le style, du vieil idéal classique de l'esprit français. Et avec tout cela, personne, ou à peu près, ne s'avise plus présentement, de le lire.
Ses compalrîotes, heureusement, lui sont restés plus fidèles. Ils ne se fatiguent point de le Ure et de l'admirer. Mais on dirait, qu'eux aussi, tout en l'admirant, se déshabituent de l'aimer. Voici qu'ils parlent de lui, dans leurs journaux et leurs revues, avec un mélange de respect et de sévérité. Ils ne lui reprochent plus, comme jadis, d'être un occidental et de mépriser son pays ; ils voient trop combien toute sa vie il est resté Russe, passionnément attaché à sa terre natale, n'ayant de sympathie et de sollicitude que pour les destinées de sa race. Mais ils lui reprochent d'avoir été égoïste, vaniteux, d'avoir eu ainsi mille petits travers d'homme de lettres qui ne doivent pas être plus rares, pourtant, à Saint- Pétersbourg qu'à Paris. Peut-être eux-mêmes ne savent-ils pas, au fond, ce qu'ils ont à lui repro-
cher. Mais il est incontestable que Tourguenef a depuis quelque temps en Russie ce que nous appelons une mauvaise presse ; et je crois bien qu'en Russie comme chez nous, c'est à des souvenirs d'amis, à des médisances de confrères, à toute sorte d'indiscrétions posthumes, qu'il doit d'être jugé avec tant de rigueur.
Le pauvre grand romancier n'a eu cependant qu'un seul tort, le plus excusable de tous et le plus touchant : il a trop voulu être aimé. Toujours, depuis ses années de jeunesse, un impérieux instinct l'a poussé à se gagner partout des amis. L'admiration ne lui suffisait pas : il avait besoin d'une affection plus proche et plus tendre. De là, durant la première partie de sa vie, son empressement auprès des hommes célèbres de son pays et du nôtre ; de là, plus tard, ses infatigables avances aux jeunes écrivains. C'est tout cela qu'on lui reproche aujourd'hui ; on l'accuse d'avoir été hypocrite et servile, tandis qu'il a simplement cherché toute sa vie à se sentir aimé. Et si vraiment il lui est arrivé de médire de personnes qu'il paraissait aimer, c'est encore, j'en suis sûr, parce qu'il avait besoin, à tout prix, d'amitiés nouvelles. Il avait cet étrange et fâcheux privilège, de pouvoir juger librement, impartialement, avec un sang-froid inaltérable, les hommes et les choses qui, par ailleurs, lui étaient les plus chers. Son esprit restait indépendant de son cœur ; et l'ardeur de sa sympathie ne mettait pas de limite à sa clairvoyance. C'est ce qui
lui a permis de donner aux personnages de ses contes une vie si intense et si singulière : il les aimait d'autant plus qu'il était plus frappé de leurs vices et de leurs ridicules ; de telle sorte qu'il pouvait nous les faire aimer sans nous rien cacher de ce qu'ils étaient. Mais dans la vie privée, cette clairvoyance ne pouvait manquer d'à- . voir des suites funestes, chez un homme, surtout, aussi passionnément tourmenté du désir de plaire.
Ce n'est point le manque, mais plutôt l'excès d'abandon qui fut la grande faute d'Ivan Tourguenef. Il s'est vraiment trop livré, et à trop de gens. Il a trop oublié que sqs amis n'avaient point, comme lui, le pouvoir d'aimer à la fois et de mépriser. Mais du moins, s'il a trop voulu être aimé, il n'a été ni un menteur, ni un hypocrite. Son âme était, comme toutes les âmes, une forêt profonde ; mais c'était une belle forêt, toute plantée de grands arbres où chantaient les oiseaux. Et qu'importe, après cela, si, parmi les arbres, quelques folles herbes poussaient, pêle-mêle avec les buissons et les fleurs sauvages ?
Je ne veux point d'autre preuve de la parfaite loyauté de l'âme de Tourguenef que les quarante-deux lettres écrites par lui, de 1852 à 1857, à Serge Timoféevitch Aksakof et à ses fils, et qui ont été récemment publiées dans le Messager d'Europe. Lorsque fut annoncée en Russie la publication de cette correspondance, chacun s'at-
tendit à y trouver de nouveaux traits de malice, des observations satiriques sur les hommes et les choses, des doléances et des récriminations. Et je ne puis assez dire combien on fut déçu. Les lettres de Tourguenef débordent uniquement de bonté, de sympathie, de sollicitude passionnée pour son pays et pour ses amis. C'est en cela, surtout, que consiste leur intérêt : car ce sont de vraies lettres, la plupart très courtes, et écri-* tes manifestement sans la moindre prétention lit-» té faire. Mai^ Tourguenef y parle de lui-même avec tant de franchise, et de ses amis avec tant d'amitié, il est si simple, si cordial, si désintéressé, que tous ceux qui admirent son génie trouveraient dans ces lettres à l'admirer davantage. Serge Aksakof était, comme Tourguenef, tout ensemble un chasseur ei un écrivain. Il écrivait des romans, des études critiques, des souvenirs, il' dirigeait une revue ; et, dans les intervalles de sçs travaux littéraires, il chassait. Il aimait aussi la pêche ; c'était un premier point sur lequel il ne se. rencontrait pas avec Tourguenef. Un autre point les séparait, l'opposition de leurs vues sur la destinée de la Russie. Aksakof était un ardent slavophile, ennemi de toute introduction en Russie de mœurs et d'idées de notre Occident. Tourguenef, au contraire, avait toujours aimé l'Occident, et toujours avait rêvé pour son pays une constitution libérale dans le genre des nôtres. Mais, pour ne point penser de la même façon, Tourguenef et Aksakof n'en étaient pas moins
d'excellents amis. A chaque page de sa correspondance Tourguenef donne de nouveaux témoi-* gnages de son respect pour Texpérience, littéraire et cynégétique, de son correspondant. Il n'écrit pas un conte qu'il ne lui soumette, et il ne fait pas une battue dont il ne lui détaille le produit. Car ce n'est point par fantaisie d'homme de lettres qu'il a intitulé son premier livre : les Mémoires d'un chasseur ; durant tout son séjour en Russie il a été un vrai chasseur, plus préoccupé de ses fusils et de ses chiens que du succès de ses livres.
Le succès de ses livres, d'ailleurs, ne paraît pas, à cette époque, l'avoir préoccupé beaucoup, Mais ses lettres nous font voir avec quel soin, quelle patience, quel acharnement, il mettait au point chacun de ses ouvrages. Je comprends qu'il se soit attaché à Flaubert dès qu'il l'a connu : tous deux entendaient de la même façon le trav-aîl littéraire. Il y a, dans les lettres à Aksakof, des titres de romans en préparation qui revien-f nent pendant des années ; tantôt Tourguenef annonce qu'il est tout près de la fin, tantôt il se plaint d'avoir tout à refaire.
Je ne puis songer, malheureusement, à traduire en entier aucune de ces lettres. Elles sont trop: remplies de détails personnels ; traduites séparément, elles risqueraient d'ennuyer. En voici du moins quelques passages, choisis çà et là, et qui se rapportent plus spécialement à des questions littéraires^