LA CORRESPONDANCE
de R.-L. STEVENSON
Avant de nous offrir la biographie, — ou plus exactement, le Mémoire biographique, — de Robert-Louis Stevenson, M. Sidncy Colvin, Téminent conservateur des estampes au British .^[useum. vient de publier dans le Scrihner^s Magazine toute une série de lettres intimes de l'écrivain écossais. Ce sont des lettres délicieuses, pleines d'abandon et de poésie, naïves, spirituelles, variées, telles tout à fait qu'on pouvait les attendre de ce grand enfant de génie. Et, à ce propos, je ne puis m'empôcher d'exprimer le regret qu'une maison d'édition française ne s'entende pas avec les éditeurs anglais de l'œuvre de Stevenson pour nous offrir une traduction sérieuse et soignée de ses romans principaux, une traduction qui nous permette enfin de connaître Stevenson et de l'apprécier. Je crois peu, en général, à l'utilité des traduc-
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lions, qui, mrnu* los moilh'iiros, no sorvont trop sonvont qu n discmliliM* l<»s an iiMirs ri rangers ; mais il v a ccMtains autours dont i*u»iivro (»st d'une portoo vraimc^nt uuiverscllo, cl Slovonson est de ceux-là, (îomme était Dickens avant lui. Non que je prrt(Mulc comparer ces deux grands conteurs, dont Tun s'est simplement amusé de ses inventions, tandis que Tautre les a pétries de sa chair et dc^ son sang: mais tous doux ont été de grands conteurs, parce (jue tous deux, de toute leur Ame, ont cru à la réalité de ce qu'ils racontaient. Et, hien que l'originalité du style de Stevenson le rende infiniment plus difficile à traduire, je suis convaincu que, — à la condition de nous être présenté on bon français et ] non pas dans le jargon international qui constitue aujourd'hui la langue courante de nos traducteurs, — il aurait de quoi, lui aussi, devenir I pour nous une source de plaisir et de consola- [ tion.Qui sait même s'il ne nous aiderait pas à varier, h renouveler la forme, décidément bien fatiguée, de notre roman, comme l'a fait | jadis Dickens en Russie, en Allemagne, et un | peu en France? On me demande parfois si, dans les littératures étrangères, il n'y a pas des hommes nouveaux qui vaillent la peine d'être découverts. Il y en a, certes; mais presque tous ont déjà été traduits, et c'est ce qui met le plus d'obstacle à leur découverte. Car, d'abord, ils n'ont pas été traduits au point de vue où ils auraient dû l'être : ce sont de grands hommes, et on les a traduits comme des hommes ordi-
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!0; LE ROMAN TOMEMPORAIN A L ÉTRANGEU
naires. Et puis (\o\\> los avons lus dislrailonit.'iit, f.uit^» «1 rlr«» |»rr»viMUis «h» lour <|iialit6; nuus avMiis parronru, cà et là, qiielquos-uns de liMirs livres: et, tout en les ignorant, nous croyon> I«*s connaître assez pour avoir le droit de les dtMlaijrn»^r. C'est le cas, par exemple, pour Ivan (iontiharof, un admirable romancier russe dont les trois romans ont été traduits de telle sorte qu'ils nous sont, h jamais, devenus illisibles. Et ce sera bientôt le cas, si l'on n'y prend garde, pour Rob(»rt-Louis Stevenson, le plus parfait conttur de la littérature contemporaine. Nous l'aurons lu tout entier sans nous duuter de son g€»nie ; et le plaisir même que nous aurons eu à le lire, dans des traductions faites tout juste pour nous divertir un moment, ce plaisir même nous empochera de reconnaître sa haute valeur littéraire : de sorte que nous continuerons à réclamer h tous les vents de nouveaux grands écrivans étrangers, et que nous admirerons de confiancft tous ceux qu'on imaginera de nous exhiber, tandis que nous tiendrons pour un agréable auteur de romans-feuilletons le seul écrivain de notre temps, peut-être, qui, grâce à son génie d'enfant, ait exprimé des sentiments capables d'être universellement compris et goûtés.
Mais je reviens à la série de ses lettres publiée par M. Sidney Colin dans la dernière livraison du Scrihners Magazine. Ces lettres datent de trois années, 1873, 1874 et 1875, et sont toutes écrites d'Edimbourg, oxx le jeune Stevenson
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demeurait avec ses parents. Il étudiait le droit, sVssiivail à la lilléralure eL prexine Irnis les
mi * *
soirs, il racoiUail à une de s(»h 4H>usin(»s h' délail de ses actions et <le ses pensées. Ses actions, d'ailleurs, à en ju^er par les lettres citées, consistaient surtout à se promener par les rues d'Iîdimhourg, à lier conversation avec les passants, à se mêler aux rassemblements, à regarder les roues des omnibus tourner dans la boue ; et toutes ses pensées étaient de celles que pouvait faire naître un tel genre cractions dans lame d'un enfant doublé d'un conteur. Pas une lettre où nous ne trouvions (]uel(|ue pelile scène de la vie des rues, notée au passage et servant d'occasion à mille rêveries. Un cbien qui clierchait son maître, un vieux couple de pîiysans en arrêt devant une boutique, voilà sur quoi travaillait l'imagination de Stevenson, tandis qu'il était censé se préparer à des examens de droit, ou qu'il s'elforgait d'écrire de graves études pour de graves revues. 11 amassait les matériaux qui devaient lui servir bientôt à créer le monde léger et charmant de sa fantaisie: pareil, en cela encore, à tous les grands imaginatifs. les Balzac, les Dickens, les Dos- (
toïevsky, dont les yeux et l'esprit ont pour |
ainsi dire commencé par se saturer d'observa- f
tion, dans leur jeunesse, de façon qu'ils n'ont |
plus eu ensuite qu'à puiser au fond d'eux- |
mêmes. La veille de sa mort, à Samoa, Ste- t
venson se rappelait, pierre par pierre, les rues ?
d'Edimbourg : séparé de l'Ecosse par des mil- (
190 CE ROMAN CONTEMPORAIN A l/l^rTRANr.ER
liiT> (]o liiMios ol par un <'\il «le plusioiirs tinn»'M»>, i'r^\ toujours on Kcossp (|u'il oontinnnit il vivH', et conx-là sfulsdo sos romans portaiont \o racliel *Ie la réalité dont il plaidait Taction ilans son pays natal. Il y a notammont dans son œnvro posthume. UV/V of flfnnis/on^^ des paysap^s rco>sais dune précision et d'une minutie extraordinaires, des paysages qu'on croirait copiés sur le vif. Stevenson n'a eu qu'à les prendre dans rin**puisable trésor de ses impressions de jeunesse, emporté par lui au-delà des mers.
Ainsi ses lettres nous font assister à la préparation de son gonie. Elles sont pour nous Téquivalent de ces Es*/ disses do J^ondres de Dickens, si médiocres quand on les compare aux romans qui les ont suivis, mais si instructives quand on les regarde comme un recueil de notes et qu'on V cherche la matière des chefs-d'œuvre futurs. Mais, à la différence des Esquisses de Dickens, les lettires de Stevenson, loin d'être médiocres, ont une grâce, un piquant, un entrain adorables.
<( Je dois vous raconter quelque chose que j'ai vu aujourd'hui », lisons-nous dans une lettre du 16 septembre 1873. « J'avais pris le train pour Portobello quand, dans le compartiment voisin (de troisième classe) est monté un ouvrier, fortement marqué de petite vérole, avec des yeux lourds aux paupières tombantes.
1 W'eir of Hermiston est analysé dans la deuxième série des Ectitains Eii'angerg, pp. 229 et suiv.
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mi {\i\v 4*1 mccliant visai;«\ sans riiMnl ainiahlc ( iH* IriiiiiK' viiil sur Ir «juai de la i:an'. (*ii lactî (If la porlièiv ilu c'oiii|)arliiuiMil où il l'tail. Klle était hor^nr, ol ronNoiiiblt» ilc srs Irails avait une expression très vulgaire et même vicieuse, de sorte (|u'à première vue elle me parut aussi déplaisante que Thomme ; nuiis une étrange douceur, une lumière de tendresse rayonnait sur ses traits lorsqu elle regardait son alIVeux compagnon. Un moment ils s'entretinrent par la portière, et je crus deviner que Tiiomme demandait de l'argent. *« Vous savez liien », lui dit la femme, *< que la dernière fois je vous ai « donné deux shillings pour votre iogementetque « vous m'avez dit... » La lin|de la phrase fut prononcée tout bas. évidemment, c'était une nouvelle variante des scènes de Falstatf et de dame Quickly. L'homme rit d'un rire désagréable, cruel môme, et répondit tout bas. Sur quoi la \
femme lui tourna le dos. Elle resta dans cette attitude jusqu'au départ du train, de telle sorte qu'il me fut impossible de voir l'expression de son visage; mais soudain, quand déjà le train s'était mis en marche, elle se retourna, courut à l'homme, et lui donna deux shillings. Après cela, je la vis se tenir immobile sur le quai et nous regarder partir. Un ciel de bonheur rayonnait sur le visage de la pauvre Madone borgne. Et aussi longtemps que le train fut en vue, elle ï^
le regarda; mais l'homme, ravi de son gain, n'eut pas même un coup d'œil pour la remercier. »
ION U. KuJIA.N CO.NTt.MPOBAI.N A L É1UAM;i;i(
r»»» la K'itn» ilii 26 seplembiv : « J'ai été rt'x.'ill»'» 1*1' matin |iar iino loii<riio sonnerie dr ln»nijM'll.*> o[ un PMilenieiit 4I0 tambours : lo r^vZ/aii rliàtiMii. J'ai couru à la fonctre: il v
avait uuo aube j;ri>e et calme. Déjà quelques personnes |)a^iaie^t dans la rue, et j'entendis le bruit d'un iiacre <lans une rue voisine. On avait éteint la plupart des lanternes, mais pas toutes encore. Et je vis deux ou trois fenêtres éclairées sur la façade de la maison opposée à la notre : elles m'indiquaient les chambres où une personne malade et ses gardes, sans doute, avaient veillé toule celte nuit comme les précédentes. Cela me remplit d'une tristesse affreuse. Combien de fois, jadis, ma vieille garde et moi, avons-nous passé ainsi la nuit sans dormir, épiant les premières lueurs d'un nouveau matin ! "
Ecoute/ l'histoire que je vais vous conter», écrivait Stevenson quelques jours plus tard; i( vendredi j'allais àPortobello, sous une lourde pluie, avec un méchant vent qui soufflait de la mer, par rafa/es (ou bien est-ce en rafales qu'on doit dire, peut-être? . Comme je descendais le boulevard, une pauvre femme, assez âgée déjà et d'apparence respectable, se mit à me suivre en me faisant des signes. Elle était à peine vêtue, et rien ne saurait vous donner une idée de son air de misère. Et moi, je ne voulais pas me retourner vers elle ; je craignais qu'elle ne se trompât sur mon intention, et que le mécompte, ensuite, ne lui fit Teffet d'une humiliation ;
i«»>l.\NClEUS ANGLAIS l'jO
alors j'imaginai von. Jo nio lins dobonl au coin «, lie la v{u\ lnuj<»nr> >ans nio rolourn*^, et je levai lrè> liaitl. en l'air, nirs mains avec iino poijïnée tlo j»ros S4»ns. J*(*n((Midis sos pas retentir ilans la l)Oitt\ tlerrière moi; et quand je la soiitis tout près <lo moi, je laissai tomber h^s gros sous dans la bouc, et je m'enfuis. Il n'y a rien dans mon histoire, et cependant j'en ai été exlrc^mement remué. Cette feninu» était si laide! Et c'est un(î chose si terriblement, si alïreusement pathétique (|u'im certain sourire, une certaine expressi(»n d'appel sur de tels visages! La chose est si terrible qu'elle en devient sacrée; elle sort des limites de la dégradation et môme de celles de la faussa /josifion ; mais ceci est bien diflicile à expliquer. Je me demande Si vous pourrez me comprendre ! »
De Tannée suivante, un mardi de mai : « tî^ncore une journée glaciale. Moi, je me suis promené sur le revers de la colline, admirant avec passion un troupeau de stupides moutons et faisant sortir des perdrix de tous les buissons. Un petit pluvier est pour moi Tobjet d'une amitié spéciale. Je passe tous les jours près de son nid, et, si vous voyiez la façon dont il vole tout J
contre moi, presque sur ma figure, en criant et en battant des ailes, tout cela à seule iin de détourner mon attention de son petit trésor, si vous voyiez cela, vous l'aimeriez, vous aussi, de tout votre cœur. Or, aujourd'hui, je ne Tai pas vu, bien que j'aie pris le même chemin que les autres jours. J'ai bien peur que quelqu'un n'ait f
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200 I.C hUMA.N CO.NTEMPOBAtN A L ÉTUANGEU
<l»'« u son inut'Miuilr ot ii'ail volé le nid. El en vtrit»' j«' u'i'ii >ui> |»as sur: mais Tliypotlièse de c»lt»' aur«'>-i<»n inr r«Mul loul iiiisrrabir, et je ne m*' tirii> |»;i»» il indiiinatiua cnnlrr Tagrcsscur. Klcopendiint nous n avons janiuis leilroildeirop nnus imliîzner conlre ceux 4|ui niallraitenl les créaluns inférieures. Aujourdliui, ni'élant assis sur un tronc d*arbre, je me suis mis négligemment à creuser la terre du bout de mu canne, et je découvris bientôt que j'avais apporte la ruine, la mort, la consternation générale, dans un»/ heureuse petite communauté de fourmis.
Là-dessus je songeai combien de pales existences nous environnent de toutes parts, et comment nous ne pouvons rien faire sans répandre le malheur sur une foule de créatures vivantes, sans meurlrir, autour de nous, une foule d'intérêts et d'affections, ce qui me ramena à ma disposition habituelle : une terreur sacrée aussi bien de l'action que de Tinaction, une sorte de mouvement de résistance contre les nécessités de la vie. Xe soyons pas trop scrupuleux en ce qui touche autrui, car c'est à ce prix seulement que nous pourrons vivre ! >»
, Toutes les lettres sont semées de petits tableaux de ce genre. On voudrait tout citer, et on s'apervoit avec épouvante que, en se dépouillant du charme de leur stvle, ces charmantes lettres risquent de perdre leur valeur. Voici cependant une description de tempête : « La nuit passée, nous avons eu un vent effroyable. Plus de deux heures, il m'a tenu éveillé. Toute
i.l4d:j!ii':tJ^:;t^ALè:^*st\,-^LS,...jtàJL^^^^ -vi. :.i^^t^», ^.ys^îSiS.^t
ROMANCIEnS ANliLAlS 201
lu maison imi était soconéo, ot rappe!o/-vous ({ur. iiotro inaisnii (»st uno vniio «< maison » «l'EdiinhouriT. nno oitadclh» do j)i(»rivs de taille (jui pèse, à elle seule», autant (lu'nne rue de maisons anglaises, de sorte que, ({uaïul elle tremble, comme elle a fait eetle nuit, cela n'est pas un mince événement. Mais son tremblement n'est pas ce qui m'a le pins ému : c*est plutôt l'alFreux hurlement du vent à Tangle de la maison. J'avais lïmpression d'une colère incarnée aboyant contre moi. Et puis il y avait le frisson de ces intervalles de silence, quand le cœur de la tempête cessait un moment de battre, — un moment plein de menace et plus sinistre que *
tous les autres, pour moi ! Oh ! combien je hais ces tempêtes nocturnes ! Elles ont toujours eu une grande influence sur ma vie, et je puis me les rappeler jusqu'au plus loin de mon enfance. Je me rappelle parfaitement que j'ai écouté la tempùle dans une maison où je devais être, alors, tout enfant, car j'avais six ans quand nous l'avons quittée. Et je me rappelle qu'alors la tempête était pour moi une personnalité très définie, aussi constante et aussi précise que les divinités du paganisme. Toujours, quand je l'entendais, je me figurais voir un cavalier courant dans l'air, avec son manteau sur la tête : je le voyais toujours emporté au galop, et allant ^
et revenant, à l'infini. Désirais-je qu'il poursuivît son chemin, ou bien qu'il continuât à se ^ démener devant notre maison? Cela, je l'ai | oublié; mais je sais que, me disant sans doute
2'.»2 l.t: KUMAN CONTEMPOK \IN A K ÉTRANGEK
qu'on t«>ut c'd< mon dôsir n'y changerait rien, jo nio ca* hais lU ton«l <lr mon lit en retenant mon >"iitl1t'. ii\{u un >«'ntiment non pas tout à fait #|i,' lV;jv#Mii\ mais J'airitation et d'émotion exlraorihnaires. »
Et voici «nlin la ilernièrc lettre do la série, écrite un ilimancho soir, en juin 1875: «J'ai été aujourd'hui à 1 église et n'en ai pas été déprimé; c'est un grand progrès. J'ai été dans cette belle église que j'ai décrite dans un de mes pi>êmos t»n prose. C'est un petit bâtiment en lormc de croix, avec de lourdes corniches et un toit d'ardoises très bas. Le cimetière qui l'entoure oi^l plein de» vieilles pierres tombales. L'une est colle d'un Francjais de Dunkerquc, — qui sans doute sera mort dans la prison militaire, toute proche <le Ih. Et il y en a une autre, la plus pathétique, je crois, qu'on puisse voir : c'est une misérable petite ardoise d'écolier, dans un cadre de bois, avec Tinscriptioii, écrite, sans doute, de la main du père. Dans l'église, le vieux M. Torrance a prêché : il a plus de quatre-vingts ans, et c'est une relique des temps oubliés, avec ses gants de lil noir, et une douce vieille figure un peu folle. Un des plus beaux détails du spectacle a été pour moi de voir John Inglis, notre juge général, le plus grand homme de l'Ecosse, de le voir écoutant le filet de voix qui sortait de ce vieux corps tout tremblant, comme s'il avait assisté à une révélation solennelle et sacrée. »
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KOMA.NClKliS ANGLAIS 20.i
Voici iMicoro (|uel(|(ios oxlrails Jesi'IuiriiKinles li'liros (11» HolKM'l-Louis SU»voiis<m (|iic publie M. Sidnov (lolvin dans le Svrihher's Magazine, Hue no piiis-jo(»n Irailiiiro la sôrie tout enliôre et conlribuor ainsi à faire connaître celte aimable lijçure de grand enfant, promenant ses rêves tout au long de la viel Ses lettres sont plus amusantes encore «[ue ses romans et ses contes, plus vari(!'es et plus romanesques; et IVime qu'elle révèlent est (l'une douceur merveilleuse. On comprend, h les lire, la tendn»sse mùl(»e d'indulgence et d'admiration qu'a toujours inspirée ; Stevenson à ceux qui Tout approché. Mais ce ■ sont de vraies lettres, pleines d'allusions et de t conlidences dont la port('»e risquerait d'échapper > au lecteur français ; et puis une bonne part de )» leur charme leur vient de leur style, qui, déci- f. dément, est intraduisible. j
Et, à ce propos, je voudrais répondre au (
moins deux mots aux personnes qui m'ont fait \
l'honneur de me demander quels étaient, à mon avis, les ouvrages de Stevenson qui méritaient d'ôtre traduits, et de quelle façon j'estimais qu'on les devait traduire. Sur la première de ces questions, en vérité, je ne sais trop que dire : ou plutôt tout ce que je puis en dire est que les ouvrages les plus intéressants de Stevenson ont déjà été traduits, que leur traduc-
k^^Î4ftW^itix^ftgià^ilfe?«fe«^^^
20i l.i: ROMAN COME.MPORAIN A h ÉTRANGER
ti«»n a jias-*»'» à pou près inaprr<;uc. i»l «luainsi il n \ a uihti* il»» iliances quiiiii' traduction iiiiiivr'llt* >»mI inifux accueilli»». Jeiloiscepcndanl aj«»utfr «jiM* I»* |H'U «Ir succôs «le ces ouvraj^esoii France lient, >uivant moi, à co qu'ils n'ont pas été traduits comme ils auraient dii l\Mre, elcc n'e^t pa* que je méconnaisse le talent de nos traducteurs, mais j ai le sentiment que ni eux, ni personne aujourd'hui ne se fait plus une idée nette de Tobjet et des règles d'une bonne traduction.
L'exactitude ! Tel est désormais l'idéal de tout traducteur. Et l'on ne songe pas que, si Texactitudo peut avoir une importance capitale dans la traduction d'une œuvre classique, grecque ou latine, ou encoredans la traduction d'un mémoire scientifique, en un mot dans la traduction d'un ouvrage destiné à nous renseigner sur la véritable pensée d'un auteur étranger, son importance est loin d'être aussi considérable lorsqu'il s'agit non pas de nous renseigner, mais de nous amuser, ou de nous toucher, de produire sur nous le même effet qu'a cherché à produire sur ses compatriotes le romancier ou le poète étranger. Que nous fait de savoir qu'un roman écrit en français correspond, mot pour mot, à un roman écrit en anglais, si, tel qu'il est en français, il nous choque par son air exotique, ou simplement s'il nous ennuie ? Et un roman anglais traduit avec trop d'exactitude ne peut manquer de nous choquer, sinon de nous ennuyer, car les Anglais ont des habitudes d'esprit et de style différentes
toL'db!âteâ*^W.^^riM;i(%vî'>4x ^ -^Xisii^^^Sièisi
dos noires, ils vnnfjtospnt antromont quo nous, ils ittthiisrnf \\\\\v\^m\^w\ qui' nous: (»l piii^ jour langiio n iiii«* iniisi(|no qui n'a rien ilr <*uinniun avoc collo ilu français, c! il n'y a point «lY'crivain un |)0u estimable qui ne se laisse plus ou moins jçuitler par lu musi<|uc de ses phrases, volontairement ou inconsciemment. De sorte que les traductions trop exactes j)euvent nous renseigner sur ce qu'a pensé, au juste, Slielley ou Stevenson; mais j'imagine que c'est là un renseignement qui n'a d'intérôt (|ue pour les professeurs d*anglais et pour leurs élèves, tandis que ce qui nous intéresserait tous, et ce dont une traduction trop exacte nous empAche souvent, c est de prendre notre part de la jouissance artistique créée par Sliellt»y ou par Stevenson. La bonne traduction, en réalité, ne consiste pas à transporter chez un éditeur parisien un ouvrage étranger, elle consiste à transformer un ouvrage étranger en un ouvrage français, à modifier, — à bouleverser s'il le faut, — le texte original pour que le lecteur français éprouve une impression équivalente à celle qu'ont dû éprouver les lecteurs étrangers. Telle est, du moins, ce que j'appellerai la traduction *
idéale, et peut-ôtre n'y a-t-il pas de genre littéraire plus difficile, puisque l'audacieux qui s'y hasarde doit d'abord s'efforcer de pénétrer à fond non seulement les habitudes de style de |
deux pays différents, mais encore leurs habitudes de pensée et de sentiment. Mais, pour difficile qu'elle soit, cette traduction n'est pas
ïS.tJ«iw-w-.it^^' ■ ..U-. -^1.^. ' y . .-. - . "«. 'i, -^ '-i^t^i Mjft ,kLii sk*. - "4 .... mi.\ , '.-. ,!(. t •itl.^asii.i-^v •/;• ^ ' .. ; ai,.-?:
206 LE ROXAK CONTEMPORAIN A i/ÉTRANGER
impossifil»»: <i«'Tard <it» Xerval a traduit de cette ra«*»n lo^ [MM'nii's d<* Hoinc, — ave<; la collali<irîitiun «if IleiiH» hii-iiiùme, — c'est de celle fai«»n que Tourpienef a traduit ou fait traduire qu«dt|ues-iuies de ses nouvelles, et c est de celle faruQ que Baudelaire, puis Mallarmé, oui traduit les contes et les poèm(»à de Poe. Ah ! si des poètes français, si M. de Réjruier, M. Pierre Louys, M. Francis Jamnies consentaient ù traduire pour nou>. en prose ou en vers, des oeuvres de poètes ou di» romanciers étrangers, je suis sur que, d'instinct, les règles de cett«^ «« traduction idéale » lt»ur seraient révélées!
Mais ces messieurs, sans doute, ont mieux à faire, et ce n'est point sur eux que nous pouvons compter pour lire enfin de bonnes traductions des ouvrages étrangers. Résignons-nous donc îi tenir la traduction idéale pour une entreprise « idéale » et, à défaut d'elle, essayons d'obtenir des traducteurs qu'ils se soucient davantage de notre plaisir! S'ils ne se sentent point la force, ou la patience, de produire des œuvres françaises équivalentes à des œuvres étrangères, exigeons toutefois que, des œuvres étrangères qu'ils traduisent, ils tirent quelque chose que nous puissions lire! Voici, par exemple, les récits de Stevenson. Leur mérite est double : ils sont Tœuvre à la fois d'un conteur et d'un poète. Â défaut du poète, qu'un poète seul pourrait nous restituer, l'œuvre duconteurpeut, je crois, être mise assez aisément à notre portée ; mais encore faut-il qu'avant de
la Iradiiiro on ossaii» tlo la roniprocidro, ot (|ir(»nsuile on la tra<liiisc» à notn» iisaj^o, pour noire aninstMiKMil ol non p(»inl pour nous prouv(»r <|n*on sait Mon l'an^laiN. Aulro chose est la version anglaise, — t(»ll(î qu(» paraissent Tentendre les professeurs d'à présent, — et autre chose la traduclion d'un ouvrage anglais. Ainsi pensaient, on tout cas, l(»s traducteurs d'autrefois, lahlé Prévost, Florian, Tabbé Delà- j
porte, ces précieux écrivains qui ont introduit •:
en France lant de romans étrangers et qui les ;
ont convertis en <les ouvrages français. Ils ont '<
pris tant de liberté avec l'original cjne les traductions de quelques-uns d'(Milre eux ont pu être, à nouveau, traduil(»s (»n anglais ou en 5 allemand et y passer pour des ceuvres non- * velles; il y a, en particulier, un roman appelé, i je crois, \\'a//(fr/mor^ qui a pu ainsi être traduit, î tour à tour, quatre fois d'anglais en allemand | et d'allemand en anglais. Mais quelle est aujour- | d'hui la traduction qui nous touche et nous | amuse et qui s'implante dans notre vie lilté- î raire aussi profondément que les vieilles traductions, ultra-fantaisistes, de Clarisse Harlowp | par Prévost ou de Don Quichotte par Florian? | Et aujourd'hui encore, si nous voulons lire ces deux chefs-d'œuvre non pas en érudits, ni en candidats à des diplômes universitaires, mais en simples lecteurs, ne sont-ce pas les traductions de Prévost et de Florian qui, seules, nous permettent d'y prendre plaisir? Traduits ainsi, abrégés, adaptés, francisés à notre usage, les