M, MICHELET
dres avec une vigueur nouvelle; de là, les efforts lumullueux du clergé moderne contre la déclaration de 1682, contrôle Concordat; de là, le fameux Manuel de M. Dupin, les lésuites de MM. Michelet et Quinet, ceux de M. Genin, les lettres de M. Libri , les travaux de M, Louandre, le Juif-Errant , le livre enfin du Prêtre, de la Femme et de la Famille, et toute cette récente levée de boucliers contre Tenvahissement des doctrines ultramontaines.
Croirait-on que le moyen-âge, tout enveloppé qu'il était de croyances supcrstilieuses, mettait beaucoup moins de ménagement et de précautions oratoires que de nos jours à trancher cette question?
Voici ce qu'écrivait à ce sujet, Philippe-le-Bel au pape Boniface VIII :
« Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français, à Boniface qui se donne pour pape, peu ou point de salut : Que ta grande fatuité sache que nous ne sommes soumis à personne pour le temporel (*). »
Oh ne saurait être, on en conviendra , ni plus net , ni plus bref.
Pourtant , une telle opiniâtreté dans l'attaque et la défense aurait du faire penser , dans une époque sérieuse comme la nôtre , qu'il fallait remonter plus haut pour trouver le nœud de cettQ
(') M. Mlcbelet, Mi$toir$ 4e Francêf (• ui, p* 6S.
S52 M. BfIC!HELET«
étemelle contradiction , y a-t-on songé ? Pour quiconque observe d'nne manière impartiale le mouvement religieux du xix® siècle en France, il est facile de reconnaître qu'il n'y pas eu de progrès réel , puisque , je le répète , lorsque M. Michelet et tant d'autres ont voulu le reprendre, ils l'ont repris au même point où l'avait laissé le xvni* siècle.
En vérité, nous ne comprenons pas, du moins au point de vue sérieux et philosophique , au point de vue purement humain , c'est une autre affaire , nous dirons bientôt pourquoi , nous ne comprenons pas que cet historien qui a consacré de si longues années à la recherche de la vérité, se soit donné tant de peine pour prouver que Bossuet n'était, en définitive, qu'un quétfate; que François de Sales, MoUnos, madame <îuyon, Fénelon, admettaient le quiétisme à des degrés différents ; nous ne comprenons pas que M. Michelet qui se présente comme novateur ait ressuscité l'ancienne doctrine de la grâce , de la prédestination et du libre arbitre , là théorie de la direction ; qu'il ait remanié en sous-œuvre le thème si long-temps rebattu de la position anormale du prêtre, du confesseur, toute cette histoire aussi vieille que . le monde de concupiscence, de tentations, de passions, de désirs combattus ; fallait-il exhumer de leur poussière, toute cette race yermonluè de jéis^uites ,
U. MICHELET4 ii5$
dépenser tant d'esprit , tant de grâce par fois ^ à rebadigeonner ces figures paternes ^ ces airs bellâtres 9 douceâtres, à les faire reluire à faux ^ sonner creux, depuis le père Cotton et le père Douillet y jusqu'au père Letellier? Était-il nécessaire enfin de remuer tout le xvue siècle pour y surprendre le secret des causes dissolvantes de la famille , de l'isolement de la femme, et du divorce moral dans le mariage , comme aurait pu le faire un disciple fervent de Bayle ou de l'Encyclopédie? M. Michelet ne pouvait-il choisir mieux?
Certes, il y a dans ces tableaux des choses vraies et d'une vérité saisissante, quoiqu'un peu exagérées par fois; il y a le tact assuré d'un observateur qui pénètre jusqu'aux plus profonds replis de l'ame , sonde jusqu'aux plaies les plus saignantes et les plus intimes du foyer et de la société modernes ; il y a la touche vigoureuse d'un grand peintre; on a beau se raidir, les père Cotton, les père Letellier, les Rodin ne sont pas si rares de nos jours ; on a beau prétendre que personne n'a initié M. Michelet aux mystères de la confession , c'est comme si l'on avait demandé à Molière où il avait vu son Tartufe pour l'avoir si bien démasqué, au Dante, s'il avait vu l'enfer, à Milton, le paradis.
Mais est-ce là de la philosophie? ce sont tout au plus de brillantes esquisses de mœurs ; de
i5i Bf . UlCHELËt.
fines aquarelles, des caprices de poète, des fantaisies d'artiste , des fleurs , toujours des fleurs , bouquets de bergère , comme dirait M. Michelet lui-même.
D'où vient que l'auteur de l'Histoire de France^ qui a tiré de l'esprit chrétien de si touchantes inspirations, de si tendres accords, qui Ta prisili son berceau^ n'est pas remonté dans son livre du Prêtre, jusqu'aux causes premières du malaise et des abus qu'il signale? Essayons d'y suppléer : S'agit-il de la famille, par exemple, qu'en dit le texte de TÉvangile?
« Ne croyez pas que je sois venu apporter la « paix sur la terre, s'écrie le nouveau maître; « j'ai apporté l'épée ; je suis venu mettre le feu (( sur la terre , et tout mon désir est qu'il s'alw lume; c'est la division, je vous le répète, et « nullement la paix que j'apporte. Je suis venu ' w jeter la division entre le fils et le père , la fille « et la mère , la belle-fille et la belle- mère ; les « propres serviteurs d'un homme se déclareront « ses ennemis ; dans toute maison de cinq per^ « sonnes f il y en aura deux contre les trois « autres, et si quelqu'un arrrvant i moi, n'est « pas capable de haïr son père, sa mère, sa « femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs et « sa propre vie , il ne deviendra jamais mon « disciple C). »
[^) Matt. X, 84— arj-^Luo, m, 49-53; xiv, S5— 96,
M. MtCHËLEf . i$%
M. Michelet ne peint pas autre chose que la société primitive des chrétiens , lorsqu'il représente sous le toit domestique de nos jours le père assis à la même table ^ d'un côté , la mère et la fille ^ de l'autre.
S'agit-il du célibat des prêtres? Jésus-Christ lui-même n'avait-il pas sanctifié l'eunuque volontaire par ses exemples et ses discours? Les termes dans lesquels l'apôtre Paul confirme les mérites de la continence absolue et du célibat imposaient évidemment à TEglise d'en faire une condition rigoureuse des ministres des autels.
« Celui qui n'est point marié, dit l'apôtre Paul, a soin des choses du Seigneur, il est occupé à plaire au Seigneur, mais celui qui est marié a soin des choses de ce monde, il est occupé à plaire à sa femme, ainsi il est divisé (<)• »
S'agit -il de la femme, considérée comme mère de famille et dont on a attribué l'entière émancipation au christianisme? mais lésus-Christ lai-même n'avait-il pas dit lorsque la femme eut touché à ses vêtements. « Je sens qu'une vertu est sortie de moi » et au sujet de la Vierge-Mère : « Femme! qu'y a-t-il de commun entre toi et moi?»
(t Les docteurs du moyen-âge, entr'autres , Pierre Lombard , du temps de Grégoire VII , se conformaient à la parole du maitrey lorsqu'ils
Sse U. UGHELET.
enseignaient que le monde était assez peuplé et déclaraient que le mariage était un pécbé^ tout au moins un péché vénieL « Lorsque Grégoire Yn , dit M. Michelet dans son Histoire de France , voulut affranchir le clergé de son double lien ^ la femme et la terre , il y eut un nou-
veau déchaînement contre cette dangereuse Eve, dont la séduction a perdu Adam et qui la poursuit toujours dans ses fils (*) >n
S'agit-il de cette tendance des Jésuites à ne jamais rien céder au fond sur les idée^ et sur les plans arrêtés, à revêtir toutes les formes possibles pour conduire ces idées à leurs fins , à employer tous les langages, à se plier à toutes les circonstances et à tous les caractères ? Mais ne retrouve t-on pas le germe de ces principes dans les paroles mêmes de Paul : « J'ai su me faire juif aux Juifs, homme de la loi à ceux qui étaient sous la loi , homme sans loi à ceux qui n'avaient pas de loi, faible aux faibles, enfin, tout à tous (') » .
Qu'ont fait les Jésuites dans tous les temps, sinon appliquer les conséquences du célèbre Cowpelle intrare? (forcez-les (Centrer), fondement du principenon moins célèbre : Hors de r Église point de salut? d'un côté, ils déployaient la force ouverte pour augmenter le troupeau de l'Église et
(*) Michelet, Histoire de France, %• u^ p, %9$. (3) LGoriiith.yix^ SO, 2i.
H. MICHELET. a5t
ToBéissance absolue du troupeau , c'était le compellé intrare direct; ils suivaient à la lettre le texte de TÉvangile: « Que fait-on d'un arbre qui ne porte pas de bons fruits? Celui-là, on le coupe, on l'arrache et on le jette au feu (*).» D'un autre , ils semaient assez de dangers , de douleurs et de ruines autour des réfiaclaii es, pour que la terreur des inimitiés fatales de l'Église les forçât à chercher un refuge dans leur entière soumission j c'était le compellé intrare in^ direct ou occulte.
Qu'il nous soit permis de faire remarquer ici que dans le Juif errant , Rodin ne fait pas autre chose que mettre en action le fameux compellé intrare y so\x& les deux faces que nous venons d'indiquer. Dans la première partie, apparaissent lès moyens violents, la force ouverte , l'enlèvement, la détention I l'interdiction, la captation, c*est le compellé intrare direct ; dans la seconde partie, apparaissent les embûches souterraines , les conseils insidieux^ les coups portés au cœur; Rodin devient élastique, il se fait tout à tous , philantrope et chevaleresque avec mademoiselle Cardoville , naïf , paterne , sentimental avec la Mayeux, plein d'honneur, bon homme avec Dagobert ; coquet , aimable , pimpant avec Rose Pompon ; c'est le compellé iiidfwe indirecU
(*) Matttk vn, t»,
Enfin , s*dgit-il des abus qo'entratne un eoi' tact trop immédiat d'un sexe avec l'autre , de l'usage des sœurs femmes? Mais cet usage remonte à l'origine même du christianisme.
c< N'avons-nous pas le droit d^amener une sœur femme comme tous les autres apôtres , di* sait Paul (')».
Or, cet usage des sœurs femmes ^ les baisers qu'on se donnait sur la bouche , l'esprit de mor« tiâcation qui inspira souvent de faire un même lit pour remporter une plus grande victoire sur la chair , toutes ces circonstances entraînèrent des abus éclatants dont l'authenticité est hors de doute. De là , les reproches d'inceste adressés aux premiers chrétiens. En parlant des actes de l'Église primitive « saint Irénée disait : (f II en est qui, au commencement, sont très modestes; ils habitent avec des sœurs , mais bientôt on découvre que la sœur est devenue grosse du fait même de son frère (2) ».
Que veux-je prouva par ces citations? ce que j'ai avancé dès le principe , c'est-à-dire que le Jivre de M. Michelet n'est ni un pamphlet, ni une œuvre de pures représailles , mais un manifeste radical contre l'essence du christianisme luimême, tel qu'aurait pu l'imaginer l'adversaire le
(•)I,Corinllï.it, 5.
(2) Àdvers hœreâ , cap. 1. Jéiu$-Christ ^ m t M i rM^ ^ M. J. Salvador, 1. 1 p. 8S0.
M. IQGHELET. 5l5t
pins p^ssiqnoé. On comprend qu'il nous suffit ici dindiquer sans entrer dans de trop longs détails. Sevrez le prêtre des affections les plus naturelles, des liens de la fainille, des douceurs du foyer, faites-en un être à part, entourez-le d'une auréole divine, considérez - le comme Témanation la plus pure, le représentant direct de la divinité ici -bas, donnez-lui pour suprême arbitre de sa destinée un seul chef spirituel , prescrivez-lui une soumission , une obéissance absolue à cet unique chef, si ce prêtre ne peut résister aux passions qui l'entraînent, concilier des choses contradictoires, triompher dans la lutte, vous aurez éternellement l'homme qui se ment à lui-même et qui ment aux autres ; vous aurez les abus du jésuitisme, de la casuistique , de la confession , de la haute direction, tels que M. Michelet et tant d'autres avant lui , les ont dépeints avec de si vives couleurs ; commandez à l'homme de quitter son père et sa mère , sa femme et ses enfants , pour se consacrer exclusivement à Dieu et vous aurez infailliblement pour résultat, BP® de Chantai qui passe sur son vieux père, sur son beau-père et ne s'arrête pas même devant le corps dé son fils prosterné sur le seuil de sa porte, pour lui barrer le chemin , vous n'aurez plus de famille ; exaltez le mérite de la chasteté absolue, de to vie ascétique , dn mysticisme , des morti-
Èêù M. laCBfeLfiT.
fications, à côté de qaelqaes résultats utiles^ TOUS aurez les Tisions les plus foHes^ les plus bizarres , les plus extravagantes que les clottres et les monastères ont dans tous les temps en-> traînées après eux. Rancé, malgré la pureté et la sainteté de sa pénitence, n'arrive^ en définitive, qu'à être un sépulcre vivant , un stoïque sombre et cruel , sans entrailles , sans compassion , sans pitié pour les maux et les douleurs d'au^ trui.
Tout cela est vrai , mais tout cela , je le répète ^ tient à l'essence intime du christianisme; tout cela découle de ses principes , des vues dans lesquelles il a été fondé ; c'est le christianisme lui-même qui a prodait ces résultats et non le xvii^ siècle et non les siècles qui l'ont précédé , non plus que l'ambition et les mauvais instincts de l'Église. En donnant tout à Dieu , le christianisme a trop peu donné aux hommes; en supprimant le monde actuel, en le considérant comme le domaine spécial de Satan , comme un fantôme près de s'évanouir , il a supprimé la li*« berté, la félicité positive; il a étouffé le développement régulier de l'individualité et de la nationalité qui sont les éléments nécessaires de tonte civilisation.
Le reproche d'exagération que M. Miohelet adresse au moyen-ftge , pourrait s'adressa: bien mieux enoore k l'ensemble du christiamsinef
H. MICHEiBT. I«t
(r Le moyen-àge ^ dit-il ^ va toujours trop haut ou trop bas, il n'a pas connu les milieux. Le triomphe de la femme est tout idéal dans Béatrix, et la passion de la femme tombe trop bas dans Grisélidis^ qui se résigne même comme mère. Rien de pratique. — Celte ignorance des milieux est cho* quante^ à plys forte raison ^ dans tous les sermons d'aujourd'hui. C'est toujours le ciel et l'enfer ; nul intervalle. La femme pour eux , c'est une sainte, ou c'est une prostituée* Jamais ils ne parlent pour la sage épouse , pour la mère de famille. Cet esprit d'exagération rend leur parole singulièrement stérile. Poésie de moines, de célibataires j on le sent partout. Ils font la Vierge de plus en plus jeune ^ de plus en plus fille, de moins en moins mère. Mille légendes vaines et indécentes ; et ils passent à côté de la légende essentielle qui aurait fécondé le moyen-âge ; l'éducation de Jésus par la Vierge. On devait sentir pourtant qu'il avait le c(bv>t materneL II pleure pour Lazare.. •• Laissez venir à moi les petits^ etc (')»
Mais , encore une fois , est-ce le moyen-âge qu'il &ut accuser d'exagération ? est - ce le moyen-âge qui a io venté le dogme du Paradis et de l'Enfer? est-ce le moyen-âge qui a inventé la Vierge, qui a fait de la maternité de la Vierge
f}) U. Hichelet, du Prêtre ^ de la Femme, de là Famille ^ ff 9%h B«Wi 1 el t.
I6I JU. MICHELÈT.
une maternité toute spirituelle et non réelle? est-ce le moyen-âge qui s*est écrié : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre toi et moi? » Ce sont là tout autant de dogmes inséparables de la nature du christianisme. Nous serons plus juste que M. Michelet; du jour où TÉglise rejettera ces dogmes de son sein , du jour où elle ne parlera plus du Paradis et de l'Enfer, de la résurrection de la Vierge comme vierge , du mérite de la chasteté, de l'Eucharistie, de Tïncamation, de ce jour, l'Église aura renié son principe, menti à son origine ; elle aura cessé d*êlre elle-même. Malheur à la religion qui est réduite à éluder ses dogmes, d'autres appellent cela prc^rès, nous l'appelons ruine. On sait quelle est la ccmséquence fatale des dogmes qui finissent , c'est un symptôme infaillible de décrépitude et de mort. D'autres appellent cela transformation, nous l'appelons abdication. Ce caractère ^universalité , de souplesse à se plier li toutes ies exigences dont on a glorifié FÈglise , ne serait plus, en définitive, qu'un privilège commuiàà toutes les religions auxquelles il serait donné de se transformer au même prix. Les adverisakes de M. Michelet ont eu raison de se déchattter avec un emportement mêlé de fureur contre tei ; ils n*avaient pas rencontré jusqu'id dams le sein du christianisme d'antagoniste plus redoutable et mieux disposé à leur porter de liidftftlteft al-
U* WCBBLBÎé 161
Miites j fls doivent regretter aujourd'hui de n'avoir pas su ménager un pareil jouteur.
il est vrai de dire que l'auteur de V Histoire de France n'a pas toujours pensé de même sur cette poésie de moines , de célibataires , sur celte exagération du moyen-àge , sur la famille , sur le mariage , sur la femme surtout , qu'il regardait jadis comme ayant en elle quelque chose de mol et d'énervant qui brise le fer et fléchit V acier (')y mais il ne nous appartient point de faire l'histoire des variations de M. Michelet,
Quoiqu'il en soit au fond du Livre du Prêtre et c'est par là que je finis, ce livre est-il un anachronisme? Uauteur s'est-il trompé d'époque?
Convenait-il de remonter le courant , de rompre avec cette philosophie moderne , cet éclectisme qui se tenaient dans les hautes sphères, à l'écart des luttes passionnées, pour examiner avec calme les combinaisons du passé et retirer de cette étude quelques éléments de force et d'autorité morales pour le présent? Fallait-il renoncer à cet armistice , à cette espèce de pacte tacite que les diverses communions semblaient avoir conclu entr'elles pour marcher ensemble à la découverte de la vérité et déserter ce rendez-vous moral que la philosophie^ la science, les religions semblaient s'être donné sur le même terrain?
Je n'hésite pas à répondre affirmativement; il
(*)M. llicheleti SUtairûd^Franc^t t. >]> p. 168 et 169.
964 M. MICBStVI.
8uffit de jeler un rapide coup-d'ceU sarlftnoor velle attitude que le clergé a prise ea FnoiGe depuis quelques années pour se jconvaincre que l'impartialité philosophique et désintéressée de la science ne suffisait plus pour arrêter ses^excès.
Que disait^ en i838 ^ l'État au clergé par un de ses organes les plus éminaits? L'État luidonr nait un conseil sage ^ juste , vrai , le seul encore praticable, s'il ne s'obstine point à rouvrir la carrière de tous les genres de fanatisme , à recommencer les vieilles guerres que nos pères ont vues.
On lui disait : le catholicisme a des satisfactions pour les désirs et des remèdes pour les soiifTrances, il sait en même temps soumettre et plaire) ses ancres sont fortes encore et ses perspectives pleines d'attrait pour l'imagination ; il excelle à occuper les âmes en les reposant, leur convient après les jours de grande fatigue; c'est la plus grande école de respect qu^ait jamais, vue le monde; la France s'est formée à cette école , malgré l'abus qu'en ont fait souvent les passions humaines ; au milieu de cette société d'indépendance individuelle , c'est un grand bien que d'autres causes, d'autres conséquences maintiennent le principe d'autorité , de soumission intérieure; développez, faites fructifier cet esprit , rapprochez-le de l'esprit du siècle , rétablissez l'harmonie entre l'ancienne religion et la
H. MIGHELEX. 1(19
société noavelle^ mettez un terme à leur hostilité, amenez-les Tune et l'autre à se comprendre, à s'accepter réciproquement; plus de mauvaises espérances , plus de distractions mondaines , rien qui rende le zèle impur ou seulement suspect; vivez en paix, côte à côte, parallèlement , sous le même toit avec l'État ; tandis qu'il maintient dans la sphère sociale , c'est-à-dire, dans les rapports du pouvoir temporel avec les citoyens , la liberté de conscience et de pensée , vous maintiendrez hautement , de votre côté , dans la sphère religieuse, dans les rapports du pouvoir spirituel avec les fidèles,rinfaillibilité derÉglise; ces deux pouvoirs peuvent marcher ainsi selon leur principe, sans se heurter; la distinction du spirituel et du temporel, c'est la doctrine de l'Église ellemême; gardez-vous de l'oublier, gardez- vous de les confondre ; souvenez-vous de la réforme, d'Henri VIII; l'ÉgUse n'a pas de plus dangereux ennemis que les laïques théologiens , princes ou docteurs; la séparation de l'état religieux et de l'élat civil , c'est la doctrine de la Charte , respectez cette doctrine ; encore une fois , vivez en paix , en rapport de bon voisinage, sans méfiance et sans passion, avec la Charte, le protestantisme, la philosophie; en paix, non seulement matérielle, mais morale , non seulement obligée , mais volontaire , sans abdiquer, sans vous trahir, avec hon-
neur, vérité ; si vous ne le faisiez , la société s'abaisseraity tomberait en langueur ; un esprit sec et stérile présiderait à des relations purement officielles et routinières , sans force^ sans dignité; nous verrions s'étendre , s'affermir, devenir permanent et en quelque sorte légalement consacré cet état d'indifférence à la fois dédaigneuse et subalterne , de froideur sans sincérité qui est la condition des sociétés bornées au seul mécanisme administratif, des sociétés dénuées de vie morale, c'est-à-dire de foi et de dévouement Q.
Ces conseils étaient dignes, puisés dans Texpérience et la réalité des choses; ils n'eurent que le tort d'être inspirés par un homme d'état qui semblait vouloir subordonner toute l'action religieuse et philosophique à l'autorité politique, arrêter le mouvement des esprits , imposer ses doctrines de conciliation et de paix avec le despotisme de la nécessité; en matière de conscience et de pensée , dire et répéter, quil faut que cela soit ainsi , c'est s'exposer à ce qu'on vous réponde qu'il ne faut pas; en effet, au lieu des résultats favorables que l'on pouvait attendre de ce système d'équilibre moral , nous avons vu se réaliser cet état d'indifférence à la fois dédaigneuse et subalterne, cette froideur sans sécurité qui est la condition des sociétés bornées au seul lien du mécanisme administratifs des sociétés dénuées de
(>) Bévue française, année 1838.
U. MIGHELÏT. %t1
^{e morale; nous avons va recommencer avec plus de violence que jamais la guerre entre les croyances chrétiennes et la philosophie , entre TÉ^ise et le nouvel état.
Pourtant, en présence de ces tentatives de conciliation, deux voies étaient ouvertes au clergé; ou bien , vivre en paix sous le même toit , aiiisi qu'on l'y conviait, avec la philosophie, le protestantisme et les autres communions; abdiquer franchement ses vieilles rancunes ^ son vieux levain de haine , sa vieille ambition temporelle, se mettre à la tête de ce mouvement spiritualiste dont nous avons parlé plus haut , se Vassimiler , pour donner plus de grâce encore, plus d'onction à la parole chrétienne, accueillir enfin sans arrière-pensée ce goût du beau, de l'idéal dont on lui avait découvert les aspects et qui a pour conséquence inévitablederamener à soi, les esprits cultivés , les âmes tendres , malades et rêveuses; ou bien, reprendre la grande école de controverse du x\n* siècle , se placer à la hauteur du mouvement philosophique , des travaux de l'exégèse moderne, lutter contre les véritables et sérieux adversaires du christianisme avec loyauté, à armes égales, opposer, en un mot, l'érudition à l'érudition, la science orthodoxe à la science profane ; le clei^é n'a voulu entrer ni dans l'une, ni dans Tautre de ces voies.
Tandis que d'éloquents auxiliaires lui ve-
•6§ . M. MIGHELEt.
oaient de toutes parts, tandis que des paroles amies l'invitaient à la concorde , il s'est jeté dans un système de dénigration odieuse. Dans ses mains , la presse catholique est devenue un ate* lier d'infâmes calomnies , d'injures nauséabondes; les écrivains les plus éminents, les plus consciencieux de l'époque, ont été impitoyablement dénaturés ^ trainés dans la boue , travestis , poursuivis dans leurs œuvres , dans leur vie, dans leurs affections les plus intimes. L'Univer*silé a été accue.ce de réhabiliter Robespierre, Marat , d'ôlrc couverte du sang de plusieurs générations. Ici , c'est un catéchisme dédié par un montagnard Yivarais à tous ceux qui aiment leur patrie et leur religion ; on y fait interroger les professeurs du corps enseignant par un élève des frères ignorantins ; les professeurs] dûment atteints et convaincus d'immoralité et d'impiété, sont à jamais exclus de la communion catholique , traités d'infâmes blasphémateurs, et rangés parmi les Albigeois , les Antimariens , les Cyrénaïques , les Cérinthiens , en un mot , parmi les hérétiques les plus pervers; là , c'est un joqrnal , la Revue de Saint-^Paul , oi^ane de la confrérie de ce nom, qui joue à l'Érostrate contre toutes les gloires littéraires acceptées du public, et réhabilite toutes les médiocrités inconnues • Mystique, prude el crédule, la Revue de Saint- Paul défend les miracles des Jésuites ^ demande
U. MIGBËtËT» M
le fmis-clos pour leà exposilions da Musée /attendu que les Pasiphae des Grecs étaient plus morales que les statues modernes. Ce même journal met les almanachs à l'index ; sous prétexte qu'ils apprennent aux paysans à être vertueux sans le secours de leur curé. M. de Lamartine a encouru le singulier reproche d'avoir tiré de sa harpe des outrages contre le Dieu du Sinaï, des blasphèmes contre le DieuduCal^ vàire et d'autres aménités de ce genre. Quiconque n'exagère pas de Maistre ou M. de Bonald est panthéiste ou rationaliste; partant, damné et responsable des crimes qui se jugent aux Assises. D'une part, la chaire chrétienne s'est transformée en tribune politique, socialiste; d'autre part, en tribune scientifique, littéraire. La morale pure n'y occupe jamais qu'un rang secondaire. Il faut lire les travaux de M. Louandre('), auxquels nous empruntons quelques-unes de ces énormités, entre mille, pour se faire une idée de tout ce qu'il y a de chaos incroyable , de divergence , d'excentricité , de vagabondage d'esprit , de jargon néo-catholique , médico-philosophique , d'ineptie , d'intolérance folle, dans ce que publie la presse catholique depuis quelques années. On ne se figure pas, qu'en plein xix^ siècle, un pareil désordre, une telle confu-
ça^hoUquêf par Gb. loaaiidre.
sioD f une telle anarchie dans les id^ poitsent encore régner quelque part , fÛt-ce dans le coin le plus obscur et le plus ignoré de l'Europe. — Il faut remonter jusqu'aux plua mauvais temps de la Ligue , jusqu'aux époques les plus reculées du moyen-âge , pour trouver un exemple de cette lutte qui tient du délire; on s'étonne de la réapparition de l'école voltairienne, de l'incrédulité^ du scepticisme dç Bayle et de TEncyclopédie; mais^ les pamphlets de cette école n'étaient rien auprès des diatribes « des invectives ridicules que Y Univers distille encore chaque jour à ses lecteurs; il n'y a que la grâce et la gaîté de moins.
Et l'on voulait qu'en présence de cette réaction scandaleuse , envenimée de haine et de fiel, en présence de cet esprit de mort qui continue à s'acharner contre tout ce qui est grc^nd^ npble et beau , l'université , la philosophie, la presse opposante restassent muettes et désarmées ! Et l'on voulait qu'aucune voix généreuse ne s'élevât pour réprimer d'aussi révoltants abus!
Sait-on comment on agissait en pareil cas sous la Restauration?
En 1823^ un article fameux avait parq dans le journal le Drapeau blanc, où l'Univer^té était qualifiée de Séminaire d'athéisme et dç Vestibule de r enfer. Cet article avait la forme d'une lettre adressée à M. Tévêque d*Hermopolis ^
H. MICHELET. Vti
grand-maitre de rÙniversité. La lettre portait la signature de M. l'abbé de Lamennais. Le Drapeau blanc fut condamné par les tribunaux (*). A Dieu ne plaise que nous veuillions recommander l'emploi d'une arme si dangereuse , bien loin de là ; qu'ils usent et abusent de la liberté de tout dire, de tout publier, ces journalistes d'un jour, leurs efforts n'en seront que pins impuissants, leur nullité plus complète, leur ineptie mieux démontrée ; que , sous prétexte de lutter pour la liberté de l'enseignement, ils essaient de se soustraire à la loi commune^ de s'exempter des garanties d'intelligence et de capacité, que l'épiscopat descende lui-même dans la lice pour fulminer ses anaflièmes , si cela lui convient, sauf à y perdre toute dignité, à y compromettre tout ce qui lui reste de force morale, à la bonne heure; mais qu'on encourage au moins la presse libérale qui combat depuis quarante années en France, pour le maintien de ses institutions les plus sacrées; qu'on la laisse s'élever de toute la force, de toute la vigueur que lui ont données ces quarante années de lutte contre ces abus inouis; qu'on ne la condamne pas au mutisme ; qu'on ne l'accueille pas avec une froide indifférence; qu'on ne la traite pas avec un superbe dédain, lorsqu'elle essaie de se défendre loyalement des sta-
(t) Rmt$ dAi JHinm-HondUf «muée 1843, t. IT p. 191,
pides accusations , des reproches d'immoralité , d'impureté qu'on ne cesse de lui jeter à la face. Que peuvent, je le répète, les vues calmes et désintéressées de la science , les appels comme d'abus , devant le réveil des plus mauvaises et des plus cyniques passions? Législateurs, publicistes, historiens, romanciers, ce n'est pas trop du concours de tous.
Félicitons M. t)upin, ce sincère continuateur des Pilhou et des Bossuet, d'avoir abrité sous son puissant patronage le précieux dépôt des libertés eallicanes. Son Manuel est l'œuvre d'un vrai chrétien , d'un ami de l'ordre, d'un éminent jurisconsulte, d'un interprète fidèle des vieilles et saines traditions. La haine dont le clergé le poursuit n'est qu'un argument de plus en faveur de ses doctrines.
Félicitons M. Louandre d'avoir évoqué de leur obscurité ces productions immondes , ces libelles infâmes; d'avoir osé pénétrer dans ces eaux fétides et bourbeuses, courageusement flétri le romanesque absurde, l'illuminisme fébrile.
Félicitons le célèbre romancier lui-même, M. Eugène Sue , d'avoir fait pénétrer , à l'aide d'une fiction, jusque dans les masses, le tableau de ces menées sc^urdes, de ces doctrines délétères, démasqué le faux zèle, la fausse ' - f iété* i rhypocrisie ^ les tendances
CQrraptrice^ du jésoitisine^ d'avoir empêché cette vase de monter jusqu'à elles , et de pervertir leurs meilleurs instincts.
. Félicitons enfin M. Michdiet d'être un instant descendu de sa tribune d'historien , pour prêter l'oreille aux bruits du dehors, combattre ce nouveau pharisa&me , secouer cet état de somnolence et de torpeur qui s'étendaient comme un invisible réseau sur tout le pays ; si nous avons un livre de pure philosoi^iie ou d'histoire de moins^ nous aurons un Uvre de saine morate de pins f qui nous parle de ce qui nous touche , de ce qui nous tient le plus chèrement à cœur , de ce qui se passe chaque jour sous nos yeux, dans notre intérieur, à notre foyer, ({ui nous apr prend nos devoirs de mari , de père , nous enseigne une intimité plus vive , des liens plus étroits; Rousseau qu'on n'accusera pas de maii» quer de philosophie, n'a pas dédaigné de s'arrêter à un pareil sujet ; on n'ignore point dans quels minutieux détails il est entré sur l'éducation de son Emile ; pourquoi n'aurait-il pas été permis à un écrivain de nos jours, alors que la famille taid encore plus à se dissoudre, l'éducation morale à être négligée,^ alors que nous nous isolons davantage les uns des autres , pourquoi n'auràit-il pas été permis à cet écrivain de signaler cet isolement, d'en rechercher la cause ,
de traiter tmi uqo aptre fprme «daptée à nos
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nouveaux beioiïMi, à nos nouvelles moôtiM , dêê qnestiocB qui furent l'objet des mêditatiôUd leè plus sérieuses et les plus profondes du philosophe de Génère ? A part le point de vue théologique et polémique^ il y a dans l'œuvre du prô*^ tre^ de la femma et de la famille, des conseils et des av^tisgemenUi salutaires pour tous ; Tauteur de V Histoire de Franta a renoncé à ses anciennes exagérations , il est etilré dans une voie ra-* tionnelle > contbrtne k la réalité dès choses ; il a ramené la femme à sou rôle naturel de femme, d'épouse, de mère, de beîlô-mère j il a montré comment elle pouvait ainsi se développer, se renouveler dans chacune de ces phases , sans jamais rieu perdra de son libre essor ; il a fait justice de cette exaltation mystique, de ces aspirations sans but qui finissent par faire oublier tous les plus saiûts devoirs $ il a vengé l'homme qui se dévoue à sa famille , qui supporte pour elle les plus rudes labeurs, les mécomptes les plus cruels, de ce bannal reproche de positivisme qui sert de voile et d'excuse à toutes les mauvaises passions, à tous les égarements du cœur ; il y a là d'ad- «ÉâraWes pages sur l'éducation du fils par la mère, sur les précautiohs à prendre, pouf ne point étoufifer dans son jeune élevé le germe précoce de Voriginalité j si de pareils livres ne font que passer, ils auront eu du moins pour résulta* de réveiUer l'esprit puMic, de lui sigu2^1e^ de
4aqgerQux écueils, dç le prémunir contre dQ^ ^mbÛK^B souterraines i c'est une étroite et jxiefr quine oiyection que celle qui consiste à deoiaur der ce que Ton veut mettre à la place du chriitianisme; avec cette manière de raisonner^ il n'y aurait plus de philosophie , ni de contr^overap possibles j le mal existe , l'essentiel c'est qu'on le sache ; le remède viendra ensuite; on ne guérit un malade qu'a-près avoir sondé ses plaies. Qu'on y prenne garde ! il y a dans le mouvement de la presse catholique de ces dernières années^ tel que M. Louandre le révèle, en dehors du côté ridicule, des injures et d£s calomnies , de graves symptômes de dissolution morale , de schisme, de dissentiments religieux parmi lesplus fervents etles plus orthodoxes; plus d'unité, plus d'harmonie entre les théologiens eux-mêmes,entre les prédicateurs; l'anarchie est partout, le désordre est au camp; si cette situation se prolongeait, si l'État n'y prétait point une attention sérieuse, les conséquences les plus funestes pourraient en résulter pour la tranquillité du pays, pour le développement régulier de nos institutions, de nos libertés les plus chèrement acquises ; le clergé a voulu reprendre une nouvelle croisade , jeter un nouveau défi à la civilisation , croisons-nous ausssi, serrons -nous les uns les autres, oublions un instant les nuances d'opinion qui nous divisent pour résistera l'ennemi commun;
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montrons que s'il y a confusion , tiraillements dans la cause de l'obscurantisme et du passé, il y a force, union, moralité, fraternité dans la cause du prc^rès et de l'avenir, et qu'il se rencontrera toujours des voix assez courageuses pour la défendre.
M. THIËRS-
De rUiloire Al GoMiU et 4e rimpire*
Les grands souvenirs joniront de Féteroel privilége d'e&cîter Iqp pies nobles bmltés de Yé^ prit ; rien n'est propre à retreoiper la vie morale d'on peui^e comme le spectacle de sa ^ire passée ; c'est en mesarant la carrière qu'il a par^ courue ^ les obstacles invincibles qu'il a sur-^ montés^ qu'il prend conscience de sa fiirce^ de sa valeur, et qu'il peut attendre sans crainte les chances que l'avenir lui réserve ; la France avidt