‹ Écrivains étrangersChapitre 35 sur 41 · LE NOUVEAU ROMAN ITALIEN · texte numérisé non relu

LE NOUVEAU ROMAN ITALIEN

J'ai signalé naguère les principaux résultais d'un voyage entrepris par un journaliste italien, M. Ugo Ojetti, « à la découverte des écrivains » de son pays-'. Un vrai voyage de découverte, en eiïet, puisqu'il a conduit M. Ojetti de Naples à Milan, de Pise à Ancône, et qu'il lui a fait lier connaissance avec des hommes que jamais, jusqu'alors, il n'avait eu l'occasion de voir. Mais encore que la description de la figure de ces hommes, de leur logement et de leur manière de vivre tienne, dans son récit, une place considérable, ce n'est pas seulement les « écrivains italiens » que le jeune explorateur s'était, à l'origine, proposé de « découvrir». Son enquête avait une portée plus haute. Il avait résolu de se rendre compte par lui-même, une bonne fois, de ce qui en était au juste des chances d'avènement d'une certaine « renaissance latine », dont on parlait beaucoup, dans ce temps-là, comme devant se produire d'un

* Llncaniesimo^ par E. A BuUi; Roberla^ par Luciano Zucculi ; Vlnvisihile^ par Domenico Ciampoli^ etc., 1897. - Écrivains étrangers^, première série.

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LC ROMAN COTTCXPORAIN A L ÉTRANGER

moment h l'autre. Cette renaissance allait-elle vraimt.'nt se produire ? el quand ?et sous quelle form<^ ? Voilà co qu'il avait rêvé de savoir, et do nous dire : et lorsque les écrivains qu'il inter- K'inrait avaient fini de lentretenir d*eux-mêmes et de leurs confrères, il ne manquait pas de leur demander leur avis sur cette promesse d'une « renaissance latine ».

Les réponses qu'il recevait, malheureusement, n'étaient pas faites pour le mettre à l'aise. La plupart des écrivains italiens reconnaisasient bien qu'un prochain réveil du génie latin serait la chri>e du monde la plus désirable ; et plusieurs se piquaient même de savoir la forme précise. Tunique forme sous laquelle il pouvait se produire. Mais outre que, sur ce second point, ils n'étaient guère d'accord, chacun assignant à la renaissance latine un programme différent d'après le genre particulier de ses propres travaux, il n'y en avait au total qu'un très potit nombre qui crussent à |la proximité d'une telle renaissance. Les uns disaient que la littérature italienne aurait d'abord à se créer une langue ; d'autres, qu'elle aurait à se débar rasser des influences étrangères ; d'autres, qu'elle aurait encore à s'en imprégner davantage. Et, — phénomène assez singulier, ou, si l'on veut, assez naturel, — la grande majorité de ces messieurs s entendaient à exclure, en tout cas, de tout droit à faire partie d'une renaissance latine, présente ou future, celui de leui*s confrères qui seul, par l'éclat de ses œuvres, avait

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ROMAXCÏEKS ITAI.IKNS 2fir)

ramone sur la lilloralun» iialionni* los v<mix de» l'lùii(>|M». (/(Mait lui pourlaiil, M. (lahricl d'Annuiizi(», (|ui, ou s'en souvionl, muis avait douuo h tous rillusion d'un soiulaiii renouveau du génie latin. .Mais voilà que, dans l'italio entière, des jujj:es dune autorité incontestable Taccusaient, sinon de manquer de talent, du moins d avoir un talent étranger à l'esprit de sa race, et mieux fait pour entraver que pour produire une « renaissance latine » ! Ils lui opposaient, qui M. Fogazzaro, qui M. Verga, sans compter ceux qui lui opposaient Manzoni, ou encore Pétrarque. Et tout cela avait beau nous être transmis par M. Ojetli sur un ton léger et plein de bonne humeur, notre désarroi n'en était que plus grand. Nous nous disions seulement, en manière de consolation, que, si la renaissance latine arrivait à se produire quobjue jour, elle trouverait bien le moyen de s'alTirmer par des œuvres, sans qu'il y eût besoin d'aucune inlenh*iv pour nous en certifier l'existence. Et, par ailleurs, une conclusion certaine ressortait pour nous de l'intéressante enquête de l'explorateur italien : qu'il s'agit d'une renaissance ou d'un simple progrès, ou môme d'un recul, nous avions l'impression qu'un changement élait en train de se produire dans la littérature d'oulre-monts. On était las des anciens genres et des anciennes formules; une inquiétude profonde agitait les esprits, et, d'année en année, la lutte littéraire devenait plus vive. Quelque chose de nouveau se préparait, à coup

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sûr, Qiaià sans quo personne pût en deviner encore la natun' ni les caractères.

Trois ans se sont passés depuis lors, et le changement que nous attendions s'esta en eiïet, produit. Mais, hélas ! ce changement n*avait rien d*une renaissance ! Le nombre des livres s'est accru, et le nombre des auteurs. On s'est essayé à de nouveaux genres et à de nouvelles formules. Mais non seulement le vieux génie latin ne s est pas réveillé; on dirait môme que nul ne s'attarde plus à espérer son réveil. Des divers programmes exposés dans les interviews de M. OJetti, en vain on en chercherait un qui se soit réalisé. La littérature italienne n*est devenue ni plus plastique, ni plus philosophique, ni plus cosmopolite, ni plus italienne. Et, si Ton ne saurait nier qu'elle ait énormément changé, les critiques môme les plus optimistes sont contraints d'avouer qu'elle n*eût guère perdu à rester plutôt telle qu'elle était.

Le changement qu'elle a subi est, d'ailleurs, difficile à bien définir. Et peut-être, si fâcheux qu'il soit, a-t-il eu surtout pour cause un fait des plus heureux : la reconnaissance, désormais unanime et incontestée, du remarquable talent de M. d'Annunzio. Car le temps n'est plus où les écrivains italiens refusaient à l'auteur du Triomphe delà Mort le droit d'être des leurs

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et, dOdaigncuseraont, nous repiocliaiont de le '

prpiHin- iiii s.'fii'iix. PiTs.miK! ne snufre pins nu^me h lui i.|.|M.M'r M. Vci-fra. ni M. l'o^^uzzaro. lioimtMesct coiisciciiriciix conlfiiirs quune •

iellc comparaison no pouvait ([u'amoindrir. On i

s'aci-ordc finfiiià K- tenir pour un artiste nierveil- t

leusement doué, original jusque dans l'imitation, {

hardi et ctiarniiint. et tout imprégné, on outre,' I

du génie latin. OupIs que soient les défauts dé i

ses livres, leur grâce est la plus forte; et ou |

ne lui demande plus que d'en écrire de nou- >

veaux. I

Il n'en écrit point, cependant, amusé sans i

doute par d'autresprojets. Les ^■(>r;7/'.v(/»J■ffof/,,.;.,v |

attendent toujours leur suite, et c'est « peine sî, *

dopuisdeuxans.ilu publié autrecliose qu'un petit I

poème dramniique d'une vingtaine de pages. l

Mais tandis qu'il se repose, son inlluLMicc croît j

et s'Olend autour de lui, de telle sorte que pas |

un roman italien ne parait plus, désormais, i-: ■

n'en porte la trace. Jeunes et vieux, tous confrères la subissent, souvent à leur insu, imitent ses sujets, son style, ses artifices i tiques. Ils imitent môme ses imitations; et voit repasser dans leurs livres, revêtues de forme spéciale qu'il leur a donnée dans les sli les théories pliilosophiques de Nietzsche, encore les vagues images de Rossctti et préraphaélites anglais. Mais comme, avec I cela, ils ne lui ressemblent en rien, étant ; tout des esprits clairs, positifs, et d'ordinaire peu secs, ces innombrables emprunts qu'ils

t' font se plaquent, en quelque sorte, à la surface

• de Irurs livres : et c'i'st pour nous une impres-

sion à la fdis piquante et mélancolique de découvrir, sous cet appareil factice de mysticisme

f et de p<Tversité, de bonnes petites histoires

d'autrefois les plus innocentes du monde.

Encore TinOuencede M.d*Annunzio n'est-elle pas la seule qu'ils subissent, ni, à beaucoup près. la plus regrettable. Ils se montrent très préoccupés, aussi, de nouvelles théories, — ou plutôt hypothèses, — de la science, et en particulier de celles qu*invenlent tous les jours, avec une fécondité et une assurance imperturbables, les « anthropologues », « criminologues », « psycho-physiologues » italiens de Técole de M. Lonibroso. On sait combien cette école est

ïj active et bruyante, et Tinsistance qu'elle met à

transformer en des lois générales de menus faits observés en passant. Mais peut-être ne se rendon pas compte de Ténorme importance qu elle a su prendre, en Italie, et du contre-coup vraiment extraordinaire qu'elle y a produit, dans les domaines les plus divers de la vie intellectuelle. Sur vingt livres italiens qui paraissent à présent, dix au moins sont manifestement inspirés des doctrines lombrosistes ; et, dans la plupart des dix autres, on peut être assuré de trouver à chaque page quelques-unes de ces formules imposantes et vides qui constituent, en somme, le plus clair des conquêtes scientifiques du professeur de Turin. « Dégénérescence », « sexualité M, (c type mattoïde », voilà dos mots qu'on

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