‹ Ecrivains modernes de l'Angleterre: Premie?re se?rieChapitre 8 sur 14 · LA FAMILLE · texte numérisé non relu

LA FAMILLE

Charlotte était alors, à cet âge de quinze ans, ce qu'elle devait être toute sa vie, au physique et au moral. Physiquement, elle n^était pas belle. Je ne sais pourquoi son visage me semble offrir la contradiction qui exista entre sa condition et sa nature. Il y a quelque chose d'excentrique dans ce visage; il ne donne pas l'idée d'une dame, il repousse bien vite ridée d'une femme de classe inférieure ; il donne l'idée d'une personne née pauvre et bien élevée par des parents adoptifs. Beaucoup de timidité s'y mêle à beaucoup de résolution. Il a une expression peureuse et en même temps énergique. La bouche, mal dessinée, exprime vaguement le dégoût ou le mépris; le nez est fort, presque viril; les yeux sont doux, tristes, et doivent par moments avoir été fiers. Mis- Iress Gaskell assure, et nous n'avons pas de peine à la croire, qu'ils exprimaient la colère ou l'indignation comme elle ne l'a jamais vu exprimer par le regard humain. Dès cette époque, l'abattement était

232 CUARLOTTE BRONTË

Tétat d'âme habituel de miss Bronlë. Jamais, dit Mme Gaskell, elle ne connut l'espérance et ne compta sur l'avenir. Elle était taciturne, sans être cependant très rêveuse; elle aimait la solitude par habitude et par choix plutôt que par goût et par nature. La pression des circonstances a fait dans son âme une fêlure qui, lorsque cette âme résonnera, produira une musique plaintive, agaçante ou même criarde. A l'école, elle n'évitait pas la société de ses compagnes, elle ne la recherchait pas non plus. De bonne heure elle semble s'être dit que les plaisirs de rintelligence étaient les seuls qui lui fussent permis et réservés; aussi sa seule passion a-t-elle été celle des livres. Telle qu'elle est, avec son abattement, son énergie résignée, sa timidité et son stoïcisme, Charlotte me semble exprimer sous une forme bien équilibrée le génie propre à sa famille. C'est en elle que se combinent le mieux la timidité et la violence qui sont communes à tous les siens; elle est en quelque sorte une transition entre la douceur résignée de sa plus jeune sœur, Anne, et les emportements passionnés de Branwell et d'Emilie.

Emilie était, dit-on, la'plus jolie des trois sœurs. Nous ne savons jusqu'à quel point cette épithète de jolie était méritée. Ce qu'il est permis d'affirmer, c'est qu'elle était l'esprit le plus distingué et le caractère le plus marqué de cette famille si fortement douée. L'abattement et le dédain de toutes choses, qui caractérisent Charlotte, sont absents de l'âme d'Emilie. Elle regimbe contre la destinée, elle

soupire après la liberté, et quelques-uns de ses accents semblent appeler la passion. Elle a l'esprit plus audacieux que Charlotte, et elle a aussi une nature plus poétique que la sienne. Elle était timide comme ses sœurs, mais sa timidité était sauvage comme celle des gracieuses bêtes fauves; toutes ses passions et toutes ses habitudes avaient aussi quelque chose de sauvage. Elle aimait les longues promenades sur les bruyères autour d'Haworth, et quand elle était loin de ses landes chéries, elle séchait d'ennui et dépérissait. On l'envoya à Roë-Head en compagnie de Charlotte, qui, après avoir été élève de miss Wooler, devint un instant sous-maitresse dans son pensionnat. Trois mois après, il fallut la ramener à Haworth. Charlotte, qui connaissait les causes de cette nostalgie, nous a décrit dans le passage suivant le caractère sauvage et les habitudes indépendantes de sa sœur.

« Ma sœur Emilie aimait les bruyères. Des fleurs plus brillantes que la rose fleurissaient pour elle sur la plus noire des landes. Elle pouvait trouver un Eden dans quelque morne creux, au flanc d'une grise colline. Dans la triste solitude, elle trouvait de nombreux et de bien chers plaisirs, dont le plus grand, le plus aimé était la liberté. La liberté était le souffle des narines d'Emilie. Sans elle, elle dépérissait. La transition du foyer domestique à l'école, et de sa vie bien silencieuse et bien solitaire, il est vrai, mais exempte de restriction et sans contrainte faite à la nature, à une vie de routine disciplinée, fut ce

234 CHARLOTTE BROKTË

qu'elle ne put supporter. Sa nature instinctive fut plus forte que son empire sur elle-même. Chaque matin, lorsqu'elle s'éveillait, la vision du home et des bruyères s'emparait de son esprit, obscurcissait et attristait d'avance le jour qui se levait devant elle. Personne, excepté moi, ne savait ce qui l'agitait; mais, moi, je 1q savais trop. Dans cette lutte, sa santé s'altérait rapidement; sa blanche figure, sa forme émaciée, ses forces affaiblies faisaient craindre une prochaine crise. Je sentis dans mon cœur qu'elle mourrait si elle ne retournait pas bien vite à la maison, et, dans cette conviction, j'obtins la permission de son départ. Elle n'avait été que trois mois à l'école, et plusieurs années s'écoulèrent avant qu'on tentât de nouveau l'expérience de lui faire quitter la demeure paternelle. »

Emilie avait pour les animaux un amour qu'on peut appeler sauvage et maladif. Elle portait ses préférences, non sur les plus doux et les plus tranquilles, mais sur les plus turbulents et les plus dangereux. Ainsi il lui arrivait d'arrêter quelque chien équivoque qui courait sur la route tête basse et langue pendante, pour lui donner'à boire. Si elle était mordue, elle faisait rougir un fer au feu et, impassible, cicatrisait la blessure sans rien dire à personne, dans la crainte de jeter le trouble dans l'esprit de ses parents. On lui avait donné un chien d'un caractère tout à fait anglais : il était fidèle autant que chien peut l'être; mais lorsqu'une fois il avait été frappé d'un bâton ou d'un fouet, il oubliait toute son ancienne fidé-

lité, et se précipitait sur l'offenseur pour l'étrangler. Emilie eut la gloire de dompter ce chien intraitable; l'anecdote est caractéristique et donne une grande idée de son énergie.

« Il aimait à se faufiler dans les appartements supérieurs et à étendre ses larges pattes fauves sur les lits confortables, délicatement revêtus de couvertures blanches; mais la propreté intérieure du presbytère était stricte, et cette habitude de Keeper était en tel désaccord avec le bon ordre du ménage, qu'Emilie, en réponse aux remontrances de Tabby, déclara que, si on le trouvait encore en faute, ellemême, en dépit de la férocité naturelle de l'animal, le battrait si sévèrement qu'il ne donnerait plus aucun motif d'offense. Dans le crépuscule d'un soir d'automne, Tabby entra à demi tremblante, à demi triomphante, mais en grande colère, pour annoncer à Emilie que Keeper était couché sur le plus beau lit, et dormait là voluptueusement. Charlotte vit la figure d'Emilie qui pâlissait et sa bouche qui se contractait, mais elle n'osa pas intervenir; personne n'osait le faire lorsque les yeux d'Emilie, brillants de colère, éclairaient son pâle visage, et que ses lèvres prenaient la rigidité de la pierre. Elle monta, et Tabby et Charlotte se tinrent en bas dans un corridor obscur plein déjà des ombres de la nuit qui s'approchait. Quelque temps après, Emilie descendit, traînant après elle le récalcitrant Keeper^ les jambes de derrière étendues dans une vigoureuse attitude de résistance, et poussant de sourds et sauvages grondements sous

la main qui le tenait. Charlotte et Tabby auraient bien voulu parler, mais elles ne l'osèrent pas, dans la crainte de partager l'attention d'Emilie, et de l'obliger à détourner un instant les yeux de la béte furieuse. Arrivée au bas de l'escalier, dans un coin obscur, elle le lâcha; il n'y avait pas à perdre de temps pour chercher une verge ou un bâton. Déjà l'animal s'apprêtait à s'élancer sur elle; mais, avant qu'il en eût eu le temps, le poing fermé, elle lui asséna un coup vigoureux sur les yeux, et continua ainsi, jusqu'au moment où la brute, étourdie, à moitié aveugle, put être traînée à son chenil pour y être pansée et frictionnée par Emilie elle-même. » Dès ce jour, il fut corrigé et ne garda pas rancune à Emilie.

Cette étrange personne, devant laquelle son énergique sœur tremblait elle-même, est morte prématurément. Son talent naturel n'a pas eu le temps de se développer, mais il était plus grand peut-être que celui de Charlotte. Il était en tout cas plus primesautier, plus naïf. Emilie avait le don que les Anglais qualifient de génial. Dans l'ensemble des poèmes publiés en commun par les trois sœurs, les plus remarquables sont ceux d'Ellis Bell (Ellis était le pseudonyme d'Emilie). Tous ont beaucoup d'élévation, ceux d'Emilie ont seuls de l'accent. Elle n'avait pas acquis la précision et le talent plastique qui distinguent sa sœur; mais son roman, Wuthering Heights^ est plein d'esprit poétique. Le succès de Charlotte a nui aux productions de ses sœurs, qui n'ont pas été

remarquées autant qu'elles le méritaient; mais, en prenant les poèmes et le roman d'Emilie à simple titre de promesses, on peut affirmer qu'elle était mieux douée que Charlotte. Elle avait, en tout cas, une nature plus riche, plus libre, et s'était laissée comprimer beaucoup moins par les circonstances. Elle est inférieure à ses sœurs sous un rapport cependant : plus passionnée, elle obéissait moins que Charlotte à son devoir, et Ton peut découvrir en elle une pointe d'égoïsme. Tandis que ses sœurs consentaient, le cœur brisé, à s'éloigner de la demeure paternelle, à sel faire institutrices ou gouvernantes, Emilie n'eut jamais le courage de rester longtemps loin de ses bruyères. Cet égoïsme n*est chez elle qu'à l'état de nuance, mais il y existe, comme chez tous les êtres trop passionnés.

Le caractère de Patrick Branwell a de grands traits de ressemblance avec celui d'Emilie : de tous les membres de cette famille malheureuse, c'est lui qui devait avoir le sort le plus malheureux. Ses sœurs eurent tous les défauts qu'engendre une vie solitaire, mais elles eurent aussi les avantages que cette vie procure. Branwell au contraire ne fut pas séparé de toute société : il dut à son sexe de jouir d'une demiliberté; mais cette demi-liberté devait lui être aussi fatale que l'absolue solitude le fut à ses sœurs. Cette liberté sembla d'abord cependant être pour lui une bonne fortune ; sa nature se développa et s'épanouit sans obstacle. A dix-huit ans, c'était un garçon gai, intelligent, sympathique, ardent, l'idole de sa famille

et Tenfant gâté de tout le village, un de ces êtres à qui tout semble sourire, et qui sont prédestinés à toutes les erreurs. C'était le seul membre de la famille avec lequel les habitants du village eussent fait complète connaissance, et ils en raffolaient. C'était la merveille de la paroisse : on l'invitait aux repas de noces, aux repas funèbres, aux bombances de tavernes, aux fêtes populaires. Lorsqu'un voyageur descendu à rhôtel du Taureau-Noir semblait s'ennuyer, l'hôtelier s'approchait de lui et disait : <c Voulez-vous qu'on aille chercher Patrick pour vous tenir compagnie, monsieur? » La conversation dé Patrick (c'est ainsi que l'appelaient familièrement les villageois) était regardée comme un préservatif contre l'ennai. Patrick abusa de cette liberté, et ses passions se développèrent avec impétuosité. Les écarts de sa conduite n'échappaient pas à ses sœurs, qui les cachaient soigneusenp^ent à M. Brontë; mais elles aimaient, daDS leur idolâtrie, à les mettre sur le compte de son sexe et à les regarder comme des marques d'exubérante énergie. Une passion coupable s'empara de lui ; il y mit toute son âme et l'y perdit., Pour se consoler de cette mort morale, il chercha l'anéantissement physique dans l'alcool et l'opium : il l'y trouva; mais, violent jusqu'à la fin, lorsqu'il sentit s'approcher la dernière heure il voulut mourir debout. Nous allons retrouver bientôt cette terrible histoire. Pour le moment, Patrick était la gloire et l'amour de sa famille; ses sœurs étaient prêtes à faire pour lui tous les sacrifices, et ses talents semblaient mériter ce dévoue-

ment. Il avait des dispositions heureuses pour la peinture, et sans nul doute il avait un tempérament d'artiste ; aussi ses parents se proposaient-ils de l'envoyer bientôt à Londres comme élève de l'Académie royale. Branwell, nourrissant son imagination de cette espérance, en avait fait d'avance une demi-réalité, car il s'était mis à étudier les plans de Londres avec ardeur, et il étonnait tout le monde par la connaissance exacte qu'il avait des plus obscures impasses des quartiers les moins fréquentés de la grande ville.

A l'exception d'Anne, personne de talent et de mérite, mais dont les qualités de douceur sont un peu mises dans l'ombre par les dons brillants de son frère et de ses sœurs, tous les enfants ont des caractères excessifs. Quelle existence le sort infligera-t-il à 6es personnes si ardentes? Quels aliments donnerat-il à leur curiosité? Cette existence peut se raconter en deux mots pendant tout le temps de leur séjour à Haworth. Un jour y ressemble à tous les jours. Les trois sœurs se promènent sur les bruyères, en évitant autant qu'elles peuvent de traverser le village. Leur timidité est devenue tellement maladive qu'elles ont peur de la vue de leurs semblables, et que la rencontre des figures même familières est pour elles un événement pénible. Elles sont plus à leur aise au presbytère : là, après avoir vaqué aux occupations du ménage, elles lisent toute sorte de livres, dont quelques-uns excentriques et même dangereux, certains livres de piété par exemple, œuvres de quel-

240 CUARLOTTE BRONTË

ques sectaires à demi fous, et remplis d'apparitions et d'avertissements surnaturels. Le soir, elles cousent jusqu'à neuf heures; alors la tante va se coucher, les sœurs posent leur ouvrage, et, après avoir éteint les lumières par économie, marchent en tout sens à travers leur chambre, éclairées seulement par la clarté sombre du foyer ou par quelque rayon furtif de la lune. C'est l'heure où elles causent, non pas de leurs espérances, mais de leurs inquiétudes, de leurs soucis et de leurs plans pour l'avenir. Le. cimetière s'étend sous leurs fenêtres, et la mort leur donne souvent une distraction funèbre. Un certain hiver, les pluies ayant été plus fréquentes que d'habitude, les décès furent aussi plus nombreux. Pendant de longs mois elles furent cloîtrées par le mauvais temps dans le presbytère, et la monotonie de leur existence revêtit une teinte sinistre. Toute la journée, les cloches faisaient entendre leur carillon lugubre, et, lorsqu'il s'interrompait, c'était pour faire place au bruit aigu et criard du ciseau qui taillait la pierre de quelque tombe récemment ouverte. Ce spectacle quotidien aurait dû, ce semble, émousser la sensibilité de Charlotte et de ses sœurs : il la rendit plus maladive. « J'ai vu Charlotte pâlir et près de s'évanouir, disait une de ses amies, un jour que, dans Téglise de Hartshead, quelqu'un remarqua que nous marchions sur des tombes. »

Le cœur s'use vite et vieillit vite avec une pareille existence. Replié sur lui-même, se nourrissant de sa substance, il s'amaigrit, s'étiole, contracte des infir-

PORTRAIT GÉNÉRAL 2 il

mités précoces, ou se gonfle démesurément et s'hypertrophie. Charlotte et ses sœurs contractèrent de bonne heure quelques-unes de ces maladies. On la voit, à l'âge de dix-neuf ans, éviter d'aller trop souvent chez ses amies par la crainte bizarre d'arriver à trop aimer et de fatiguer l'objet de ses afTections. Ce sentiment, qui est une sorte de dépravation propre aux personnes qui ont longtemps souff'ert silencieusement, et qui arrivent à considérer la sécheresse comme une vertu, a beaucoup tourmenté toute sa vie. Nous la voyons occupée à réprimer ses penchants aff'ectueux, à fermer son cœur, à se rendre indifférente et froide. Elle voudrait arriver à cet état de perfection où l'on n'agit plus par aucun mobile aff'ectueux, mais par le seul devoir. Cette déviation morale des sentiments naturels est très protestante. Un puritain aurait approuvé cet efl*ort de l'âme tendant à supprimer tout ce qui touche trop à la créature, et l'aurait encouragée comme la véritable voie du salut. Charlotte résista malgré tout, et n'osa jamais renier la nature; mais dès lors elle essaya d'établir dans sa vie un équilibre entre les deux mobiles de l'affection et du devoir. Une autre infirmité qu'elle contracta de bonne heure sous l'empire de cette solitude est celle du découragement. A vingt et un ans, elle écrit qu'elle voit bien que pour elle le printemps de la vie est passé. Enfin elle arriva, en se tourmentant elle-même et en faisant sans cesse le tour de sa conscience, à se demander si elle n'était pas condamnée, et à désespérer de son salut de

chrétienne. Jamais Bunyan dans ses transes de Tenfer, jamais Gowper dans ses terreurs de Téternité, jamais calviniste croyant à la prédestination, n'ont exprimé un plus sombre état d'âme que celui que laissent entrevoir pendant plusieurs années les lettres de Charlotte. Gomme une analyse ne remplacerait qu'imparfaitement l'esprit de ces lettres, et qu'elles révèlent une situation morale inconnue dans notre civilisation catholique, nous en allons mettre quelques fragments sous les yeux du lecteur. La vie morale du protestantisme, avec ses grandeurs, ses dangers et ses misères, respire dans cette correspondance singulièrement dramatique, quoiqu'une seule âme soit à la fois l'acteur et la scène de ce drame. Les fragments qui suivent ont été écrits de dix-neuf à vingt-deux ans.

« Ma chère E..., je suis en ce moment toute tremblante d'agitation après la lecture de votre lettre. Je n'en ai jamais de ma vie reçu une pareille; c'est l'épanchement sans contrainte d'un cœur chaud, noble et généreux. Je vous remercie avec énergie de cette tendresse. Je ne reculerai pas plus longtemps devant vos questions, et je vous dirai pourquoi je souffre. Je souhaite d'être meilleure que je ne le suis. Je prie souvent avec ferveur afin d'obtenir de devenir telle. J'ai des aiguillonnements de conscience, des tressaillements de remords, des visions de choses saintes et inexprimables qui m'étaient inconnues autrefois. Tout cela peut s'évanouir, et je puis me trouver alors dans la nuit noire ; mais j'implore du

clément Rédempteur que si ces lueurs que j'entrevois doivent être Paurore de son Évangile, il fasse épanouir cette aurore en un splendide midi. Ne vous abusez pas sur mon compte, ne me croyez pas bonne : je désire seulement le devenir, je déteste seulement mon ancienne présomption et mon ancienne frivolité. Oh! je ne suis pas meilleure qu'autrefois; je suis dans un tel horrible et sombre état d'incertitude, qu'à ce moment même je consentirais à être vieille, à avoir les cheveux gris, à avoir dit adieu à tous mes jours de jeunesse et de joie, à être inclinée sur le bord de mon tombeau, si j'avais l'espérance d*être réconciliée avec Dieu et rachetée par la grâce de son Fils. Je n'ai jamais exactement été insouciante de ces choses, mais elles m'ont toujours fait éprouver une impression répulsive et sombre, et maintenant les nuages deviennent plus noirs encore, et un abattement plus oppressif pèse sur mon âme. Vous m'avez vivifiée, ma chérie ; pendant un moment, un atome de temps, j'ai pensé que je pourrais vous appeler ma sœur selon l'esprit, mais maintenant l'excitation est passée, et je suis aussi misérable et désespérée que jamais. Cette nuit, je prierai comme vous me le recommandez. Puisse le Tout-Puissant m'écouter avec complaisance ; j'espère qu'il m'exaucera, puisqu'à mes prières souillées vous joindrez vos pures supplications. Tout est tumulte et confusion autour de moi... Si vous m'aimez, venez, venez, venez vendredi; si vous ne venez pas, je pleurerai... >

« 10 mai 1836... Ne vous abusez pas sur mon

compte; n'imaginez pas que j'ai un atome de bonté réelle. Ma chérie, si je vous ressemblais, j'aurais le visage tourné vers Sion, mais je ne suis pas comme vous. Si vous connaissiez mes pensées, les rêves qui m'obsèdent, les imaginations enflammées qui par moments me dévorent et qui me font sentir la société ce qu'elle est, misérablement insipide, vous auriez pitié de moi, et j'ose dire que vous me mépriseriez. Je connais pourtant les trésors de la Bible, je les aime et je les adore ; je puis voir la source de la vie dans tout son éclat et dans toute sa transparence, mais lorsque je m'approche pour boire de ses eaux, elles fuient mes lèvres comme si j'étais Tantale.

« Vous avez été bien bonne pour moi dernièrement, vous m'avez épargné toutes ces petites plaisanteries qui, grâce à ma malheureuse susceptibilité de caractère, me faisaient tressaillir autrefois, comme si j'avais été touchée avec un fer chaud; des choses dont personne ne s'inquiète entrent dans mon esprit et l'irritent comme un venin. Je sais que ces sentiments sont absurdes, et je fais tous mes efforts pour les cacher; plus je les ensevelis en moi, plus leur aiguillon est fort.

« 1837.... Si je pouvais toujours vivre avec vous, si chaque jour je pouvais lire la Bible avec vous, si vos lèvres et les miennes pouvaient boire en même temps, et dans la même coupe, les mêmes pures •eaux de la fontaine de clémence, j'espérerais, j'au-

rais la confiance de devenir meilleure, bien meilleure que ne me le permettent maintenant mes mauvaises et vagabondes pensées et mon cœur corrompu, froid à Tesprit, chaud à la chair. Souvent je trace le plan de la vie heureuse que nous pourrions mener ensemble, nous fortifiant Tune l'autre dans cette vertu de Tabnégation et de l'oubli de soi, dans cette dévotion brûlante et bénie que les premiers saints de Dieu atteignirent si souvent. Mes yeux se remplissent de larmes lorsque je mets en contraste les bénédictions d'une telle vie, illuminée par les espérances de Tavenir, avec l'état misérable dans lequel je vis maintenant, incertaine que je suis d'avoir ressenti la contrition véritable, péchant en pensée et en acte, aspirant après la sainteté que je n'atteindrai jamais, jamais, mordue parfois au cœur de cette pensée que les sinistres doctrines calvinistes sont vraies, l'âme obscurcie enfin par les ombres de la mort spiritu.elle. Si la perfection chrétienne est nécessaire au salut, je ne serai jamais sauvée, mon cœur est une serre chaude pour les mauvaises pensées, et lorsque je prends une décision, c'est à peine si je me souviens d'implorer la direction de mon Rédempteur. Je ne sais commeiU prier, je ne peux incliner ma vie à la grande fin de faire le bien, je vais caressant constamment mon propre plaisir, poursuivant la satisfaction de mes propres désirs. J'oublie Dieu; Dieu ne m'oubliera-t-il pas? Et cependant je connais la grandeur de Jéhovah; j'adore sa parole, j'adore la pureté de la foi chrétienne; mes

246 CUARLOTTE BRONTË

croyances sont droites, mes actes horriblement pervers. »

Ces lettres maladives expriment bien des choses : d'abord elles nous font apercevoir la civilisation protestante avec tout son cortège de sentiments particuliers ; ensuite elles nous donnent un état vrai de l'âme de Charlotte. Ce qui frappe le plus dans ces lettres, ce ne sont pas les inûrmités morales dont Charlotte s'accuse, et qui sont le résultat des circonstances de sa vie, c'est la lutte qu'elles laissent entrevoir entre la nature et la religion. Les tentations dont parle Charlotte, les mauvaises pensées dont elle s'accuse ne sont pas toutes évidemment de vaines imaginations enfantées par une conscience protestante; elle y revient trop souvent pour que ces tourments n'aient pas eu d'autres causes. La cause véritable, c'est sa nature passionnée qui se révolte, qui jette dans tout son être un incendie qui l'effraye, et qu'elle s'occupe incessamment à éteindre. Il me semble reconnaître dans ces lettres l'accent même de Jane Eyre, Quelles peuvent être les tentations et les faiblesses dont s'accuse une jeune fille de vingt ans, de nature passionnée, d'éducation religieuse? La réponse est trop facile. Ce sont les tentations et les faiblesses de la petite gouvernante qu'elle nous a si merveilleusement décrites. Le grand souci de la vie de Charlotte, ce fut de réprimer sa nature ; nous avons vu qu'elle avait peur de trop aimer, et qu'elle faisait tous ses efforts pour étouffer en elle la voix du cœur. Elle réussit. Elle trouva dans les circonstances de son

existence la preuve évidente que le bonheur n'était pas fait pour elle, que la nature, en la faisant ardente, malheureuse et sans beauté, l'avait formée pour le devoir seul, et que le sacrifice était sa destinée. Elle resta fidèle à cette noble persuasion, et le devoir fut l'âme de sa vie.

Nous sommes ici dans les régions morales les plus hautes : les infirmités, les déviations, les tourments d'une telle conscience sont plus élevés et plus nobles que bien des vertus. Les sentiments de tendresse les plus délicats, la bonté la plus touchante, avaient trouvé le moyen d'éclore dans cette âme lassée de ses propres orages. En elle, on ne rencontre aucun des vilains petits sentiments d'aigreur et de jalousie qu'engendrent les espoirs déçus et les passions concentrées. Savez-vous ce qu'elle faisait au moment où elle s'accusait d'être une proie marquée pour la damnation? Elle remplaçait la servante Tabby. Tabby s'était cassé la jambe, et avait en conséquence été obligée d'abandonner son service. M iss Branwell jugeait que cette circonstance, jointe au grand âge de Tabby, exigeait qu'elle fût remplacée : elle pouvait vivre avec les économies qu'elle avait faites ; elle avait une sœur qui résidait à Haworth, et quant aux dépenses qu'entraînerait sa maladie, M. Brontë y pourvoirait. M. Brontë, aussi généreux qu'il était pauvre, accepta ce plan avec difficulté. Cependant la prudence et les raisonnements d'économie domestique de miss Branwell avaient fini par l'emporter; mais les demoiselles Brontë firent une opposition silencieuse à cette déci-

248 CUABLOTTE BRONTË

sion : elles furent maussades, et s'abstinrent de mao* ger jusqu'à ce qu'elles l'eussent emporté. Tabby resta dans la maison, et tous les soins du ménage retombèrent sur les jeunes filles; elles ne s'en plaignirent pas. Charlotte et Emilie firent la cuisine comme si elles n'avaient jamais lu Shakspeare et Scott. « Emilie et moi, nous sommes suffisamment oocupées, comme bien vous pouvez supposer; je repasse et je fais les chambres; Emilie s'occupe de la boulangerie et de la cuisine. Nous sommes de si singuliers animaux que nous préférons cet arrangement de choses à l'ennui d'avoir parmi nous une nouvelle figure. J'ai beaucoup excité la colère de ma tante en brûlant le linge la première fois que j'ai essayé de repasger; je m'en tire beaucoup mieux maintenant. Les sentiments humains sont d'étranges choses. J'éprouve plus de bonheur à faire les lits et à frotter les carreaux ici que je n'en aurais à vivre ailleurs comme une belle dame. »

Une telle personne, malgré son peu de beauté physique, ne pouvait manquer d'être intéressante. Si elle n'avait rien de ce qui peut plaire au vulgaire des hommes, elle avait toutes les qualités requises pour commander l'estime et piquer la curiosité. Elle éveilla tour à tour ces deux sentiments. En 1839, elle reçut une proposition de mariage d'un clergyman qui semble avoir été un homme austère, et dont elle avait conquis l'estime. Charlotte refusa à peu près pour les mêmes raisons que Jane Eyre lorsqu'elle repousse les propositions de Saint-John

Rivers. Elle vit que ce qui raltirait à elle, ce n'était pas sa nature passionnée, qu'il ne connaissait pas et qu'il ne pourrait aimer, mais la nature contrainte qu'elle s'était faite. Son langage en cette occasion est d'un bon sens très original.

« J'avais un tendre penchant pour lui, parce qu'il est de* dispositions aimables et bienveillantes. Cependant je n'avais pas et je ne pouvais avoir cette intensité d'attachement qui m'aurait portée à mourir pour lui avec joie, et si jamais je me marie, c'est à travers cette lumière d'adoration que je veux pouvoir contempler mon mari. En outre, je suis persuadée qu'il me connaissait si peu, qu'il a eu à peine conscience de ce qu'était la personne à laquelle il écrivait. Oui, cela le ferait tressaillir de surprise de me voir avec mon caractère naturel; il me considérerait comme une bizarre et romanesque enthousiaste. Je ne pourrais pas rester tout le jour à garder gravement mon sérieux devant mon mari. Je voudrais rire, plaisanter et dire tout ce qui me passerait par la tête ; mais s'il était un homme intelligent, et qu'il m'aimât, le inonde entier mis dans une balance contre le plus petit de ses désirs serait léger comme l'air. »

Ici la nature véritable de Charlotte se révèle par cette note passionnée, tout à fait en harmonie avec les tourments dont elle nous a entretenus plus haut. Quelque temps après cette aventure, elle piqua la curiosité d'un jeune clergyman irlandais, et il y eut un commencement de flirtation bien vite réprimé par la grave Charlotte. Laissons -la raconter elle-même

cette scène ; son caractère s'y montre avec toute sa sévérité et le peu qu'il eut jamais de gaieté et d'enjouement.

« Ce dernier gentleman, M. B..., est un jeune cleV' gyman irlandais fraîchement sorti de l'université de Dublin. C'était la première fois que nous le voyions, mais, avec la nature de ses compatriotes, il fut bientôt comme chez lui. Son caractère se révéla vite dans la conversation, spirituel, vif, ardent, intelligent aussi, mais dépourvu de la dignité et de la discrétion anglaises. A la maison, comme vous savez, je parle aisément; je ne suis plus timide, je ne suis pas opprimée par cette misérable mauvaise honte qui me tourmente et me contraint partout ailleurs. Je causai donc avec l'Irlandais, qui me fit rire par ses bons mots, et quoique je visse très bien les défauts de son caractère, je les excusai à cause de l'amusement que me procurait son originahté. Je me refroidis un peu toutefois vers la fin de la soirée, parce qu'il jugea bon d'assaisonner sa conversation de certaines flatteries irlandaises qui ne me plurent pas du tout. Toutefois ils partirent, et il ne fut plus question d'eux. Quelques jours après, je reçus une lettre dont l'adresse me troubla, n'étant d'aucune écriture connue de moi ; je l'ouvris, et il se trouva que c'était une déclaration d'amour et une proposition de mariage exprimées dans l'ardent langage de ce jeune et sagace Irlandais. J'espère que vous riez de bon cœur. N'est-ce pas que voilà une des aventures qui me sont habituelles? Elles ressemblent plutôt à celles

qui sont familières à Marthe. Je suis certainement condamnée à être une vieille fille; peu importe, je me suis faite à cette idée depuis l'âge de douze ans. » En effet, la pensée du mariage ne se fit jour dans l'esprit de Charlotte que longtemps après, lorsque la mort Teut successivement allégée du fardeau de devoirs qu'elle portait, fardeau qui précisément à cette époque pesait lourdement sur elle.

Page 1