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tendresses Infinies, de ses méditations solitaires; dès lors, il se retourne contre lui-même, se joue de son enthousiasme passé , de son exaltation candide et naïve avec la même coquetterie , la même fraîcheur, le même charme qu'il avait inis à caresser des chimères.
L'historien qui, dans soii ][)oéiîque langage , avait naguère poussé ce cri de détresse : « Placer sa vie sur une idée , la suspendre à un amour infini^ et voir que cela vous échappe! Aimer, douter, se sentir haï pour ce doute, sentir que le sol fuit, qu'on s'abîme dans son impiété, dans cet enfer de glace où l'amour divin ne luit jamais. ... et cependant se raccrocher aux branches qui flottent sur le gouflfre, s'efforcer de croire qu'on croit encore, craindre d'avoir peur et douter de son doute ('). » Cet historien dotait produire l'œuvre du Prêtre y de la Femme et de la Famille j le ton n'a pas changé , la sève déborde, l'esprit de vie souffle toujours, sauf un peu plus d'amertume et de sel; c'est que M. Michelet est revenu à la réalité des choses, il a touché terre , taillé dans le vif, donné dans le vrai ; nous Qspérons le démontrer aussi rapidément que possible.
Dans tout système religieux , il y a deux éléments bien distincts : l'élément merveilleux el dc^matîque qui tient de très près à la poésie j
0) JETiftofre de France, par M. Michelet, t. u, p. 636.
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l'élément politique qui résulte d'un ensemble d'institutions données ou révélées p de la pensée dominante du fondateur et de ses diâciples; ce dernier élément s'adapte avec plus ou moins de souplesse aux exigences de la civilisation, s'éloigne ou se rapproche davantage des nouveaux intérêts, des nouveaux besoins ; je m'explique.
Pour ce qui est de l'élément merveilleux du christianisme, il faut en convenir, le xviii^ siècle avait entièrement méconnu tout ce que les dogmes chrétiens renfermaient d'ineffable poésie et de suave onction ; ses vues étaient ailleurs, il avait trop affaire encore à se débarrasser des entraves du moyen-âge , pour qu'il pût se prendre d'une vive sympathie en faveur de cette époque qui lui rappelait sa servitude ; le XIX® siècle y a largement pourvu et l'on ne saurait nier qu'il a rempli cette lacune avec un éclat , une magnificence d'imagination qui n'ont rien d'égal dans les temps passés ; M. de Lamartine a dérobé à l'esprit du christianisme sa fleur la plus pure , ses émanations les plus exquises , ses parfums les plus délicats ; cette mélancolie tendre , rêveuse , intime , qui vous le fait aimer, dérive de cette source ; le côté pompeux , monumental , a été mis en relief par M. Victor Hugo et le côté littéraire , par M. Yillemain; dans cette même voie, M. Michelet
ai. MICfiELEt. lit
est en veine de fournir une ample carrière.
Mais tandis que Télément poétique et pittoresque du christianisme était en progrès , l'élément politique ou philosophique; si l'on veut^ était oublié , en France^ du moins^ où l'on ne compte pas de nos jours une seule histoire complète de Jésus-Christ tentée par un philosophe chrétien; je ne parle pas des Ultramontains , c'est une secte à part^ non plus que de ses œuvres qui n'appartiennent à aucune école. On a beaucoup dit et répété que la guerre implacable que le xviue siè" cle avait déclarée au christianisme était éteinte; qu'il n'avait su déployer dans l'attaque que les armes du ridicule^ que ces armes étaient émoussées^ qu'elles ne portaient plus^ qu'elles n'avaient rien de grave , rien de sérieux au fond; que ce n'était là qu'un immense éclat de rire auquel on ne devait point s'arrêter. S'il fallait en juga: par ce qui se publie aujourd'hui , par les Jésuites de M. Génin^ de M. Michelet lui-même^ on serait tenté de croire que, sous cette armure légère , sous ces dehors frivoles de l'école voltairienne, se cachaient des vues qui n'étaient pas sans quelque portée; on penserait que ce n'est pas sans motif, qu'avec sa merveilleuse pénétration à juger les instincts d'un pays , Bonaparte avait considéré la France comme de la religion de Voltaire et lui avait envié son universelle et puissante domination sur les esprits ; la trace de
SIS M. anCHELET.
ce lumineux génie a été si profonde, que lorsque M. Michelet a voulu réagir contre sa propre tendance y il a repris les anciens griefs, les anciens abuS; au même point où le philosophe de Ferney et des disciples, Molière et Bayle avant eux , les avaient laissés.
Le livre du Prêtre , de la Femme et de la Famille n'est, après tout, que l'histoire de l'hypocrisie, de l'illuminisme, de la dévotion galante, des extases mystiques et séraphiques dont les xvi^, xvn' et xviiie siècles se sont tant raillés j au lieu de leurs contes égrillards, badins, enjolivés de fines pointes , nous avons des récits pittoresques, des anecdotes sentimentales , enrichies de réticences beaucoup trop éloquentes; tout en disant moins qu'autrefois, M. Michelet dit beaucoup plus ; ce madré compère Jean de St-Saulieu qui se glisse sournoisement auprès de mademoiselle Bourignon pour lai subtiliser son pécule est , à s'y méprendre, du même crû que le Tartufe de Molière } le n'en de Desmarets res* semble fort aux indiscrets bijoux de Diderot, et quant à Marie Alaooque , on n'ignore point que M. Michelet n'en a pas eu les prémices.
C'est une singulière époque que celle où nous vivons , on oublie même le passé ; à entendre ces fiers contempteurs du xvni" siècle , on croirait que le christianisme n'eut jamais d'adversaires sérieux et les philosophes modernes ont agi tout
M. MICHEIET. U^
comme si ces adversaires n'existaient pas; ils ont éludé, escamoté Topposition philosophique des derniers temps, de même que les jésuites escamotaient Jésus ; le mot est dur, mais je le crois vrai ; un seul exemple pris dans cette opposition nous servira à constater si ce n'est pas autre part que là où l'on s'obstine à le chercher que se trouve le côté le plus vulnérable du christianisme.
« Il y a, disait Rousseau qui ne raillait point et qui ne tournait pas autour des difficultés sans les résoudre , il y a une troisième religion plus bizarre qui , donnant aux hommes deux législations, deux chefs, deux patries, les soumet à des devoirs contradictoires et les empêche d'être à la fois dévots et citoyens ; telle est la religion des Lamas , tel est le christianisme romain ; on peut appeler celle-ci la religion du prêtre ; il en résulte une sorte de droit mixte et insociable qui n'a pas de nom. »
Et plus bas :
€ Le christianisme est une religion toute spiritualiste, occupée uniquement des choses du ciel ; la patrie du chrétien n'est pas de ce monde ; il fait son devoir, il est vrai , mais il te fait avec une profonde indifférence sur le bon ou le mauvais succès de ses soins ; pourvu qu'il n'ait rien à se ref rocher , peu lui importe que tout aille bien ou mal ici-bas ; si l'état est florissant, à
I$0 M. naCHELBT*
peine ose-t-il jouir de la félicité publique ^ il craint de s'enorgueillir de la gloire de son pays ; si l'état dépérit^ il bénit la main de Dieu qui s'appesantit sur son peuple. Qu'importe qu'on soit libre ou serf dans cette vallée de misères ? L'essentiel, c'est d'aller en paradis et la résignation n'est qu'un moyen de plus pour cela (»). «
Qu'a répondu le xix.* siècle à ces fortes objections, à celte nerveuse et puissante dialectique? rien ; on a fait de la poésie, du drame , de l'art; on a ajouté de nouvelles cordes à la lyre chrétienne, mais la philosophie est restée muette; et pourtant ces objections subsistent encore dans toute leur vérité, elles sont tout aussi actuelles, tout aussi vivantes aujourd'hui qu'elles l'étaient du temps de Rousseau ; nous ne sommes donc pas aussi loin qu'on veut bien le dire de l'école du xvuf siècle; et en efTeti réduite à sa plus simple expression , que veut, que demande encore, de nos jours, l'Église gallicane? Qu'il n'y ait qu'un chef, qu'une législation , qu'une seule patrie. Que veut l'ultramontanisme? qu'il y ait deux chefs, deux législations , deux patries ; on le voit, les termes de la lutte du spirituel contre le temporel n'ont pas varié depuis dix-huit siècles ; c'est toujours la même question qui s'agite, qui s'efiace un instant, puis renait de ses cen-
[*) J.-J. Rousseau, Contrat locta^ chap. tni. — Pe la religion ciyile.