‹ Écrivains étrangersChapitre 34 sur 41 · HOLLANDE · texte numérisé non relu

HOLLANDE

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M. LOUIS COUPERUS >

Métamorphose, 189*

Si môme le dernier roman de M. Louis Couperus n'était pas ce qu'il est, un très beau livre, élégant el robuste, plein d'émotion et de vérité, il mériterait encore d'être signalé pour la façon dont il porte la marque de son temps, et pour les renseignements qu'on en peut tirer sur la situation présente du roman, ou plutôt des romanciers, dans l'Europe entière.

M. Couperus, d'abord, s'y est essayé à un genre nouveau. Après avoir publié tour à tour, en moins de dix ans, des poèmes romantiques, et des romans naturalistes, etdos romans psychologiques, et des romans sociaux, et des romans politiques, il a changé de manière, une fois de plus. Ni par le sujei, ni par les détails, ni même par Tesprit général, ses MtHamorphoses n'ont \

aucun rapport avec cette Paix du monde dont i|

j'ai eu, naguère, l'occasion de parler. C'est à |

croire qu'il y a, chez le jeune romancier hollandais, une sorte d'instinct fatal qui le pousse à

* Sur les précédents romans de M. Couperus, voir Ecrivains Etrangers, première série. |

•2fi; i.r. noMw roNTrMroRAi5 a l'étrvnger

ii:

f'iT r sin- co'-^t* iriin ^'onro h laiitro. rcnipt^cli.iril <|f [M«H|niri' jainai*^ plus ilc «Iriix ouvraj^cs de iiatiin* «^omhlahlc : un insUncl d'autant plus fatal ot d'autant plus spontan«* qu'on ne saurait soup«:onn<T aucune considération intéressée d'avoir fu la moindre part à son développement. Dans chacun des genres divers qu'il a successivement abordés, en effet, M. Couperus a obtenu tout le succès .qu'il pouvait désirer: à son E/inf Vpvf* comme h son Illusion^ à son Estase comme à sa Fatalité^ ses compatriotes ont fait l'accueil le plus chaleureux ; et lorsque, dans Maje!iU* i*l la Paix fia Monde^ il leur a pn'»>enté deux spécimens d*une forme nouvelle, tenant à la fois du poème philosophique, du roman d'aventures, et de la satire sociale, ils ont été unanim«'s à juger que, de toutes les forni«'s possibles, collc-li\ était la mieux faite pour convf^nir à son talent, et la plus conforme au génie «lésa race. Mais voici que déjà le jeune auteur s'en est fatigué, de même que des autres. Il n'y a plus trace d'aventures, ni de satire, ni presque de philosophie, dans les MiHamorpho^f's; et c'est un premier point par où ce livre me parait avoir, en plus de sa très haute valeur littéraire, quelque chose comme Tintérôt d'un signe des temps.

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Car cette instabilité, ce perpétuel besoin de changement dont il témoigne chez un écrivain depuis longtemps célèbre, — le plus célèbre, et fort justement, des romanciers hollandais,' —

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r-irf-'i*S^-*Ar»*.

ROMA.NCtERR imM,A>DAI» 36S

ils SI- ir'Iroiivi'iil à ries ili'trivs (lilirTculs, d'un boni !< I ;<iifiv .lo l'Kun>|).'. vbry. I,i pln|>iii't .les jeimcs ôri'ivaiiis. Ils se n-lioiivont par (.'xciiiplo en Allpiiiiijinc. oi"i M. Siulormann imile à tour de rôle Pfnndinaves, llusses. FrHn(;ais et Anglais, où M. Hituptniunn déconcerte ses adniirnloiirs eux-niômos par la rapiditiS et l'imprc^vii do ses i?voIntions, et où l'on voit jusqu'à des vieillards, comme M. Spielhagen et M. Heyso. renoncer brusquement à leur ancienne manière. Ils se i-ctronveut encore en Pologne, et en Russie, et en Kiilie, et dans les pays Scandinaves, où chaque année voit surgir une i5cole nouvelle. De nouvelles ëcoles, combien en avons-nous vu sur}i;ir el dis^paraître, en France, depuis dix ou douze ans ? A combien de genres divers se sont essuyés jour à tour nos poètes et nos roniiinciers, depuis le sonnet parnassien jusqu'à l'ode renouvelée <Ie Ronsard, depuis le tableau naturaliste jusqu'au récit " néo-grec »? C'est une succession ininterrompue de formules artistiqii»« dont on pourrait dire que leur unique principe d'Ctre à l'opposéles unes des autres. Et nonseï ment toutdébutant se croit lenu de différer loi faildeses prédécesseurs, mais il s'ingénie ensi à différer de lui-mfimc, et à changerde mani pour chacun desesHvres. C'est comme si, à fc devouloirétre w personnels »,nosauteursavai perdu toute personnalité, et que toutes les forir toutes les façons de sentir et de comprendre, I fussent devenues également accessibles, pour pas dire également étrangères ; encore que,

2C« f.R R«»M*N CONTEMPORAIN A L*ÉTRANGER

y ri'pinl;iii( «lopins pr».'>. on «li'oouvro (juore nVst point la |Hr^oiiit.«lit('' qui Ifur muiiqiie lo plus, niai'i la fon»» <!<» iToirt; et celle (le vouloir, la roiitiaiiee «lans la valeur des j^cnrcs qui leur plai>ent, et Ténergie dy rester fidèles en dépit de lu nouveauté, ou de ta facilité, ou de Téclat d'autres genres. Mais, quelles que soient les causes de cette espèce de maladie littéraire, on ne saurait nier son existence, ni sa gravité et rétendue des dommages qu'elle est entrain de causer. N'est-ce pas elle, en effet, qui, contraignant les jeunes écrivains à changer sans cesse de manière, empêche les diverses manières de se développer, de se fixer, et de produire pleinement la somme de heauté dont elles sont capables? Kt les écrivains eux-mêmes, ne les empèche-t-elh; pas de réaliser pleinement leur somme de talent, dans cette course fiévreuse où elle les condamne? Il n'y a pas jusqu'à la connaissance du « métier » dont elle ne les prive, pnisqu'à chacun de leurs nouveaux livres les malheureux sont forcés de se créer de toutes pièces un style, une méthode, des procédés absolument nouveaux. Et effectivement le métier s'en va, d'année en année, aussi bien en littérature que dans les autres arts. Jamais peutêtre on n'a travaillé davantage, jamais en tout cas on n*a autant « cherché »; mais, quoi qu'il en soitde la valeur de ce qu'on atrouvé, c'est chose trop certaine que la plupart des jeunes romanciers ne savent ni composer un roman, ni l'écrire, ni mettre en valeur le sujet ou les épisodes, avec

la mc^mo julrosso (pTon le fnisîiit aiilrofois. Ou n'a plus lo ti'uips (rappivnJrr. ni de ivllrchir, d'acquérir do roxp«M'i(Micc par soi-uirmc» ni d(» profiler do Toxpérionce anjuiso par h's devanciers. Et que c'est bien là uue malatlie, et non : pas le résultat d'une préoccupation effrénée de ? la mode, ou de la recherche du succès à tout prix, c'est ce que prouve assez clairement [ l'exemple de M. Couperus: car on ne saurait i imaginer un artiste plus consciencieux, plus ,7 désintéressé, plus dédaigneux de la mode, ni qui ait moins besoin de changer de manière pour y; garder son succès. Et cependant il change de { manière sans cesse, il vient d'en changer encore, ? entraîné par un instinct dont il n'est point maître. >

Ce point, au surplus, n'est pas le seul par où son dernier livre ait de quoi nous instruire. Le choix du genre nouveau où il s'est essayé mérite, lui aussi, d'attirer l'attention; lui aussi a, en quelque sorte, tout l'intérêt d'un signe t

des temps. Les Mêiamorphofies sont, en effet, |

plutôt qu'un roman, une autobiographie. L'auteur nous y raconte l'histoire d'un jeune romancier hollandais qui a passé exactement par les mi^mes phases que nous savons qu'il a luimême traversées. Et ce romancier a beau s'appeler Hugo Aylva, ses livres ont beau avoir pour titres Mathilde, le Jeu (Têchecs^ Nirwana et Anarchisme, nous devinons aussitôt que, sous Hugo Aylva, se cache M. Louis Couperus, que

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9fyè LE ROMA!« CONTEMPORAIN A l'ÉTRANGRR

Mfiihihh' r«l là |)Our d»^sij:nor /://///' r/vv, //• Jeu t/r(/if'rs pour diisignor l'^alnlitv^ qui» h» véritable tilre de Sinvana est Eatasr^ et que les deux parties d'-4/iarcAi.v/>//' s'appellent en réalité Majesté et /tf Paix thi Moiulv.

Mômes sujets, mômes tendances, môme suite; ridentité est complète entre les livres du héros et ceux de Tauteur. Après tant de vies lictives de bourgeois et d'empereurs, de jeunes filles sentimentales et de jeunes femmes mal mariées, c est sa propre vie que M. Couperus a entrepris de nous faire connaître; et en cela encore il a suivi, sans doute à son insu, un instinct qui lui est commun avec un très (;rand nombre d'autres romanciers. C'est comme si, en môme temps que leur besoin de changement les dépouillait de leur personnalité, les jeunes auteurs eussent perdu aussi toute force d'invention: incapables désormais de rien imaginer, et trop heureux d avoir quelques souvenirs qu'ils puissent étaler devant nous. Il y en a bien parmi eux qui. très noblement, s'efforcent de donner à leur récit une portée' générale, et de tirer une leçon des menus faits qu'ils racontent. Mais ces faits n'en sont pas moins les faits de leur propre vie, clairement, ouvertement présentés comme tels. Et l'on n'en est pas moins tenté de croire à une sorte de faillite de rimagination créatrice, devant cet accord des romanciers à se prendre eux-mêmes pour * héros de leurs livres.

A y réfléchir, cependant, ce phénomène lit-

ROMANCIKRS HOLLANDAIS 269

téraire ne vient pas uniquement, |)eul-elro, d'une sul»ite décroissauce de Tima^ination. Sa vraie cause est plulnt (rordrt» moral : c'est rhabitude (juVm a acquise de penser h soi, de croire qu'on pouvait se connaître mieux que les autres, ou mAme qu'on ne pouvait connaître que soi. M. Couperus, en particulier, pour nous en tenir à lui, ne manque certainement pas du pouvoir d'inventer ; il excelle au contraire, — |

chacun de ses romans précc^dents nous en est >:

la preuve, — non seulement à imajçiner des personnages vivants, mais à substituer leur vie à la sienne, à ressentir leurs émotions et à :

penser leurs pensées. Mais avec tout cela il s'est |

accoutumé h admettre que son âme était la ^

seule où il pût pénétrer; et, à force de vouloir ?

y pénétrer, il a fini par se complaire en elle, si bien qu'il a cru sentir, un beau jour, que nulle âme n'était plus digne d'être offerte en exemple !

à nos méditations. Son cas présent n'est en vérité que la conséquence nécessaire de Tévo- i

lution qu'il a subie, que nous avons tous subie |

depuis dix ans environ. Le « roman psycholo- |

gique » ayant été reconnu naguère comme un genre spécial, Tavènement du roman autobiographique ne pouvait manquer d'en résulter, tôt ou tard.

C'est du moins ce qui ressort de la façon même dont M. Couperus nous explique la série de ses « métamorphoses ». Nous y voyons les lents progrès que fait, dans l'âme du héros, l'habitude, — on pourrait dire la manie, — de

/JiJÈ.

270 LB ROMAN GONTEMPORAIX A L*ÉTilANGER

l'analyso p-^ycholopique, oi comment die Icportc sans co>*i» (lavanUiire à s analyser soi-mcme. jusqu'au jour où, découvrant l'impossibilité de jamais connaître d'autres âmes, le jeune romancier se décide à prendre la sienne pour sujet de ses livres. C'était là un travail intérieur que n'eussent point soup<;onné les lecteurs A'EUnr V^rt*, ni de la Paij- du Momh* ; il se poursuivait cependant sans interruption, et maintenant en voici toutes les phases exposées sous nos yeux.

Mais, pour ne pouvoir plus, en ce moment, s'intéresser à d'autres aventures qu'aux siennes, M. Louis Couperus n'en est pas moins resté un artiste, passionnément épris de beauté et de perfection ; et, si son nouveau livre diiïère, par son genre, de tous les précédents, il y a mis en revanche, fort heureusement, les mômes précieuses qualités de noble, élégante et tendre poésie. Et il s'est encore efforcé de donner à son autobiographie toutes lesapparencesd'un roman, entremêlant à l'analyse des es « métamorphoses » une foule d'épisodes familiers ou tragiques, et variant leur décor avec une maîtrise admirable. Paysages d'Italie, de Belgique, de France, souvenirs d'années d'enfance passées aux Indes hollandaises, dans renchantement d'une féerie vivante, mais surtout puissantes et délicates

peintures (hi port de Schevcninguo et du Bois

de Iti Haye, ee sont ]>eut-Mre les pa};es les plus

belles du livn», celles où s'apereoit le mieux

i'àme profou«léuu»nt poétique de ce soi-disant

psychologue. Combien je regrette d(îne pouvoir

pas les traduire, comme aussi de ne pouvoir pas

m'arrôtcr à loisir devant le récit des deux amours ^

de Hugo Aylva! I

De ces deux amours, au reste, Tun risquerait de nous paraître un peu invraisemblable : celui qu'éprouve le jeune romancier pour une de ses compatriotes rencontrée à Paris, une femme qui a eu jadis un mari détestable, et qui a perdu J

depuis lors tout pouvoir d'aimer. En vain Hugo Aylva lui lit ses livres, en vain il Tintéresse à ses projets artistiques, en vain il lui fait voir ^

qu'il mourra de tristesse si elle ne consent pas à se donnera lui. L'impitoyable femme s'obstine h ne se point donner, répétant que son « cœur |

est mort », et pleurant et se désolant sur ce ca- ^

davre, qu'il ne tiendrait qu'à elle de ressusciter. Oui, décidément, elle est trop invraisemblable, et Aylva aussi, qui prend si au sérieux ses coquetteries! Mais comme, au contraire, l'autre histoire d'amour est naturelle et touchante, et quelle délicieuse figure que cette petite Emilie qui, dès les premiers chapitres et tout au long du livre, éclaire de son doux sourire la vie du jeune homme! Longtemps celui-ci, tout occupé à s'analyser, dédaigneThommage discret qu'elle : J|

lui fait des roses de son cœur; et, quand enfin il s'en aperçoit, après des années, peut-être

272 LE ROMAN CONTEMPORAIN A l'ÉTRAKGER

jugera-l-on qu'il n'en éprouve pas autant d'orgueil et de joie qu'on aurait voulu. Mais d autant plus on aime cette exquise jeune fille. On se plaît à la voir à la fois si naïve et si sage, si tendre et si réservée ; on songe aux adorables jeunes filles des romans de Dickens, ses sœurs, simples, gracieuses, aimantes comme elle; et il y a des moments où Ton est heureux d'oublier les « métamorphoses » de Hugo Aylva pour s'attarder auprès de cette enfant, qui reste la môme malgré les années.

Cette histoire d'amour aurait de quoi, à elle seule, justifier le succès du nouveau roman de ' M. Couperus. Mais elle n'est, dans le roman,

. qu'un épisode, et sans aucun rapport avec le

sujet principal. Que la petite Emilie aime ou non Hugo Aylva, qu'elle l'épouse à la fin du livre ou qu'elle se marie avec un autre homme, ; cela ne touche en rien à la suite des « méta-

morphoses » du jeune psychologue : car ces l métamorphoses sont tout intellectuelles, ce sont

I les courses qu'il fait d'un idéal à lautre, dans

h sa recherche passionnée de la perfection esthé-

l tique. Il y a ainsi, à travers tout le livre, deux

^' récits qui vont côte à côte sans se confondre

^^ jamais: le récit de l'évolution d'une pensée et

^- "^ celui d'une aventure d'amour. Et je ne puis m'empècher de croire que la faute en est au genre même que s'est choisi M. Couperus. C'est parce qu'il a essayé de raconter sa propre vie, ou tout au moins la vie de son esprit, qu'il n'a pas trouvé un moyen d'unir plus intimement ces

h-V^.^.^iMfjâSM^j

nOMANCIRRS I10IXANDA1S 273

(liMixrociUparalKMes. II y aurait fallu unartinco (riiiviMition. mais, plutôt oncorr, il y aurait fallu uno pleine liberté dans la conc(»plion et la composition du roman. M. Cf)uporus s'cmi est tenu, pour une partie du livre, à ses souvenirs personnels ; il a voulu ôtreexact, noter renchainement de ses idées, tel qu'il se le rappelait ; et de là vient, sans doute, que les épisodes qu'il lui ';

a adjoints ne font jamais corps aveclui, restant, pour ainsi dire, en marge du récit principal.

Mais j'ai hAle d'en venir à ce récit lui-môme, et d'indiquer les métamorphoses successives qui forment, dans leur ensemble, la carrière littéraire de Hugo Aylva. Elles sont, d'après M. Couperus, au nombre de cinq, dont chacune fait l'objet d'un chapitre spécial, portant comme titre le titre d'un des livres du jeune héros. Il y a ainsi le chapitre de Torqualo Tassn^ celui de M(ilhilflf\ celui Ao. Nh'W(uia^cç\\x\AWnurchismo^ et enfin celui des Mélamnrjj/insrs; car le dernier roman de Hugo Aylva a le m(>me nom quo le ilernier roman de M. Couperus, et le caractère i

autobiographique de l'ouvrage se trouve, parla, afiîrmé une fois de plus. Mais la vérité est que, |

de ces cinq métamorphoses, deux seulement J

ont une importance essentielle, la première /f

et la dernière, celle qui transforme un jeune poète en un romancier réaliste, et celle qui leconduit à se prendre soi-môme pour sujet d'un roman. Les autres ne sont, en fin décompte, que les phases progressives d'une lente évoluUon ; |

274 Le ROMAN CONTEMPORAIN A L*ÉTRAIIGER

ces doux-là sont vraiment des révolutions, des chanuements bm-iques, complots, troublant de fond (*n comble toute la vie d'une âme.

Au dr*but du livre. Aviva s*occupe à finir un grand poème, Torquato Titm'.vo, dont des fragments ont paru déjà dans une revue d'Amsterdam. Il n*a en tète que de beaux rythmes et de belles images, trop heureux de pouvoir oublier, tandis qu*il écrit, la mesquine et banale réalité qui l'entoure. Mais voici qu'un de ses amis de collège, Herman Schciïer, lui apporte les anciens romans de M. Zola. Aviva ne connaissait encore que VAssotumoir et Nana; il lit la Fortune des Hougon, la Curée^ la Faute de tabbv Mouret: et à son imagination d*enfant ces œuvres font Teffet de vastes poèmes, auprès desquels son Tasse lui semble tout au plus un honnête devoir sagement composé. 11 n*a point de cesse pourtant qu*il l'ait achevé, et à tout moment son enthousiasme d'autrefois luirevientau cœur. 11 se sent né pour le nhe, non pour lobservation ; le peu qu'il a entrevu de la vie n*a fait que le remplir de mélancolie ; et des romans même de M. Zola il ne tarde pas à se fatiguer. Pourquoi donc les derniers chants de son poème n'ont-ils plus ni la fraîcheur, ni la liberté des premiers ? Pourquoi, ce poème fini. Aviva met-il si peu d'entrain à en finir d'autres ? C'est un peu parce que son ami Schefler le raille sur ses goûts « vieuxjeu » ; un peu aussi parce que son Tasse lui vaut d'amères critiques parmi des éloges ; un peu parce qu'il a l'impression que désormais le monde n'a

ROMANXïERS HOLLANDAIS 275

plus hosoin do poônios. Mais snrtoni il a ponlu sa foi arlisliiHK». I^o confat't (run autre idi^Nil l*a, par degrés insensibles, détache du sien. Puisque son ami place au-dessus de tout Tobservaiion et le réalisme, puisque; le Xirutrc (h'ffs lui reproche do se complaire dans un genre démodé, puisque son Torq^ato Tasso n'intéresse |

personne, c'est donc que Tart tel qu'il le conçoit }

n'est point Tart véritable. Et, faute de pouvoir en J

concevoir un autre, le jeune homme se décou- {

rage. Il passe une année entière à lire, à se promener, à fréquenter les salons do la Haye, s'ef- t forçant par tous les moyens de combler le grand vide qui s'est fait en lui.

Bientôt rien ne survit plus, en apparence au ^

moins, du rêveur ingénu qui mettait en tercets les amours du Tasse. Aviva est devenu un élégant mondain, assez instruit pour pouvoir parler de tout avec un air compétent, assez indifférent pour pouvoir, au besoin, s'essayer dans tous les genres sans trop de gaucherie. C'est alors qu'il s'aperçoit, un beau jour, que la vie est au demeurant une chose des plus simples, et que l'expérience qu'il en a vaut bien celle d'un autre. La mode est aux romans d'observation. Pourquoi ne suivrait-il pas la mode sur ce point, lui qui la suit sur tant de points ? Et, de l'expérience qu'il a acquise, pourquoi n'en feraitil pas un roman ?

Telle est sa première métamorphose : au poète de Torquato Tasso se substitue un romancier réaliste, l'auteur de Mathilde et du Jeu (T échecs.

Cv'

r:6 LE ROMAN CONTEMPORAIN A L*ÉTRANGER

Mais je n*ai iiitliqué là que le ]ii(5canisnic extérieur <li^ la transformation ; car tout le roman «le M. Couperu> est, pour ainsi dire, écrit en partie douMe, et sous la série des raisonnements conscients de Hugo Aviva, des prétextes qu'il se donne et des illusions qu'il subit, on découvre toujours un travail plus profond, un sourd travail de Tinstinct, guidant le jeune poète tout au long de la vie. Dans ces romans qu'il croit n'écrire que pour le public, et où il se tlattc de ne rien laisser voir de lui-même, c'est toute son âme au contraire qu'involontairement il y met. H s'en rend compte d'ailleurs quelques années après, lorsque, de roman en roman, son instinct la conduit à écrire le Nincana. Il reconnaît alors que ce livre fait partie de son être, que chacune de ses pages est vivante en lui, et que la littérature, qu'il prenait pour un amusement ou une distraction, est au fond la seule chose qui lui tienne au cœur. C'est pour elle qu'il se résigne à vivre, après son aventure d'amour avec l'impassible Hélène de Vicq; c'est pour elle qu'il parcourt le monde, toujours en quête d'impressions nouvelles, tandis qu'Emilie lui offre vainement sa tendresse, tandis que son ami Den Bergh lutte et souffre en silence, tandis que sa vieille mère agonise loin de lui. H s*occupe, pendant ce temps, à raconter l'histoire d'un empereur rêvant la paix du monde ; et dans cette œuvre d'une haute portée philosophique, destinée à recueillir tout le fruit de son expérience et de sa réflexion, le seul véritable objet qu'il

HOMANCICRS II0LL\NDA1S 277

poursuive ost lo niOmo qu'il poursuivait jadis dans ses v(»rs do jounosso : il n'a toujours en tète ({ue de beaux rythmes et île l)clles images. Deux catastrophes survenant coup sur coup, le suicide de son ami Den Hergh et la mort de sa mère, le tirent brusquement de son extase poétique. C'est alors aussi que, de retour en Hollande, il découvre enfin l'amour d'Emilie, si longtemps, si aveuglément dédaigné. Et la dernière métamorphose se produit en lui. Le soi-disant observateur s'apenjoit qu'il n'a jamais rien su, qu'il a passé comme en un songe à travers la vie, et que non seulement il n'a compris ni sa mère, ni son ami, ni la chère jeune fille, mais qu'il n'a môme jamais tenté de les comprendre. Ainsi il en vient à réfléchir sur l'histoire de son âme. Une longue suite de transformations, inconscientes et fatales, une série de métamor[)hoses, c'est là ce qu'il a été, du plus loin qu'il se revoit. Et un désir le prend de raconter ces métamorphoses, puisque, aussi bien, il ne connaît que lui seul, et que toute son observation ne peut porter que sur lui.

Je crains que cette analyse ne donne une |

idée par trop insuffisante de l'intérêt du roman de M. Couperus. C'estunroman tout en nuances, subtil, un peu fuyant, quelque chose comme un roman impressionniste^ où les faits les plus

yitsiiii^:L^io^:'^-->i:i>^-^:.,i<<\^ < j^ffVr ' '" "^lîiiîàtf '■ 4ft ^■.-M. -.v'-<vt-.V>rt.'ê;->;..r = '-*^ •-* '^»'^Msi

278 LE ROMAlf CO.'CTEXFORAIN A l'ÉTRAXGBR

importants ne sont encore qu'à peine esquissés. Mais il a Jii charme, i! est naïf et tendre, et personne ne le lira sans en iMre touché. Et si peut-être il manque trop de réalité, s'il n a point la couleur ni le relief de la vie, la faute en est sans doute à ce qu'il est trop vrai, Tauteur n'ayant voulu le faire qu'avec ses souvenirs.

Fort heureusement, d'ailleurs, cet excès de vérité n a rien de gênant. Car il y a une chose dont ni Hugo Aylva ni M. Couperas ne semblent se douter, mais qui n'en apparaît pas moins clairement aux lecteurs de leurs livres : sous la série de leurs métamorphoses, ils restent tous deux des poètes, et les plus graves sujets leur sont surtout l'occasion de beaux rythmes et de belles images. C'est même, en fin de compte, la seule conclusion définitive qu'on puisse tirer de ces Métamorphoses touchant l'histoire intellectuelle de leur jeune auteur. On y voit comment les circonstances, et cet instinct de changement qu'il portait en lui, l'ont ballotté sans arrêt d'un idéal à l'autre, mais on y voit aussi que, dans tous les genres, il est resté ce qu'il était déjà au début de sa carrière, un rêveur épris seulement d'émotion et de beauté, l'amant de Léonore d'Esté et le confident de Pétrarque.

L'œuvre qu'il nous donne pour une autobio* graphie est surtout un poème. En vain il s'est efforcé d'y être exact et précis, infatigable à vouloir se montrer à nous dans sa réalité. La même aventure lui est arrivée pour ses propres

sonlimonls (|iio pour ceux des hrros do ses livres prrrédiMils, (rKliiie Vorc ou du jeune» eni[)ereur des îles Lipuri ; à peine a-l-il l(»nté de les saisir qu'ils se sont Iransfijçur^s, se colorant sous ses yeux d*une teinte lyrique. La forme môme dont il les a revêtus est celle d'un poème plus que d'un récit, imagée et chantante, avec }

des retours de mots, des alternances de longues i

périodes et de phrases rapides, un rythme |

toujours expressif et savamment varié. Et c'est i

par là, en vérité, que ses compatriotes peuvent le mieux se rassurer sur la suite prochaine de i

ses « métamorphoses ». — « Mon art, nous dit-il |

au dernierchapitredulivre, s'est d'abord présenté |

devant moi comme un enfant candide avec de 'f

grands yeux pleins de lumière; puis j ai vu en *

lui une jeune fille élégante et mélancolique, j

puis il a pris en moi la forme d'une femme que î

j'jii aimée. Plus tard, quand j'ai écrit Anarchisme, 'l

il s'est montré à moi plus vieux, plus grave, i

imprégné d'une beauté plus sereine; c'est |

aujourd'hui une de ces figures étranges où se |

plait la fantaisie des peintres symbolistes. De- i

main, peut-être, il aura changé d'aspect, une fois de plus... » Mais^ quel que soit l'aspect sous lequel son art se montrera demain à M. Couperus, quelle que soit la c< métamorphose » qui succédera à celle qu'il a, cette fois, cherché à décrire, on pourra être certain désormais qu'à travers tous les genres quelque chose en lui ne variera point : son naïf et profond instinct de la beauté poétique.

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