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TOLSTOIANA <
En tôle du finale de son dernier quatuor^ {en /a majeur, op. 135), Beethoven a place un court récitatif de deux phrases qui, reparaissant k
ensuite au milieu du morceau, en coupe le f
développement de la façon la plus saisissante. "^
Et sous les notes de ces deux phrases Beethoven |
a inscrit des paroles. « Faut-il que cela soit? » \
demande Tune des phrases, et lautre répond :
« Oui, il faut que cela soit! » Et Ton ne peut rien imaginer de plus tragique que ces paroles, justifiant, accentuant Timpression de lutte, de défaite, et de résignation qui se dégage de cette '{
dernière œuvre du plus grand des hommes. >
« Faut-il que cela soit? » Nous voyons Beethoven, vieux et malade, se révoltant une fois encore contre la fatalité de souffrance qui pèse sur lui, et dont il vient précisément de se plaindre, plus profondément qu'il n'avait jamais fait, dans le sublime lamento qui précède cet étrange finale; mais la fatalité est inexorable :
1 Kak jyviet i rahotdiet gr. L. N, Tolstoy (Comment vit et travaille le comte Tolstoï), par P. Serguenko, 1 vol. in-8* illustré. Moscou, 1898. On trouvera d*autres études sur le comte Tolstoï dans les deux premières séries d^Ecrioains Etrangers.
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30« LE ftOMA?( COXTEMPOIIAI!! A l'ÉTKAKGRR
" Oui. il fanl que rcla soit! ►» Kl, lorsque le r«'('itatir piiniiL (laii< h* cours du moiTcau, la qiit*>tion est <if*vonu^* un vrai cri, un appel qui il«''chirr If ru'ur. et la réponse est, au contraire, souriante et douce, comme si la nécessité même do subir la soutTrance finissait par rendre celleci plus facile à subir.
Or la vérité est que Beethoven, dans ce finale^ n'a pas son^é un instant à rien exprimer de pareil. Il s*occupait à terminer son quatuor^ lorsque la propriétaire du logement qu1l habitait lui a rappelé qu*il lui devait le prix de son terme: et Beethoven s'est amuse à noter la question qu'il s'est, à ce sujet, posée, et la réponse qu'il y a faite aussitôt : « Faut-il que cela soit? »» signifie simplement: <* Dois-je payer mon terme? » et : « Oui. il faut que cela soit ! »> est la constatation de ce qu*a d'inéluctable le paiement du terme. C est du moins ce que nous apprend un de ces nombreux confidents du maître qui, après sa mort, se sont ingéniés à le rabaisser à nos yeux, en nous racontant par le menu ses caprices, ses mauvaises humeurs, ses distractions, en étalant devant nous ses faiblesses et ses ridicules. Et, de même que nous savons désormais ce que Beethoven a exprimé dans ce finale^ où nous étions portés à croire qu*iL avait exprimé le fond même de son cœur, de même il nV a pas une de ses œuvres sur laquelle ces confidents n'aient cru devoir nous fournir des renseignements destinés à nous rappeler que Beethoven n'était rien qu'un pauvre
ROMANCIERS RUSSES
h<>nimiMlloltn>,<r«*spril iiiodiocrcotsansroinbro (lo (ioùt. IjOS pnMiiiôn's notes ilo la Sf/fn/f/t(t/np /'H uf tninf*ut\ \n\v ox(;inpU», n'ont pris c|uo pins tard l(Mir caraclèiM» syniholicpio : BtM»thovrn a entendu des cou[)s frappés à la porte de sa chambre, par queUiuc visiteur, et il s'est amusé à les mettre en musique. Le touchant « adieu » de la sonate les Adieux, C Absence et le lie/om* est simplement une sorte de plaisanterie musicale, offerte par Beethoven à l'archiduc Rodolphe, qui lui avait annoncé son prochain départ pour la campagne. Et le Rondo a capriccio, avec son rythme forcené, exprime la colère qu*a éprouvée Beethoven en constatant qu'il avait perdu un gros sou, car ce remarquable musicien était d'une avarice sordide, et c'est encore un des traits de son caractère que ses confidents se sont empressés de nous révéler. De même il n'y a personne qui, en lisant la Sonate à Kreutzer du comte Tolstoï, n*ait senti ce que ce singulier récit avait de fiévreux, de passionné, et pour ainsi dire de fatal. C'est comme si l'auteur avait été entraîné par une inspiration subite, qui ne lui eût laissé le temps ni de réfléchir, ni de graduer ses effets et d'orner son style. Jamais peut-être un livre n'a eu à ce point le caractère de la fatalité, et nous aussi, en le lisant, nous sommes entraînés malgré nous; nous haletons devant Thorreur tragique du drame qui se déroule sous nos yeux. Or, voici la véritable origine de la Sonate à Kreut-zer^ telle que nous la racoiite un ami et confi-
3iO LE RCIMAN CONTeUPORAIN A L ÉTRANGER
lion! du grand écrivain russe, M. Serguenko, ilaii^ lin livre i*ntièronu*n( fait de révélations du niéuh* ^piin* :
T(»Utot avait invité chez lui, à JasnaVa-Poliana, le peintre Kepine et l'acteur Andrcief-Bourlak, qui le divertissait follement par ses récits et ses farces. Une dame qui arrivait de 1 étranger, M"* G..., joua, un soir, devant eux la Sonate à Kreutzer de Beethoven avec tant d'expression qu'ils en furent tous trois profondément émus. Rt Tolstoï dit alors à Repine :
— Voulez-vous î Nous allons faire, vous et moi, une Sonate à Kreutzer? Vous la ferez avec votre pinceau, moi avec ma plume, et notre ami Andreief- Bourlak lira mon roman sur la scène, en face de votre tableau !
Cette proposition fut approuvée avec empressement, et, dés le lendemain, Tolstoï se mit à Tœuvre, avec sa ténacité ordinaire.
Voilà à quelle ingénieuse pensée nous devons un des chefs-d'œuvre de la littérature contemporaine ! Et M. Serguenko nous renseigne pareillement sur l'origine de toutes les autres œuvres du comte Tolstoï, nous apprenant, par exemple, que la Puissante des Ténèbres n'est que l'adaptation d'une aventure arrivée à Jasnaïa-Poliana, et que Tolstoï n'a écrit la Mort d'Ivan Illitch que pour noter, pour ainsi dire, les détails qu'un ami venait de lui fournir sur la mort d un conseiller à la cour de Moscou. M. Serguenko nous apprend encore que, par la puissance et la continuité de l'inspiration, Tolstoï
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ne pcMil vivo conipanMjirà Antoine Rubinstoin. Il nous appnMid <|uo les salons do rauleiir clo QtM'st-rr {/t(f* r<irt? à la ville comme à la campagne, ne désemplissent pas d'hiMes de tout âj^e et de toute condition, qu'on y dine et qu'on y danse le plus oléj^amment du monde, qu on y fait d'excellente musique, et que les valets de chambre sont souvent en peine de caser Ténormo quantité de manteaux, sorties de bal, etc., dont ils ont la charge au vestiaire de Tantichambre. Et moi qui ne connais pas plus le comte Tolstoï que je n'ai connu Beethoven, je déclare que rien de tout cela ne saurait ôlre vrai. Non, ce n'est point pour se plaindre d'avoir à payer son terme que Beethoven a mis en t(>tc de son dernier finale cet appel désespéré! Non, ce n'est point pour divertir Tarchiduc Rodolphe qu'il a écrit le plus sublime adieu qu'un musicien ait jamais écrit! VX qu'il ait été avare, cela non plus n'est pas vrai : ses contidents intimes nous l'ont affirmé, mais ils se sont trompés, et des documents authentiques sont venus, ensuite, nous démontrer qu'ils s'étaient trompés. De même encore, le comte Tolstoï n'a pas écrit la Sonate à Kreutzer pour rivaliser avec un peintre et un comédien ! Et peut-être y a-t-il des réceptions dans la maison qu'il habite; mais c'est alors comme s'il y en avait dans une maison voisine ; et peut-être le comte Tolstoï est-il forcé d'y assister, mais certainement il n'y prend point de part ! Est-ce que son portrait, déjà, ne suffirait pas à le certifier? Est-ce qu'on ne
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312 LE nOMky CONTEMPORAIN A l' ÉTRANGER
reronnail |>a> aussitôt, dans ce beau visage iji» vicillanl. h: roll*»t «l'uiic ànie sinrèroniont <|t».lai^'iH'U«î drs plaisirs mondains? Kn vérité, les |K)rtrails s«»uls du comte Tolstoï sufiisent pour nous le faire connaître mieux que toutes If^ révélations de M. Serguenko, et le livre de ce dernier est, fort heureusement, tout rempli de ces portraits, de sorte qu*on ne doit pas le tenir pour tout à fait inutile ; mais il nous prouve, une fois de plus, Tinanité et môme les inconvénients de ces confidences sur la vie familière et intime des grands hommes. Non seulement, en effet, ces confidences ne servent qu'à nous distraire de To^uvre des hommes qu'elles prétendent nous faire connaître, mais elles sont presque toujours, elles sont forcément inexactes, car les seuls vrais confidents des grands hommes gardent toujours pour eux ce qu'ils en ont su. Ainsi Moschelès, autrefois, s'est imaginé être le confident de Beethoven parce qu*il lui avait servi d*intermédiaire auprès des éditeurs de Londres ! Et sans doute M. Serguenko a eu avec le comte Tolstoï des relations très étroites, car on sent qu'il l'admire passionnément et qu'il n'a rien négligé pour s'approcher de lui; mais son livre n'en est pas moins dépourvu de tout ce qui pouvait avoir pour nous un véritable intérêt. Â peine quelques anecdotes assez amusantes, du genre de celle-ci :
Un jour, le comte Tolstoï apprend que deux dames américaines sont venues tout exprès à Moscou pour
h;.jii^'j^^Ti:'i^Ai5kii^^^^Éàs^^
ROMVNCIERS RUSSES
le viiir. Il les ro«,'oit ci les fait entrer dans son cabinet de travail, l.es deux dain(>s lui racoutcul (|u'elles font un voyage autour du luoridt' et que, passant par la Russie, elles ont tenu à voir « le plus fçrand écrivain russe ». Kilos ajoutent qu'elles sont enchantées d'y avoir réussi : tout le programme de leur voyage se trouve désormais réalisé.
Léon Nicolaiëvilch Tolstoï leur dit alors avec un sourire :
— Je crois que vous auriez pu occuper votre temps d'une façon plus utile !
Sur quoi Tune des deux Américaines de s'écrier joyeusement, en se tournant vers sa compagne :
— Eh bien î j'étais convaincue que Léon Tolstoï nous dirait quelque chose de ce genre !
Et aussitôt les deux dames se lèvent et prennent
congé.
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Mais, à part ces anecdotes, et deux entretiens que je vais traduire, le reste du livre n'est guère que du bavardage. Tout cela n'est pas ennuyeux, ni prétentieux, ni choquant :
mais on se demande pourquoi Tauteur ne transporte pas plutôt son observation dans d autres milieux où elle trouverait une matière plus variée et plus riche.
Et voici maintenant les deux entretiens qui forment, à eux seuls, toute la partie vraiment intéressante de Touvrage de M. Serguenko. Tous deux, comme Ton va voir, se passent de commentaire ; et, en même temps qu'ils nous font pénétrer dans Tintimité du comte Tolstoï, ils nous aident à comprendre le sens et la portée véri-
314 LE ROMAN COXTEMPOIIAIX A l'ÉTRANUER
tabl«*«i (le «Iriix ili» SOS plus roconls livres, qui ont t-tr lu II rt l'aulro livs funnuonlés, et, je le crain<, a^-i»*/ mal compris: fjtt^est-rr ipw Fart? el la Sottntf* it Kroiilz^r.
Le premier enlretien s*enga^^e à propos «l'une exposition de peinture qui a eu lieu h Moscou. L'n jeune peintre loue, devant le comte Tolstoï, un paysage qui est un des c/o«/v de l'exposition.
— Ah î oui, cettte grande machine, s écrie Léon Nicolalevitoh d'un ton passionné. A qui cela peut-il servir, des peintures de ce genre? Est-ce que tout le monde ne connaît pas ce qu'elle représente, et n avez-vous pas l'impression que le peintre se moque de vous, en prétendant vous le faire connaître? L'art doit, nécessairement, dire toujours quelque choxe de nouveau : il est, en effet, l'expression du sentiment intérieur de l'artiste, et il n'a de raison d'être, il ne réalise sa destination que lorsque ces sentiments qu'il exprime nous sont, jusque-là, inconnus, et puis aussi lorsque ce sont des sentiments que nous avons profit à connaître. Voyez, par exemple, le Christ devant Pilate^ de Gay : voilà de Fart véritable, bien que le tableau soit médiocrement peint. 11 est mal peint, cela est fâcheux : mais personne ne nous a parlé du même sujet comme Ta fait Gay, avec son Christ épuisé de souffrance en face de son Pilate repu et satisfait. Kt toujours et partout les Christ et les Pilâtes ont été, seront ainsi. Mais rappelez-vous aussi comment Gay travaillait à la préparation de ses sujets ! Dix ans durant, sans interruption, il avait étudié la vie du Christ, et non pas du dehors, non pas en Palestine, mais au dedans de son cœur. J'arrivais parfois le soir dans
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son atelier : je le trouvais assis sur son divan, les tempes éhourilTées, lisant rKvaiij^ile. Il n'y a |»as d'autre moyeu de faire de hou art, car, euliu, l'art, c'est un moyeu d'expression énorme, h» |)lus puissant de tous...
Le jeune peintre, évidemment, n'élait pas convaincu. Avec mille précautions respectueuses, il se mit à développer des arguments pour établir que, dans un paysage, ce n'était pas le sujet qui avait de l'importance, mais la manière dont il était traité.
— Vous admettez bien la prière, Léon Nicolaïevitch? demanda-t-il timidement au comte Tolstoï.
— Sans doute. Kst-ce que l'on pourrait vivre sans prier?
— Eh bien voici. Je crois que pour l'artiste un tableau peut aussi être une prière. Et les uns exposent leur prière dans des sujets historiques, les autres dans des fantaisies ou des allégories, et d'autres encore dans le paysage... Vous reconnaîtrez bien que certains paysages peuvent avoir une action bienfaisante sur les âmes. Ils peuvent faire naître en elles de bons sentiments, ou les empêcher de mal agir...
— Mais ma chatte, en sautant de la table sur le plancher, peut, elle aussi, m'empécher de mal agir, reprit Léon Nicolaïevilch sans vouloir insister. Et il se mit à parler de la quantité d'arts mensongers, de contrefaçons d'art, qui s'imposent aujourd'hui à l'admiration des hommes.
— Où que l'on aille désormais, chez les libraires, chez les marchands de vaisselle, chez les bijoutiers, partout il n'y a plus que de l'art. Et non pas un art d'amateur, un art de fantaisie, pas du tout : un art dûment patenté, avec des diplômes et des médailles d'or ! Allez dans un théâtre : là encore, rien que de
316 î.r. ROMAN CONTEMPORAIN A L'ÉTRANGER
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l'art, ft l'art y f--t lo plus souvent représenté par uiif |M(ilM tj.uiir <|iii lévi* >a jamhc plus haut (}ue sa télé. Kl Cil art. tel qu'cm est en train de nous le faire, tout le mnn-l»» le prend au sérieux. Les journaux lui consacrent plus de colonnes qu'aux plus graves événement-^ politiques ou sociaux. Kt il y a même de grands organes qui payent à prix d'or des critiques sp**ciau\ qui, la nuit, au sortir du théâtre, s*inslallenl à Timprimerie, dans le bruit des machines, et écrivent leurs impressions, afin que, dès la première heure, le lendemain matin, le monde puisse savoir comment telle ou telle petite dame a levé la jambe le soir précédent.
— Tout cela est vrai, Léon Nîcolaïevitch, dit un des assistants ; mais en admettant que cet art contemporain n'apporte au monde aucun profit réel, en admettant qu'on aurait intérêt à le supprimer, ditesmoi ce que vous auriez à mettre à sa place?
— Ah! voilà une prétention singulière! répliqua le comte Tolstoï en haussant les épaules. Cest comme si quelqu'un venait chez mot avec une fluxion... La fluxion l étouffe, elle l'empêche de vivre sa vie. Je le guéris de sa fluxion. Et lui se tournant vers moi : <c Mais qu'est-ce que vous allez mettre à la place de ma fluxion ? » A la place d'une fluxion, on ne met rien du tout !
Le second entretien portait sur la responsabilité respective du mari et de la femme, tant dans TaduUère que dans les autres crises de la vie de mariage. Les interlocuteurs de Tolstoï exprimaient l'avis, — éminemment moderne et qui va de plus en plus s'étendant par le monde, — que toute la faute est à la femme, sexe
:^''îL^-y:iiè:d&iÂiîS^Ârk^ià,
ROMANCIERS RUSSES
infrriour et pervers. Le comte ToUtoï, comme on ViM'i'a, ne fut point dr cv[ avis.
— Ksl-(u» que nous pouvons jamais, «lit-il, faire part à la feinmede lousnos sentiments? Kl, faute de le pouvoir, est-ce que nous pouvons lui rieïi repro-cher, tandis que c'est nous-mêmes qui, d'une fa<;on systématique, Ta vous accoutumée à un menson<?e incessant? Est-ce que ce que nous apprécions le plus en elU% ce qui nous attire surtout vers elle, ce n'est pas son sexe? Est-ce que ce n*est pas uniquement pour son sexe que nous Fépousons, quand ce n'est pas pour sa dot? Et ensuite nous voulons qu'en outre elle soit pour nous une amie! Tout cela n*est que fausseté et mensonge! Si nous avous besoin d'un ami, nous le cherchons parmi les hommes, et nous savons bien que nulle femme ne saurait nous tenir lieu d'un ami. Et pourquoi, dans ces conditions, mentons-nous à nos femmes, en leur affirmant que nous les tenons pour nos plus proches amies ? Nous savons que c'est faux: pourquoi mentons-nous?
— Mais alors que devons-nous faire ? demanda quelqu'un.
— Le mari doit prendre sur lui tout le poids de la situation dont il est responsable par son mensonge, répondit le comte Tolstoï d'un accent de profonde conviction : le mari doit être plein de déférence pour sa femme et la respecter comme une victime, et tout lui pardonner. Quoi qu'elle fasse, il n*a pas le droit de la priver de son soutien, et cela parce que le mariage avec tous ses mensonges, pour des pécheurs tels que nous, le mariage est un moyen de nous élever et de sortir un peu de notre ignominie.
Et Léon Nicolaïevitch nous raconta qu*il connaissait un ménage qui longtemps avait vécu dans un
i^jLiu^"ii^!LiiS:i<:*a-^k:A:.;3fcuIrcisr.i:f i?k>^ù^i^^H^
318 Lf: RO^AN O»NTE.MP0RAIN A L*ÉTRA.\G£R
état ih* pureté parfaite, en fri're et sœur. L'extraordinaire é^alit»' dv rapports qui s'était établie entre rnxavaitété finurlni une source infinie d'étonnement t*t (radmiration. si bien (pi'un jour, écrivant àia jeune ft'iiimt*. il n'avait pu s'empêcher de lui dire à quel pnint il était touché d'un si noble exemple ; mais g'rande fut sa confusion devant la réponse qu'il reçut. La jeune femme lui répondit qu'elle ne méritait pas ses éloges, car son profond, son constant désir était d'être pour s<in mari autre chose qu'une amie, que son désir était d'être pour son mari une vraie femme et d'f^n avoir des enfants, et que c'était par Siiumission à la volonté de son mari et par amour pour lui quelle se résignait à vivre indéfiniment dans cet état de pureté...
Kt, en nous racontant cela, Léon Nicola'ievitch se sentit si ému qu'il se mit à pleurer devant nous.
— Qui de nous, reprit-il, qui donc aurait le courage de leur faire un reproche ou de les mal juger, si, à la fin, ces deux jeunes gens tombaient dans les bras Tun de l'autre et se mettaient à vivre comme un mariet une femme ? Et déjà cette confession si franche, si noble, sortie de la bouche de cette femme infiniment réservée, et la soumission de cette femme à la volonté de son mari, — comme cela est beau, comme cela nous rabaisse en regard de la femme !
J'ai cité deux beaux entretiens du comte Tolstoï : en voici encore un troisième, d'un genre tout différent, mais qui mérite, lui aussi.
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HOMAM.IERS RUSSES 319
d\Mre sijinalo. 11 pourrait ôtro intitulé, comme ;
ou va voir, V hndilr Sat/cssr.
IJucerlain M. F.Tcliebotaref raconto, dans un polit journal de province, une visite faite par lui i
au comte Tolstoï en1<S92. M. Tchehotaref n'était |
pas encore à ce moment journaliste, et ce n'est |
pas pour soutirer une inirnieiv au comte Tolstoï qu'il lui a fait visite, dans la célèbre maison de Jasnaïa-l^oliana. Il arrivait tout droit de son village, jeune paysan de dix-huit ans ; et il traversait la Uussie à pied, portant dans sa poche le manuscrit d'un grand drame sur le servage, |
qu'il avait écrit Thiver précédent. Il allait à Moscou, pour montrer son drame à des auteurs de profession : ne connaissant, d'ailleurs, le nom d'aucun d'eux, ne sachant rien des conditions de la vie littéraire, mais bien résolu à tirer parti de son drame et à cesser d'être un paysan. Il allait ainsi le long des routes, du fond du gouvernement d'Orel à Moscou, lorsqu'on lui dit un jour que, aux environs d'un certain village qu'il traversait, demeurait un certain Léon Tolstoï, qui passait pour être un écrivain fameux. Il résolut aussitôt de l'aller voir, pour lui soumettre son drame et pour le prier de le pousser dans la littérature. Le comte Tolstoï raccueillit avec une entière bienveillance, lut son drame et lui dit :
— Eh bien, mon ami, voilà! Vous êtes un paysan, un vrai et pur paysan russe, — au reste, cela se voit ^^
assez, — vous êtes encore tout attaché au sol, et
aver cAa vous vous tlonm'z l'air d'un demi-bourgi'oi^. vous pj>rtoz un paletot, vous nielloz des jraiits'... Cria n'est pas liien!... Et vous allez à Moscou, dans tino frrande ville et, évidemment, vous avez l'intention <le vous y fixer, d'y vivre! Kt vous vous imag^inez trouver votre intérêt à agir 5insi ! Eh ! bien, non, mon ami. vous vous trompez! Si vous vouliez écouler mon conseil, vous vous en retour- ^" neriez de ce pas chez votre maman, dans votre village,
l^ et là vous resteriez ; vous y resteriez toute votre vie,
ir . vous aideriez vos parents dans leurs travaux, et vous-
^I même vous travailleriez, vous cultiveriez la terre. Là
^ ■ vous serait révélée la sagesse, là vous découvririez
L le vrai sens de la vie, son but...; vous découvririez
cela sans même le chercher, mais à plus forte raison en le cherchant. Et alors, comprenant tout, vous r pourriez essayer de tout expliquer aux autres ; alors
p vous pourriez écrire des drames, de vrais drames,
^ avant une raison d'être. Allons, mon fils, retour-
|r nez dans votre village ; cela vaudra mieux que d'aller
à Moscou, croyez-moi !
Mais le jeune paysan, naturellement, ne tint aucun compte de Tavis du vieillard. Il continua sa route jusqu'à Moscou, et je ne vois pas que son drame, ni aucun de ses autres travaux, aient encore attiré sur lui l'attention de ses compatriotes ; mais j*espère au moins que son article du petit journal lui aura été suffisamment payé, et qu'ainsi sa visite de naguère au comte Tosltol n'aura pas été pour lui tout à fait sans profit. Sans compter que, maintenant qu'il est complètement « déraciné » du soK rien ne l'empêche de demander au comte Tolstoï de. nouveaux conseils
s^è^^iiiU-7-ài^i'^jl^tè^i;iêkMMÈ^
ROMANCIERS RUSSES
«in'il transforiuora, ensiiilo, en do lucratives
intrrrit'trs.
l/auleur tie la Sona/fà h'rr/tfzrrjCfîij en effet, à la disposition de tous ceux qui s'avisent de le consulter. Petits et p'ands, les amis et les inconnus, chacun est assuré de trouver auprès de lui un accueil empressé, et le nombie des lettres qu'il écrit, en particulier, est incalculable; mais ce qu'on ne saurait imaginer, c'est la beaulé de ces lettres, leur simple et forte éloquence, la douceur de leur ton et la force de leur pensée. Duc petite revue tolstoientu^ publiée en Angleterre par M. Tchertkof, les Feuilles de la Parole libre ^ a l'excellente idée de donner à ses lecteurs, dans chaque livraison, des fragments de ces lettres du comte Tolstoï. Kéunis en volume, ces fragments feraient un véritable et admirable manuel du tolstoïsme, plus clair, plus précis, plus convaincant que Ma Religion ou que le Salut est en vous. Qu'on me permette d'en citer un, choisi au hasard :
J'ai reçu ces jours-ci, — écrit le comte Tolstoï, — la visite d*une jçune fdle qui m'a demandé (question si commune et si monstrueuse!) ce qu'elle devait faire pour se rendre utile. Et tout en causant avec elle, je me suis rendu compte, mieux que je ne Tavais encore fait auparavant, de ce qu'il y avait dans cette question qui me choquait si fort.
Le grand malheur, le malheur qui perd des milliers d'entre nous, ce n'est pas que les hommes vivent sottement, c'est qu'ils ne vivent pas suivant
i^^^if^'rl^y^^'^^.^^i^iiJ^
h»tr propre consoience. l-.es hommes substiluont îi Ifiir c««rw(Mi'nro propre une autre consoieiice, plus liaute que la leur (la conscience du (Ihrist, par <*\»Mnple : el, comme ils n'ont pas l;i force de vivre Nuivunt une cunscience supérieure û la leur, ils ne vivent ni suivant celle-là ni suivant la leur, et ainsi ils vivent sans conscience.
Rt elle, la pauvre petite jeune fille, elle ne se doute même pas quVIle ait une conscience à elle !
C'est là un grand malheur. Car rien n'est plus indispensable pour chacun de nous que de dégager, au fond de notre Ame, notre conscience propre et de vivre d'après elle, au lieu de nous en choisir une étran>rére et de ne pouvoir la suivre, et de mentir, mentir toujours, pour paraître nous conformer à une C4mscience étrangère.
Aussi préféré-je infiniment le débauché, le bamboclieur, qui ne réfléchit pas et écarte de parti pris toute réflexion; je le préfère infiniment à l'intellectuel qui vit diaprés une conscience ((ui n^est pas la sienne propre. Chez le premier, la conscience peut parvenir à se dégager; chez le second jamais, à moins qu*il ne se débarrasse de son intellectualisme pour se placer dans la situation morale du premier.
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