‹ Ecrivains modernes de l'Angleterre: Premie?re se?rieChapitre 11 sur 14 · DÉBUT LITTÉRAIRE. ^ DEUILS SUR DEUILS · texte numérisé non relu

DÉBUT LITTÉRAIRE. ^ DEUILS SUR DEUILS

Elle est maintenant préparée pour la littérature; il ne faut plus qu'une circonstance favorable qui l'invite à donner la mesure de ses forces. Charlotte nous a raconté elle-même comment cette circonstance se présenta. Un jour elle découvrit par hasard un manuscrit de poèmes écrit de la main d'Emilie; la lecture de ces poèmes, qu'elle trouva supérieurs à la plupart des publications contemporaines, lui mit en tète qu'ils méritaient d'être imprimés. Après avoir hésité quelque peu à confesser à Emilie cette découverte (car Emilie ne confiait jamais, même à ses sœurs, rien de ses sentiments et de ses actions, et ne permettait pas qu'on approchât d'elle de trop près), Charlotte provoqua sa confiance en lui montrant à son tour quelques poèmes écrits par elle... Anne vint ensuite, encouragée par l'exemple de Charlotte, et soumit ses productions poétiques à l'examen de ses sœurs. Elles firent un choix de leurs poésies, en formèrent un petit volume, et décidé-

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renl qu'il serait publié soiis les pseudonymes d'Ellis, Currer et Acton Bell. Charlotte, en quête d'un éditeur, s'adressa à un libraire de Londres qui consentit à publier le volume, dont les sœurs se chargèrent d'ailleurs de faire les frais. Il n'y a rien de bien digne de remarque dans ces premières démarches littéraires, si ce n'est le soin extrême que les trois sœurs prennent à cacher leur véritable nom, même à leur éditeur. Ce n'était pas seulement leur timidité ordinaire qui les poussait à prendre ces allures mystérieuses, un sentiment de prudence y était aussi pour quelque chose. « Nous avions, dit Charlotte, le vague sentiment que les femmes auteurs sont vues avec prévention ; nous avions remarqué que les critiques emploient souvent la personnalité envers elles comme moyen de châtiment, et la flatterie comme moyen de récompense. » Le volume parut vers la fin de mai 1846. La bourse des trois sœurs était peu garnie, il y eut peu d'annonces, et cette première publication passa presque inaperçue.

Les trois sœurs ne se découragèrent pas : elles avaient publié ensemble leurs poèmes, elles eurent l'idée de publier ensemble un trio de nouvelles dont chacune serait l'œuvre de l'une d'entre elles. Dans cette pensée, Emilie composa Wuthering Beights^ Anne Agnès Grey , et Charlotte le Professeur ; mais cette fois il fut difficile de trouver un éditeur, et les trois sœurs furent obligées de se résoudre à publier leurs œuvres séparément. Après de longs retards et de nombreux voyages de Londres à Haworth et

de Haworth à Londres, les manuscrits d'Emilie et d'Anne finirent par trouver un éditeur, dont les demoiselles Brontë ne semblent pas avoir eu beaucoup à se louer ; quant au manuscrit de Charlotte, il n'eut même pas la mauvaise chance des manuscrits d'Anne et d'Emilie : il fut refusé partout à l'unanimité. Charlotte, nullement découragée par ces refus réitérés, en affronta un dernier, et envoya son manuscrit à la maison Smith et Elder, de Londres. Le livre fut refusé, mais avec courtoisie. L'éditeur, avec discernement et bon goût, indiquait les parties faibles du livre et les raisons qui l'empêchaient de le publier. Ce refus courtois, qui donna lieu à un échange de ettres, laissait la porte ouverte à l'avenir. Moins d'un mois après, Charlotte envoyait à la maison Smith le manuscrit de Jane Eyre.

a Vous avez tort de croire qu'il est absolument nécessaire qu'une héroïne de roman soit belle pour être intéressante. Je vous prouverai que vous avez tort; je vous montrerai une héroïne aussi petite et aussi laide que moi qui sera aussi intéressante qu'aucune des vôtres. » Le succès de Jane Eyre prouva que Charlotte avait raison. Ce succès commença, on peut le dire, avant même que le roman fût complet et que le personnage fût sorti entièrement du cerveau de Charlotte, car elle-même trouva son personnage tellement intéressant qu'elle ne put lâcher son œuvre qu'après l'avoir menée à bonne fin. Cette conception, qui a quelque chose de réellement contagieux, avait déjà un admirateur le lendemain de

son arrivée à Londres. L'éditeur le donna à lire à un employé de sa maison. « Celui-ci fut teliemenl frappé du caractère de ce roman, dit Mme Gaskell, et exprima son impression en termes tellement vifs, que M. Smith semble d'abord s'être beaucoup diverti de cette admiration. — Vous me paraissez si fort enchanté, dit-il en riant, que je ne sais si je dois vous croire... Mais lorsqu'un second lecteur, sous la forme d'un Ecossais à intelligence lucide et peu prompt à l'enthousiasme, après avoir emporté le manuscrit chez lui dans la soirée, eut déclaré qu'il s'était senti tellement intéressé qu'il avait passé la moitié de la nuit à l'achever, la curiosité de M. Smith fut sufQsamment éveillée pour l'engager à juger par lui-même. Si grandes qu'eussent été les louanges données au manuscrit, il jugea qu'elles n'avaient pas été démesurées. » Le livre en conséquence fut imprimé; il avait été envoyé à la fin d'août, il fut publié au mois d'octobre. Le succès fut immense ; les louanges vinrent de tous les côtés d-u monde des lettres, et malgré l'embarras que ressentent toujours certains critiques à louer l'œuvre d'un inconnu, les revues et les journaux s'accordèrent à reconnaître les grandes qualités de Jane Eyre, Dans toute l'Angleterre, dit Mme Gaskell, on se perdait en conjectures sur l'auteur de ce livre extraordinaire. On inclinait généralement à penser cependant que, d'après les descriptions de paysage et les peintures de caractère, il devait appartenir aux comtés du nord. A l'exception d'Anne et d'Emilie, le presbytère d'Haworth n'était

pas mieux renseigné que les cercles de Londres. M. Bronlë ignorait Texistence de Jane Eyre^ non moins que Texistence de Gurrer Bell. Cependant, lorsque le succès du roman fut confirmé, Charlotte résolut d'en faire part à son père, qui semble, d'après la conversation rapportée par Mme Gaskell, avoir été ravi, sans être fort étonné. « Papa, j'ai écrit un livre. — Vraiment, ma chérie? — Oui, et je désire que vous le lisiez... Mais il n*est pas manuscrit; j*aî craint que cela ne fût une trop forte épreuve pour vos yeux : il est imprimé. — Chérie, vous n'avez donc pas pensé à la dépense que cela occasionnerait? C'est bien certainement de l'argent perdu, car comment pouvez-vous espérer de vendre un livre? Personne ne vous connaît, vous ou votre nom 1 — Mais, papa, je ne pense pas que ce soit une perte, et vous ne le penserez pas davantage si vous voulez me permettre de vous lire une ou deux critiques de mon livre, et vous informer de quelques détails à ce sujet. » M. Brontë lut Jane Eyre^ et exprima sa satisfaction le soir même par ces paroles, où le plaisir éprouvé se cache sous la réserve naturelle d'un père habitué depuis longues années à ne pas flatter ses enfants : « Eh bien I mesdemoiselles, savez-vous que Charlotte a écrit un livre, et qu'il est infiniment supérieur à ce qu'on pourrait supposer? »

Cependant les œuvres d'Emilie et d'Anne avaient été publiées, et le public, qui ne savait à quoi s'en tenir sur le pseudonyme de Currer Bell, attribua à

Fauteur de Jane Eyre les romans d'Acton et d'Ellis Bell. Il résulta de cette méprise d'assez curieux incidents. Une maison américaine annonça comme devant paraître prochainement un roman d'Acton Bell, auteur de Jane Eyre et de Wuthering Heights. Une autre maison américaine, qui avait obtenu, par un traité avec MM. Smith et Elder, de publier le prochain roman de Gurrer Bell, se plaignit aux éditeurs de miss Brontë, qui eux-mêmes étaient ignorants de Texistence distincte des trois sœurs et du nom véritable de l'auteur de Jane Eyre. On écrivit à M. Gurrer Bell, à Haworth, pour le prier d'éclaircir ce mystère. Anne et Charlotte, pressées de démentir cette accusation de semi- déloyauté, partirent immédiatement pour Londres. Il était impossible de conserver plus longtemps l'incognito avec leurs éditeurs. Lorsque Charlotte mit dans la main de M. Smith la lettre qu'il avait envoyée à Haworth, celui-ci refusa d'abord de croire qu'il eût devant les yeux l'auteur de Jane Eyre. Les explications nécessaires furent données à l'éditeur; mais les deux sœurs persistèrent à ne vouloir être connues de personne que de lui seul et de sa famille. Cependant M. Smith fit tous ses efforts pour leur faire passer le plus agréablement possible le temps de leur séjour à Londres, qu'elles n'avaient jamais vu. Tout leur sembla nouveau : l'Opéra, où de beaux gentlemen lorgnèrent avec une certaine fatuité méprisante leurs figures peu brillantes et leurs modestes vêtements, sans se douter qu'ils avaient en ce moment sous les

yeux l'écrivain dont toute l'Angleterre cherchait le nom; la verdure et le feuillage de Kensington-Garden; la prononciation des hommes du sud, qui les surprit par sa douceur et la variété de ses intonations. Lorsqu'elle entra à TOpéra, Charlotte, éblouie par les lumières et les décorations de la salle, serra involontairement le bras de son cavalier, et s'excusa en disant : « Vous savez, je ne suis pas accoutumée à ces sortes de choses ». Leur timidité et leur peu d'habitude du monde les tenaient à l'écart, même au milieu de la société ; presque tous ceux qui virent dans cette visite à Londres les miss Brown (c'était le pseudonyme qu'elles avaient adopté) les prirent pour de petites campagnardes timides, réservées et n'ayant pas grand'chose à dire.

A leur retour à Haworth, elles trouvèrent un spectacle fort différent de celui qu'elles venaient de contempler. « Branwell est toujours le même, écrit Charlotte, sa constitution semble complètement ruinée. Papa, et quelquefois nous toutes, nous passons de tristes nuits. » Charlotte écrivait ces lignes le 25 juillet 1848; moins de deux mois après, Branwell avait cessé d'exister. Depuis longtemps, Charlotte portait le deuil de son idole dans son cœur et était préparée à l'instant suprême ; lorsqu'il arriva cependant, la vieille affection se réveilla, et elle fut presque étonnée de se trouver moins forte qu'elle ne l'avait cru. « Il est dans les mains de Dieu maintenant, et le Tout-Puissant est aussi le tout miséricordieux. La pensée qu'il repose enfln, qu'il repose

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bien, après sa courte existence pleine d'erreurs, de souffrance et de fièvre, remplit et calme mon esprit. La séparation dernière, le spectacle de son pâle cadavre me firent éprouver des souffrances plus amères que je ne l'aurais supposé. Tous ses vices ne sont rien maintenant, nous ne nous rappelons que ses malheurs. » Les approches de la mort semblèrent transformer Tâme de Branwell ; il y eut chez lui un retour d'affection naturelle pour ses parents, si souvent négligés pour des habitudes d'intempérance, et depuis si longtemps oubliés pour des souvenirs coupables. Lui qui avait eu si peu de volonté et de cou* rage, il professait la théorie qu'aussi longtemps qu'il restait en nous une étincelle de vie, la volonté devait être maîtresse. Fidèle à sa théorie, il voulut mourir et mourut debout. « Il est mort, écrit l'implacable mistress Gaskell; elle vit encore dans May-Fair! Les Euménides, je suppose, nioururent le jour où Ton entendit le cri : « Le grand Pan est mort! » Leur perte est regrettable. Je crois que nous aurions pu beaucoup mieux nous passer du grand Pan que de ces sœurs terribles, qui par leurs coups de fouet pouvaient rappeler à la vie les consciences mortes. »

Branwell n'était pas encore refroidi dans sa tombe, qu'Emilie sentit les atteintes de la mort. « La toux d'Emilie est très obstinée. Elle est très maigre et très pâle. Sa nature silencieuse me donne de grands tourments. Il est inutile de la questionner, vous n'obtenez jamais de réponse. II est encore plus inutile de lui recommander des remèdes, ils ne sont jamais

acceptés. Je ne puis non plus fermer les yeux sur la santé délicate et la faiblesse de constitution d'Anne. » Emilie resta sauvage, indépendante et fière jusqu'à la fin. Ses souffrances étaient cruelles, mais elle souffrait tout sans desserrer les dents, sans réclamer aucun témoignage de sympathie. Elle refusa obstinément, jusqu'à la dernière agonie, les visites des médecins. « Aucun médecin empoisonneur n'approchera de moi I » Les derniers jours de sa vie furent marqués par deux incidents qui peignent vivement sa force d'âme et la délicate bonté de Charlotte. Charlotte parcourut toutes les bruyères, alors flétries, pour chercher quelques-unes de ces fleurs sauvages qui avaient été si chères à sa sœur. Cette dernière les regarda avec une indifférence qui indiquait mieux qu'aucun symptôme l'approche de la mort ; mais si l'âme avait oublié ses anciennes joies et les objets qui les avaient causées, elle n'avait rien perdu de son énergie. Le matin du jour où elle devait mourir, Emilie se leva, s'habilla elle-même, prit un ouvrage de couture et s'appliqua à travailler en présence des deux servantes et des deux sœurs, qui restèrent muettes en face d'elle, sans oser faire de remontrances. Dans l'après-midi, elle était morte. On peut dire qu'Emilie, comme Branwell, mourut debout.

Charlotte annonça à une de ses amies la mort d'Emilie dans une lettre datée du 21 décembre 1848. c Emilie ne souffrira plus dans ce monde : elle est partie après une courte, dure agonie. Elle est morte

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mardi. Le jour où je vous ai écrit, j'avais Tespoir que nous pourrions la conserver encore nombre de semaines ; quelques heures après, elle était entrée dans rétemité... Maintenant nous sommes calmes. Pourquoi ne le serions-nous pas?... Nous sentons quelle est en paix. Il n'est plus nécessaire de craindre pour elle le froid et le vent : Emilie ne les sent plus... Je tourne à présent mes yeux du côté d'Anne, et je voudrais la voir forte et bien portante : elle n'est ni l'un ni l'autre. » Le tour d'Anne en effet était venu. Le mal trouva en elle une victime résignée et patiente : il n'eut donc pas besoin d'abréger la lutte et d'emporter le triomphe d'assaut, comme avec Branwell et Emilie. Sûr de sa proie, il s'installa en elle et la dévora lentement et tout à son aise. La consomption dura longtemps. Une longue s^rie de jours tristes et gris commença alors pour Charlotte. « Les jours passent en procession lente et sombre ; les nuits sont la pierre de touche de mon courage ; des réveils subits me tirent d'un sommeil agité. La certitude, sans cesse ravivée, que l'une est dans le tombeau, que l'autre est couchée dans son lit de malade, tout cela m'accable... Toutefois, ce n'est pas le moment de regretter, de craindre ou de pleurer. » Les mois s'écoulent, et la même note monotone et sinistre revient toujours. Charlotte s'affaisse elle-même sous le poids de cette angoisse lentement accrue avec chaque jour qui s'écoule. « La pensée de ce qui peut arriver devient plus familière à mon esprit, mais cette pensée est une hôtesse triste et terrible... Vous ne vous

trompez pas eti supposant que je suis quelque peu affaiblie. La force, je l'espère, me sera donnée en proportion des souffrances que je dois supporter ; mais l'angoisse de ma situation est telle que l'habitude elle-même ne peut rien pour la diminuer. La solitude et risolement sont des circonstances oppressives; cependant je ne désire la visite d'aucun ami : je ne voudrais faire partager à personne, pas même à vous, la tristesse de cette maison : cela me causerait des tourments insupportables... La force d*âme est bonne, mais il faut qu'elle-même soit ébranlée, afin que nous sachions combien nous sommes faibles. » Cependant Charlotte avait pour relever son courage une ressource qui lui avait manqué avec Emilie : Anne ne se refusait à aucun témoignage de sympathie, et les deux sœurs se consolaient mutuellement en pleurant ensemble. Anne voyait venir la mort avec calme et résignation, ou, pour mieux dire, avec la pieuse indifférence d'une personne qui a placé son espoir à l'abri des tempêtes de la vie et des terreurs de la mort. C'est le sentiment qui respire dans les derniers vers qu'elle ait écrits quelques mois avant sa fin :

« J'espérais que ma tâche me serait répartie dans la compagnie des braves et des forts, que j'aurais à travailler au milieu de la foule affairée à un but pur et grand.

« Mais Dieu m'a assigné une autre destinée, et il a décidé sagement. Ainsi parlai-je, le cœur saignant, lorsque la première fois la douleur s'abattit sur moi.

«c toi, mon Dieu I tu nous as enlevé notre bonheur et le trésor de nos espérances ; tu nous as ordonné de pleurer pendant la nuit et de gémir pendant le jour.

« Ces journées de lassitude ne seront pas perdues, ni ces journées de souffrance, ni ces nuits ténébreuses, battues des tempêtes de la douleur, si je puis me tourner vers toi,

« Afin d*y puiser la force secrète nécessaire pour supporter avec une humble patience tous les coups de ta main , afin de tirer le courage de la souffrance, l'espérance et la sainteté du malheur.

« C'est pourquoi laisse-moi te servir de tout mon cœur, quelle que soit ma destinée écrite, soit qu'il me faille partir déjà, soit qu'il me faille attendre encore.

« Si tu consentais à me rappeler à la vie, je serais encore plus humble, plus sage, plus fortifiée pour la lutte, plus prompte à m'incliner vers toi.

« Si la mort se tenait à ma porte, je serais ainsi fidèle à mon vœu; mais quelle que soit ma destinée, Seigneur, laisse-moi te servir maintenant.»

Au retour du printemps, Anne désira faire un voyage à Scarborough, ville bien connue des malades anglais; les deux sœurs partirent en compagnie d'une dame, ancienne amie de Charlotte et sa correspondante habituelle. Le 24 mai 1849 fut le jour du départ, le 28 la date de la mort trop prévue. Anne fut jusqu'à la fin la douce et aimable fille qu'elle avait été pendant sa vie; sa mort a un autre

caractère que celle d'Emilie, mais elle n'est pas moins remarquable : elle frappe par le calme et l'absence de toute émotion bruyante.

« A sept heures du matin, elle se leva et s'habilla presque entièrement elle-même, ainsi qu'elle en avait manifesté le désir. Sa sœur lui cédait toujours sur ces points-là, pensant qu'il était d'une véritable affection de ne pas insister sur l'état de faiblesse physique, lorsque la malade ne s'en plaignait pas. A onze heures, elle se plaignit d'éprouver un changement; elle pensait, dit-elle, qu'elle n'avait pas longtemps à vivre. Aurait-elle le temps d'arriver à la maison paternelle, si on partait immédiatement? On envoya chercher un médecin. Elle lui parla avec une parfaite tranquillité; elle le pressa de lui dire combien de temps il croyait qu'elle eût à vivre; il ne devait pas craindre de dire la vérité, car elle ne craignait pas de mourir. Le docteur déclara malgré lui que la mort était proche. Elle le remercia de lui avoir dit la vérité... Elle joignit les mains et implora avec piété les bénédictions d'en haut, d'abord pour sa sœur, puis pour son amie, à qui elle dit : « Soyez une sœur à ma place. Accordez à Charlotte autant que vous le pourrez la faveur de votre société ». Puis elle les remercia l'une et l'autre pour leur tendresse et leur affection.

« Peu de temps après, les agitations qui précèdent la mort commencèrent, elle fut portée sur un sopha, et comme on lui demandait si elle se sentait mieux, elle regarda avec reconnaissance celle qui la ques-

tionnait, et dit : « Ce n'est pas vous qui pouvez me donner la paix; mais j'espère la goûter bientôt par la grâce de notre Rédempteur. » Quelques instants après, voyant que sa sœur pouvait à peine contenir sa douleur, elle dit : « Prenez courage, Charlotte, prenez courage. » Sa foi ne l'abandonna pas, et son œil ne s'obscurcit pas jusqu'à deux heures de l'aprèsmidi, où elle passa, sans un soupir, de ce monde dans Téternité. C'est dans cette tranquillité religieuse que s'écoulèrent ses dernières heures. Il n'y eut besoin d'avoir recours à aucune assistance, il n'y eut aucun moment de terreur. Le docteur vint et sortit plusieurs fois. L'hôtesse savait que la mort était proche, et cependant la maison fut si peu troublée par la présence de la mourante et l'expansion du chagrin des personnes affligées de sa perte, qu'on annonça le dîner, par la porte entr'ouverte, au moment où Charlotte fermait les yeux de sa sœur. »

Tant de douleurs doivent avoir brisé l'âme de Charlotte. L'avenir n'est pas non plus souriant pour elle. Combien le presbytère est maintenant morne, silencieux et froid! Il n'est plus habité que par des ombres. La solitude triomphe complètement, grâce à la mort, et cependant la maladie refuse de s'éloigner d'Haworth. M. Brontë, qui était guéri de son

ophtalmie, souffrait alors d'une bronchite. Charlotte

elle-même était atteinte déjà. N'importe, elle lutte encore, et espère triompher de la destinée. Lisez cette admirable lettre écrite un peu plus d'un mois après la mort de sa dernière sœur :

« 14 juillet 1849. Je n'aimerais pas beaucoup à vous parler de moi. J'aime mieux sortir de moimême et vous parler de quelque chose de plus gai. Mon rhume, quelque part que je l'aie attrapé, à Easton ou ailleurs, n'est pas encore passé. Il a commencé dans la tête, puis il est descendu au cou, puis à la poitrine, accompagné d'une toux légère qui revient encore par moments. Ma douleur entre les épaules m'a également fort effrayée. N'en parlez pas, car je confesse que je suis trop disposée à être inquiète. Cette inquiétude est un horrible fantôme. Je n'ose confesser à papa rien de ce que je souffre. Son anxiété me tourmente singulièrement.

« Ma vie est celle [que j'attendais. Quelquefois, lorsque je me réveille le matin, et que je me dis que Solitude, Souvenir et Attente devront être mes seuls compagnons pendant toute la journée, qu'à la nuit ils m'accompagneront lorsque je me coucherai, qu'ils me tiendront longtemps éveillée, et que le lendemain je me réveillerai encore dans leur compagnie, quelquefois, Nell, mon cœur se gonfle et est près de se briser. Pourtant je ne suis pas encore brisée, non, non, pas encore; je ne suis pas encore privée d'élasticité, ni d'espérance, ni de puissance d'action. J*ai encore quelque force pour soutenir le combat de la vie. Je sais que j'ai, en compensation de mes peines, plus d'un soulagement et plus d'une bénédiction, et j'en suis reconnaissante. Oui, je puis marcher encore en avant; mais je prie et j'espère que jamais ni vous ni aucun de ceux que j'aime ne

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soyez placés dans ma situation. Rester là assise dans une chambre solitaire, écoutant le tic-tac monotone de l'horloge dans cette maison silencieuse ; avoir présente sous rœilde l'esprit Tannée qui vient des'écou- 1er, avec ses secousses, ses souffrances, ses pertes, oh! c'est une trop forte épreuve!

« Je vous écris librement, parce que je sais que vous m'écouterez avec modération, que vous ne vous alarmerez pas, et que vous ne me jugerez pas plus malade que je ne suis. »

Charlotte ne triomphait pas toujours. Sa nature nerveuse avait été dès l'enfance sujette à ces impressions de terreur qu'elle a si merveilleusement décrites dans Jane Eyre et dans Villette ; les visions et les hallucinations recommencèrent. Elle souhaita avec passion, raconte Mme Gaskell, voiries âmes de ses sœurs. C'est ainsi que se passaient ses nuits. Le jour, elle était garde-malade, tantôt de son père, tantôt de la vieille servante. Une fois elle se trouva seule dans cette triste maison, en face de trois malades; son courage l'abandonna. « J'ai été comme anéantie pendant dix minutes, je me suis assise, et j'ai pleuré comme une folle. Tabby ne pouvait ni se tenir debout ni marcher. Papa avait déclaré que Marthe (une jeune servante) était en grand danger; j'étais moi-même exténuée par un violent mal de tête. Ce jour-là, je ne savais quoi faire, ni de quel côté me tourner. » Heureusement son imagination lui offrait encore des ressources pour lutter contre la destinée, et c'est dans ces circonstances que Shirley, com-

mencé avant la mort de Branwell, fut enfin terminé. Le premier chapitre qu'elle écrivit, après cet intervalle de plus d'une année, porte pour titre : la Vallée ^e tOmbre de la Mort; il est plein des douloureuses impressions de ce terrible voyage.

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