‹ Écrivains étrangers (volume 2)Chapitre 8 sur 16 · W -P -TT · texte numérisé non relu

W -P -TT

La plupart des lettres de 1852 et de 1853 sont écrites de la terre de Spaskoïe, dans le gouvernement d'Orel. C'était le domaine de Tourguenef, et celui-ci y demeurait par force, y ayant été relégué en 1852, après un mois de prison à Saint- Pétersbourg, pour avoir publié, à propos de Gogol, un article de revue un peu trop libéral. Tourguenef avait alors trente-quatre ans ; il venait de faire paraître ses Mémoires d'un chasseur , et s'inquiétait fort d'avoir sur ce livre l'opinion d'Aksakof et de ses deux fils.

L'opinion des Aksakof sur les Mémoires d'un chasseur ne semble pas avoir été extrêmement favorable, Tourguenef écrit à l'un d'eux, le 16 octobre 1852 : « Merci de toute mon âme, mon cher Constantin Sergueivitch, pour votre bonne lettre. Je vous dirai tout franchement que je partage la plupart de vos idées sur mon livre : et ne croyez pas que je veuille vous faire montre de ma modestie : non, ce que vous m'écrivez, il y a. longtemps déjà que je l'ai pensé. — Alors, medemanderez-vous, pourquoi avez-vous publié ces malheureux Mémoires? — Je les ai pubHés pour m'en débarrasser, pour m'alléger de cette vieille manière. Maintenant je suis libre. Aurai-je seulement la force d'aller de l'avant? Voilà ce que je ne sais pas. La simplicité, le calme, la clarté et la précision des lignes, la conscience littéraire, tout cela n'est encore pour moi qu'un lointain idéal. Et c'est faute de sentir en moi les seules ^uaiités qui désormais me plaisent, c'est faute de ^

me sentir assez fort, que je ne me mets pas à ce nouveau roman, dont le sujet et les personnages s'agitent depuis longtemps dans ma tête. Et, d'autre part, je me demande si c'est bien la peine de se donner tant de fatigues, de faire tant d'efforts, de se nourrir de tant d'illusions » !

Le i6 janvier 1858, Tourguenef discute à son . tour un article, nouvellement paru, de ce même Constantin Aksakof : « Nous nous conduisons avec l'Occident, dit-il,, comme Vaska Bouslaïef? dans la chanson, avec la tête de mort : nous le repoussons du pied, et nous-mêmes... Vous rap- ^ pelez-vous ? Vaska est monté sur la colline, et en arrivant là il s'est cassé le cou. Peut-être ferionsnous bien d'avoir un peu d'égard pour cette tête de mort ».

En 1854, Tourguenef est enfin rappelé de son exil. Il s'installe à Saint-Pétersbourg, et tout de suite il s'occupe de découvrir et de protéger de jeunes écrivains. Le 3o mai il annonce à Aksakof, comme un grand bonheur, la prochaine publication de la seconde partie des Souvenirs d^ enfance ^ d^ adolescence et de jeunesse^ du comte Léon Tolstoï. Sans cesse, depuis lors, il sera question, dans ses lettres, du jeune Tolstoï : « Avez-vous lu, dans le Contemporai n^Variicle de Tolstoï sur Sébastopol ? écrit-il le 3 août 1855 ; je l'ai lu à table, j'ai crié Hourrah ! et j'ai bu un verre de champatjne à la santé de l'auteur ». Puis, quelques mois après : « Tolstoï vient d'écrire une nouvelle : La Tourmente de neige.

".•If"

Vous la lirez dans le numéro de mars du Co/jtemporain. C'est un vrai chef-d'œuvre l >

, Le 7 août 18549 Tourguenef annonce à son ami qu'il a reçu une traduction française des Mémoires d'un chasseur. Cette traduction se vend-elle encore ? Je ne saurais le dire, mais ce serait grand dommage qu'on ne la trouvât plus. Je n'en connais pas de plus extraordinaire . Le traducteur ne nomme pas même, sur le titre du livre, Tauteur qu'il traduit. Et je ne m'étonne pas que Tourguenef, se voyant traité de la sorte, en ait été d'abord un peu épouvanté. « Le diable sait, dit-il, ce que ce M. Gh... a fait de mon livre ! lia ajouté des pages entières, il en a coupé d'autres, il a tout changé. A un endroit, par exemple, je dis • Je me suis enfui. Eh bien savez-vous comment cela est traduit dans le livre français ? Ecoutez : Je m'enfuis d'une course folle, effarée^ écheve'^ lée, comme si f eusse eu à mes trousses toute une légion de couleuvres commandées par des sor^ cières. Et tout est dans ce genre ».

. Le 3 août 1855, Tourguenef promet à Aksakof de lui soumettre bientôt le manuscrit de son nouveau roman, Dimitri Roudine : « Dieu sait ce que vous allez en penser ! Aucun de mes livres ne m'a encore donné tant de peine et de souci* Et je suis loin d'avoir terminé ! Mais je me dis que, puisque nos pères les Pouchkine et les Go« gpl se sont fatigués à refaire dix foid leurs ouvrageSj c'est donc une loi divine pour nous autres, les petits, de les imiter. Trop souvent il m'est

lêCRiVAÎNS RUSSES 221

arrivé de vouloir rédiger à la hâte ce que j'avais en tête, et il en est résulté une œuvre manquée; mais désormais je me suis juré de ne plus recommencer » !

Enfin, dans les derniers mois de 1856, voici Tourguenef échappé de Russie. Il demeure à Paris, 206, rue de Rivoli. Et il dît bien qu'il s'y ennuie, maïs on sent que déjà il projette de s'y installer tout à fait. « J'ai Pintention, dit-il, de faire ici la connaissance des écrivains français. Non pas que j'aie pour aucun d'eux une vive sympathie, ni que j'attende aucun profit de leur connaissance. Non, c'est pure curiosité, ou peut-être encore désir de m'instruire. Je vais essayer de voir beaucoup de choses et de gens, et de les bien voir, sans parti pris et sans prévention ».

Deux mois plus tard, en janvier 1857, Tourguenef est déjà devenu à moitié Parisien. « Mon cher et bon Serge Timofeévîtch, écrit-il à Aksakof, ne mettez pas mon long silence sur le compte de la vie que je mène ici. Ce n'est pas le tourbillon de la vie parisienne qui m'a empêché de vous répondre plus tôt, mais simplement ma paresse. Paris, avec tout son éclat, peut bien faire tourner la tête à un jeune homme, ou encore à un vieillard; mais je ne suis pas un vieillard, bien qu'il y ait Dieu sait combien d'années que je ne suis plus un jeune homme. Comme je vous Favais annoncé, je me suis lié avec un grand nombre des écrivains d-ici, — » non pas avec les vieilles gloires, il n'y a rien à en t^^€^, — mais

avec les jeunes, ceux qui vont de l'avant. Je dois vous avouer que tout cela est assez petit, prosaïque, vide et sans talent. Une agitation stérile, une complète inintelligence de tout ce qui n'est pas français, l'absence de toute foi et de toute conviction même en matière d'art, voilà tout ce que j'ai trouvé, de quelque côté que je me sois adressé. Les meilleurs d'entre eux sentent cela eux-mêmes; mais ils se bornent à gémir et à murmurer. Nulle critique : une basse flagornerie pour tout et pour tous. Chacun reste assis dans son coin, travaille dans son petit genre, et encense son voisin pour en être encensé. Au milieu de ce petit tumulte, résonnent par instants, les voix défraîchies de Hugo, de Lamartine et de George Sand. Balzac est en train de devenir une idole ; l'école nouvelle des réalistes se prosterne devant lui, comme elle se prosterne aussi devant Vaccidente/ y qu^elle prend pour le réel et le vrai ».

On pourra trouver bien sévère ce premier jugement de Tourguenef sur nos écrivains. Mais il ne faut pas oublier que c'est là un premier jugement, et que la différence était trop grande entre les mœurs littéraires de Moscou et celles de Paris pour qu'un auteur russe pût passer des unes aux autres sans un peu de surprise. Il ne faut pas oublier non plus que Tourguenef s'adressait à de fougueux slavophiles, qui ne lui auraient point pardonné une sympathie trop avouée pour les choses de l'Occident.

Ces quelques lignes sur Paris sont d'ailleurs,

♦ les seules ou il se soit départi de son indulgence ordinaire. Elles prouvent combien, sous son apparence de cosmopolite, le caractère slave était lesté fort et tenace en lui. C'est, je crois, de tous les caractères, celui qui résiste le plus aux influences du dehors. J'ai connu des Anglais qui, à force de vivre éloignés de leur pays, avaientcesse d'être Anglais ; mais à travers toutes les éducations, sous tous les cieux, les Slaves conservent intact le tempérament de leur race. Les mots, les idées, la vie, gardent pour eux une signification spéciale.

Et je ne serais point surpris que Tourguenef se soit obstiné jusqu'au bout dans cette façon sévère de juger l'esprit français. L'éducation profondément russe qu'il avait reçue s'était jointe encore à son instinct naturel pour faire de lui, à jamais, l'opposé d'un cosmopolite. Élevé au Gymnase, puis à l'Université de Moscou, il y avait été accoutumé à considérer la Russie comme un monde séparé du reste du monde, ua monde supérieur, et qui avait seul l'avenir pour lui. Il y avait été accoutumé aussi à regarder comme le premier devoir de tout écrivain de contribuer à la gloire et au bonheur de la patrie ; de sorte que toujours ensuite il a vu dans la littérature, non pas un simple jeu artistique, mais un moyen d'action politique et morale. Et puis il avait été nourri, par ses maîtres, de cette philosophie allemande de Schelling et de Hegel qui n'avait point manqué de lui donner, pour la vie, le goût des idées

224 ÉGIUTAINS ÉTRANGERS

générales et des vastes systèmes. Commeni auraitil pu, ainsi préparé, juger avec plus d'indulgence des mœurs et des habitudes littéraires si nouvelles pour lui ? En Russie, il se faisait de la France mille rêves enchantés ; mais il lui suffisait de se retrouver à Paris pour qu'aussitôt toute son âme de Russe se rouvrit en lui.

Mai 1834.

Page 1