LA JEUNESSE
Les ressources pécuniaires de M. Brontë étaient, comme nous Tavons dit, fort restreintes, et le moment vint où les enfants durent songer à se créer une situation qui pût les mettre à Tabri du besoin. Ce n'était pas chose facile. Longtemps ils avaient caressé Tespérance de tirer leurs ressources d'occupations conformes à leurs goûts; Patrick serait artiste, les demoiselles écriraient ou dessineraient. Dans cette pensée, Patrick et Charlotte avaient écrit deux lettres à Wordsworth et à Southey, en leur envoyant quelques essais. La remarquable lettre de Patrick à I Wordsworth resta sans réponse. Celle de Charlotte à Southey en obtint une qui honore singulièrement le poète qui Ta écrite. Dans cette lettre, Southey, tout en reconnaissant les promesses de talent que contenaient les essais qui lui avaient été envoyés, engageait cependant Charlotte à ne s'occuper de littérature qu'autant que cette occupation serait compatible avec ses devoirs. C'est une lettre sensée, à la fois
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indulgente et sévère, où l'auteur a pris un soin extrême pour n'inspirer ni découragement ni espérance. Charlotte fut très sensible à cette admonition ; son ardeur en fut un peu ralentie, et pendant longtemps elle ne songea plus à la littérature comme ressource immédiate. Que faire alors? Les sœurs pensèrent à fonder une école ; malheureusement l'argent manquait, et aussi l'instruction voulue. Leur éducation s'était faite à bâtons rompus : elles avaient acquis beaucoup, mais par elles-mêmes, et en dehors de toutes les règles voulues; leurs santés d'ailleurs étaient mauvaises. La santé d'Anne chancelait dès cette époque (1839J, celle de Charlotte n'était pas meilleure; Emilie, qui avait tenu une école à Halifax, fut obligée de revenir à Haworth au bout de six mois. Il fallait cependant prendre un parti, et elles étaient décidées à tout. Charlotte, pour sa part, n'était pas difficile sur le choix d'une occupation; mais elle n'avait les doigts ni agiles ni habiles, et sa taciturnité mélancolique lui interdisait certaines fonctions. « Je ne voudrais être ni bonne d'enfants, ni femme de chambre, encore moins dame de compagnie, ni couturière, ni modiste. Je serais volontiers servante, etc., et, dans le fait, je cherche une situation comme une servante hors de place. D'ailleurs j'ai découvert récemment que j*ai un talent tout particulier pour nettoyer les cheminées, balayer les
chambres, faire les lits » Quelques semaines
après, Anne et Charlotte avaient trouvé deux places de gouvernantes.
25 i CHARLOTTE BRONTE
Charlotte avait raison, il eût mieux valu être servante. Elle fît bientôt connaissance avec les misères de son maussade métier. La condition d'une gouvernante est une condition mixte, tenant le milieu entre la condition de servante et celle d'institutrice, et par conséquent une des plus déplorables où Ton puisse tomber : c'est une situation d'autant plus cruelle et plus humble qu'elle est mal déterminée. Une servante ne s'attend à aucun égard, une gouvernante croit avoir droit à quelque bienveillance. Sa bonne
éducation, au lieu d'être un titre en sa faveur, devient une arme contre elle. Pauvre et bien élevée, ces mots s'accordent ensemble au coin du feu paternel ; ils jurent ensemble au foyer d'un étranger. Vos scrupules passent pour de grands airs, vos plaintes pour de l'orgueil. Si vous voulez conserver votre dignité, on vous rappellera que vous oubliez votre condition. La timidité naturelle, inséparable d'un tel état, vous rendra le jouet des enfants; vos vêtements, où la propreté s'allie à la pauvreté, vos vêtements décents, râpés, déteints à force d'avoir été lavés, exciteront la gaieté des visiteurs et du quartier. Charlotte disait à Mme Gaskell qu'il était impossible, sans avoir été gouvernante, de se faire Une idée des mauvais sentiments que cet état d'humiliation permanente pouvait engendrer. La sympathie s'émousse, l'égoïsme se développe lentement sous l'empire de cette dépendance, l'envie de tyranniser naît de cette contrainte humiliante. L'acteur doit rire lorsqu'il a envie de pleurer, mais ce n'est
que pour une heure; ici, il faut plier son caractère à tous les accidents d'humeur de ses maîtres. Un jour, à un grand dîner, chez sa maîtresse, on confia à Charlotte le soin d'amuser toute une bande d'enfants. Charlotte, qui était rarement gaie, eut bientôt épuisé la petite provision de bonne humeur qu'elle avait demandée à son énergie. Sa maîtresse lui reprocha durement sa tristesse. « Je pleurai amèrement, dit Charlotte, et je songeai à tout planter là et à m'en retourner à la maison ; mais, après quelques heures de réflexion, je me déterminai à faire appel à toute mon énergie et à laisser passer Torage. Je me dis à moi-même : Je n'ai jamais quitté un lieu où j'ai séjourné sans avoir conquis un ami. L'adversité est une bonne école; les pauvres sont nés pour travailler et les gens soumis à la dépendance pour souffrir. » C'est l'accent de Jane Eyre appelant de toute la force de son cœur une nouvelle servitude. Plus loin, elle excuse à demi sa maîtresse en rejetant avec un tact charmant ses défauts sur le bonheur et la santé dont elle jouit. « Mistress est généralement regardée comme une femme agréable, et elle mérite sa réputation, je n'en doute pas, lorsqu'elle est dans le milieu du monde. Sa santé est solide, son tempérament riche, par conséquent elle est gaie en société ; mais ces avantages peuvent-ils compenser l'absence de tout beau sentiment, de toute douceur et de toute délicatesse? Elle se conduit avec moi un peu pluâ poliment que les premiers jours, et les enfants sont un peu plus traitables ; mais elle ne connaît pas
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mon caractère et ne désire pas le connaître. Je n'ai jamais eu cinq minutes de conversation avec elle depuis mon arrivée, excepté quand j'ai dû subir ses gronderiea. »
Les enfants sont indociles; à la rigueur cependant ils s'attacheraient à leur gouvernante, si les parents n'avaient pas à cœur de fausser leur esprit, de pervertir par les préjugés et les conventions sociales leurs élans de reconnaissance et de bonté naturelle. Un jour on confia à miss Bronlë la garde d'un enfant de trois ans, en lui recommandant surtout de ne pas le laisser aller à Técurie. Son frère aîné induisit le petit en tentation, et le conduisit à Tendroit prohibé. Charlotte intervint; mais les deux enfants, s'encouragéant l'un l'autre, l'assaillirent à coups de pierre : miss Brontë reçut une blessure grave à la tempe. Le lendemain, la mère ayant demandé la cause de cette blessure, Charlotte répondit brièvement : « C*est un accident, madame. » Cette réponse lui .gagna le cœur des enfants, qui lui furent reconnaissants de leur avoir épargné des gronderies, et elle, en retour, s'attacha davantage à eux. Un mot cruel vint arrêter cette affection croissante. Un jour qu'un des enfants, dans un élan de tendresse démonstrative, serrait la main de Charlotte en lui disant : « Je vous aime bien^ miss Brontë », la mère, comme ne pouvant retenir son étonnement et sa honte, s'écria devant ses enfants et devant Charlotte elle*mème : « Aimer la gouvernante, mon chéri, fî! » Il est facile d'imaginer le goût d'absinthe et de fiel que ce mot laissa dans le
souvenir de Charlotte. Laissons-la d'ailleurs raconter elle-même les impressions de sa vie de gouvernante. « Juin 1839. Les enfants sont constamment avec moi. Ils font ce qu'ils veulent; quant à les corriger, je me suis aperçue bien vite que cela était hors de question. Mes plaintes à la mère me font regarder de travers, et n'ont pour résultat que de lui faire trouver pour leurs défauts des excuses injustes et partiales... Je vous disais dans ma dernière lettre que mistress ne me connaît pas. Je commence maintenant à m'apercevoir qu'elle ne se soucie pas de me connaître, qu'elle n'a aucun souci de moi, si ce n'est le désir d'en tirer le plus de travail possible. A cet effet, elle m'inonde d'un océan d'ouvrages d'aiguille, de mètres de batiste à ourler, de bonnets de nuit en mousseline à faire, et, par-dessus tout,
de poupées à habiller Je pensais autrefois que
j'aimerais à vivre au milieu du tourbillon de la société des gens riches ; mais aujourd'hui j'en ai assez : c'est fort triste à contempler. Je vois plus clairement qu'autrefois qu'une gouvernante n'a pas d'existence réelle, qu'elle n'est considérée comme un être vivant et raisonnable que dans ses rapports avec les devoirs insupportables qu'elle a à remplir. De toutes les soirées que j'ai passées ici, la seule agréable est celle où, M... étant allé se promener avec ses enfants, j'ai reçu l'ordre de les suivre par derrière à quelque distance. En traversant la campagne avec son magnifique chien de. Terre-Neuve à ses côtés, il avait tout à fait l'aspect qui convient à
un gentleman loyal, riche et conservateur. Il parlait librement et sans affectation à tous les gens qu'il rencontrait et, quoiqu'il gâtât ses enfants et qu'il les laissât prendre trop de liberté avec lui, il ne souffrait pas qu'ils insultassent grossièrement personne. »
Charlotte ne resta pas longtemps dans cette maison inhospitalière, où le maître seul avait trouvé grâce à ses yeux. Elle revint à Haworth à la fin de 1839. Deux années s'écoulèrent encore, et ses espérances reculaient sans cesse à l'horizon. Pour tromper les ennuis de sa vie monotone, Charlotte se remit à écrire avec une nouvelle rage. La grande dépense de Charlotte et de ses sœurs semble avoir été celle du papier durant les années qui précédèrent Tapparition de Jane Eyre, La quantité de papier qu'elles achetaient excitait l'étonnement de l'honnête marchand qui le leur vendait. « Je me demandais ce qu'elles en faisaient, disait-il à Mme Gaskell; je pensais quelquefois qu'elles devaient collaborer aux magazines. Lorsque mes provisions étaient épuisées, j'avais toujours peur de les voir venir; elles semblaient si contrariées lorsque j'étais à sec. J'ai bien des fois fait le voyage d'Halifax pour acheter une demi-rame, dans la crainte d'être pris au dépourvu. » Charlotte à cette époque commença un roman qui devait avoir la proportion de ceux de Richardson, ce qui pouvait suffire à expliquer cette consommation exceptionnelle de papier. De temps à autre, elle et son frère Branwell envoyaient des essais à Words-
worth et à Goleridge. Branwell écrivait quelquefois dans un journal de province, Emilie composait ses poèmes. Toutes ces jeunes têtes étaient en fermentation, et ce tumulte intellectuel fait même un singulier contraste avec la vie silencieuse du presbytère. Charlotte n'a pas encore trouvé sa voie; elle est pleine de maladresse, elle cherche et s'égare. L'éducation n'est pas complète; cinq ou six années de malheur sont encore nécessaires à la formation de son talent.
En 1841 Charlotte quitta de nouveau Haworth pour une position de gouvernante. Cette fois elle tomba dans une maison hospitalière et chez des maîtres bienveillants, mais elle s'aperçut bientôt que ce métier n'était décidément pas fait pour elle. La société des enfants ne convient pas aux personnes tristes et éprouvées par la douleur. Sa timidité lui créait une foule de petits obstacles. « Je ne sais comment faire pour réprimer la familiarité bruyante des enfants^ écrit-elle alors. J'éprouve une difficulté extrême à demander aux domestiques ou à ma maîtresse les choses qui me sont nécessaires, quelque besoin que j'en aie. J'ai moins de peine à supporter les plus grands embarras qu'à descendre à la cuisine pour prier qu'on m'en délivre. Je suis une folle, mais Dieu sait que je ne puis faire autrement. » Charlotte d'ailleurs à cette date avait l'esprit bien loin des occupations vulgaires auxquelles elle ét£dt assujettie. Dans sa tête commençaient à bouillonner confusément une foule de personnages^ de paysages, d'aventures, qui cherchaient
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à se dégager de leurs limbes, et imploraient Charlotte de les faire venir au jour ; or, elle n'avait pas un instant à donner à cette imagination, qui devenait de plus en plus impérieuse. En outre, elle réfléchit que ce métier de gouvernante, avec des gages de 16 livres (400 fr.) par an, n'était pas un avenir. Elle reprit le projet, déjà abandonné une fois, de tenir un pensionnat. Celui de miss Wooier était à céder. Il lui avait été offert; mais deux difficultés l'arrêtaient : il lui fallait un petit capital et deux années de travaux préparatoires dans l'étude du français et de l'allemand. Elle décida sa tante à risquer une petite somme qui devait être partagée entre les premiers frais d'établissement et les frais de l'éducation supplémentaire qui lui était devenue indispensable. La tante consentit : Charlotte et Emilie partirent pour le continent et débarquèrent à Bruxelles, dans le pensionnat de M, Héger, où elles devaient compléter leur éducation.
Les deux sœurs transportèrent avec elles sur le continent les aiguillons de souffrance qui les avaient blessées sans relâche, et n'en sentirent que plus vivement les piqûres au milieu d'un monde étranger. Leur timidité était telle, qu'une dame anglaise, qui les invitait de temps à autre à venir chez elle, cessa de le faire parce qu'elle s'aperçut que ces invitations leur causaient plus de peine que de plaisir. Emilie prononçait à peine quelques monosyllabes : quanta Charlotte, elle causait quelquefois éloquemmenl, lorsqu'elle était en veine de sociabilité ; mais, avant
de se décider, elle avait Thabitude de se détourner sur sa chaise de manière à cacher son visage à son interlocuteur. Toutes les gaucheries de la solitude étaient désormais inséparables de leurs personnes. Les deux sœurs vécurent à peu près exclusivement dans la société Tune de l'autre; elles avaient à Bruxelles deux amies d'enfance, Tune d'elles mourut bientôt. Ces deux écolières, dont Tune avait vingt-six ans et l'autre vingt-quatre, n'avaient dans leur exil qu'une pensée : apprendre bien vite ce qu'il leur était nécessaire de savoir, et quitter ce monde maudit. Le continent leur faisait horreur. Tout autour d'elles était si différent de leur manière de vivre et de sentir I Elles flairaient des corruptions qui leur étaient inconnues. Jamais Scythe ou Germain antique n'a été plus scandalisé de la corruption de la Grèce ou de Rome que ces deux petites sauvages du Yorkshire ne le furent des mœurs et du culte qu'elles avaient sous les yeux. Les impressions de Charlotte sont loin d'être favorables au continent en général, au peuple belge et à la religion catholique en particulier ; mais elles sont curieuses, et nous en transcrivons quelques-unes en lui en laissant toute la responsabilité.
a Si Ton doit juger du caractère national des Belges par le caractère de nombre des jeunes filles de l'école, c^est un caractère singulièrement froid, égoïste, bête et inférieur. Elles sont très indociles, et donnent beaucoup de peine à leurs maîtresses. Leurs principes sont pourris au cœur. Nous les évitons , ce qui n'est pas difficile, car nous avons sur notre front la mar-
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que réprouvée du protestantisme et de ranglicisme. On parle du danger auquel les protestants s'exposent en allant vivre dans les pays catholiques, où ils courent risque de perdre leur foi. Le conseil que je donnerai à tous les protestants assez assotés pour se faire catholiques est d'aller sur le continent, d'assister soigneusement à la messe pendant quelque temps, d'en bien noter les momeries, ainsi que l'aspect idiot et mercenaire de tous les prêtres, et puis, s'ils sont disposés à voir autre chose dans le papisme qu'un système de pauvres mensonges bien puérils, qu'ils se fassent papistes, et grand bien leur en advienne! Je considère le méthodisme, le quakerisme et les opinions de la haute et de la basse église comme des folies, mais le catholicisme romain surpasse tout cela. En même temps permettez-moi de vous dire qu'il y a quelques catholiques qui sont aussi religieux que peuvent l'être des chrétiens pour qui la Bible est un livre scellé, et qui valent mieux que beaucoup de protestants. »
Aussi grande qu'ait été l'horreur de Charlotte pour le continent, celle d'Emilie était plus forte encore. Elle ne cessait de soupirer après ses chères bruyères. Ses impressions et l'état de son âme à cette époque ont été vivement décrits plus tard par Charlotte :
« A l'âge de vingt ans, après avoir étudié seule avec diligence et persévérance, elle vînt avec moi sur le continent. Les mêmes souffrances et les mônies luttes continuèrent et s'augmentèrent encore de la vive répugnance de son ferme esprit anglais et héré-
tique pour l'aimable jésuitisme du système romain et coptinental. Une fois encore elle sembla succomber, mais cette fois elle vainquit par la force seule de sa volonté. Elle jeta sur ses faiblesses d'autrefois un regard de remords et de honte, et se résolut à vaincre; mais la victoire lui coûta cher. Elle ne fut heureuse que lorsqu'elle put transporter sa science durement acquise dans l'obscur petit village anglais, le vieux presbytère et les collines désolées du Yorkshire. »
L'occasion de revoir ces collines si désirées se présenta bientôt, inattendue et sinistre. Charlotte et Emilie reçurent la noavelle de la maladie de leur tante. Elles s'embarquèrent à la hâte, et trouvèrent à leur arrivée Anne et M. Brontë assis seuls et silencieux en face l'un de l'autre.
Quelque temps après leur retour, M. Brontë reçut une lettre de M. Héger. Ce dernier déplorait en termes sympathiques que des circonstances malheureuses eussent interrompu les études de Charlotte et d'Emilie, et offrait de les recevoir comme sousmaîtresses dans son pensionnat. La mort de miss Branwell laissait vide une place au foyer, et Anne était obligée d'aller reprendre ses fonctions de gouvernante. Emilie saisit donc avec un empressement un peu égoïste cette occasion de ne pas s'éloigner de ses chères bruyères. Charlotte partit seule au commencement de 1843. Pendant tout le cours de l'année, elle ne sentit pas trop, grâce à ses occupations, le poids de la solitude ; « Je vis ici comme
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une manière de Robinson Grusoë, écrit-elle à Emilie, mais peu importe. » La saison des vacances fut pour elle une rude épreuve. Elle avait pour unique société une institutrice française qui lui avait toujours été antipathique, et dont elle s'éloigna avec épouvante lorsqu'elle connut les principes qui gouvernaient sa conduite. Alors, opprimée par la solitude, fuyant la compagnie de sa perverse collègue, elle sortait, parcourait fiévreusement les rues et les boulevards, marchait tout le long du jour aussi loin que possible du pensionnat, et allait au cimetière rendre une visite au tombeau de sa petite amie Marthe, morte Tannée précédente. Une nostalgie violente s'empara d'elle. Le continent et le catholicisme lui faisaient de plus en plus horreur. « C'est dimanche matin, écritelle un jour, ils sont à leur messe idolâtre, et moi je suis seule ici dans le réfectoire. » Elle exprimait hautement sa haine pour le catholicisme, circonstance qui lui valut l'antipathie des personnes dont elle dépendait, et qui avaient été d'abord bienveillantes. M. Héger était un fervent catholique, Mme Héger était dévote, et de jour en jour elle devint plus froide envers Charlotte. En même temps de mauvaises nouvelles arrivaient d'Haworth; la vue de M. Brontë baissait sensiblement, et l'on craignait une cécité prochaine. La conduite de Branwell qui d'année en année s'était singulièrement aggravée, devenait alarmante. Charlotte prit congé de M. et de Mme Héger. Après son retour, l'ancien projet de fonder un pensionnat fut de nouveau discuté;
mais il ne fallait pas songer à s'établir ailleurs qu'à Haworth, et Haworth était en pleine campagne, très retiré et très loin des grands centres de population. Le projet fut donc abandonné. D'ailleurs les trois sœurs allaient avoir à prendre soin de deux malades, d'un aveugle et d'un frénétique : l'aveugle était M. Brontë, le frénétique, leur malheureux frère Branwell.
L'histoire de Branwell est affreuse, mais elle fait honneur, malgré tout, à la sincérité de passion et à la moralité de l'âme anglaise; elle fait même honneur à Branwell : ce n'est jamais un homme vulgaire qui prendrait à cœur une aussi triste aventure. Branwell, dans les années précédentes, avait obtenu une position de précepteur dans une grande maison. C'était, comme on l'a vu, un joli garçon, brillant causeur, sympathique à tout le monde, gâté de bonne heure et encouragé dans ses vices par l'idolâtrie de sa famille et l'indulgence de ses voisins. Ce qui dans l'adolescence n'avait été qu'étourderie devint corruption à mesure qu'il grandit, et ses sœurs .avaient remarqué avec tristesse que son langage devenait de plus en plus cynique, et sa conduite de plus en plus énigmatique. Il eut la mauvaise chance d'inspirer une violente passion à une femme mariée, plus vieille que lui de vingt ans, et qui était la maîtresse même de la maison où il était précepteur. Une telle passion est sans scrupules : les premiers pas furent faits par la dame, hardiment, sans qu'elle songeât à se cacher même de ses enfants, qui appro-
chaient de l'adolescence. Ceux-ci, s'autorisant de sa conduite, la menaçaient, lorsqu'elle leur refusait ce qu'ils demandaient, de raconter à leur père, qui était infirme et au lit, « la manière dont elle se conduisait avec M. Brontë ». Ce sont de tristes détails; ce qui est plus triste, c'est que le jeune Branwell, non seulement céda, — accident dont on peut se relever, — mais eut le malheur de devenir éperdument amoureux à son tour de cette femme, qui aurait pu lui servir de mère aussi bien que de maîtresse. Lorsqu'il allait en visite chez son père, il restait aussi peu de temps que possible, ne tenait pas en place, et étonnait ses sœurs par les singularités de son humeur. Il passait d'un accès de gaieté maladive à un abattement extrême, s'accusait des plus graves forfaits et se disait coupable de la plus noire trahison. Ses sœurs l'observaient avec inquiétude, ne comprenant pas les causes de cette agitation; elle leur fut expliquée lorsque Branwell revint pour toujours au presbytère. Il avait reçu du mari outragé un congé fortement motivé, avec ordre de briser immédiatement ses relations coupables, et défense d'entretenir jamais une communication quelconque avec un membre de sa famille.
Le soir où tous les détails de cette histoire furent connus, le petit presbytère d'Haworth présenta un tragique spectacle. Imaginez les sœurs se cachant le visage de honte, — : non pas tant parce que la carrière de leur frère est brisée, que parce que toutes leurs illusions sur ce frère adoré ont disparu
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et qu'elles n*ont plus en lui qu'une image vivante du péché; le père aveugle, douloureusement étonné, et, dans un emportement à la fois tendre et violent, maudissant la malheureuse qui a corrompu son enfant et l'a entraîné au crime; Branwell pleurant à chaudes larmes, et au milieu de son désespoir ne songeant encore qu'à sa passion. Mme Gaskell nous fait entrevoir toute cette scène. Il n'y en a pas de plus émouvante dans le Vicaire de Wakefield. La vie de Branwell était brisée. Avec l'égoïsme de la passion il ne songeait pas aux douleurs de ses sœurs et de son père; il ne songeait qu'à lui, aux plaisirs qu'il avait perdus. Cependant il avait un espoir, coupable encore, il est vrai. Le mari était malade, il pouvait mourir. Sa maîtresse serait libre alors : il l'épouserait. Il ne doutait pas qu'elle n'y consentît; elle lui avait offert de fuir avec lui, elle n'avait cessé de lui écrire, elle lui avait prouvé son amour par d'autres témoignages encore. L'événement désiré arriva ; mais, par testament, le mourant avait légué toute sa fortune à sa femme, à la condition qu'elle ne renouerait jamais de relations avec Branwell. Pressentant qu'aussitôt qu'il apprendrait la mort de son mari, Branwell se mettrait en route pour la rejoindre, elle lui dépêcha en toute hâte un messager à Haworlh. On envoya chercher Branwell au presbytère, et il resta enfermé environ une heure avec le messager. Lorsque ce dernier l'eut quitté, on entendit un grand bruit dans la chambre où avait eu lieu l'entrevue. C'était Branwell qui
était en proie à des convulsions violentes. Sa maîtresse lui annonçait qu'elle l'abandonnait pour ne pas renoncer à sa fortune.
Ce fut le dernier coup. Patrick ne s'en releva pas. Il ne guérit sa passion que par la mort, et jusqu'à son dernier jour porta sur lui les lettres d'amour qu'il avait reçues. 11 chercha des consolations dans l'alcool et l'opium. On avait défendu de lui vendre ce poison; mais, pour se le procurer, il échappait à toutes les surveillances et multipliait les ruses. Aussitôt qu'il pouvait, par un moyen quelconque, se procurer une guinée, il sortait furtivement et allait chercher l'oubli dans quelque taverne voisine... Il fut pris du delinum tremens^ et comme il couchait dans la chambre de son père, il déclarait souvent, sous l'empire de l'hallucination, que l'un ou l'autre des deux serait mort le lendemain. Les filles suppliaient vainement leur père de ne pas rester dans la chambre du malade; mais M. Brontë résistait. Alors les sœurs passaient la nuit, inquiètes, l'oreille au guet, et entendaient souvent le bruit sec d'un pistolet que l'on armait. Le lendemain, lorsque ces accès étaient passés, Branwell s'accusait amèrement. « Nous avons eu une terrible nuit, le vieux père et moi, disait-il. Pauvre père, il fait de son mieux; mais tout est fini pour moi, tout est fini. C'est sa faute à elle, sa faute. » Le bonheur n'avait jamais visité Haworth, mais cette fois le malheur y était entré, et pour toujours.
Mme Gaskell a raconté cet épisode dans ses plus
grands détails, avec un acharnement et une âpreté morale extraordinaires. Rien n'est amer, violent comme les pages vengeresses qu'elle a dirigées contre la complice de Branwell. « Cette histoire doit être racontée. Je l'aurais passée sous silence si j'avais pu; mais, outre qu'elle est parfaitement connue de bien des personnes vivantes, et qu'elle est pour ainsi dire tombée dans le domaine public, il est possible que la révélation des longues tortures, des habitudes dégradantes, de la mort prématurée de son complice, de la longue et poignante douleur de la famille, éveillent quelques sentiments de repentir dans l'âme de la misérable femme qui non seulement survit, mais est connue dans les joyeux cercles de Londres comme une vive, élégante, florissante veuve... Dans le cas présent, c'est l'homme qui fut la victime. Cette femme, — pensez un peu au nom pieux de son père, au sang de tant d'honorables familles mêlé au sien, à sa maison paternelle, sous le toit de laquelle ont vécu tant d'hommes regardés comme saints pour leurs bonnes actions, — cette femme, coquette encore à son âge, tenue à flot par sa grande fortune, fréquente aujourd'hui encore la meilleure société! Je vois son nom dans les journaux de comtés parmi ceux des dames patronnesses des bals de Noël ; j'entends parler d'elle dans les salons de Londres. Maintenant lisons non seule^ ment les souffrances de son complice, mais celles qu'elle infligea à d'innocentes victimes dont les cercueils prématurés peuvent être déposés à sa porte. »
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Et ailleurs : « Branwell est mort, et son jugement n'est connu que de la divine indulgence. Lorsque je pense à lui, je change Ja prière que j'adresse au ciel : — Puisse-t-elle vivre et se repentir I la bonté de Dieu est infinie. » Nous concevrions à peine ce ton amer en France en un pareil sujet; mais tous les sentiments anglais, la fidélité, la loyauté, la foi au serment, la sincérité dans la passion, ont été outragés, et Mme Gaskell les venge avec la colère d'une walkyrie Scandinave.
Maintenant la fleur née dans la solitude, noyée des lourdes pluies, nourrie des maigres sucs d'une' terre sauvage, battue des vents aigres et glacés, est arrivée à son épanouissement; elle est mûre pour le soleil de la renommée et la faux de la mort.
LA VIE LITTÉRAIREJeT LES ŒUVRES DE MISS BRONTË