IN
îSKr^vAî- ..■• ''-- -^'-fi'tiaiiàyfr^*^-^'! ; itrr' •'"•••'- "-- -'r^yiif "-^'niri'
ROMANCIEBS ITALIENS
reiirontrc, à pressent, jusque dans les poonios et dans les romans-feuilletons. Le plus j*ros succ(>s littéraire est allé, cette année, h un ouvrage de M. Niceforo, la Criminalilr en Sardaigne y où l'on apprend que la Sardaigne est, au point de vue psychologique, divisée en zones, et que dans chacune de ces zones Tinstinct naturel du crime se traduit sous une forme différente : c'est un peu comme si, en s*appuyant sur un examen statistique des faits-divers de nos journaux, on nous disait qu'à Belleville le délitendémique est le « coup du pore François », tandis que Grenelle a le monopole du « vol à la tire », et que le « vol à Taméricaine » se produit de préférence dans les environs de la gare Saint- Lazare. Un autre criminologue, M. Sighele, étudie, dans un gros ouvrage plein de termes nouveaux, la Criminalité sectaire^ et démontre, avec une égale certitude, que tous les membres d'une secte, religieuse ou politique, contractent en s'y affiliant, le germe d'une maladie morale particulière, qui les prédispose aux impulsions criminelles. « Crime », « criminel », « criminalité », il n'est plus guère question d'autre chose dans la littérature italienne. Les Chroniques eriminelles de MM. Ferrero et Sighele trouvent plus de lecteurs que les romans les plus pathétiques; et ceux-ci, du reste, ne manquent point de faire une part considérable à « l'impulsion criminelle », dans la trame de leurs aventures, sans compter que le héros y est * jours un « dégénéré supérieur », et souve"
a6ntJ
î2fev-;iJÇi>*
290 LE ROMAN CONTEMPORAIN A i/ÉTRANGER
e» opilcptoiiio »>, comme il convient aux hommes
ili» j.vnio.
T»Hit ci'la donne, naturellement, à la nouvelle littérature italienne un caractère très spécial, et c'«^st cela qui Ta tant changée, depuis deux ans, mais dans un sens tout à fait ditférent de celui que pouvaient nous faire prévoir les pronostics recueillis par M. Ojetti. L^influence de M. d'Annunzio et celle de M. Lombroso Tout rendue à la fois scientilique, nietzschéenne, préraphaélite et criminologique. Les romans italiens s'appellent maintenant rZ/irix/ô/^, rAiftomate, Jaty^tif's ridéaliste. Et fin visihle efîlunG explication psycho-physiologique des phénomènes spirites; fANtomatr raconte les aventures galantes d'un jeune homme à impulsions fatales; Jnajaes F Idéaliste ^si une dissertation sur les divers moyens de faire son bonheur en ce monde. La Faute d'une femme honnête^ de M. Enrico Castelnuovo, est un gros roman tout employé à débattre l'intéressant problème que voici, et qui est bien digne, en effet, d'occuper un compatriote de M. Niceforo : pourquoi fautil qu*une femme honnête ne puisse faillir sans porter aussitôt la peine de sa faute en devenant enceinte, tandis que les femmes perdues peuvent, au contraire, passer impunément d'un amour à Tautre, être toujours amantes sans jamais être mères? L'étonnant problème! Et combien, à supposer qu'il eût quelque fondement réel, combien il y avait d'intérêt à le discutorl
KOMANCIKKS ITALIENS 291
Je serais désolé, apl•^s cela, de imi-a-itrc >
injuste pour les jeunes romanciers italiens, d'autant plus que certains d'entre eux ont un '^
talent très réel, et que, si Tintluence de é
M. Lombroso n'a guère été pour eux, jusqu'ici, <
d'aucun profit littéraire, il n*en pouvait être de *J
mAme de celle d'un artiste tel que i\I. d'Annunzio. Celle-ci a, d(>s maintenant, sensiblement rehaussé, sinon la portée, du moins le ton du %
roman italien. Les livres de tous ces jeunes *
gens sont, autant que j'en puis juger, beaucoup >;
mieux écrits que ceux dos romanciers de la génération précédente, ou, en tout cas, avec '
plus d'art. Les images y sont plus abondantes et plus fortes, les périodes plus amples, le 1
rythme plus sonore. Au lieu de la simplicité un |
peu sèche du style de M. Verga et de son école , la |
nouvelle prose italienne pécherait plutôt par un excès d'emphase ; mais c'est incontestablement une prose poriiqîfc y mieux appropriée qu'aucune autre au génie de la langue ; et l'honneur en revient tout entier, incontestablement, au poète du Triomphe de la Mort et des Vierges aux Rochers,
Le tort de ces écrivains n'est nullement, d'ailleurs, qu'ils subissent l'influence de M. d'Annunzio, ni même celle du professeur Lombroso. Leur tort est de ne laisser agir ces
■tii
292 LE ROMAN CONTEMPORAIN A l'ÉTRANGER
intluono^^, cnnimo je l'ai tlil, quVi la surface ili' leurs livrrs. do l«»lle sorte<jiiecelle-ci se trouve «•ncombive dune masse île termes, de formules et de développements sans le moindre rapport avec le fond dt*s sujets. Qu'on imagine un bon roman d'amour avec un mariage à la lin, ou un tableau de mceurs canipa<;nardes, ou une aventure d'adultère du genre « parisien »>, tout F cela traité simplement, de la façon ordinaire, et
^ parfois mùme d'agréable façon: mais qu'on
t imagine tout cela entremêlé à chaque instant
^ de professions de foi nielzsc/iéemies^ ou de corn-
( mentaires psycho-physiologiques, ou encore d'un
^ étalage de perversité tout à fait hors de propos,
i n'ayant d'excuse que de s'appuyer sur la théorie
du sfir-honimp. ou sur celle de la « lutte pour la vie » : c'est l'impression que font la plupart l de ces livres, comme si les auteurs les avaient
^ remaniés après coup, afin de les mettre à la
ji mode du jour. Comment ne pas regretter qu'ils
ne les aient point publiés plutôt tels qu'ils les avaient conçus, au risque de paraître vieux jeu, ^ et de rester en marge de la Renaissance Latine?
Voici, par exemple, t Enchantement ^ le nouveau roman de M. Butti^ C'est Thistoire d'un jeune homme délicat et naïf, Aurelio Imberido, qui, passant l'été sur la rive d*un lac du nord de l'Italie, y fait la rencontre d'une belle jeune fille, et se sent peu à peu entraîné vers elle.
Ç' I Le Charme^ ou le Sortilège^ traduiraient peut-être plus
'S littéralement le titre italiea : Vlftcantenmo.
'^-^è^^^Lim^^^jc^iiJSagisSÊÊic^^ v ^> '^-.^^ :^^iJJl' l^^ar:i»Z^\.
ROMANCIERS ITAUEN8 t93
I.onprlomps il rosisfo à cet «^ntraînomcnt. par un nirlanue (Tor^iUMl et do timidité. Il s*ost mis à cn^ire que ramoiir <»st un scntitnont inforiour dt»nl le penscMir et rhomme d'arlion, surtout, doivent se garder avec soin. Kt, un jour qu'il se trouve en tiVte à tMe avec la jeune lille, il ne résiste pas au désir de lui exposer cette théorie, un peu pour Tétonnor, un peu pour se garantir soi-même contre l'amour qui grandit en lui. Sur quoi la belle Flavia se laisse fiancer à un autre homme, ce ilont le jeune misogyne est profondément atterré. Il se décide alors à déclarer son amour, mais la jeune lille refuse de Tentendre. Elle n'a pas oublié la profession de foi qu'il lui a faite; avec de telles idées, il serait homme h lui reprocher d'avoir entravé son génie! Et Aurelio se désole, tantôt maudissant ses idées, tantôt s'v raccrochant avec fré- £ nésie, jusqu'à ce qu'enfin, auprès du lit de mort d'une vieille parente qu'ils ont soignée en commun, Flavia et lui, poussés par un instinct plus fort que toutes les raisons, tombent amoureusement dans les bras l'un et l'autre.
C'est là, comme l'on voit, un petit roman v^
sentimental assez anodin, mais simple, gracieux, et pouvant donner lieu à plus d'une scène touchante. M. Butti l'a, du reste, fort habilement traité, à quelques singularités près, que je vais signaler tout à l'heure. La figure de la jeune lille, surtout, est dessinée, ou plutôt esquissée avec beaucoup d'art; et Ton ne saurait trop louer les nombreuses deiicriptions qui ac-
504 Lr ROMAN CONTEMPORAIN A L*ÉTRANGER
rompagn*uit lo n'-ril : trop nombreuses peutr\rr. mai* v;iri«'M** j Miiiliait, colorées, vivantes, 4ii.::nrs il** rudiniralile nalure qui les a inspirer*. Jamais riiroru. ni dans /M////', ni dans r.\Hioftf*i/"y M. liiiUi n'avait monlré d aussi préciiiises qualités de poète et de peintre. Kt si, malgré la dilTériMice des sujets, sa Flavia rappelle un peu niyacinthe du Triomphe de la J/o//, bi le style de ses descriptions fait incvitablement songer à celui des paysages de M. d*Annun/io« i/est-ce pas une preuve des hiuireux eiïels qu'a déjà produits, en Italie, riniluence d*un maître justement célèbre?
Mais riniluence de M. d'Annunzio a produit, dans Tu-uvre de M, Butti, d'autres elTets moins heureux. Elle a notamment conduit le jeune romancier à parsemer ses récits de digressions philosophiques, morales et scientifiques, qui, dans un sujet du genre de celui qu'il s'était cb'^isi, ne pouvaient manquer de paraître déplacées. Et. de fait, on n*imagine pas combien ces digressions abondent dans f Enchantement, com- ^ . bien elles y ont peu de rapport avec l'action, et
' combien elles dénaturent le caractère de celle-
ci, sans profit pour la beauté, ni pour la vérité. A chaque page, M. Butti s'interrompt d'être luimême pour imiter la manière et jusqu'aux expressions de M. d'Annunzio. Il s'efforce de donner aux simples amours d'Aurelio et de Flavia les proportions d'un vaste symbole poéticoscientifique, sans s'apercevoir qu*unc telle entreprise n'est point son fait, que son sujet ne
ROMA^CtBRS ITALIENS 295
comporte pas des pnHontions aussi hautes, et qirnn tour plus simple Taurait mieux servi.
Il uous avertit, d'abord, dans son Anoit-Propos, que le roman qu*il nous offre est le début d'un grand cf/cle. Son objet est de nous y montrer « l'action dissolvante et destructrice exercée sur l'individu par un principe élémentaire, général et continu comme la Mort, opérant peut-être avec moins de proiQptitude, mais à coup sûr avec autant d'intensité et d'efficacité ». Ce principe est l'Amour, et Ton se demande avec stupeur comment, même dans tout un cycle de romans, les amours d'Aurelio et de Flavia pourront mettre en lumière cette « action dissolvante sur l'individu ». Flavia est si douce, si ingénue, si peu disposée à incarner un « principe élémentaire »; et Aurelio, avec toutes ses théories, est un si bon petit amoureux ! |
Je sais que M. Butti ne l'entend pas de cette manière, et que de son Aurelio, en particulier, il prétend faire un être supérieur, le type de ce sur-homme dont rêvent, à présent, tant de romanciers du Nord et du Midi. « La solitude et la vie contemplative lavaient, nous dit-il, accoutumé aux réflexions larges et synthétiques... Il avait une tête d'une noblesse singulière, qui suffisait à le faire reconnaître pour le produit d'une race d'élite, dirigée, de siècle en siècle, par une série de générations successives, vers le sommet de l'espèce... Dernier descendant d'une famille aristocratique, qui avait donné à l'histoire plusieurs noms illustres de capitaines
et de «li|»lomale<, dès l'enfanoe il avait senti le iM'soin d«» dominer, de se faire un chemin au travrr- de la foule, <le remplir le monde de sa perninne et de >on génie. Peu a peu, dans la retraite, ses tendanceà natives de dominateur se précisèrent; les enseijrnements de la philosophie positive, et surtout ceux de la sociologie et de l'économie politique, lui ouvrirent un immense horizon liaction. »» Ainsi il fut amené à former le plan dune sorte de ligue, où les trois arisl(>craties de la naissance, de la fortune, et de l'intelligence s'uniraient pour résister aux progrès de la démocratie. Plan que M. Butti juge magnifique a d'audace et d'insolence >», et dont il ne se lasse pas de nous ressasser les détails. Son héros y pense nuit et jour; il sent que son âme. « asservie à un aussi haut idéal, est désormais incapable des sentiments inférieurs du sacrilice et de Taniitié m; et c'est pour travailler librement k la réalisation de son plan, — en d'autres termes, pour écrire, dans les revues, de graves études de sociologie, — qu'il s'interdit tout contact avec la femme, « cet ôtre bas et mauvais, le plus terrible ennemi de la personnalité, le démon symbolique de l'Espèce, destructeur de Imdividu ». L'amour n'est pour lui, — et aussi, comme on Ta vu, pour M. Butti, — que « réternelle duperie, le stratagème de la nature pour conserver l'Espèce ». Il lui reproche « d'avilir la personnalité ». d être « une indigne renonciation de 1 homme à sa supériorité naturelle », ou encore
">«*>e«>v».itr'.
'-.^a *i'-' 'Vl.^1
1I0MANC1EB8 ITALIENS 207 ^
d't^trc « la fonction bestiale ot immonde com- **
mune à tous les ôtres vivants, et attestant elîii- ^
ri»ment rignoniinie de nos origines •». Il ilemande i
compte aux femmes, « mères, steurs, épouses, v
amantes», de leur indifférence pour« la science t
et la philosophie », pour « les fçrandes révolu- h
tions de la société moderne ». 11 estime que le t
devoir de Thomme supérieur est de les mépriser, comme d'ailleurs tous les êtres faibles, « les esclaves >», ou encore les « barbares ». Se promenant un matin avec sa bien-aimée, il a|)erçoit un vieux pêcheur qui s'épuise à ramer.
« Voilà, s'écrie-t-il, un être indigne de ma compassion! La fatigue, pour lui, n'est pas une douleur. Et que sont ses soulfrances en regard des miennes? La souffrance de l'humanité inférieure est le résultat logique, nécessaire, presque providentiel, de la lutte pour la vie entre les individus de notre espèce ! Kt je serais un lâche en même temps qu'un sot si, devant le spectacle de cette souffrance, je me laissais aller à un sentiment de révolte contre les lois immuables de Texistence, qui sont aussi celles du progrès ! »
Le seul devoir des êtres tels que lui est en effet, — il le dit encore à sa chère Flavia, — de « développer leur propre individualité dans toute sa puissance, en l'étendant aussi loin que le permettra la résistanceextérieure». Voilà samorale, une morale que, sans l'intervention de la malheu- . r,>i
reuse Flavia, il aurait été capable d'imposer au monde ! Et tout cela, il faut bien Tavouer, est
S9H LE ROSIAN COMEMPOKAIN A L ÉTKANGER
«lôjji a^M»/ déplaisant ù lire dans les poèmes pliilo^M|i|ii(|ui*s de Nielzsehe; mais que penser «I un nunan où tout cela survient sans rime ni raison, se superposant au récit des premières amour> d*un jeune dadais ?
Je |K)urrais signaler, dans la forme du roman de M. Butti, dans ses artiricesdc composition et d'expression, bien d*autres t<^moignagcs non moins typiques des deux inHuences que j'ai dites. La grand'mère dWurelio nous est présentée comme « atteinte d'un commencement de dégénérescence nerveuse qui Tempéche de jamais fixer sa pensée ». La brune Flavia, Théroïne, est accompagnée, à travers tout le livre, d'une de ses cousines, Luisa, qui n a vraiment pour rùle que d'être blonde et de former ainsi avec Flavia une sorte de groupe préraphaélite, à la manière de celui des trois sœursdes Vierges oft.£ Rochers. Mais ce ne sont là que des détails, et j*ai hâte d'en venir à un second roman italien récemment paru, la Roberta de M. Zuccoli, où les mêmes influences se montrent, sinon à un plus haut degré, du moins plus clairement encore et avec plus de dommage pour l'intérêt du récit.
Roberta est Thistoire de deux sœurs,dont l'une, Roberta, est phtisique, tandis que Tautre, la belle veuve Emilia, resplendit au contraire de vie et de santé. Les deux sœurs habitent ensemble une villa aux environs de Gênes; elles s'aiment tendrement ; et Emilia emploie toutes ses forces à soigner Roberta, s'obstinant à
hOMANXIERS ITALIENS 299 ?
espérer pour dU» iino guc'Tison donl personne, ^"
(railleurs, n'oso lui avouer l'iuipossibililé. Mais
un soir, la malade ayant eu des crachements de
sang, on amène près d'elle un nouveau médecin,
un homme jeune et heau, qui ne tarde pas à
s'emparer du c<rurd'Kmilia. Désormais ce n'est
plus que par devoir, presque à regret, que la
belle veuve continue de se sacrifier à sasoîur,
de telle sorte que celle-ci. se sentant enfin
devenue à charge, et apprenant en outre que
ses jours sont comptés, s'enfuit au hasard des
routes, avec le vain rêve de connaître, elle
aussi, fût-ce pour en mourir, les joies de l'amour
et de la liberté.
Telle est la trame de ce petit roman, dont le sujet ne manque pas d'une certaine vérité tragique. M. Znccoli a voulu, évidemment, nous montrer quelle part d'inexorable et amère fatalité entre jusque dans nos sentiments les plus intimes, pour les modifier à sa fantaisie. 11 n'y a pas d'atrecUon si solide qu'elle soit sûre de résister à toutes les circonstances; et Emilia elle-même ne peut s'empêcher d'oublier son ancienne tendresse pour sa sœur Roberta, le jour oïl celle-ci lui apparaît comme un obstacle, sur le chemin d'un bonheur nouveau qu'elle aperçoit devant elle. Mais une conception aussi simple d'un tel sujet n'était point faite pour suffire à l'ambition de M. Zuccoli. Imprégné comme il l'était des poèmes de M. d'Annunzio, et davantage encore, peut-être, des manuels de vulgarisation scientifique en vogue dans son