‹ Écrivains étrangersChapitre 25 sur 41 · ROMA.NCIKHS AM:I.AIS · texte numérisé non relu

ROMA.NCIKHS AM:I.AIS

vors latins nu'rllr a mis en lrl«» do son livre Mrs iliini|)lnv ^N<h*4I iio «» soil pas ra|)|»olé plutôt doux \or> tl'lloraco. «iiTun rriti(|ur ilalitwi viout do oilor, l'oit à propos, dans nno 6\{u\o consacroo à Ih'IlHwL of l\nniùsthili\ — los v(M's où le vieux poète disait à sa Muse:

... (fesiue, peiviauVy May fia moiiis tenuan' parvis!

La chose est d autant plus fâcheuse (|u'en accaparant, comme elle fait, la curiosité du lecteur, cette partie philosophique du nouveau romande Mrs Humphry Ward risque de nuire à l'intérôt d'une autre partie, purement romanesque, et qui est, au contraire, des plus agréahles ; car on y retrouve tout le talent de l'auteur de Hessir^ sa finesse d'observati(m, sa justesse d'expression, son habileté à mettre en relief la lutte des caractères et des sentiments; et jamais peut-être, depuis George Eliot et les sœurs Brontë, certains aspects de la vie de province anglaise n'ont été mieux décrits.

Cette seconde partie, ou, plus exactement, ce

second sujet d'/^6'/A^c/;o/i5an/«iV/«/^, est l'histoire d une jeune fille qui, au sortir de la fièvre intellectuelle d'une ville d'université, se voit transplantée dans un des plus calmes coins du Westmoreland, et qui se laisse prendre, peu à

fe*'.i. <...:-'.:•.»..-.- TV -.^ ■ ; • . . .'. . :>«-r-.-i v- i -'-•-- -rtJ- ..•,.-.. • -. .:v ■•ti-~y*.'^'i-'«- -•.'■•'...''«&

ir^O LE ROMAN «lO.NTEMPORAIN A L*ÉTHAMii:H

peu. au cliarnii' «If crllc triste rt poôllipip n'L'i'tn. Tout y «-t. pour <»ilo, iuipiM'vu ot d»'*licitux. tt»ut y a un<» ùmo qui rrpond ii sou ànio. Et, «l'un Umi à l'autro du roniau, l'aiilcur nous ninnlrt' ra«ti«»n, sans cosso plus vivo, quext'ivrnl surollrlos lirux qui IVnlouront; et ce sont, à tous les chapitres, des paysages varirs et charmants, indiqués en quelques traits d'une précision admirable. Qu'on lise, par exemplt^, le récit d'une des premières promenades «le Laura aux environs de Bannisdale :

La matin«'*e était claire et fraîche. Un vent mordant soufflait, malgré l'éclat du soleil, et les bourgeons semblaient tout desséchés. Mais, pour I.aura, cet air était un vin bienfaisant ; et le pays qu'elle voyait la transportait de plaisir. Elle montait le liane dune colline, se dirigeant vers un village épars à mi-côte... Au-dessus d'elle, à droite, s'élevait une montagne dénudée et rocheuse, coupée de sillons noirs qui plongeaient, en ligne directe, vers les bois entourant le village ; au dessous, dans la vallée, se déployaient le rouge et le vert de la mousse. Les rivières brillaient au soleil, dans leur course rapide des montagnes à la mer. Et plus loin, à l'horizon, les hauteurs de la région des lacs s'unissaient avec le soleil et les nuages pour former un somptueux décor : les pics jetant leur note bleue sur le fond blanc, les nuages s'entr*ouvrant pour laisser voir les collines au-dessous d'eux, tout cela dans une telle gloire d'argent et de pourpre, avec une telle fraîcheur d'atmosphère et de lumière, que d'instant en instant Lœil en ressentait une joie plus frémissante, plus palpable, plus pure. L'àme de

ij^ejiilia.;ié» -jet"*<» j5^ x> ■ o ■-» ■ ^.iéiL.-'*r.^-^^ 'i^ , I • ^ ..i.l£iJt*iiiJà1fe*« ;a**5ïfc.JÎÉp*

nOMANCIERS AKfiLAIS 131

Laiira rlmntait el planait, avec la faiivoUe et raloiiette.

Puis, quand elle eut drpassô le villatre, la route monta plus droite encore, dominant l'ininiense étendue des champs de bruyère et des rochers qui bondissaient au milieu d'eux, pareils à des récifs se dressant dans la mer. VA dans ces champs de blé, plus voisins, qu'étaient-ce donc que ces larges taches blanches sur les sillons récemment creusés? Mais voici que, s'envoient, une troupe de mouettes se chargea de lui répondre. Et la jeune fille sentit que de leurs ailes éclatantes lui venait la brise marine, et elle se retourna pour regarder encore, au sud-ouest, la pâle ouverture par laquelle passaient les rivières.

Au-delà de ces champs, un bois, un bois dont la vue émerveilla Laura, accoutumée jusque-là aux paysages des régions du Sud. Elle sauta hors de la petite voiture, attacha le poney à une barrière, au bord de la route, et s'élança dans le taillis de noisetiers avec de petits cris de bonheur. Un bois du Westmoreland dans la saison des narcisses, ce n'était rien de moins — ni de plus. Mais, pour l'enfant, avec sa jeune passion dans le sang, c'était un rêve, une extase. Jamais elle n'avait vu autant de narcisses! Ils se répandaient à l'horizon, en bandes, en nappes dorées ; et leur folle abondance contrastait étrangement avec l'air, avec le caractère frugal de ces régions du Nord, avec les plaines incultes, 1

les roches nues et la mélancolie des marais sans |

arbres. Et puis, quand les yeux s'étaient faits à I

cette profusion, mille nuances apparaissaient, fines ^

et charmantes ; chaque pied de terrain avait une -j

parure qui n'était qu'à elle. |

Car, sous les narcisses, se cachait un tapis de

^ .1 •-\.-îî- ;^ >:•."•- . ■-.■•■ 1 . ........ -A^fc.- . j' s/, -^-it . .*Ji"-2- •: Irjir -.i.-Ci -tJ"Jirtri*i.uSLJb*.:Â^» -sJt,

132 LE ROMAN COKTCMPORAIN A r/ÉTRANGEK

violi»U»'s, si snnihrfs et si seriv«'s que c'était leur [larfiiiii NtMil (|in 1»-^ «iéfionrail : l't, pondant «juo Kaura était ♦•t»*inlu«' «laiis rih'rl«»i, s'emjin'ssaiit à les ruoillir. «'11».* pouvait afion-rvdir ««ntix' Tor des narcisses, entre les ti^'-e* niiiirrs «les noisetiers, les teintes bleiie> et «^risr-a ijos n)Mnta<^nes, au loin. (Iliaque détail de l'admiraMe eiisemlilc agissait sur les sens jeunes et vifs de l'enfant, éveillant dans son cœur le poème d'un printemps du Nord, d'un printemps tel que seuls le connaissent ces pays de rochers, pur, froid, tranquille, avec de brusques éclats d'une beauté plus chaude.

Laura se trouvait maintenant assise, — presque en pleurant, — sur une butte de mousse, en face du bois dont elle venait de sortir. Qu'y avait-il donc dans ce pays qui la captivât ainsi, qui lui parlât de celte voix si intime, si pressante? C'est qu'elle-même était de ce pays, qu'elle lui appartenait, qu'elle le sentait mêlé à son sang. De profonds instincts héréditaires renaissaient en elle, du moins elle se plaisait à l'imaginer. Elle avait l'impression d'étendre les bras vers ces plaines et ces montagnes, et de leur dire : «< Je ne suis pas une étrangère! Accueillez-moi! Gardez-moi! Ma vie est issue de la vôtre î »>

Alan Helbeck lui-même, le représentant d'une foi qu'elle déteste, incarne aussi à ses yeux le pays où il vit, où ont vécu ses pères au long des siècles. C'est encore Banaisdale qu'elle aime en lui, le vieux manoir avec son vieux parc, rhorizon de collines pierreuses, les rivières (c courant des montagnes à la mer ». Elle ne se décide point, d*ailleurs, à Taimer, sans avoir

irahonl ossavô irincarnor en nn autre liomnic I Aino do n»s niions saiivafros ol cliarmaiites. IN»ii s'en l'aul, en ell'cl, qu'elle iw donne s(»n (Meur à nn île S(»s eonsins, Hubert Masson, un jeune rustre vigoureux et sensuel, qui, dès qu*il la voit, en devient amoureux. Mais il est trop simple, trop brutal, trop absolument dépourvu de toute éducation, et Laura ne tarde pas à s'apercevoir quau lieu de Taimer elle a peur de lui. Helbeek seul, désormais, adequoi lui plaire; e( ju^qu*à la lin du roman une lutte terrible se poursuit en elle, la partageant entre sa passion et ce qu'elle croit être la conscience de son devoir.

Je ne puis malheureusement que louer en passant les chapitres consacrés par Mrs Humphry Ward aux relations de Laura avec ses cousins les Masson. Peut-ôtre y sent-on un peu rimitation de peintures semblables faites jadis par Emily Brontë dans Wuthering lleights; mais ce n'en sont pas moins, à mon avis, les chapitres les plus vivants et les plus émouvants du livre, précisément parce que Fauteur n'y a point cherché à nous convertir. Elle s'est bornée à y dépeindre, avec une force et une variété de couleur saisissantes, la vie d*une famille de paysans à demi sauvages, se complaisant dans une atmosphère d'ignorance et de fanatisme. La haine est la seule passion qu'ils connaissent, la haine de tout ce qui ne sent pas, ne croit pas comme eux. Mrs Masson, notamment, la mère d'Hubert, est une figure d'un relief vigoureux;

i«'i,^Il.ÏLijt-AJi-i, •'-..••:- .''..-.•;. ' . •. .:> \ !.' . .t.<vJ:iiArti^i«f>. ;;'wïj4jl-I....y..' v";-...ifjrj^

lliih^rl liii-inr*m<' ost nn beau type clo joiinc hmp. incapable de n'iVrnrr los instincts qui le

C'est lui qui, en alTolant Laura par sa brutalité, la jette toute tremblante dans les bras dllcibeck. La jeune fille est alb'»e le voir, dans une ville, voisine de Bannisdalo.où il a consenti à prendre uu emploi. Elle a passé la journée avec lui, une longue journée pleine d'incidents dramatiques ; et, le soir, quand elle est remontée en wagon pour rentrer à Bannisdale, elle s'est aperçue que le train qui remmenait n'allait qu'à michemin de sa destination. G*est son cousin qui Ta trompée à dessein, afin de la garder près de lui jusqu'au lendemain; et en effet elle le voit sortir d'un autre wagon, lorsque le train s'arrête à ladernièrestation. Terrifiée, éperdue d'angoisse et de honte, elle parvient cependant à éloigner Hubert, en le priant d'aller retenir une chambre dans une auberge; et elle s'enfuit; toute la nuit elle reste cachée derrière un talus. Tout cela nous est raconté par Mrs Ward en quelques pages fiévreuses et rapides, qui suffiraient, à elles seules, pour justifier le succès de son livre. Et nous ne pouvons nous empêcher d'en citer au moins une, celle qui nous fait assister au retour de Laura :

Helbeck avait passé la nuit dans la prière et la méditation ; mais il savait bien, — sa conscience lui reprochait assez haut son péché, — que, cette nuit-la, il avait prié seulement parce qu*il n'avait

al^&^f^j^JL

pu faire rion (i'iiiilre. rien (|ui lui rendil I^nura ri \v tlulivrni (1rs cniinios rpii 1c tourniciiliiicnl.

A six iKMircs, il sortit de la rluii»eIK'. 11 avait à prendre sou haiu, à s'iiaiùller, puis à aller u la ferme pour faire atteler la voiture. Si la jeune fille n'arrivait pas par le premier train, il louerait un cheval à Marsland et irait jus<pi'à Braeside.

Sa chambre, «piand il y entra. lui parut étouffante et sans air, malpré la fenel e entrouverte. Instinctivement il alla vers la fenêtre, Touvrit toute ^ grande, et s'appuya au rebord, laissant la brise | fraîche couler le lonpf de ses membres. Kt voici que § quelque chose de blanc frappa ses yeux, sous la | fenêtre... |

Laura, lentement, souleva la tête. S'était-elle en- *

dormie, dans sa fatigue? Et Helbeck, se penchant i

sur elle, vil que ses yeux n'étaient pas fermés. Fille J

le regardait comme jamais encore elle ne l'avait ?

regardé, avec une simplicité triste et pensive, comme |

si elle venait de s'éveiller dans un monde où tous >

pouvaient dire toute la vérité, et où il n'y avait plus i

de voile entre l'homme et la femme. r

Son chapeau était tombé a terre, près d'elle : ses traits délicats, tout imprégnés de souffrance, s'offraient à lai si doucement, si franchement! *

— J'étais très fatiguée, — lui dit-elle d'une voix i qu'il ne connaissait pas, d'une voix où il sentait un appel confiant. — Et j'ai trouvé la porte fermée.

Elle étendit vers lui sa petite main ; il la prit; et il tremblait, malgré sa force d'homme.

— J*allais justement me mettre en route pour voir si le train vous avait amenée.

— Non. J'ai marché à pied, la plus grande partie du chemin. Voulez-vous m'aider à me relever ? Cest ridicule, mais je ne puis me lever.

•lAti!<v»* *A.'û-;*'. J.\.'^- if.^-.u - ^^-^i: •^« • .itf: -• irz >.—.-;< .r.j: "-.-J. " .'- «.^-.> ;iiJ.^fi 1 A\-5.vvv -JL^>?^. -'^vC'- «-Til

l.r Rn>I\N «nMi:MPOK\l.\ A L KTKAN(;t:R

H r.«i«!;i. vi •lie «*•• mit dt*lM»ut« s'appiiyanl loiirilfiii'-iit ^iir lui.

— (.••iif^i JIM»* 1.1 faim! Auj^^usliiia a-l-i'llc rlr tr»"- iin|i:i»'l»* '

— S;tiis i]..ulf. Nous 1 avons rir loiis les deux.

— Oui. (**»»lait slu|ii<J<« de ma part. Mais (li(esiiioi. VMule/.-vous me comluire dans \c suhm, el me faire servir nn peu de vin, avanl (pie je voie Augustina/

— Appuyez-vous sur moi !

Elle obéit, et il l'emmena. La porte du salon »*(ait ouverte. Klle s'affaissa dans un fauteuil. En n-lfvanl les vtMix. elle vil la dame du portrait de Koniney «pii hriiluit.sur le mur, dans la lumière du matin. La beauté aux veux bleus semblait considérer d»' très haut, avec une condescendance indifférente, la pâle créature assise devant elle. Mais Laiira n'en é[»rouva ni envie, ni honte. Kt quand Ilelbe«k l'eut lai>sée seule, pour aller chercher le vin. un petit sourire tlottasous ses paupières à demi fermées.

Llle tit de son mieux pour boire et manj^er; mais son épuisement était trop grand, et Ilelbeck s'agenouilla près d'elle, partagé entre Tanxiélé, le remords el les élans d'une joie frénétique.

— Je vais aller éveiller Augustina et Tamener • * f

— Non, attendez un instant! J'ai été si agitée, toute la nuit, voyez-vous? J'ai besoin de me reposer.

— J'ai essayé de vous prévenir. J*ai télégraphié au chef de gare, mais sans doute il vous aura manquée. Je lui ai demandé de vous conduire à Tauberge.

— Oh! l'auberge! fit-elle avec un frisson .Non» je ne pensais pas aller à Tauberge !

— Pourquoi? Que craigniez-vous*?

HOMAiNCIRRS 4Nr.LAIR 437

11 lui pariail lïwiw V4»ix cnrossanle ol doiici», (•(nnnrio à un pnratil. Mais oWr si» laisait. VA le ('(T^iir «lu Jeune lionwtie hallail. son oreille avait soif <1u mol (|ui allait viHiir.

— Mon cousin se trouvait l;i. à la j^are. Je n'avais pas besoin de lui : je n'avais pas (l(*mandé<pril v?nl : il n'avait aucun droit à nu* suivre. Kt je Tai envoyé à Tauberge, pour demander une chambre, et moi...

— Et vous?

— Je me suis cachée derrière un talus jusqu'à son retour. Je l'ai vu qui me cherchait sur les dunes, (|ui m'appelait; peut-être a-t-il cru que je m'étais perdue dans quelque fossé.

Ilelbeck se pencha vers elle ;

— Et ainsi, c'est pour l'éviter...?

— Voyez-vous? — son souffle s'arrêtait, — je n'étais pas sûre qu'il ne fût pas ivre. Je sens que c'était ridicule, mais j'étais si troublée, et il n*uvait rien à faire là !

— Ne vous avait-il pas donné à entendre qu'il désirait vous accompagner I

Une force secrète le poussait à poursuivre ses questions; et sa voix avait pris un accent dur et pressant.

Mais elle ne répondit rien. Elle se contenta de le regarder, tandis que des larmes se formaient doucement dans ses yeux clairs.

— J'étais si heureuse de revenir ! dit-elle enfin. J'avais hâte de me retrouver ici.

Elle pressait ses mains l'une contre l'autre, en frémissant. Helbeck ne disait rien ; mais sans doute son silence la troublait, car soudain elle rougit profondément.

— Vous étiez heureuse de revenir, de vous retrouver ici? Est-ce vrai? Savez-vous que je suis

rcstt'd»^lMMil tniilc loniiiJ. <iansunean<;<»issemorlelIo? f.a r'<|iiratiori nianf|iia à T. aura pour rc'poiulro; vcs j.iifv, r{ srs Ir\ nrs rodevinrcnl l<ml«îs pâles. Si'uU. st^s viMix parlcTciit. Ileibcck se rapproclia d'elle. Soudain il la saisit. Taltira sur lui. KUc lil un lé^^-er effort pour .se déjrager, puis céda. Son âme et son corps étaient trop faibles, et Textase de ce contact était trop profonde.

Cn quart dhcure après, les deux amoureux entament une discussion thdologique qui, il faut Tavouer, ne va plus s'arrêter jusqu'à la lin du roman. Laura a bien encore plusieurs fois l'occasion <le se promener avec Alan Helbeck sur les collines boisées du Westmoreland ; mais, au lieu, désormais, de cueillir des violettes, elle interroge son compagnon sur un trait de la vie de saint François Borgia. ou se révolte au tableau qu'il lui fait de la règle sévère du tiers ordre franciscain. Car Alan appartient au tiers ordre, c'est encore un détail que j'allais omettre; il déclare à sa liancée qu'elle devra aller sans lui au théâtre, quand on y jouera des pièces « qu'un catholique ne saurait entendre sans dommage pour «a conscience ». Et la jeune fille réplique que « son père la menait au théâtre aussi souvent qu'il pouvait », ajoutant que « ce sera toujours pour elle un besoin d'y aller ». Elle a, en vérité, une singulière façon d'entendre l'amour, et nous ne nous étonnons pas que, avec une telle habitudede penser à soi-même, » elle ne sesoitjamais beaucoup souciée des enfants ». Mais Mrs Humphry Ward éprouve pour elle une tendresse

lïiiMéc (l*udnûrati()ii. On sent que volontiers elle rediniit à sou propos ce qu'elle disiiil naguère, ilans un autre de ses romans : « Mariée ou non, une femmc! est tenue «rentrelenircomme un feu sacré sa propre individualité. »

Aussi Laura Fountain, dès qu'elle devient la fiancée d'Alan Uelbeck, ne cesse-t-clle plus de |

veiller à Icntretien de son « feu sacré ». Sa grande préoccupation est d'obtenir la garantie que, avant ni après son mariage, Alan n'empiéterasur son «individualité ». Une première fois, ayant cru découvrir que cet empiétement était inévitable, elle s'enfuit de Bannisdale, prouvant par la que Tagnoslicisme, comme école de morale, n'est guère supérieur au catholicisme : car elle sait qu'Alan Ilelbeck l'aime avec une ardeur insensée, et qu'en Tabandonnant elle risque de le tuer; mais cette considération ne parait pas Témouvoir davantage qu'elle n'a ému la jeune fille catholique qui est entrée au couvent contre le gré de son père. Elle s'enfuit; elle se réfugie à Cambridge, chez le vieux philosophe qui estime que la « stature spirituelle de l'homme s'est élevée » ; et c'est une maladie de Mrs Fountain, sa belle-mère, qui la force à revenir dans le Westmoreland.

Elle n'y revient, d'ailleurs, que pour mourir. Une dernière discussion théologique avec Alan, la déception de constater que Dieu n'a pas daigné « faire un signe pour elle » en prolongeant de quelques instants la vie de Mrs Fountain ; et la voilà qui va se noyer, compliquant son

V.^ri».. -i >^Y.t:x ^ .■ . . .!.".. - : .. - v..-. ^ ' ' . - • ^ -..•... . «.c^.'. \V ;■ . < .'.. ^«T- î'^A^'ï-jii'iliJs

!44) LF IIO>IA> CONTRMPOR\IN A L KTRANGKR

'.L'uïsni»*, cM'tt»» fiii^. il'um» iiironsiM|urnco moins \rii>al»l«» rîHMrc. <!;ir, \un\v |kmi «iu'oIL» ail rir ^iiK'iTc l'ii annoncaiil à llrlIuM-k son intention •le se «ônvrrtir, ollf iloil bien adnioltiv comme possibli* que la vie de .Mrs Fonntain va continuer au-delà ilu tnmheau. et qu'ainsi la morte pourra >e réjouir de sa eonversiiui. Le récit de ses derniers instants ne laisse pas, toutefois, d'être assez touchant; avee une longue description d'un paysafce d'hiver, c'est le seul passage, <lans cette seconde partie du livre, qui puisse être eonipar»' aux chapitres de la première partie :

Vers quatre heures, à Taube, Helbeck s'éloig-na du lit funèbre de sa sœur, auprès duquel il avait passé lt»ute la nuit en prières. Il fut un peu étonné de son*:er que Laura n'était pas revenue pour prendre sa part de la veillée; mais en mémo temps il en fut heureux, il lui sut gré d'avoir eu la prudence d*épar<ruer ses forces.

Quelque temps auparavant, la sœur Rose était descendue pour se reposer un moment. Sa chambre était au-dessous de celle de Laura. En passant, elle avait vu que la chambre de Miss Fountain restait éclairée, et elle y avait entendu un bruit de pas, où se mêlait peut-être un bruit de sanglots. Mais elle ne s'en était pas inquiétée ; c'était chose bien naturelle que la jeune fdle veillât et pleurât. Elle était descendue dans sa chambre, avait dormi un moment; et elle venait de remonter auprès de la morte, quand elle vit Miss Fountain entrer dans la chambre.

Laura était vêtue de noir, couverte d'un long

ROMVNCIKRS ANGLAIS i4l

inant(*aii itoir. Sa vo\m ri son manteau étairnt tout li'iMii|M*s tlo lioui*. Kllc avait l«*s cIu'Vimix on «lÔMU'iIro, cl le vrnl avait laiss»- un«' rougeur |iassagère sur son pâle visage. Dans ses bras elle tenait <(uel()ues branehes dtî eerisier, eneillit's sur un arbre (|uc Mrs Fountain avait s|>écialenî(»nt aiin»'. Klle s'arrêta sur le seuil et considéra les deux relijçieuses d'un regard incertain, comme si elle savait à peine où elle était.

Sœur Rose vint à elle.

— Ces branches sont mouillées, murmura la jeune fille, mais je voudrais les mettre près d*elle. Elle aimait cet arbre.

La sœur la conduisit auprès de la morte. Et quand les branches furent répandues sur le lit, dont elles firent comme une vision du printemps, I^aura s'agenouilla un instant, jeta un rapide coup d*œil autour de la chambre, puis referma la boucle de son manteau.

— Chère Miss Fountain, dit sœur Rosa, ne restez pas trop longtemps dehors ! Kt quand vous rentrerez, laissez-moi vous donner des vêtements secs et vous préparer un peu de thé chaud !

Laura y consentit d'un signe de tête.

— Adieu î dit-elle d'une voix à peine distincte. • Puis, doucement, elle embrassa sœur Rosa, et aussi l l'autre religieuse, sœur Marie-Raphaél, qui la con- d naissait à peine, et fut sans doute surprise de sentir ; le contact de ces petites lèvres glacées. I

Elles la virent sortir de la chambre, et une '^

vague inquiétude les conduisit vers la fenêtre, d'où ?

elles aperçurent Laura traversant le jardin pour i

aller dans le parc. Elle marchait lentement, la tête i

baissée. Elle parut s'arrêter devant le premier banc, \

au tournant de la rivière ; au delà, le chemin des- ■?.

■■it r

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142 LE ROMAN CONTEMPORAIN A LÉTRANCiEH

< endail et fai^-ait un coude. I.es deux sœurs ne la virent plus : elles ne la virent jamais plus.

Tel est ce roman, le meilleur et le pire qu^ait écrit Mrs Humphry Ward. Il abonde en délicats paysages, on traits de mœurs agréablement notés, en scènes dramatiques du plus bel effet; mais ni dans Hohrrl Elsmere^ ni dans David Gripfy\ ni dans Marcelin, Fauteur n'a poussé aussi loin sa fâcheuse habitude de <« rapetisser les grandes questions », — /nwarrmagna^ — en les subordonnant à de menues anecdotes.

Non que. d'une fagon générale, jo refuse d'admettre la possibilité du roman à thèse. Je crois volontiers, au contraire, qu'il y a certaines thèses morales à qui un récit peut fort bien servir d'illustration, sinon d'argument. Et j'aurais trouvé légitime, par exemple, qu'un romancier nous fit voir les obstacles que risque d'apporter à l'amour le désaccord des sentiments religieux, ou qu'il nous montrât comment, sous l'effet de circonstances spéciales, les plus nobles croyances en arrivent parfois à se déformer, à devenir ce qu'est devenu le catholicisme pour Alan Helbeck et son entourage. Si Mrs Ward s*était bornée à soutenir l'une ou l'autre de ces deux thèses, les faits qu*elle nous a racontés nous auraient touchés plus à fond et auraient eu une portée infiniment plus sérieuse ; car des

.i*-»*»;.-3ii*»«

^•«•'J* «"{«Hà

ROMANCIERS ANGLAIS i '»3

sitnalions comme colles d'IIelbcck et de Laura iK» (loivoiif pas (Mre rares, dans un pays oii la Inlle religieuse est demeurée 1res vive ; et, d'autre part, rien n'empèclie d'imaj;iner qu'il y ait eu, qu'il y ait encore eu Au^lelerre des catholiques pareils à ceux de Hanuisdalc, sacrifiant tout le reste du dogme au seul principe de robéissîincc, et ne voyant dans la vie qu*une attente de la mort. Mais, pour nombreux que puiss(»nt être ces catholiques, c'est» rapetisser*) le catholicisme que de l'incarner en eux; et de ce que deux amants ont des façons opposées de comprendre Dieu, le romancier n'a pas le droit de conclure que Tune deces façons soit supérieure à Taulre.

Mrs Ward a eu le tort de vouloir trop prouver. Et son tort a été d'autant plus grand que, malgré la passion qu'elle témoigne pour elles, elle ferait mieux de s'abstenir des questions générales. Remarquablement douée pour le récit et pour la description, son talent semble la trahir dès qu'elle tente de raisonner. Ses personnages ne vivent qu'aussi longtemps qu'ils ne discutent pas; et ils discutent beaucoup, beaucoup trop, mais toujours sur des détails secondaires, sans pouvoir atteindre jusqu'au fond des choses. Il y a plus de philosophie dans Sihtjlle^ d'Octave Feuillet, que dans Helbeck of Bannisdale. Il y en a plus dans Mademoiselle de la Quintinie^ où cependant il y en a guère. Et quand Mi's Humphry Ward nous apitoie sur Alan Helbeck, qui ne pense qu'à la mort, tandis qu'il serait si

144 LE ROMAN CO.MKMIMMtAlN A LÉTKXNGKR

Lien lail pour j<»uir «le l;i vie, nous no pouvons nMU> «lôtt'fhln' (h; >"n^or <|u'(*llo-tnr'nu' pei'cl un [H'u son temps à f^siyer Jr. dchalliv dos prol>l»'mes où t'ile n'mtend rien, lainlis (jue personne ne C'»nniill, ne comprend mieux qu'elle l<»s sites, les traditions, et les mœurs du Westmorelaod.

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