‹ Écrivains modernesChapitre 6 sur 13 · PAUL-LOUIS COURIER · texte numérisé non relu

PAUL-LOUIS COURIER

Chaque peuple a ses écrivains frappés au coin de son génie : l'Angleterre a Sterne, Swift, Addison , Steele ; l'Allemagne , Lessing , Gœthe , Hoffmann, Bœrne, Heine ; l'Espagne, Cervantèsj l'Italie, le Dante, Pétrarque, Boccace; la France, Rabelais, Montaigne, Pascal, Voltaire, Le Sage, Beaumarchais.

D'où vient que ces écrivains ne ressemblent pas à d'autres , qu'ils ont leur physionomie propre, leur cachet spécial et, si l'on peut s'exprimer ainsi, un certain goût de terroir qui n'appartient qu'à eux? C'est que mieux que d'autres, tout en conservant leur originalité native, ils ont su s'inspirer des passions et des mœurs au milieu desquelles ils vivaient (^)]; on

COURIER. i»

a beaa tenter des voies nouvelles^ il faut reprendre les sentiers battus , remonter le courant^ se retremper à ces sources vives j les meilleures pages sont encore aujourd'hui^ comme hier^ celles qui sont le plus vivement imprégnées du génie national ; je ne trouve pas d'autre raison pour m'expliquer cette vogue soudaine qui saisit y de loin en loin , quelques écrivains d'élite^ qui les pousse et les porte si haut d'un seul jet y qu'on se laisse entraîner à leur suite et qu'on les adopte^ sans résistance, presque sans examen, comme on adopte dans le monde tout ce qui est de bonne compagnie, sans en rechercher l'origine; d'où viennent-ils? Où vont-ils? On ne sait, et cependant on se livre à eux comme à de vieux amis ; à quelle école appartiennentils ? On fouille en vain dans ses souvenirs , ils ne ressemblent à personne et, pourtant, ils ressemblent à tous; quelles sont leurs doctrines, quel est leur but? et qu'importe? Ils vous intéressent, ils vous captivent, ils vous promènent de circuits en circuits, au gré de leur fantaisie, de leur humour ^ sans qu'on ait le temps de leur demander où ils vous conduisent; ils ne vous déroulent ni de savantes théories, ni des combinaisons profondes, ils vous parlent , au contraire , des choses du monde les plus simples, ils vous disent le rossignol qui chante, l'aubépine qui fleurit , la vigne qui coule , la

rose qui se fane, les brebis et les vaches qui^se vendent au marché du village voisin , et pourtant , tous ces détails vous plaisent et piquent Votre attention ^ tous ces riens ont , je ne sais quelle saveur particulière dont on garde longtemps le souvenir.

Est-ce à dire que de pareilles œuvres ne soient que des œuvres d'esprit? que Tesprît supprimé , tout s'évanouit ?

Je ne le crois pas, on n'arrive point ainsi à une telle perfection de forme > sans toucher vive-^ ment au fond , on ne se joue point avec tant de fine malice , sans coudoyer des vices réels.

Pour peu qu'une œuvre vise au sérieux , il feut une certaine disposition d'esprit avant de s'y livrer, pour des œuvres ainsi faites au contraire, on s'y abandonne tout de suite, sans y penser, on les quitte, on les reprend comme on reprendrait une conversation interrompue la veille ; on oublie que c'est un écrivain qui vous parle, c'est un voisin avec qui Ton cause et l'on devise à loisir, sans ennui, sans embarras, sans fatigue.

Paul-Louis Courier brille au premier rang parmi ce petit nombre d'élus.

De bonne heure, il avait été destiné par son père à la carrière du génie. On raconte que l'époque de l'examen approchant, Courier se mit au travail, mais le temps lui manqua. Lorsque M.

Delaplace en vint aux questions d'hydrostatique, il lai répondit avec cette naïveté qui, plus tard^ ne fut pas un des caraictères le moin^ saillant de ses œuvres. ^^ Monsieur ^ je ne sais rien sur cette matière f mais si vous m'accordez quelques jours^ je m'en informerai. — Ce peu de temps passé, il se présenta de nouveau et donna à Texaminateur une si haute idée de son intelligence^ qu'il en obtint d'être avantageusement classé parmi les autres élèves. Au mois d'août 1792^ Cou^ rier fut admis, en qualité d'élève sous-lieute^ nant d'artillerie à l'école deChâlons, mais le trou^ ble qui régnait alors dans cette ville, par suite de l'invasion prussienne, avait interrompu le cours de ses études; les élèves avaient été employés à la garde des postes, où l'on avait placé quelques pièces de canon; ce ne fut qu'au mois d'octobre après la retraite des ennemis, que l'école reprit son régime habituel ; on n'y vit point Courier se distinguer par son application; l'étude des poètes grecs, qui déjà commençaient à le séduire, Tab^ sorbait presque en entier : « y renoncer, écrivait ji il à son père, était un effort dont sa vertu n'é-* » tait pas capable et toutes les fois qu'il lui était Mêpermis de quitter un instant les rochers d'Bu« » clide, silvestribus horridadumis^ pour se pro* » mener dans des plaines semées de fleurs et » entrecoupées de ruisseaux, >i volontiers, il s'y laissait aller.

Cependant, les mathématiqaes étaient aban-^ données ; la discipline de l'école paraissait dare par fois à an jeune homme vif et passionné qui, jusques là, avait joui d'une liberté presqu'entière et n'avait jamais été renfermé dans les murs sombres et tristes d'un collège ; aussi lui arrivait-il souvent d'oublier le soir l'heure à laquelle les portes de l'école se fermaient et d'y rentrer en grimpant par-dessus les murs ; c'est un fait digne de remarque qae la plupart des écrivains et des poètes marqués d'un véritable génie, aient en général préludé par la carrière des armes à celle des lettres ; le Dante, Bernardin de Saint-Pierre, André Chénier^ Vauvenargues, Chateaubriand ont tous essayé de la vie des camps : cette vie qui semble en apparence la plus éloignée du calme qui convient à des hommes d'études, sert au contraire merveilleusement à les développer. Deux passions paraissent les saisir en même temps : le goût des aventures, des voyages^ d'une iodépendance sans bornes et le goût de l'antiquité grecque. En 1794, Courier quitta la garnison de Thion ville pour être employé à l'armée de la Moselle qu'il joignit au camp de Blies-Castel ; ce fut alors que pour la première fois il vit la guerre et qu'il apprit à coucher au bivouac, à côté de ses canons ; après l'occupation de Trêves, il fut appelé au grand parc de l'armée et chargé d'organiser un atelier

COtRIfiR. S3

pour la réparation des armes ; il s'établit en effet dans un vaste monastère que les moines avaient àbandonnéetprit pour lui le logement de Tabbé. C'était un appartement magnifique, meublé de tout ce que le luxe peut rassembler de confort et dé somptueux; il en usa avec discrétion et prit soin que les soldats ne commissent aucun désordre.A la fin de juin 179S, Courier, nommé capitaine, se trouvait au quartier-général de l'armée occupée devant Mayence, lorsqu'il reçut la nouvelle de la mort de son père; cet événement inattendu produisit en lui une impression si vive, qu'oubliant tout, et ne pensant qu'à la douleur de sa mère retirée à la Véronique, près de Lui- " nés, il résolut d'aller se réunir à elle et partit aussitôt avec une admirable insouciance, sans prévenir personne et sans attendre aucun congé. Arrivé à Paris, Courier eut besoin danser du crédit de ses amis, pour faire oublier la manière brusque avec laquelle il avait quitté l'armée ; ils obtinrent qu'il serait envoyé dans le midi de la France. Le hasard lui fit rencontrer à Toulouse, chez un libraire, M. Chlewaski, polonais distingué par son érudition et dont les goûts se trouvèrent en harmonie parfaite avec les siens, ce qui amena entre eux une liaison fort intime ; ils s'enfermaient ensemble pendant des journées entières, puis se livraient à des longues promenades, à des rêveries sans fin , au milieu des

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allées de peupliers qui bcpr^Qut Iç oaoal d^

inidi-

Après ces entretiens, cette vie expansive qo^

^vaief^t tant de charmes ppi|r lui| Courier v^quaH |i sa toilette et se rendait ^u bal ; il f^ut se rapr? pelpf ici les années 1796 p\, 1797 r^niarqua^Ie^ p§r le goû). ^(Tréné dp plaisirs qui s'empara de tQul^ la France^ par la joiç qn^ l'oa éprouvait à se rotrouypr ensemble;, à I^ f^lip d^ 1^ terreur e( des J9prs néfastes de la ^évq^uUpi^ } Toulouse rf^Snlf \^ UK>46 de Paris et s'y cop{pf ma; Coujw^ p(e^i> ^lors de verve comique et d^ gaît4, prit un maltais ^e df^i^se et se Uvr^ k ce^ exercice ave$ latiji ^^fivà&fir, qu'il fut bientôt ep état ^e don-r f)er Inirmémp des leçons > P^ul-Louis comptais des dafues p<|rmi ses élpvef^ et fnontr^ tant d^ zèle pour l'^p^ d'elles, qu'il lai fallut quitter la ville, sans pnuyoir dire ad^eu ^ sqq ami Ch\^ waski ; il se F^f)di^ à la Véronique^ près de ^ nièie^ puis ft Fl^ris; au printemps de 1798, o^ renvoya joindre )es troupes qui se rassemblaient ex^ l^retagqe^ sous la npioi d'^rfpée d^Agglet^rr^; £)près avoir parçqfj^ru les cj^s du nord^ à h sjjite d'un générfik d'ftr|i)lprw, ^ viq^ séjouEf)^ à Renuesy où, profitant de quelq^^ loisir^ îl rouvrit ses livres ^l jeta la première ébauche ^ son éloge d'Hélène; enfin, de nouveaux ordres le dirigèrent vers le pays qu'il a depuis préféra à tous les autreS| qui ne cessa de Vinspiier qt

CQUHIËR. as

d'exercer sur son esprit une irrésistible séducr tion; il quitta Paris pour se rendre è^ Milan et de Milan à Rome ; mais^ comme je cherche moins à m'expliquer ici la popularité de Courier par lep circonstances et les événements au miliew d^Q^-rq^els il s'était fait jour, que par la nature mén^^ de son talent, je n'insisterai pas sur ces détail^ de sa yie militaire qui, d'ailleurs, ont été racontés d'une manière si ferme et si simple « par l'écrivain le mieux fait pour les apprécier et qu'il suffit de nommer, Armand Carrel.

Les causes de cette popularité, je voudrais les chercher ailleurs que dans l'intérêt du mor ment et dans les luttes de partis ; je voudrais essayer de dégager ces œuvres si correctes et ^i pures, de ce qu'elles empruntaient d'éclat au mouvement national qu'elles secondaient; jp voudrais montrer autre chose dans Courier, que l'écrivain pohtique, le pamphlétaire, je voudras peindre l'humoriste, l'artiste capricieux, plein d'imagination et de flamme, l'observateur malicieux et fin qui s'en va musant et baguenaudant f comme dit Rabelais, qui, chaque jour, grossit sop épargne des dépouilles de la veille , picore u^ fleur, ici, sur le mopt Hymète, sur les bords ^ rilissus, là, sur l'antique sol Gaulois^ et revie^ au logis, riche de son précieux butiq, oon^pp8€|r son miel des arômes les plus exquis ; je voudrsjs peindre le hibliomane , l'antiquaire , qui l?tj§ne

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courir sa plume, au gré de sa fantaisie, se passionne pour un vase étrusque, s'indigne contre ces descendants de Diomède qui ont eu la barbarie de briser un Hermès enfant, morceau d'un travail exquis et grec, qu'il avait remarqué parmi les sculptures de la villa Pamphili, se révolte contre ces déprédateurs avides qui n'ont pas craint de détruire à la bibliothèque du Vatican le fameux Térence du Bembo et de blesser à la main la Vénus de la villa Borghèse ; c'est dans ces lettres écrites d'Italie , de la Suisse et des bords du Rhin, qui débutent comme un autre odyssée et qui sont tous autant de chefs-d'œuvre de langage, de bon goût, d'abandon, de grâce, et forment, à mon avis^ l'un des titres les plus saillants de la gloire de Courier, que je voudrais surprendre le secret de son génie, l'épanouissement de ses premières impressions et les causes de cette originalité sans égale.

Je voudrais vous le montrer, le harnais sur le dos, alors que les feuilles se détachent des arbres, que les hirondelles s'assemblent pour partir, coupant un bâton d'aubépine, le faisant durcir au feu et se mettant en chemin vers cette Italie où, dit-il, il a tout à souhait, un pays admirable, l'antique, la nature, les tombeaux, les ruines, la grande Grèce, les bois d'orangers, les haies de citronniers, les rochers couronnés de myrthe et d'aloès ; il me semble que Ton con^

prendrait mieux ainsi ce qu'il y avait de désin^téresseraent des*hommes et des choses, d'entente des scônes variées d(3 la nature, de sève et de poosir, do uoa! .a-inn . v>n- l'an'ici'.ito, choz ce peinlre iniinitableet cmiiinenl, après avoir l)ro\é tant de couleurs diverses sur sa palette, il était })arvenu à se perfectionner dans ce grand art du style et àrevêtirses pensées de cette forme suave qui n'a pas été surpassée depuis ; il faut le voir s'extasier sur cet air embaumé qui circule autour de Reggio et qu'on sent^ k deux lieues au large^ lorsque le vent souille de terre , déchiffrant , entre deux haltes^ une inscription ici; notant une observation là, sue duepiediy comme disent les Italiens^ faisant partout bonne provision d'esquisses qui devront lui servir plus tard à composer de ces tableaux où se pourrait trouver quelque air de cette véiité naïve qui plait tant dans Zénophon ; il faut le suivre, chevauchant à l'aventure, à la manière de Don Quichotte , n'ayant souci de rien, sur le versant de quelque colline au pied de laquelle coule un torrent rapide et d'où s'élèvent tout à coup, mille ^ tant paysans que bandits, forçats déchaînés, déserteurs comimandés par un sous-diacre, bien armés, bons tireurs, faisant feu sur les troupes françaises, avant d'être vus ; rien de plus animé que le tableau qu'il fait de ces vives escarmouches, de ces guérillas, où les plus heureux

àl tOttWÈR.

Retirent sur place, où les autres, durailt qtiëlqties jours, servent de jouet à leurs bourreanit^ par l'imprévoyance du général, colonel ou chef, n'importe de quel grade, qui fait partir un détachement sans songer à rieti, sans savoir, iapluf^art dil terdps, si les passages sont libi es et cela, avec tih tel enjouement, que Ton dirait' qu'il assiste ces scènes dé carfïage et de meurtre, en speètateur indifférent, comme s'il ne prenait âucilhe part aux dangers, s'il n'avait pas la mort sans cessé attachée à ses pas ; puis, au milieu de la fumée des canons qui obscurcit plus ou moins èes idées, qui lui laisse à peine le temps de discerner les objets, au milieu de ces tristes fârceS qui ne sauraient faire qu'horreur et pitié (*), reprenant sa vie insouciante de touriste, d'observateur toujours plus curieux, tirant parti dé i*art de massacrer , comme l'appelle La Fontaine, pour une meilleure fin et d'un état, en apparence, ennemi dé toute étude, faisant la source principale de son instruction en plus d'un genre, apjpreriant iin idiome composé des plus beaux sons qu'il ail jamais entendu articuler; mais toutes èes épreuves , tous ces hasards iié lui suflSsent point encore. Sa ctiribsité , ajoùté-t-îl avec ce sel qu'on lui connaît, entée sur 1 âinbitioif des conquérants, dévient insatiable comme, elle, ou plutôt, c'est une sorte de libertinage (juij> satisfait sur xxh objet, vole aussitôt vers ûri

âtitre. Nagiièfô^ il était é^s àe cëttë Galàbre sauvage^ semée de broussailles et de périls.

Quand tout le moiide fhyait cette expédition^ Itfi §eal demandait à eh éti-e^ le voilà maintenait <|tll lorgne la Sicile y qui ne rêve plas que les prairies d'Enna et les marbi^es d*Agrigente 5 il 8*agit bien de rêver > li'y*a-t-il pas à Tarente un terrain fort étendu sous le^ quel^ ëtl fouillafeit^ on reiic(^re^ au lieu de tuf; des fragments de poterie dont la pldge est toute rouge? Qui sait? Au milieu de ces débris, Paul Coiiriet* va-t-il peut-être découvrir une liktû^é qui pdtirralt bieh avoir été celle dfe Pytbagore) là lampe tbtivéè^ pourquoi ne se moquerait-il pas uti pm de ëoi^méme et des antiquaires eti général ^ âv^ë cette ironie qui n'a rien d'amer, cette grâce qui n'a rien d'appi*êté , ce tdn ^ moitié Sérieux ^ moitié plaisant, dofat il ptisëède âeiil le secret? «t Dites-tboi^ h ûé grade $ écriUià M. Cblewa^i, qu'était-- A de tloaô que tsës villeé ddnt les pote caet^ fi kéè foiinaiênt des montages? Eo) ungue ieo-^ » nem, je juge des anciens 'par leilrs cruebes/ n et je né toiS dbèz tiétls rien d'approcbant. n Preneic-gdtde èëpëridant qu'on ne connais^ n sait poltit ttldrs nos toniieaiiit , les ctubhes i ed téb^ditt liëti ; partout où vos traducteurs i disent ub tonneau , entendee tine cruoh^ ^ ff é'éMit fÊÉé tmdàë qo'lfsMtàit IKo|(àfMi ,

40 couftisa.

m et le cuvier de La Fontaine est une cracha )) dans Apulée. Dans les villes comme Rome.

» et Tarente, il s'en faisait chaque jour un dégât » prodigieux; et leurs débris, entassés avec )^ les autres immondices, ont sans doute » produit ces amas que nous voyons. Que D vous semble, monsieur, de mon érudition?

» Vous seriez -vous imaginé qu'il y eût tant ' » de cruches autrefois et que le nombre en » fût diminué? »

Vous croyez peut-être qu'au milieu de ces folles divagations de la pensée, qui semblent attirer de préférence Courier, au milieu de ce vaet-vient d'impressions diverses qui se croisent et se succèdent dans son esprit avec la rapidité de l'éclair, il oublie ses travaux plus sérieux, ges recherches patientes et laborieuses ; il n'en est rien ; il s'occupe sans cesse de polir, de retoucher cette traduction de Zénophon qui fut le seul objet de ses études, de ses labeurs; il cherche à lutter d'habileté, de finesse, avec ce texte grec qui l'a séduit et dont il saura bientôt s'assimiler toute la fleur.

H J'aurais voulu, dit-il, en parlant de Zéno- M phon , qu'on y trouvât tout ce qui est dans » cet auteur et non moins le sens de ses pa- » rôles que le sentiment, s'il faut ain^ dire. Ne » pouvant atteindre ce but, qui serait au vrai la » perfection d'un pareil travail, j'en ai approché

GOVaiER. u

» du moin9 autant qu'il était eu moi, et même » plus heureusement que je ne l'eusse imaginé, » en quelques endroits, où vous ne trouverez }) guère à dire qu'une certaine naïveté propre » à cet auteur, charmante et d'un prix infini , » mais difficile à conserver dans quelque ver- » sion que ce sôit. Sur ce point, ceux qui Font » voulu imiter en sa langue même, selon moi, >^ y ont mal réussi. Je n'avais garde d'y préten- » dre ; mais imputant à bonne fortune tout ce » que j'ai pu rencontrer dans notre vieux fran- » gais d'expressions qui repréàentaient assez » bien le grec de mon auteur, partout où je me )) suis aperçu que le trait simple et gracieux du » pinceau de Zénophonne se laissait pointcopier, » j'y ai renoncé d'abord, et me suis borné à ren- » dre de mon mieux non sa phrase , mais sa » pensée. ».

A-t-on jamais, rien écrit de plus juste et de plus sainement pensé sur le génie des traduc* tiens, et n'est-ce point, d'après ces principes, que devraient se guider tous les traducteurs des livres anciens? Quand on parle si bien de son modèle , on est bien près d'être soi-même créateur.

Cet invincible penchant vers l'atticisme fut la passion dominante de la vie de Courier, il en avait le culte, je dirais presque le fanatisme.

Yoici un de& traits . les plus curieux de son

n GbURIER.

engouement pour tdut ce qui veiidlt dé la Grèce.

Afin de cbniprendre avec plus de véHté le^ préceptes de Zénôphoti sur le commanderilent dé la cavalerie et sut réqùitatioti, alors qtl'il s^éxërçàit à traduire fcet àdleur dàris la bibliotîiècltië du mai*lq[tais Tàcconi , la £antaisie lui pvii un beàii jour de falire Tapplication dé ces J)récëplfes par lill-mêmé , sut* son propre cheval ; vîté; il le bride et l'équipe à la grecque, ne lé feit poitit ferrer, selon l'usage , le monte feaùs étriers et lé voilà qui parade et caracole fièrement dans les rues de Naples, sur lès dalles qui forhaent le pavé , à la grande surprise des autres cavaliers qui le regardent ébahis, eux qui n'osaient s'y aventurer qu'avec mesure et précaution.

Que Paul Courier laisse là son grec et ses vieux manuscrits, qu'il essaie de peindre la nature vivante , âiilmée , de dessiner quelques délicieux paysages , en Suisse , tout près des bdrdg du lac de Luceme , qui n'ont pas un rocher où il n'ait grimpé pour découvrir quelque point de vue , pas un écho qu'il n'ait fait jaser, et vous allez voir avec quels ménagements, quel art infini, quelle ravissante fraîcheur, quelle filiesse de touche, il enchâsse dans ce petit cadre une deà plus gracieuses et des plus pittotorestjtléâ crêâtîôiiô qui soit jamais sortie dé là pluïne à*xsÀ poêté-

GOttUËft. ii

îbi , Je ne ptils résister au deâlf de cîtër en entier, sauf quelques détails qu'il me faudra supprimer à regret.

« Ce lac , le lac de Luceme , écrit-ll à M. Tho-' » massin , a aussi des nymphes; 11 n'y a dl chétif >) ruisseau qui n'ait la sienne, comme vous savez; » j'en vis une un jour sur la rlVe. Je ne plai- >) santé point. Tétais descendu pour examiner » les ruines du fameux château de Hapsbourg ; » mais je vis autre chose que des ruines. Une eune fille jolie, comme elles sont là presque outes ^ cueillait des petits pois dans un champ; i lèhr costume est charmant, leur air naïf et » tendre , car en général elles sont blondes, » leur teint , un mélange de lyô ei de roses ; » celle-là était bien du payé; j'approchai. Je * ne pouVaiâ rien dire , ne gachaiit paâ tin mot >) de leur langue; elle me patla, je ne l'eritèlidi^ i) point. Cependant, coînme èù Italie, 6ù béâu- » coup d'affaires se traitent par signes , j'âVâiè i> àôquis quelque habitude' de cette façon dé i ^'exprimer , je réussis à lui faire cotîlprèndré » que je la trouvais belle. Efa fSilt de panto- » mime, sans avoir été si loin l'étudier, elle en » savait plus que moi. Nous causâmes ; je stis » bientôt qu'elle était du village voisin, qu'elle » allait dans peu se marier, que son amant de- » mettrait de l'autre côté du lac, qu'il était jeune )j et joli homme. Vous seriez- vous doutée, ma-

» dame^ que tout cela se pût dire sans parler? » Pour moi , j'ignorais toute la grâce et l'esprit » qu'on pouvait mettre dans une pareille con- » versation; elle me l'apprit. Cependant je » partageais son travail , je portais le panier, je » cueillais des pois, et j'étais payé d'un sourire » qui eût contenté les dieux mêmes ; mais » je voulus davantage. — Toute celte histoire » ne me fait guère d'honneur : me voilà pour- » tant, je ne sais comment, engagé à vous la » conter, et vous, madame, à la lire; j'obtins de » cette belle assez facilement qu'elle ôtàt un » grand chapeau de paille à la mode du pays; » ces chapeaux , dans le fait , sont jolis ; mais

» il couvrait il cachait à peine, laissait-

» il voir le cou je m'en plaignis Ces cho-

» ses-là, en Italie, s'accordent sans difficulté; » en Suisse, c'est une autre affaire. Non-seule- » ment je fus refusé, mais on se disposa dès-lors » à me quitter. Elle remit son chapeau, remplit à » lahâteson^panier, et le posa sur sa télé.. .La » belle aussitôt s'enfuit, laissant à mes pieds son » panier et son chapeau qui tomba; et je restai » le mouchoir à la main. Quand elle s'arrêta » et tourna vers moi ses yeux indignés, j'eus » beau la rappeler, prier, supplier, je ne pus » lui persuader ni de revenir ni de m'attendre. » Voyant son parti pris, qu'y faire? Je mis le » ficha sur le panier et je m'en allai , mais

COUltlER. '45

» lentement , trois pas en avant et deux en ar- » rière, comme les pèlerins de Tlnde. A mesure » que je m'éloignais , elle revenait et quand je » revenais, ellç fuyait. Enfin , je m'assis à quel-

» que distance et puis je me levai et je

» sus encore lui inspirer assez de confiance pour » me laisser approcher. Je n'en abusai pins. Nous » ramassâmes ensemble la récolte éparse à terre^ et je plaçai moi-même sur sa tète le panier » que ses doigts seuls soutenaient de chaque » côté ; alors figurez -vous ses deux mains oc- » cupées, mêlées avec les miennes, sa tête im-

» mobile sous ce panier, et moi si près

» J'avais quelques droits, ce me semble

» l'occasion môme en est un j'en usai dis-

» crètement Maintenant, madame, si vous

» me demandez ce que c'est que le château de » Hapsbourg , en vérité je ne l'ai point vu , » non que je n'y sois revenu plus d'une fois. » Je revins souvent aux pieds de ces tours, mais » sans jamais voir ce que j'y cherchais.

Tout est parfait dans ce léger croquis, rien n'y manque, le site est merveilleusement choisi, mer- , veilleusement peint; il n'est pas jusqu'au costume qui n'ait sa couleur locale, bien sentie, bien rendue. Pour moi, depuis celte admirable scène des cerises, racontée si naïvement par Rousseau dans ses Confessions, je n'ai jamais rien lu qui m'ait fait éprouver un plaisir aussi vif, ua

^i GOUIUEU.

gentii^ent w^i vrai, .des choses dites saqs appcêt, telles qu'elles sont j j'en excepte pourtant rhi§toire ravissante de cç rouge-gorge qui vient égayer la solitude de Consuelo et qui semble jetée là, avec la même négligence, qu'une fable fraîchement éclose du génie de La Fontaine ; à part la différence des personnages, c'est, comme dans Courier, le même fini dans les détail^ : le roiig^-gorge va, vient, babille dans la prison de Consuelo, s'effarouche, se mutine, tout copume la nyflapbe de Courier; on le voit s'ep voler ^ puis revenir, s'étonner, s'effrayer, puis se rassurer avec la même coquetterie que la jolie ^Ue des bords du lac deLucerne; quel dommage que l'auteur de Consuelo, si bien doué pour retracer les mœurs intimes, les affections de l'àme, les nuances de sentiment, les scènes d'intérieur, la majesté d'un beau ciel, d'une belle mer, toutes les merveilles de Tari, les choses simples, grandes et vraies, s'obstine à poursuivre de vagues théories et dédaigne la richesse et la fécondité, dont la nature s'est montrée si prodigue envers lui, pQUf courir après des systèmes et des réformes sociales qui ne sont que l'écho très aff;aiibli des doctrines émises dans ces derniers temps par quelques hommes supérieurs.

M^js revenons à Courier. En lisant de pareilles pflge^j, ne vous est-il jamais arrivé de vous repprteç ^pvqloutairement vers updece^ déUcieux

tableiaux dQ genre de Yernet ov^ de Jac(jaand^ où tout s'harmonise dans un accord parfait, ciel, ombre et lunaière, où la naturp sepable avoir été prise sur le fait et rapidement jetée sur la toile d'un seul jet, avec un air de vie et de vérité qui vpus saisissent et vous entraînent malgré vous, où chaque détail concourt à l'effet général de Fensemble, où chaque trait est d'une correction irréprochable^ chaque ton finement nuancé, chaque contour nettement arrêté. N'étes-vous pas tenté de croire, en comparant vos inspirations, que la pensée qui guide cjuelquefois le pinceau du peintre, inspire aussi la m^se (Jg poète, du musfcien^ et ne reconnaissez-vous poiqt qup plus le poètQ , le peintre , le m^siciep sont vrai^, plus cette ressemblance de physiopomie se tratr hit et se révèle dans leurs œuvres? Cela doit être, car les i^ns et les autres s'inspirent et puisent à la même source d'éternelles beautés.

Paul Courier n'excelle pas moins dans le genre coipique et boufibn, en voici un exemple :

(( Vos lettres sont rares, écrit-il à madame Pi- » galle, sa cousine j vous faites bien, ie m'y ac- » coutumerais, et je ne pqurrai^ pli;^ rp'e» pa§!- » ser. Tout de bon je suis en colère : vos dou- » ceurs ne m'apaisent pofpt. Cornaient, po\^- » sine, depuis trois ans voilà deux fois que yous » m'écrivez! En vérité^. mamzelJe SppbieM»-., • » Mais quoi I si je vous querelle, vous pe fp'^

t» cotatEB.

ic crirez plas du tout. Je vous pardonne donc^ )) crainte de pis.

» Oui sûrement je vous conterai mes aven- » tures bonnes et mauvaises^ tristes et gaies, car M il m'en arrive des unes et des autres. Laissez- M nous foire, cousine, on vous en donnera de » toutes les façons. C'est un vers de Lafontaine ; » demandez à Yoisard. Mon Dieu ! m'allez-vous » dire, on a lu La Fontaine; on sait ce que c'est » que le Curé et le Mort. Eh bien pardon. Je di- » sais donc que mes aventures sont diverses, B- mais toutes curieuses , intéressantes ; il y a » plaisir à les entendre , et plus encore , je m'i* » magine , à vous les conter. C'est une expé- » rience que nous ferons au coin du feu quel- » que jour. J'en ai pour tout un hiver. J'ai de » quoi vous amuser, et par conséquent vous >) plaire , sans vanité , tout ce temps-là ; de » quoi vous attendrir, vous faire rire, vous faire » peur, vous faire dormir. Mais pour écrire » tout, ah! vraiment, vous plaisantez : ma- » dame Radcliffe n'y suffit pas. Cependant je sais » que vous n'aimez pas à être refusée; et comme » je suis complaisant , quoiqu'on en dise, voici, » en attendant, un petit échantillon de mon his- » toire; mais c'est du noir, prenez-y garde.

» Ne lisez pas cela en vous couchant, vous en » rêveriez , et pour rien au monde , je ne vou- I) drais vous avoir donné le cauchemar.

. î) Un jour, je voyageais en Calabre* Ùe^t

» on pays de méchantes gens , qui , je croîâ,

» n'aiment personne , et en veulent surtout

.• aux Français. De vous dire pourquoi, cela

> serait long; suffit qu'ils nous haïssent à mort,

i> et qu'on passe fort mal son temps lorsqa'ob

» tombe entre leurs mains. J'avais pour com-

D pagnon un jeune homme d'une figure ....

*> ma foi , comme ce monsieur

» que nous vîmes au Rincy ; vous en souvenez-

» vous? et mieux encore peut-être. Je ne dis

» pas cela pour vous intéresser, mais parce

» que c'est la vérité. Dans ces montagnes , les

» chemins sont des précipices, nos chevaux mar^

» chaient avec beaucoup de peine ; mon cama-

* )» rade allant devant , un sentier qui lui parut

1) plus praticable et plus court nous égara. Ce

» fut ma faute ; devais-je me fier à une tête de

» vingt ans? Nous cherchâmes, tant qu'il fit

» jour, notre chemin à travers ces bois; mais

D plus nous cherchions , plus nous nous per-

» dions, et il était nuit noire, quand nous ar-

» rivâmes près d'une maison fort noire. Nous

» y entrâmes , non , sans soupçon , mais corn--

» ment faire? Là, nous trouvons toute une fa-

» mille de charbonniers à table , où du premier

» mot on nous invita. Mon jeune homme ne se fit

» pas prier : nous voilà mangeant et buvant ^

» lui du moinsi car pour moi j'examinais le

M GOUEIEE.

» lieu et la mine de nos hôtes. Nos hôtes avaient » bien mines de charbonniers ; mais la maison, » vous l'eussiez prise pour nn arsenaLCen'étaient » que fusils^ pistolets^ sabres, couteaux^cont^as. » Tout me déplut, et je vis bien que je déplaisais »> aussi. Mon camarade, au contraire : il était ^ de la famille , il riait , il causait avec eux ^ et .»„par,une imprudence que j'aurais dû prévoir » (mais quoi! s'il était écrit....), il dit d'abord » d'où nous venions, où nous allions, qui fiotts » étions ; Français ^ imaginez un peu ! Chez nos ^ plus cruels ennemis, seuls, égarés, si loiù de » tout secours humain I et puis , pour ne rien « omettre de ce qui pouvait nous perdre) il fit « le riche , promit à ces gens pour la dépense, » et pour nos guides le lendemain , ce qu'ils p voulurent. Enfin, il parla de sa valise ^ priant » si fort qu'on en eût grand soin , qu'on la mit » au chevet de son lit ; il ne voulait point , di- » sait-il, d'autre traversin. Ah! jeunesse! jeu- » nesse! que voire âge est à plaindre! Cousine , » on crut que nous portions les diamans de la » couronne : ce qu'il y avait qui lui causait tant » desouci dans cette valise, c'étaient les lettres » de sa maîtresse.

(( Le souper fini on nous laisse ) nos hôtes » couchaient ea bas> nous dané ia chattibre » haute où nous avions mangé ; une soupente )) élevée de sept à huit pieds, où l'on montait

COtRIER. Si

• par une échelle^ c'était là le coucher qui nous .)) attendait^ espèce de nid^ dans lequel on s'in- » troduisait en rampant sous des solives charm gées de provisions pour toute l'année. Mon m camarade y grimpa seul^ et se coucha tout » endormi , la tète sur la précieuse valise. Moi, » déterminé à veiller, je fis bon feu , et m'assis % auprès* La nuit s'était déjà passée presque H litière assez tranquillement , et je commen- )» çais à me rassurer, quand sur l'heure où il 9 mesemblaitquelejournepouvaitêtreloin,j'en- 9 tendis au- dessous de moi notre hôte et sa femme jv parler et se disputer; et prêtant Toreiile par m la cheminée qui communiquait avec celle » d'en bas, je distinguai parfaitement ces pro- 9 pros mots du mari : Eh bien ! Enfin voyons y )) faut-il les tuer tous deux? A quoi la femme » répondit : Oui. Et je n'entendis plus rien.

» Que vous dirai-je ? Je restai respirant à )/^ peine ^ tout mon corps froid comme un mar- » bre; à me voir, vous n'eussiez su si j'étais » mort ou vivant. Dieu! quand j'y pense en- 9 core!.... Nous deux presque sans armes, H contre eux douze ou quinze qui en avaient m tant î et mon camarade mort de sommeil et H de fatigue! L'appeler, faire du bruit, je n'o- » sais; m'échapper tout seul, je ne pouvais; la » fenêtre n'était guère haute , mais en bas M dauxgros dogues hurlant comme des loups. ••

» En quelle peine je me trouvais, imagine:?- » le, si vous pouvez. Aubout d'un quart • d'heure » qui fut long, j'entends sur l'escalier quelqu'un, >i et par les fentes de la porte, je vis le père, » sa lampe dans une main , dans l'autre un de » ses grands couteaux. 11 montait , sa femme » après lui ; moi derrière la porte : il ouvrit j » mais avant d'entrer il posa la lampe que sa » femme vint prendre; puis il entre pieds nus , » et elle de dehors , lui disait à voix basse , » masquant avec ses doigts le trop de lumière » delà lampe : Doucement, va doucement^

» Quand il fut à l'échelle, il monte, son cou- » teau dans les dents, et, venu à la hauteur du » lit, ce pauvre jeune homme étendu ofiTrant sa » gorge découverte, d'une main il prend son

» couteau , et de l'autre Ah ! cousine. . . . •

» il saisit un jambon qui pendait au plancher, » en coupe une tranche , et se retire comme il » était venu. La porte se referme, la lampe s'en » va, et je reste seul à nies réflexions.

» Dès que le jour parut, toute la famille, à » grand brgit, vint nous éveiller, comme noas «k l'avions recommandé. On apporte à manger : n on sert un déjeuner fort propre, fort bon, je » vous assure. Deux chapons en faisaient partie, )) dont il fallait , dit notre hôtesse , emporter » l'un et manger l'autre. En les voyant, je » compris enfin le sens de ces terribles mots :

w faut'-il les tuer tous deux ? M je vom cms, » coosine^ assez de pénétration pour deviner à 9 présent ce que cela signiûait.

, » Cousine, obligez-moi : ne contez point » cette histoire. D'abord, comme vous voyez, » je n'y joue pas un beau rôle , et puis vous )) me la gâterez. Tenez, je ne vous flatte point; » c'est votre figure qui nuirait à Tefifet de ce » récit. Moi, sans me vanter, j'ai la mine qu'il » faut pour les contes à faire peur. Mais vous, » voulez-vous conter? Prenez des sujets qui » aillent à votre air: Psyché, par exemple. »

Téniers aurait - il mieux ordonné l'une de ses délicieuses bambochades?

Et maintenant que j'ai essayé de retracer quelques traits épars de cette existence si bizarre et si animée,de ce naturel si fantasque et si brusque parfois, de cette originalité si puissante, sans afféterie et sans fard , de ces véritables courses au clocher, à travers champs, fossés et collines, si pittoçesques, si coupées de fortunes diverses, de mécomptes, de périls et d'incidents, tantôt[graves et sérieux, tantôt burlesques et bouffons, alors que j'ai défloré toute la grâce de ces lettres écrites d'Italie qui se fane dès qu'on y touche , que j'ai éventé tous ces parfums, lorsque vous n'ayez plus sous les yeux qu'un reflet pâle et décoloré de ces vives et brillantes étincelles d'un génie qui s'ignore , comment vous parle-*

faî-je des œnvrôs plus sérieuses qui ont fait la gloire de Courier? Comment ne pas quitter à regret ce beau ciel, ces eaux limpides, cette riante et féconde nature d'Italie , qui prêtèrent à ses premiers essais toute la richesse et la variété de leurs couleurs? Il me semble que je lie vous ai pas assez dit cette soif ardente d'émotions, cette fureur d'errer et de connaître qui s'étaient alors emparées de cet infatigable voyageur et précipitaient la marche de son coursier semblable à celui de TArioste ou de Mazeppa; je crains de ne pas vous avoir fait assez comprendre que dans ce publiciste, ce pamphlétaire, il y avait Famé, le feu d'un poète, d'un peintre, qu'il tenait déjà ses pinceaux d'une main ferme et sûre, qu'il savait prendre tous les tons et donner la vie à tout ce qu'il essayait de peindre; c'est là pourtant ce qui explique ces succès de vogue inouïe qui vinrent le surprendre dans un coin ignoré] de la paisible Touraine et porter son nom à c6té du poète le plus populaire qui fût jamais , de l'immortel Béranger.

Certes, on ne peut nier que les circonstances étaient 'merveilleusement choisies pour faire place et laisser un libre cours à cette intarissable verve, â ce caustique et mordant génie J les abus étaient graves, la restauration marchait à grands pas vers sa ruine, Tesprit contre-

OOUBIESir II

^vôlutîoniiaire réagissait avec tine véhémenoe ^i n'avaitiplu6 de bornes, le pouvoir était en ^erre ouverte avec le pays et d'une extrémité de la France àrâutre> tout se ressentait des excès commis par l'autorité; les intérêts ne comptaient a)ors pour rien , c'est sur le terrain des principes que l'on se défendait pied à pied ; chaque jour la lutte devenait plus irritante , les dangers plus menaçants ; c'était l'époque des triomphes parlementaires ; quoique réduits à une faible minorité> les députés de l'opposition rivalisaient de zèle et d'ardeur; un discours de Manuel, de Hgnon , de Foy, de Benjamin - Constant , était attendu, avidement recueilli, à l'égal d'un bulletînde la grande armée ; on s'encourageait de te voix et du geste, on se pressait autour de cette phalange de brillants orateurs ; chaque parole qui tombait de la tribune retentissait au loin jusque dans les plus petits bourgs: la France sembait n'avoir plus qu'un seul vœu, qu'une seule volonté, léB' cœurs battaient à l'unisson, le patriotisme était à son comble ; on était dans Pattente générale de quelque grand événement; on prêtait une oreille attentive aux moindres Bruits; alors ceux qui se sentaient quelque indépendance dans l'esprit, quelque fermeté dans le caractère, étaient sûrs d'être écoutés, accueillis avec enthousiasme.

Paul Courier, avec ses antécédents .de révolte

iotérietire contre les Bhxxë du régkne ià^^àl qu'il avait vus de près , ne pouvait rester fr<»d et impassible devant un pareil concours de cir-» constances fécondes en excitations.

Nourri de bonne heure^ ainsi que nousravons vu , de la lecture des grands modèles de l'aiàti-quité grecque , admirateur insatiable d'Homère^ de Plutarque, d'Hérodote et de Zénophon qui ne le quittaient point , amoureux de la forme, façonné, rompu de longue main à toutes les grâces naïves , à toutes les délicatesses de la lan-« gue d'Amyot qu'il avait essayé d'épurer à sa manière, laissant là volontiers armes et bagages, gloire et honneurs militaires, pour coUalionner quelques manuscrits ignorés, remplir une lacune, retrouver une variante dans quelque poète grec, s'exposant à se faire fusiller pour s'être attardé à la bibliothèque du Vatican, alors que ses compagnons d'armes évacuaient Romej une autre fois , désertant les drapeaux , comme s'il eût fait la chose du monde la plus simple, dans cesjo!if*s de discipline inflexible, pour courir se livrer à ses loisirs littéraires dans une douce retraite à mi-côte et traduire une harangue de Cicéron; d'une humeur enjouée et vagabonde, peu soucieux de son avancement et de cette carrière militaire qu'il avait embrassée presque malgré lui , désillusionné sur le mérite des grands capitaines dont il avait su pénétrer les faiblesses et les travers,

COUILIEB, Il

0'une nature fugace, courant, à perdre haleine j de Rome à Vienne, de Vienne à Florence, de Florence en Suisse , sur les bords du Rhiui n'ayant pas d'autre habitation, comme il le dit quelque part, que les grands chemins, Paul Cou-* rier arrivait tout préparé, tout armé, pour mettre la main à l'œuvre et prendre part aux événement^ qui se passaient autour de lui. .

Après avoir mis beaucoup d'années à s'aver^ tir, il avait acquis tout ce qu'il fallait pour sq faire entendre des oreilles les mieux exercées et remuer les instincts les plus populaires.

Mais, il me reste ici à parler d'un évènemeni décisif dans la vie de Courier et du dernier traii le plus saillant de son originalité :

Au mois d'octobre 1814, Courier vivement affecté des événements politiques auxquels il ae pouvait plus prendre part, projetait de quitter Paris pour échapper à l'odieuse nécessité de voir partout chez lui des figures russes ou allemandes; le hasard l'ayant rapproché d'une famille qu'il aimait, celle de M. Clavier, alors helléniste distingué et membre de l'Institut, il s'avisa de pen«* ser qu'il pourrait être heureux, marié à la fille ainée de son ami/ et pourtant, avec son indécision ordinaire> il voulait, parce qu'il était amoureux , puis ne voulait plus, craignant de perdre sa précieuse liberté; dans ces alternatives, ses parents ayant fait beaucoup pour le détourner^

19 cotTRinu

le mariage fut rompu ; mais^ au bout de quet<[ùeS jours, Courier revint suppliant , obtînt gracè et te mariage fut conclu ; sans qu'il fût encore bien décidé sur ce qu'il voulait faire; son irrésolution dura quelques mois encore après ; son caractère fait pour l'indépendance, se pliait difficilement à ridée d'être lié pour jamais ; un beau jour, il partit , disaît-il , pour la Touraîne et de feît il y fut; mais de là, revenant sans s'arrêter à Paris , il se dirigea vers les côtes de ' la Normandie ; il y oiiblîà ménage et famille pouf se livrèi* encore à cette vie aventureuse qui avait feit les délices de sa jeunesse, et tenté par Poccasîon d'un navire frété pour le Portugal, il était sur le point de s'embarquer ; le souvenir et les lettres de sa jeune femme l'ayant rappelé, il se contenta d'une course à Rouen, le Havre, Dieppe, Amiens, Ronfleur, et revenu enfin à Paris, il se fit à sa nouvelle situation, il ne quittait plus sa femme qu'à regret et pour des affaires indispensables.

Là, finissent lès agitations et la vie militaire de Courier.

C'est ainsi que d'artilleur, de touriste, d'antiquaire qu'il était, il s'est fait, à la lettre, labou reur , vigneron de la Chavonière , bûcheron et botteleur de foin ; pour lui , sa muse s'inspire maintenant de peu, elle se passe aisément de bruit, elle n'a pas besoin de vivre au milieu

CMttSÉAi II

du gtand monde, pour devenir l'écho le p\\ii fidèle des passions ardentes qui l'agitent; elle n'abandonne pas la lisière de ses bois, la haie qui borde sa prairie, le sentier qui conduit du Pont-Clouet au Chêne-Fendu; elle n'a pour société que les paysans de Luînes ou de Véretsi dont les opinions, les principes n'ont jâinais varié, incapables de feindre ou d'avoir d'autre vœu que leur propre intérêt qui, comme chacuii sait, est celui de l'état; tranquilles sur le re«te et croyant qu'eux repus, tout le monde a dîné.

PaW-Louis, quelque peu clerc, écoute leurs récits, recueille leurs propos, sentîmenls, dît« notables qu'il couche par écrit et en fait ses ar** tîcles, sans y mettre du sien, sans y rien sousentendre.

Que le maire de Véretz ou de Luînes vienne à passer et, vite, Paul-Louis de courir à ses pinceaux, il saisit au vol l'importance grotesque dtt magistrat, peint ses grands airs d'autorité, son allure diplomatique; quelques ligues nettement tirées, quelques traits légèrement esquissés, et tout est dit, et vous avez là, devant vous, une figure vivante, animée, un de ces maires de village de la Restauration tel que chacun peut le retrouver dans ses souvenirs , que l'on a rencontré quelque part, sans pouvoir dire où, mais que Ton est sûr d'avoir coudoyé comme on â coudoyé ce marquis de Carabas^ ce vieux Séna-

Il ÇOUEIEB,

tenr, ce bon roi d'Yvetot si codûu dans Vhisr toire j qu'un jeune curé dont le zèle déborde, veuille empêcher les habitants de Véretz de danser sur la place de leur commune^ c'est plus qu'il ne faut à Courier pour lui fournir le sujet 4'une de ses plus spirituelles boutades, c'est bien là une peinture exacte et fidèle de cette église militante, dé cet excès d'ardeur de certaines âmes faussement dévotes, dont le type se reproduisait alors dans les moindres localités ; c'est bien là le tableau pittoresque de ces populations industrieuses de petits bourgeois, dû cul-tivateurs, dont les mœurs s'épurent et s'assai«nissent à mesure qu'elles naissent au bien-être, qu'elles participent aux douceurs du foyer do-:* mestique et de la propriété.

Que J'en parle d'acheter Chambord pour le duc de Bordeaux, et Paul-Louis qui n'avait jamais lu l'histoire, dit-il quelque part, que pour les ornements dont on l'avait embellie et non pour les faits, lui qui trouvait plus de vérité dans Joconde que dans tout Mézerai, va vous dérouler une page du grand siècle, saper les vices de cour^ flétrir les turpitudes des grands seigneurs , avec toute la véhémence, l'énergie incisives de Tacite etdeJuvénal.

Nul n'a su mieux que Paul-Louis retrouver les grâces naïves du vieux style français ; sa tra- 4vç||on desPastoralesdeLongus, trop peu connue

COtmtER« M

et trop peu vantée, offre un modèle inimitable ett ce genre, et dont il nous faut bien encore donner quelques extraits pour justifier notre éloge (').

« Un jardin est à moi, ouvrage de mes mains^ » que j'ai planté moi-même, aflBé, accoutré de- » puis le temps que, pour ma vieillesse, je i* » mène plus les bétes aux champs: Toujours y a » dans ce jardin tout ce qu'on y saurait sou- » haiter selon la saison ; au printemps des roN- » ses, d^s lis , des violettes simples et doubles ; » en été du pavot , des poires , des pommes de » plusieurs espèces ; maintenant qu'il est au- » tomne, du raisin, des figues, des grenades > » des myrtes verts ; et y viennent chaque mâ- » tin à grandes volées toutes sortes d'oiseaus^, » les uns, pour y trouver à repaître , les autres » pour y chanter ; car il est à couvert d'ombrage, » arrosé de trois fontaines, et si épais planté

(*) Nous ne parlons pas de ce fameux pâté d'encre versé par Courier sur le manuscrit de Longus , à la bibliothèque Laurentienne, qui le fit poursuivre comme voleur de grec , mit tous lef académiciens dltalie en émoi , lui suscita de si ridicules attaques et donna lieu à une boutade si vive et si bouffonne de sa part contre le bibliothécaire Furia. Voici la singulière déclaraUon qui fut arrachée à Courier à ce sujet et dont nous avons noaiméme retrouvé l'autographe à la bibliothèque Lanrentienuf j» lors d'un vojage récent fait en Italie :

« Ce morceau de papier , posé par mégarde dans le manuscrit » pour servir de marque, s'est trouvé taché d'encre; la faute en » est toute à moi , qui ai fait cette étourdcrie. En foi de quoi J'ai , » fiWàé ; (Signé Goviu^f7:::FioreDce| 16 novembre 1809.) » .

|C COUElBa.

9 d'arbrçs^ qae qui ôterait la muraiUe qui le 9 dôt^ on Cirait à le voir que ce serait un » bois.

. n Aigourd'hui environ midi , j'y ai vu un M jeuoe garçonnet sous mes myrtes et grena- • diers, qui tenait en ses mains des grenades et » des grains de myrte^ blanc comme lait^ rouge » comme feu, poli et net comme ne venant que B d'être lavé ; il était nud , il était seul^ et se •» jouait À cueillir de mes fruits comme si le m vergier eût été sien. Si m'en suis couru pour » le tenir, crainte / comme il était frétillant et » remuant, qu'il ne me rompit quelque ar- » buste ; mais il m'est légèrement échappé des » mains y tantôt se coulant entre les rosiers, H tantôt se cachant sous les pavots, comme fe- H rait un petit perdreau. J'ai autrefois eu bien n afEeiire à courir après quelques chevreaux de » lait, et souvent ai travaillé voulant attraper » de jeunes veaux qui sautaient autour de leur u mère; mais ceci est toute autre chose, et n'est )f pas possible au monde de le prendre. Par }) quoi me trouvant bientôt las , comme vieux . » et ancien que je suis, et m'appuyant sur mon ^n bâton, en prenant garde qu'il ne s enfuit, je » lui ai demandé à qui il était de nos voisins, eià » quelle occasion il venait ainsi cueillir les fruits Ji do jardin d'autrui. Il ne m'a rien répondu; » mais s'approchant de moi ^ s'asV pris à fine

COURIER. ei

}l SQjmre fort délicatement , en me jetant des

>>, grains de myrte, ce qui m'a, je ne sais com-

» ment, amolli et attendri le cœur, de sorte ■" •' ' ' / . . .

» que je n'ai plus su me courroucer a lui. Si l'ai

» prié de s'en venir à moi sans rien craindre,

}) jurant par mes myrtes que je le laisserais aller

>) quand il voudrait , avec des pommes et des

» grenades que je lui donnerais, et lui souffri-

.>) rais prendre des fruits de mes arbres, et cueil-

->) lir de mes fleurs autant comme il voudrait,

>i pourvu qu'il me donnât un baiser seulement.

. » Et adonc se prenant à rire avec une chère » gaie, et bonne et gentille grâce, m'a jeté une » voix si aimable et si douce, que ni Tarondelle, w ni le rossignol, ni le cygne, fût il aussi vieux » comme je suie , n'en saurait jeter de pa- » reille, etc.k...

« Cela dit, il s'est enlevé sur les myrtes, ne » plus ne moins que ferait un petit rossignol , et » sautelant de branche en branche par entre » les feuilles, est enfin monté jusques à la cime. » J'ai vu ses petites ailes , son petit arc et ses >i flèches sur ses épaules , puis ai été tout ébahi >) que je n^gi plus vu ni ses flèches ni lui. »

Et plus bas:

» C'était après l'oût , dans la richesse de Tau- » trame ; fcM'ce poires de bois , force neffles et p azeroles , force pommes de coing , les unes à )) terre tombées, les autres aux branches dès

6* CÔlTRtÈll.

» arbres. Â terre elles avaient meilleure eeûtenf, » aux branches elles étaient plus fratebes ; lâi » unes sentaient auume malvoisie , les autres » reluisaient comme or.

» Parmi ces pommiers^ on ayant été déjà tout » cueilli^ n'avait plus ni feuille ni fruit. Les » branches étaient nues^ et n'était demeuré » qu'une seule pomme à la cime de la plus » haute branche. La pomme belle et grosse à merveille sentait aussi bien et mieux que pas une ; mais qui avait cueilli les autres n'avait osé monter si haut , ou ne s'était soucié de l'abattre ; ou possible une si belle pomme était réservée pour un pasteur amoureux. Daphnisne ne Veut pas sitôt vue quMl se mit en devoir de l'aller cueillir. Chloé en voulut garder; mais il n'en tint compte : pourquoi elle peureuse et dépite de n'être point écoutée^ s'en fut où étaient leurs troupeaux^ et Daphnis, montant au fin » faite de l'arbre , atteignit la pomme qu'il cueîlm lit et la lui porta , et la voyant mal contente , » lui dit telles paroles :

9 Cette pomme , Chloé ma mie , les beaux:

» jours d'été l'on fait naître , un bel arbre Ta » nourrie; puis mûrie par le soleil, fortune l'a » conservée. J'eusse été aveugle vraiment de ne » la pas voirlà , et sot l'ayant vue de l'y laisser, » pour qu'elle tombât à terre, et fût foulée aux » pieds des bétes, ou envenimée de quelque ser*

» peiit qm eut frayé au long ; ou bien demeu- » rant là haut, regardée, admirée, enviée, eut » été gâtée par le temps. Une pomme fut donnée » à Vénus comme à la plus belle ; tu mérites » aussi bien le prix. Ayant même beauté Tune et » l'autre, vous avez juges pareils, il était ber- » ger, lui; moi, je suischevrier.

» Disant ces mots, il mit la pomme au giron » de Chloé, et elle, comme il s'approcha , le » baisa si soèvement, qu'il n'eut point de regret » d'être monté si haut, pour un baiser qui valait >> mieux à son gré que les pommes d'or. »

Je ne parle pas de ces Lettres au Censeur qui commencèrent la réputation de Courier, de cette Supplique aux juges du tribunal civil de Tours où, sans l'avoir appris, il a deviné le langage net et serré des affaires, et de ce Pamphlet des Pamphlets enfin , que l'on a"si bien appelé le dernier chant du cygne, auquel rien ne peut être comparé, depuis les Provinciales et les Lettres Persanes.

Jetez dans ces petits cadres tous ces trésors de style si lentement amassés, une bonhomie réelle au fond et non pas feinte, un sens droit et net, un sentiment profond des instincts et des besoins nationaux, je ne sais quoi d'honnête et de candide, de jeune et d'antique, des traits de verve tantôt forts et graves, tantôt clairs et aigus qui partent avec la rapidité d'une flèche et vont frapper juste à la plaie; n'oubliez pas que ce peintre, ce mo-*

raliste qwpèmt si bien les homlDesetlœ diofle»^ e&t réellement occupé à tailler sa vigne^ à serrer ses foinSy à aligner ses plants , que sa vie est simpie, unie comme celle d'un sage de la Grèce ou de Rome , qu'il ne ressemble nullement à un iactîeox^ qu'il n'obéit à aucune tradition,, à aucune école 9 que rien ne le gène, ni ton^ ni fausses bîenséaneesy ni mode^ ni bel usage ; que la langue ^'iLem|>k)îe n'est point cette langue de cour, cérémonieuse^ raide^ apprêtée , mais une langue naïve, fpaoche, populaire, riche comme celle de La Fontaine ; qu'il en connaît mieux que personne toutes les ressources, tous les âges^ tous les détours; qu'il ne dit que ce qu'il a vu et non pas ce qu'il a kl, de son mieux, comme cela lui vient et pour qu'on l'entende ; souvenez-vous que ce talent était arrivé par une lente élaboration des auteurs grecs et du vieux' français à une maturité complète , comme ces beaux fruits qui exhalent des parfums d'aubaat plus doux, qu'ils ont mis plus de temp^ à mfûiâr, et vous comprendrez sans peine que la pogulai-ité de Courier lui vint, bien moins encore desévèaements et des circonstances qu'il sut retracer a^vec tant de vérité, que de cette connaissance parfaite du cœur humain qu'il avait acquise dans ses fréquentes excursions ^ dans cette existence aceidentée y virement éprouvée^ et dans ses goÀts atudieux de- retraite et de ^mpUcité.

"COtTMER. «7

PittB «i refit ée pareilles tBtivres , plus on ^^^roow 4e îa peiffe à s'en détacher ; on ne se liasse poifift d'un parerl style ; on y découvre tonjOBrs quelques nouvelles peifec^lions qu'on n'avait pas saisies d'abord ; il faut tourner longtemps witour,«xaminer de près, pour s'expliquer ce que cet încomparabte artiste a dû mettre ^timow et tie soin à ciseler , polir et repoFir son -œtme, comme on tourne 'longtemps autour 'ffwne'beine statue grecque, pour en mieux saisir les proportions , la suavité des lignes et des formes; puis il s'exhale de là, je ne sais quelle franche et bonne odeur de pré nouvelleifient fffudhé , je ne sais quoi d'agreste, de sain, •de piquaM comme] le miel nouveau , dont le charme lYiéé&niesablese compose en même temps •de ce qao l'art te plus raffiné peut doimer de jouissances à l'esprit, et la nature de jeunes et vertes émotions au cœur; singulier résultat des époques tm anîlieu desquelles certains hommes de génie ont vécu !

Supprimez 4a Restauration, faites vivre Courier dans tin temps calme, de mœurs élégantes et poires, et peut-être ^aporait-il écrit des fables comme ^La 4FVmtaine, tracé des caractères comme La Bruyère, esquissé des lettres comme madame de Sévigné.

Autant que des écrivains d^iiés de focoltés et d'aptUades «diverses pensent se comparer, au-

cun ne rappelle mieux la manière d'André Chénier que Paul-Louis ; c'est la même préoccupation de la forme , le même soin du style, le même goût épuré de l'antiquité grecque ; on dirait que leurs muses se sont rencontrées dans les mêmes sentiers y qu'elles se sont suspendues aux mômes branches , énamourées des mêmes fleurs , qu'elles ont recueilli les mêmes parfums; Tune s'éprend des Pastorales de Longus, comme l'autre des Idylles de Théocrite, et voyez combien le véritable talent plane au-dessus des événements qui semblent le mieux faits pour l'éteindre.

Au milieu de la tourmente révolutionnaire , des scènes les plus sanglantes de la terreur, Chénier s'isole, se recueille, pour prêter l'oreille aux sons antiques et lointains de cette poésie grecque qu'il essaie de rajeunir , il meurt sur l'écbafaud, dévoré de ses feux !...

Paul Courier, au milieu de la fumée des canons, de la terre jonchée de morts, des batailles les plus meurtrières que l'on vit jamais, trouve encore assez de calme en lui-même pour ébaucher quelque frais paysage , relire Homère et commenter Xénophon ; bizarre rapprochement des destinées ! Il tombe, dans toute la force de son talent, atteint d'un coup de fusil à quelques pas de ses foyers !... Q

(*) Je ne puis m*empècher de citer ici un passage fort remar* quable de la Vie de Hancé sur la fln tragique du Goarier :

GOUaiER. 69

Qaoi qu'il en soit^ ces deux écrivains ont contribué^ chacun pour sa part, à ramener le goût des études sévères , à donner plus de souplesse et de correction à la langue , et si , comme tout le faitk espérer, une réaction salutaire et durable s'opère en littérature, en poésie, vers la pureté de la forme, une partie de la gloire en reviendra à ces deux apôtres les plus fervents de l'antiquité grecque.

« Dans les bois de Larcay, Jadis propriété de Rancé, dans les » parcs de Montbazon, panni des noms qui rappelaient une an- » cienne yie, le 11 avril 18S5, on trouva un cadavre. Le 10 d'avril, » le Jour finissant, une voix fut entendue : « Je suit un homme » mort l » Une Jeune fille, cachée av ec son amant dans de hautes » bruyères, avait été témoin d'un meurtre. D'un autre cdté, à » demi vêtue , la veuve de Courier (c'était lui dont on avait re- » trouvé le cadavre), âgée de vingt-deux ans, descend la nuit » parmi des personnages rustiques comme une ombre délivrée. » Les opinions de Courier à Véretz avaient réduit son intimité à » des rivalités inférieures : chagrins qui n'intéressent personne, » gémissements qui vont se perdre dans l'océan muet qui s'avance » vers nous, peutrébre quelque grive redit-elle racte tragique dans >» les bois où Rancé avait promené ses misères. Courier avait » écrit dans sa Gaxette du village : « Les rossignols chantent et » r hirondelle arrive. » Enfont d'Athènes, il transmettait à ses » camarades le chant du retour de ThirondeUe. i^ (Vie de Rancéf par !!• le vicomte de GhAteaubriand, p. 86 et 87^.

Je ne puis parler de Courier, sans parler d'un {H&licigite de ik)& jours qui se mira le plus co^ qoettement d^ms tes mêmes eaux •

Je veux essayer de dire quelques mots de lîmon et de ses Études sur les orateurs jaarfemantmire^; Tenlrepnse n'est pis san» danger, ^e'est ce qui me lente; toutefois ,, j'avoue que je ne Taborde pas sans hésiter ; c'est drôle^ malgré ses. allmed toutes populaires , ee 11« Timoii ne ma fait pas du tout l'effet d^im de ce» camarade* que l'on accoste familièrement, à qui l'on puisse dire; voyons, asseyons-nous un instant, les coudes sur la table et causons un peu, sans gêne, de ce qui vous intéresse , de vos portraitures , ainsi que vous les appelez , comme vous causions

TDfOlf* 7t

tmiiMi avw kl hm bmamô Coorier qui laimême ^è son tô&r, eawaitBi volontiers avec les Ministres et leur en disait de bonnes ;

Il le faut bien pourtant^ puisque je l'ai promis^ et ce M. Timoû , dût-il , de son fourreau , tirer sa plus brave et sa plus fine lame, diriger contre nous ses traits le» mieux affilés^ dussions* nous être pourfendus de part en part et laissés pour morts I le gant une fois jeté, nous ne pou*» vous reculer devant ce terrible spadassin ; mais aussi , pourquoi ce M» Timon vient-il se rencontrer sur notre passage , pourquoi vient-il troubler nos extases de joie et d'admimtion naïves pour cet honnête paysan de la Ghavonière que nous avons quitté à regret?

Qu*â-t-il à démêler lui, noble Vicomte, de haut et puissant lignage , avec nous, roturiers, bonnes-gens qui n'entendons malice ^ rien, qui parlons, qomme tout le monde parle , sans recherche, sans ambages , lui, qui sait vivre pour l'avoir probablement appris quelque part, qui sait les belles manières, le langage et l'étiquette de Cour, avec nous, gens du peuple, qui n'avons jamais appris à vivre , qui ne nous doutons pas seulement qu'il y ait de belles manières et qui no savons de la cour que ce que Paul-Louis a bien voulu nous en faire connaître. Mais où m'entratne ce vilain démon de la curiosité? ne voilàt-il pas que je vais soulever un voile qu'il ne

m'appartient pas de soulever! si ce M. Timon' s'appelait encore M. le vicomte de Cormenîn, il y aurait^ peut-être, matière à tirer au clair, à éplucher ; mais quand on s'appelle Timon tout court, comme on s'appellerait Jacques, Pierre Larrivay, quand on veut être du peuple et que l'on monte sur les toits, pour le crier bien haut, on ne doit pas y regarder de si près, on doit vous acceper pour ce que vous vous donnez j or, ou je me trompe fort , ou ce M. Timon se donne pour l'héritier en ligne directe, l'émanation lapins pure de Courier ; il en parle avec amour, il lui emprunte ses armes, son langage, ses allures ; en quoi difiTèrent-ils ? en quoi, se ressemblent-Us? c'est-là tout ce que je veux dire, et M. Timon ne m'en voudra pas, au moins je l'espère, de Tavoir ainsi rapproché de son divin maître ; ce sera, j'en conviens, moins piquant, mais ce sera plus sur , ce qui n'est pas à dédaigner quand on ose se mesurer à un adversaire tel que M. Timon ; si M. Timon se fâche , vite je le renvoie à Couriek son modèle et je l'empêche ainsi^ de se plaindre. Chacun a sa tactique.

D'abord^ différence radicale dans les sujets , différence radicale dans les époques; l'un, s'applique à peindre des abus réels d'autorité , des scènes de scandale qui se passent sous ses yeux, il dénonce au public l'arbitraire qui décime les campagnes et dont il est le premier à souffrir, il

élève la voix en faveur de pauvre victimes sacrifiées au bon plaisir de Cour et dont il a pu compter toutes les plaies ^ sonder toutes les misères ; il joint à ces éloquentes suppliques de naïves peintures de mœurs et resserre le tout dans de petits cadres^ laissant de côté les thèses générales qui s'agitent autour de lui; l'autre, au contraire, ne peint que des portraits, des individualités et non des types , des hommes et non des choses ; il semble s'intéresser particulièrement à savoir si tel orateur relève ses manches à la tribune pour se donner du frais , de quelle façon tel autre s'y prend pour poser ses lunettes sur le marbre de cette tribune ^ pour en essuyer les verres f Bbire le reste d^eau sucrée d'un honorable préopinant; vous verrez qu'il ne vous fera pas grâce de la plus petite verrue , de la plus légère tache dans l'œil, et cela par amour pour la ressemblance; ce qui lui plait, au reste, ce sont les généralités, j'allais presque dire, les bannalités politiques; mais je me tais, car M. Timon exerce, à ce qu'on dit, sur la presse une dictature telle, que les anciens censeurs depuis Caton, n'étaient

rien auprès.

L'un, vivait à une époque où le privilège tendait à reprendre toute sa force , le clergé toute son ancienne prépondérance , la noblesse tout son ancien crédit, où la classe moyenne commençait à peine à s'asseoir, le peuple oljtenail à

peÎDe jQstiM} Vaotre» nu cemtralre» vit dans une ^XMioe 46 libre GcmowrQitçe , où la nobleasQ Qt le cdergé, malgré leurs afforte incessants^ s'exercent, plae^ de domination exolnsivei où la classe moyenne a définitivement pris sa plaoe> où le peuple peut aisément se foire rendre jua^ tice et trouve des organes toi^ours prêts à lui venir en aide. Enfin^ l'un vivait dans ses bois^ dans ses champs^ il s'inspirait de la nature, de ses souvenirs de la Grèoe et de Rome } l'autre ^ au contraire y vit dans une enceinte malsaiuQ où serassemblent toujours, à peu près, lesméflMcl hommes^ n'ayant pour horizon et pour perspeo^ tive que le marbre de la tribune j je vous dO"» mande pardon pour ce parallèle ^^ fcH'dIe asse:^ surannée parmi nous , aussi , est-^ce ma faute à moi si le peintre des orateurs parlementaires se pique tant de ressembler à Courier?

Je me représente Timon, cloué sur son siège, depuis je ne sais combien d'années, le col tendu^ l'oreille aux aguets, le regard fixe et le crayon à la main , saisissant au vol , dès qu'un orateur monte à la tribune, un ton faux , un geste hasardé, risqué, comme l'on dit aujourd'hui 5 qu'un orateur vienne à tousser, il le note, qu'il pousse un soupir, il en prend acte, qu'il lève les yeus^ au ciel ou qu'il élernue, il en dresse procès-verbal ; que si cet orateur s'avisait de se présenter à l'aréopage, la mise négligée, la ceinture flot**

taatjSj^ le col dechf&use tvop^ oa^p^^^^'oat Imfk uoe. autre aMre, vite^ tiu lo^adat d'ao^n^r.

Comment^ M. Timon, vous vous foite^^clu peuple et vous vous offusquez da si pe;u! ^'eussiez-^ vous dit si vous aviez va Rolaixd eotrec à la Goût sans boudes à ses souliers l.««

En vérité^ ce doit être ub ventait sijqpfdije^ pour ces malheureuses victimes de tri]>une. ,. d'avoir là, sans cesse en face d'elles^ un impla«* cable, observateur qui ne perd pas un secit de leurs mouvements, ui^ seule de leurs paroles^, de ne pouvoir mettre la main dans leur gpu^^^ cluissor une mouche impc^twe, une mè^e de cbeveucsL rebelle^ sam yoir sus{v^i^e sur lei^ tête cette ^ée de DaJXMXclès qui les fXi/&MQ% sana courir la chance d'être trainé^^ ^^^ gémonies^

Mais qu'au lieu de MM. Guizot^ Tbiers « Dupin, Odilon-Barrot, ce scdt M. Berryer qui monte à la tribune; ohl il tau t. voir alors coniine ce fier Aristaxque s'assouplit, il tant voir avee. quelle tendresse,! quel amour de père^^ quelle jubilation, il recueiHe jusqu'à la dernière de ses paroles sur son papier le plus fin, le plus ve« louté; ses nerfs se détendent, ses pointes s'énvousK 8#at| se& traits sedéridentj il se pàa>e d'aise sur son siège, sourit de son sourire le plua gracieux» se prêtasse» roucoule et se laisse doucement em^ porter sur les ailes de cette éloquence divine ; it ne trouve pas d'expression assesi choisie, de tour

*16 TIMOIf.

assez poétique pour rendre le charme de ses émotions, de lyre assez harmonieuse pour moduler le son de cet organe, de couleur assez vive, pour reproduire la flamme de ce regard; ce n'est plus cet intraitable et sévère contempteur aux oreilles chatouilleuses, que le moindre mot aventuré blesse, que la moindre négligence dans le discours importune, ce n'est plus ce peintre, au style âpre, saccadé, heurté, hérissé d'aiguillons, c'est un poète qui cherche à tirer de son téorbe les sons les plus purs, l'hymne le plus pompeux •

Ce que c'est pourtant que d'avoir adressé des bouquets à Chloris et d'evoir un cœur sensible aux charmes de l'éloquence !•• . Si M. Berryer n'est pas le premier orateur de la Chambre et du monde, cela n'aura pas dépendu de son peintre; non que je veuille lui en faire un reproche, car je soupçonne fort M. Berryer d'être, par la magie de son talent, le complice de l'enthousiasme de Timon ; mais j'indique un trait, je constate une prédilection , car je suis peintre aussi, quoique des pires , barbouilleur si l'on veut •

Timon a été moins heureux dans ses commentaires sur les poésies de Lamartine qui ne prouvent rien, si ce n'est que M. de Cormenin est très fort sur la logique, ce qui ne laisse pas de lui faire beaucoup d'honneur.

ÏOfON. ït

Soycms juste pourtant, si Timon n'a voulu tracer que des portraits et que^ dans ces portraits, il n'ait visé qu'à là ressemblance, à l'exactitude, il y a parfaitement réussi.

Sans doute, dans celui de M. Thiers, par exe0^)le, où le peintre semble avoir voulu lutter d'esprit et de souplesse avec son modèle, épuiser tes couleurs les plus fines de sa palette , vider jles flèches les plus déliées de son carquois, prendre son allure la plus vive, son langage le

i plus délié, son ton le plus leste et le plus coquet, faire^ en un mot, la toilette la plus pimpante de son esprit, dans ce portrait, rien ne manque; on voit les muscles, les nerfs saillir, la vie circuler, c'est une figure qui vous parle , vous saisit et semble vouloir s'élancer de son cadre, tant il y a de relief dans les traits ; c'est bien là ce causeur spirituel et fin qui s'établit à la tribune comme chez lui, s'en empare et dévide ses pensées avec un aplomb, un naturel qui vous entraînent^ une verve qui vous tient sans cesse en éveil et vous foit le suivre sans embarras, sans fatigue , sans

• ennui; mais n'y a-t-il pas un peu plus que de la malice à nous peindre Casimir Périer comme un fou, comme un maniaque, et M. Thiers comme un habile prestidigitateur, comme le Bosco de la tribune, comme un faiseur de tours dépasse^ passe qui se raille de son public et de luimême?

"Qttelqiie rouerie ^M llim ^^Mdfte |M^éMr à Jtf . Xkiers^ peul^^ii'biai défrieoseBiieeA lui fi&i^o- ^der on pareil dédain «des hommes et des dbeses? N'est-ce pas là plutôt une caricature qfa'sne copie vraie et £dèle? BTesiiHoe pas abuser (desteraies, 4i^l«*te |>as céder pfamôt au i3«»oiii <de otMËMeier ja i^rôpension maligne du tecteor^^ti *à ^;^ni#iiiie «critique impartiale et coasci€li|cieasi&^? 1K« VHà&ts n -est^il pas À 1 -ëtrcât dans oe icadi^ ak wa pisiÉ- %pe «'ingéflôe à le mettre en coupe ré^ée? 9e vois bien un Iwirte'^ mais où e^ te portrait on ipied? Je vois bien rthoimae auic formes fr^eô^t exiguës , mais ^e vous a donc iait M. Iïiiers,<ët quelle ^mouche vous :pique pour nous te Monfirer aussi mince d'idées que de taille? Ah ! M. fKmùu, je vous soupçonne fort d'avoir pris^^ ^ee jour«-là, vYcftiHg 'lorgnette par le gros 4M)ttt^ét devoir mis votre bonnet de travers; car, enfiUr^ il faut avouer que vous lui faites jouer \sn assez triste rôle à ce pauvre M. Thiers ; vous ne vous contentez pas de lui en faire jouer un, mais deu&, trois, quatre à la fois, comme si vous n'aviez vous-même fait que cela , tant vous paraissez vous y entendre ; lorsque vous vouliez bien tantôt «rendre hommage à son esprit, <Kre qu'il ^ql a Juêquan bout des ongles j dam tous les coins deslPvre€ , n'était-ce donc qu'un piège que vous lui tendiezpour le mordiller «mieux à votre aise? Naguère, vous étiez si doux, si lyrique, 'd>afn6

temieilf d! bàiigûe^ si caadide^ en parlafit de M. Berryer et de M. de Serre, et vous Voilà maintenant toot bardé^ tant éperonné > tout prêt à fiqner des deux et à Jouer des griffes ! oh ! M. T Arislarque, pour peu que vous le preniez Mcore sur ce ton^ je serai forcé, malgré moi , de vo«s battre avec vos propres armes et de vous clamer dans une de ces côtégorîes que vous *vez si bien caractériséesy dans celle des malins ; puis , vous vous étonnez de ce que M4 Thiers vous ait boudé pour l'avoir fait grimacer aiûsi> mais avezvQUs dit un seul mot de rhistorien de la ftévotation-Ffançâîsey de ce salon d e 1 822> qui commença W fortuné de M. Thienà et que Vous au- ^&É. peut-être dû consulter, ne vous en déplaise, pour donner k vos pinceaux , sinon, plus de gracè et de coquetterie, de ceU i, voub en avez de ïeste, du moitfôy tiô peu plfe de céWe ampleur , de cette iD!ailièr& lài^e qiH ditt înguent les grands fflâWfes dans Tafl de peièdrë. A. peine, si Vous ûofez pour mémoi¥e ranlagoôis me de MM .Tbiers el Sùizot.

Jî'âviez-vôtfs rteti à ne»»â ét-rfe de plus sur les cause» qui diviseirf d!e{i^i9 ^i lot igletnps ceB deux hommes d'état? PTèteit-ce pbr'fet utle lutte de prîWîipéS quie v6U3^ atiez: à nooè^i retracer et non ti^e' étroite et ibr^^tiifoe Muttë de personnes? Voù^ qéS^l^l'aigs^èi téht àffecttO^tinér 4es ^bèétes géi^rated, c'était i'oëèasîën oé ^ttmttië ^ Vous

80 tlMON*

doûnér carrière, de placer vos deux héros eh face l'un de l'autre, d'exposer leurs systèmes, de développer leurs tendances ; vous , homme du peuple, ne sauriez, après tout, prétendre à cpncentrer en vous seul le monopole des idées, et si vous êtes assez heureux pour en avoir plein votre besace, il me semble que vous auriez pu, sans déroger et sans vous faire tort , en prêter quelques-unes à MM. Thiers et Guizot.

A propos d'idées , c'est étonnant chez vous, hommes de progrès, combien peu vous paraissez les aimer, sympathiser avec elles et je vous avoue que ce n'apas été sans une certaine crainte pour l'avenir de votre réputation de démocrate, que je vous ai vu monter en chaire et fulminer de violents anathemes contre la philosophie moderne ; ce sont les idées pourtant que cette philosophie a vulgarisées et répandues dans le monde qui ont fait la révolution de 1640, celle de 89, celle de 1830; vous savez cela mieux que personne, et ce n'est pas à vous qu'il faut en remontrer sur ce point; serait-ce là le véritable motif de vos dédains? je ne veux pas le croire ; je ne m'explique pas davantage pourquoi vous ne voudriez pas voir la jeunesse s'instruire de ce que pensaient autrefois, de ce que pensent même aujourd'hui les philosophes de Genève, de Berlin et d'Ecosse qui ne sont pas, il me semble, tout-àfait dépourvus d'idées; qu'a-t-elle à perdre la

TIMON. él-

jeunesse à suivre des cours publics, à comparer le génie, les langues, les découvertes des diverses nations, elle n'en sera pas moins française pour cela et savante de plus; vous la calomniez, M. Timon, cette jeunesse studieuse de nos jours , en disant qu'elle n'a jamais su mieux danser la Tîachucha, ou comme vous diriez aujourd'hui, la polka et la mazurka; à quelle époque, je vous prie, la jeunesse a-t-elle été plus sérieuse , plus grave dans sa tenue, moins dorée et moins dansante qu'aujourd'hui? c'est à tel point, qu'on ne cesse de lui adresser le reproche contraire ^ de la traiter de morose , d'inquiète, de trop rêveuse pour son âge; en vérité, M. Timoa, je ne puis comprendre non plus votre antipathie pour Kant, par exemple, et pour tous ses disciples qui ont bien voulu se donner la 'peine de nous faire connaître sa philosophie. Si Kant est lettre close pour plusieurs , est-ce la faute de M. Royer CoUardet de M. Cousin? vous donneriez presque à penser que l'on déteste tout ce qu'on a le malneur de ne pas comprendre. Il est encore une de vos antipathies que je ne saurais concevoir : c'est celle des industriels, des fabricants, des chemins de fer et delà houille; eh quoi! M. Timon, vous voulez du pain, du travail pour le peuple et vous, ne voulez point de ce qui les lui donne î vous voulez des laboureurs à la chambre et vous ne voulez point de ceux qui font vivre

m' TIMON*

l^agricultore^ le commerce^ alimententlesateliers; vous exigez que ces laboureurs parlent le grec de Déniosthèoe^ le latin de Gicéron et le Français épuré de la moderne Athènes, comme vous dites j de grâce I vous qui êtes si fort sur les antinomies, donnez-nous la clé de cplle-là ; enfin, une troisième antipathie de Timon , c'est celle de la province; oh I sur ce point, il n'entend pas raillerie et si la province existe encore sur la carte, ce n'est passa faute, c'est une pure erreur de géographie qu'il a fallu tolérer par forme et par respect pour quelques gothiques préjugés dont le temps fera bientôt justice j je ne désespère pas de voir Timon avec la science administrative et les goûts (l'organisation impériale qu'on lui connaît et qu'il lient, je crois, de M. de Serre qui était quelque peu de ses amis , je ne désespère pas , dis-je , de Je voir un jour substituer à la carte actuelle de France , une nouvelle carte, où chaque département portera , l'un , le nom de la rue Rivoli, l'autre, delà rue Saint-Honoré et ainsi du reste, et de fait, ce serait bien plus simple, bien plus uni, bien plus impérial surtout, cFavoir sous ses yeux, tous ses départements rangés, les uns à la file des autres, proprement étiquetés dans leurs cases , perlant leur numéro d'ordre et de classe et que l'on administrerait ainsi tout à son aise, du fond de son cabinet, plutôt que d'aller s'enquérir au loin de ce qm se

passe sur les bords de la Méditerranée , sur led frontières du nord el sur celles du midi, à grands frais de correspondance, d'inspecteurs et de com* mis de bureau; vous verrez , pour peu qu'on le laissejfaire, et je crois qu'en Espagne il y travaillé déjà , vous verrez, dis-je, que Timon finira par centraliser toutes les mers, tous les fleuves^ toutes les [chaînes de montagnes , l'eau , le feu , Tair à Paris et qu'il suffira bientôt d'une simple course en omnibus, pour courir d'un bout de la France à l'autre; mais quand j'y pense et le suf- * frage universel, M. Timon , où le prendrez-voud alors?

Et pourtant, après avoir fait la part de la critique , pour ce qui tient au fond des idées du Livre des Orateurs, il faut bien rendre justice au mérite littéraire de ce. livre singulier, mérite auquel son auteur doit principalement ses succès et sa popularité.

Certes, on ne peut contester qu'il n'y ait dans ces portraits dessinés à la plume, une verve , unebariolure de tons, de styles, de couleurs qui vous éblouissent et vous surprennent comme un spectacle neuf et imprévu; il y a du La Bruyère, du Pascal, du Beaumarchais , du Voltaire surtout, dans ces fines esquisses; ces pages courent , volent , piquent comme le vin mousseux ; on voudrait bien se tenir en garde contre un esprit qui ne respecte rien, qui se joue de tout, maison est

g4 TIMON.

entraîné malgré soi par ce malin plaisir qne chacun de nous éprouve à son insu d'entendre médire de son voisin ; je comprends que Timon ait dû mettre beaucoup d'années à composer ces croquis, qu'il lui ait fallu beaucoup de patience , de soin et d'art , pour raccorder toutes ces bigarrures , tailler et polir toutes ces facettes^ rajuster tous ces traits épars, lier ces épis en gerbes , souder et ressouder cet esprit de rencontre, fondre ensemble toutes ces pièces de marqueterie , de manière à donner à son œuvre un air de première fusion ; mais ce papilloltage d'esprit n'est-il pas un peu l'esprit de tout le monde, et chaque auditeur, chaque journaliste, chaque sténographe, chaque député, pour peu malicieux qu'ils soient, ne pourraient-ils pas en revendiquer une part? quel est le spectateur, quelque peu doué qu'on veuille l'admettre, qui sortant d'une représentation de M"** Radie!, par exemple, ne dise mieux les vers de Kacine et de Corneille , qu'il ne les disait jadis? quel est celui qui , vivant dans l'intïraité d'un homme supérieur, n'ait retenu quelque chose de 5a manière, de ses expressions , de son geste , de sa voix? Ce don de réfléchir, de s'assimiler Tesprit des autres , Timon le possède à un degrés rare; il y joint de plus une certaine dose de malice acerbe, âpre, une certaine insolence de ^vsifXiJi seigneur qui fle ççnt pae celles de tout

le monde et-qtte l'on pourrait prendre quelquefois^ sans craindre de se tromper, pour du dépil ; je sais bien que tout cela est assaisonné du sel le plus fin, le plus comique parfois, mais celte ironie est-elle toujours l'ironie qui part de l'esprit, n'est-elle pas trop amère, trop personnelle, trop €71 foncée, comme dirait Timon luimême, n'y a-t-il pas un peu trop de verroterie dans ce style , un peu trop d'enluminure dans ceë couleurs qui fatiguent la vue à force de l'éblouir? est-ce bien là cette perle nette de Courier, cette prose soutenue^ limpide, jamais guindée, cet agencement de phrases et de mots qui font du discours un véritable tissu ? la prétention à l'esprit n'est-elle pas trop visible, trop constante et la main qui tient le pinceau ne se laisse- t-elle pas trop souvent deviner? Si vous voulez que vos peintures me séduisent, cachez-moi votre palette , dissimulez , effacez votre art , ne soyez pas sans cesse à me dire : attention ! me voilà , moi l'élève d'Apelles , je tire mes lignes, je broie mes couleurs, je mets du rouge sur du blanc, du blanc sur du rouge , j'adoucis ce ton , je force celui-là. Eh ! mon dieu , M. Timon , en fait de changement de tons et de couleurs, on sait que vous êtes un habile; il est vrai que vos pinceaux donnent l'immortalité et que l'on se presse dans votre atelier pour la recevoir de vos mains, mais faut-il pour cela mettre tant de coquetterie

à nous l'apprendre? faut-il tant de bruit et de fracas pour nous annoncer que M. Amilhau a V esprit fin, qu'il est dialecticien nerveuœ et juriS" consulte habile'! Sdins trop me vanter, s'il n'eût fallu dire que cela pour vous peindre, j'en eusse été bientôt quitte et je n'aurais pas du moins couru la chance de me voir siffler par l'élève d'Apelles; puis quel abus, quel déluge de points d'exclamation ! que d'apostrophes, que de proso-» popées, que de choses déclamatoires dont vous devez être le premier à rire tout à votre aise ; si je ne craignais de me voir attaché au pilori, j'ajouterais que vous manquez souvent de naturel , quelques efforts d'ailleurs que vous fassiez pour paraître en avoir; il y a du fard, des mouches, des paillettes, de la poudre dans vos portraits , des broderies sur toutes les coutares de vos costumes ; on voit que vous n'êtes pas encore tout-à-fait du peuple ; en outre , vos toiles manquent d'air, de perspective, d'horizon; c'est l'inconvénient de peindre de trop près, d'avoir sans cesse son modèle en face de soi, do n'attendre son inspiration que dé lui.

Je n'adresserai pas le même reproche à vos portraits des orateurs de la Restauration ; Manuel , Foy , Benjamin Constant, sont fidèlement retracés, sainement appréciés ; le ton en est digne, historique et presque toujours à la hauteur des sujets; il y a là de belles pages, d'austères leçons

qui ne peuvent sortir qne d'nne ame flère, grande et généreuse , on y reconnaît un juge qui parle avec le calme et le sang-froid de l'impartialité ; c'est que ces orateurs sont vus de'plus loin , c'est qu'à mesure qu'on s'éloigne de cette époque , la vérité se feit jour, la postérité cora^ mence.

Eh ! morbleu, M. Timon, si vous voulez écrire comme Paul Courier , laissez là votre Paris , votre Chambre,* courez respirer le grand air comme lui, grimpez sur les collines , franchissez les fossés, les chaînes de montagnes, le Sainte €k)thard, les Alpes, les Apennins, allez vous inspirer de la Suisse , de l'Italie, des bords du Rhin , laissez là vos airs d'Aristarque , visitez nos grands ateliers d'industrie, touchez la main calleuse de nos ouvriers, étudiez les. mo&urs des campagnes et des manufactures, dépouillez vos dédains et votre superbe de gentilhomme; souvenez^vous que la langue dont Courier se servait était celle des gens avec qui il remuait ses terres , taillait sa vigne et ses bois , que Malherbe , homme de cour, disait, qu^l apprenait son Français à la place Maubert et que Platon qui n'aimait pas le peuple, s'il faut en croire Paul Louis, rappelait son maître de langue*

Alors, si vous persistez à tracer des portraits, élai^iasez vos plans et vos cadres, donnez-* vous éà l'espaice et de Tair; voua n'êtes pas le seul à

^8 HMON.

qui ridée soit venue de peindre des portraits; on en avait fait long-temps avant vous et des meilleurs. Je connais^ entr'autres^ un admirable peintre en ce genre, M. Villemain, qui est notre supérieur à tous, qui est le vôtre, ne vous en déplaise, M. Timon! Mais aussi, voyez quellQ touche de grand maître dans cette biographie du Ceunoux William Pitt, par exemple, que Ton peut citer comme un chef-d'œuvre d'exposition, d'analyse et de style ; comme ces draperies flottent, comme cette scène s'agrandit, comme ce drame se noue, comme cette époque, ces événements se groupent autour de cette austère et majestueuse ^ure ! Comme on le voit grandir et s'élever, ce simple officier, au premier poste de l'État sans le secours des grands patronages et des alliances aristocratiques, par te seule énergie de son patriotisme, de son talent et d'une volonté de fer ! Comme elle est dessinée4a lutte de cet allier puritain contre la rouerie et les manœuvres astucieuses de Walpole ! Que de simplicité, de noblesse et de mâle indépendance dans ce caractère du jeune Pitt, devenu plus tard vicomte de Chatam j avec quelle haute impartialité, quel sentiment exquis des convenances nationales, les projets d'abaissement que ce grand homme d'état ne cessa de nourrir contre la France, sont appréciés et jugés par son peintre ! La plus puissante aristocratie qui fut jamais, le trône même.

semblent, dans ce merveilleux tableau, sHncliiier I ospectueusement et faire silence devant ce pro[)liote des destinées futures de l'empire brilaniiique ! Rien ne lui résiste, pas même ce lord Bute, l'apôtre leplus fervent du pouvoir absolu, pas môme Georges III , dans ces royales conférences et ces diverses négociations tentées auprès de lui pour le rallier au pouvoir ; il explique ses refus, dicte ses conditions avec l'inflexible fermeté d'un général d'armée ou d'un sénateur romain ; avec quel art toutes les hautes influences de l'époque sont rejetées dans l'ombre pour laisser briller de tout son éclat ce lumineux et prophétique génie ! Puis, comme ce drame de l'émancipation américaine s'annonce! Comme cette éloquence débute et monte avec les évènements qui se pressent, avec les désastres des armées anglaises et l'écho lointain des triomphes de Washington, de Franklin et des troupes françaises venues au secours des insurgés!... Les nuages s'amoncelent , le ciel s'assombrit sur cette tête fatiguée, dévorée par l'exercice continuel de la pensée et les préoccupations constantes de la grandeur britannique. Avec quel appareil lugubre, quelle solennité, quelle pompe, on voit, par^intervalle, sortir de loin en loin de sa retraite ce vieux soutien de la famille des Brunswick, comme s'il venait d'avoir quelque conférence mystérieuse avec une prêtresse des temps anti-

qjK» I Quels longs et doulonreax regrets jetés sur le démembrement de cette vieille monarchie! quel dernier cri de guerre contre la France! Quelle mort ! C'est là peindre et c'est là ce qu'il faut imiter !f

BcrouB rATAuS'jnsi

Il y a des époques qui ne vieillissent jamais dans la vie d'un peuple ; plus on s'éloigne d'elles, mieux elles se détachent du passé pour appa« rattre toujours jeunes avec l'originalité qui leur est propre et leur caractère inaltérable de puissance et de nouveauté : telle a été la révolution française ; grande par son origine, grande par sa fin, elle ne ressemble à rien de ce qui s'est fait avant elle, elle est restée seule, isolée, au milieu des événements qui l'ont précédée et de ceux qui l'ont suivie. Jusques là on avait pu voir en

dS M. MIGNET.

Angleterre un peuple combattre pour des dogmes, pour le maintien de vieilles institutions 'qui n'avaient jamais cessé d'exister, on avait pu voir des sectes illuminées se déchirer entr'ellesetle fanatisme le plus sombre, le plus ardent, exalter au suprême degré les passions populaires. En France, on avait pu voir des provinces, des communes, des villes, se soulever pour reconquérir leurs franchises, des intérêts de localité se froisser entre eux, des corporations s'attaquer avec un acharnement inoui, mais il n'y avait point d'unité, point d'ensemble dans les vues ; ici , l'on s'égarait dans le dédale des discussions théologiques et la réforme de l'État se poursuivait au milieu de dissidences religieuses qui n'avaient rien de fixe ni d'arrêté ; là, les masses n'avaient encore qu'un instinct vague de leurs droits, et si, de loin en loin, elles essayèrent de se relever, avec une noble fierté, de l'abaissement où les corps dominants de l'Etat cherchaient à les réduire, si plus d'une fois, on les vit tenter leur émancipation par des actes énergiques de virilité, elles n'avaient pas la conscience encore du rang auquel elles devaient monter un jour.

n n'appartenait qu'à la révolution de 89 de concevoir de premier jet le but qu'elle voulait atteindre.

Mais cette révolution ne sera-t-elle jamais qu'une arène ouverte à tous les partis, un arse-

nal intarissable d'arguments pour toutes les causes? Pour ceux-ci, ne sera-t-elle jamais qu'une époque d'infamies qu'il faut se hâter de voiler d'un crêpe de deuil; pour ceux-là, ne sera-tellc jamais qu'une époque dont on doit excuser jusqu'aux plus horribles excès, en considération des résultats obtenus?

C'est ce qu'il est permis de se demander, alors que les acteurs de ce drame unique dans l'histoire auront bientôt tout-à-fait disparu de la scène.

Que des esprits élevés aient cherché dans les diverses périodes de cette révolution à justifier le fanatisme des uns, en accusant la résistance des autres ; que par amour pour leur sujet, ils aient drapé leurs héros à la manière antique, exagéré leur importance , agrandi leurs traits , cela devait être, lorsque tout un peuple .était encore haletant sous le coup des impressions profondes que cette crise immense avait fait naître en lui, lorsque toutes les phases de -cette crise vivaient encore dans le souvenir du plus grand nombre, lorsqu'enfin, les différents partis qui s'étaient agités et combattus tour à tour, s'accusaient encore avec aigreur, se, renvoyaient les mépris et tendaient à se rendre réciproquement responsables des erreurs et des excès de ce temps j ce n'est pas tout, de vieux guerriers voulaient se ressort veair de l^urs faite d'arcaes, des légiôlalçws dç

t« M* MIGNETi ^ ♦

leors réformes et les générations nouvelles étaient curieuses de suivre jusques dans ses plus petits détails le récit des événements extraordrnaires dont leur enfance avait été bercée ; de tout côté, dans toutes les classes, l'intérêt était immense ; les uns cherchaient des enseignements dans le passé, les autres aimaient à retrouver de vives émotions dans le spectacle varié des scènes étranges auxquelles ils avaient pris part. Outre ces dispositions particulières du public, la Restauration ramenait forcément les esprits méditatifs vers cette époque à laquelle se rattachaient toutes nos libertés j plus elle tendait à confisquer à son profit les conséquences des principes posés avec tant d'énergie en 89, à évincer les classes moyennes du pouvoir, à ressusciter de vieux privilèges, remettre en honneur dœ intérêts de famille et de caste , plus on se prenait de sympathie pour ces premiers temps d'émancipation politique et sociale où l'ancien régime avait complètement disparu de nos lois et de nos mœurs.

Deux publicistes se présentèrent, MM. Thiers et Mignet, pour aider cette réaction et répondre aux besoins dont les esprits étaient si fortement préoccupés ; on courut à leurs récits comme à un spectacle ; chacun voulut connaître l'origine de nos droits, se familiariser avec ces réformateurs gigantesques et ces guerriers presque fabuleux

qui avaient deéotié si rudement la vieille Buro^ô et rempli le monde du bruit de leur nom j Thistoire ne mentit point à l'attpnte générale ; soud la plume de Tun, elle prit une couleur vive, étincelante^ variée; sous la plume de l'autre, une couleur grave, austère , sentencieuse j l'un , fut le peintre, l'autre, le philosophe de ce passé. Le premier s'appliqua a recueillir de la bouche même des contemporains les détails merveilleux de nos batailles, il suivit avec ardeur, enthousiasme, nos armées dans les camps, il mit un soin scrupuleux à décrire leur savantes évolutions, à retrouver les combinaisons d'un siège, surprendre le secret d'une retraite. De vieux soldats, de vieux diplomates lui prêtèrent la fidélité de leurs souvenirs; avec ceux-ci, il put nettement exposer notre situation extérieure ; avec ceux*-là, se rendre compte dés diverses menées des partis, et riche de ce double héritage, éclairer par tous les jours possibles chaque plan de l'immense tableau qu'il avait à dérouler; hommes et choses, il voulut tout connaître de ce qui restait encore de traces vivantes de ces temps prodigieux ; son esprit investigateur et curieux s'exerça sur tous les sujets ; stratégie, finances, législation, arts, peinture de moeurs , il ne voulut rien laisser dans l'oubli, et ses travaux acquirent dès lors une vaste étendue* M. Mignet, au contraire, s'étudia à resserrer dans le cadre j^

9e , M. MIGNET.

plus étroit possible et à ne peindre qu'en profil , les événements que M, Thiers s'était plu à développer sous toutes leurs faces ; moins amoureux des faits que des principes^ il s'appliqua surtout à chercher dans l'histoire même de la révolution les causes qui la précipitèrent vers sa décadence ; mais le point de départ de ces deux historiens était commun , le système auquel ils obéissaient était concerté d'avance entre eux, et c'est ce système que nous allons essayer de suivre et de juger dans l'esquisse de M. Mignet, car il y tient bien plus de place et s'y révèle d'une manière bien plus saillante que dans le récit de M. Thiers.

Ici , nous sommes forcé d'entrer dans quelques détails de critique qui pourront paraître fastidieux, mais qui, dans l'intérêt de la moralité de l'histoire, ne nous semblent pas dépourvus de toute utilité.

Dés son début, M. Mignet nous donne luimême la clé de son système.

La révolution^ dit-il^ n*a pu ni mesurer ses efforts, ni modérer sa victoire*

Elle a donc été fatalement nécessaire , ce qui est arrivé devait arriver , et tous les excès commis trouvent d'avance leur excuse.

M. Mignet poursuit : // n'y a pas encore eu d'autre souveraifi que la force.

C'est eucore là prgclam^r un principe de faja

MvMIONET. «Y

lité qui pourrait bien avoir pour résultat de conduire les hommes plus loin qu'ils ne voudraient aller; d'ailleurs, est-il bien vrai que la force ait toujours été souveraine, et les états ne se souliennent-ils que par elle? Aux époques de barbarie, c'est possible, mais aux époques de civilisation, la chose paraît plus douteuse.

J'espère, continue cet hiistorien, en retraçant les j)ré liminaires de la révolution^ montrer quHl n'a pas été plw possible de V éviter que de la con" duire.

De l'éviter, cela se conçoit à cause de la résistance intérieure et de l'agression du dehors, mais de la conduire, était-ce impossible ? S'il en était ainsi |à quoi bon s'opposer au mal ? autant vaudrait laisser les choses suivre leur cours, puisque ce cours est inévitable et permettre au torrent de déborder.

Au reste, M. Mignet en posant ce principe, avait probablement oublié qu'il avait avancé quelques lignes plus haut :

Qu'il serait téméraire d'affirmer que ta face des choses n'eût pas pu venir différente.

Il était donc possible de conduire la révolulion, puisque M. Mignet pense que la face des choses aurait pu devenir autre qu'elle n'a été.

M. Mignet va plus loin encore : On n'obtient, dit-il, le droit que par la force.

La force est doncle droit, puisqu'il ne peut être

obtenu que par elle, et le droit est donc la fwce ; j^en demande pardon à cet historien^ mais oe sont là des idées qui ne peuvent s'asaocier en** semble ; Tune réveille des sentiments de justice^ do modération I l'autre des sentiments de vio« lencci de brutalités Si le droit ne pouvait s'obtenir que par la force^ tous les moyens, n'importe lesquels^ devraient être mis en œuvre pour arriver à ce bnt, il ne faudrait pas y regarder de m près i^ans Te^écution, ni se faire d'inutiles ectn^ pules de conscience.

Aqiisi> M. Mignet soutient*ili pour être oonséquent avec son principe defatalité , qu'un homme 0^t f>wi peu de chose pendant une révolution qui T^tniU9 les tuasses, et que dans aucun temps, an r[i>' aperçoit plus clairement la subordination des hommes auoo choses*

Ce qui signifie, je crois, qu'un himimfe ne doit jamais s'arrôler en ai beau chmiîn^ agir aveuglément comme une maobine et ne reculer devant rien, ne rien discerner, puisqu'il est sut* hordomé auoo chom.

Il nous semble au contraire qu'un homme eat beaucoup en temps de révolution et que si tous les hommes restaient alors xe qu'ils devraient éire, on aurait beaucoup moins de crimes à dé-» plorer.

M. Mignet se plait toujours à proclamer hi nécessité des mesures violentes*

Jf4 féuQMionf selon cet historien, ne pouvait if $awer qu'au prix de^ plus violenta efforu^ I(fr9f^(0ik était attaquée de toute part; il veut 1)}^ reconnaitrei par exemplei que la fameuse cfinfédération des clubs entrava l'autorité légale^ lorsqu'elle était suffisante^ mais il ^'empre6S4 i^issi die r^oojmaitre qu'elle communiqua une é^fr0ie immense à la révolution.

^p Itfignet est, on le voit^ grand partisan de Ténergie; rien ne gêne cet historien dans le développement de son système comme la modération, il ne sait quelle place lui assigner ; elle esl^ toujours de trop dans sa pensée. Meunier et Lally- ToUendal abandonnent-ils la Constituante du moment où leurs idées cessent d'être suivies. M. Mignet les trouve bien naïfs d'avoir voulu que le peuple ^aprhs Qvoir délivré l'assemblée au li août, cessât tout^àr^çoup d'agir ; c'était^ d'après lui, bien méconnaître l' entrainement des révolutions.

C'est singulier combien M, Mignet tient à ce que Ton agisse toujours, sans se donner un seul instant de halte. Ne faut-il pas d' ailleurs ^ comme il le dit, qu'une révolution se prolonge pour qvfelle se légitime?

Il doute bien que cette conséquence du principe de fatalité soit rigoureusement vraie, mais ce n'est là qu'un doute ; les partis modérés continuent à lui être à charge,

Comtnent unparti légal et modéré aurait-il pu

10(» MiMIGNËT. *

se maintenir entre deux partis extrêmes et belli^ gérants^ dit cet écrivain, en parlant des Feuil- ' ]ants sous la Législative, dont l'un s^ avançait du dehors pour détruire la révolution et dont Vautre voulait à tout prix la défendre. Ils étaient bien* de trop dans cet état de choses.

Je suis forcé de le répéter, la modération, la légalité sont toujours de trop dans l'esprit de M. Mignet, elles ne peuvent trouver grâce devant son tribunal.

N'était-il pas impossible^ poursuit-il, de se refuser aux désirs d'une multitude exaltée y im-^ mense et secondée par la majorité des représen^ tantSy et les circonstances devenant de plus en plus difficiles, ne fallait-il pas un surcroît d'é-^ nergie ? " ■

Danton, Robespierre, Marat, Saint-Just ne disaient pas mieux; Ténei^gie est décidément l'idole de Âf . Mignet.

Lafayetle tente-t-il, à la tête du parti constitutionnel, de défendre, par un effort généreux, la royauté renversée après le 10 août, et de 'remettre la Constitution en vigueur,'Za/ayeHe, d'après M. JMignet, ne vit point la fatalité d'une situation qui rendait indispensable le triomphe de ces derniers venus de la révolution, il n'était guère possible que la bourgeoisie qui avait été assez forle pour abattre Vancie^i régime et les classesprivitégiées, mais qui s' était reposée apris'

cette victoire, pût repousser V émigration et rEu-rope entière. Il fallait pour cela un nouvel ébran-' lement, une nouvelle croyance; il fallait une classe nombreuse^ ardente, non encore fatiguée et qui se passionnât pour /e 10 août, comme la bourgeoisie s'était passionnée pour le ii juillet. En vérité, il faut que l'esprit de système soit ^ fait pour égarer les intelligences les plus élevées etles plus fermes.

. ' Mais c'est, il me semble au contraire, parce . que Lafayelte prévit de loin la fatalité de cette situation, qu'il voulut s'opposer au triomphe de ces derniers venus, et au lieu de l'accuser d'imprévoyance politique, c'était une justice que l'histoire devait lui rendre, d'avoir osé seul ainsi, essayé d'arrêter le débordement populaire, lorsqu'il en était temps encore.

, Ce qu'il y a de pire enfin dans ce système de fatalité, c'est que lorsque l'historien se trouve en )Aré9ence du plus horrible attentat des révolu- ^ tions modernes, lorsqu'il vient de constater que, . pendant trois jours , une compagnie d'environ 300 meurtriers noyait Paris dans le sang, égorgeait froidement , en silence , les prisonniers enfermés aux Carmes, à l'Abbaye, à la Conciergerie, à la Force, prostituaient au meurlre les . saintes formes de la justice, tantôt juges, tantôt exécuteurs, pour ne pas déroger un seul instant à I9 tâche philosophique qu'il s'est imposée,

potir être é!i tiû mot fataliste jos(ïu*iBrtl bèift, îlf . Mignet reste impassible devant ces scèheô de cannibales , il ne trouve pas une seule parole d'indignation, pas une seule flétrissure à imprimer sur le front de ces lâches hordes d'assassins } il fait moins, il trouve presque une excuse, ces assassins ne sont que des fanatiques à ses yeux.

Ils semblaient moins ^ dit-il, exercer des ijwIn. geances que faire un métier ^ ils mmsacraiÈM sans emportement et sanè remords^ avec la ûûrtvù> tion des fanatiques et VobéisÉanùe êèH 6dlli*reaucô!

Ah ! disons-le, nous qui n'avons entendu qtl^to faible écho de ces luttes orageuses, quî ii*ftVôâs rien à répudier, de ce passé, disons-le hautement, car ceci est de la plus grave importance môfale pour les générations actuelles et pourleiâ peuplés modernes de l'Europe qui seraient encore tentés d'affronter le danger des guerres cirîle^î

La révolution dé 89 n'eût point fdt&lâtttiitt flfgétiéré de sa graiideur primitive^ si leë Bfttm^, les Lameth, lèn Duport s'étaient hétnéê k drconscrire lelir centre d^a,ctioû dans (5ëtté Gdttàtttuante qui donnait l'exemple de toutes leë Vtthtus, de toutes les réformes sages et mesuréei et qui savait, elle aussi, résister, mais résister ll6blement aux coups de l'autorité, si> au Mm Ûe concentrer toute leur influence dans le sein de cette assemblée^ ill ne s'étaient point Appu;^ Itar

cette côniÉiénitioii des clubs d*où sorUretit les réfyolutmnaires les plQd audacieux et les plus eriminels ;

La révdutiou de 89 n'eût point fatalement dégénéré si, comme ne peut s'empêcher de le reconnaître M* Mignet lui-même , Louis XVt s'était associé franctiemeat et sans arrière^^pensée^ aux traraux de la Constituante) si^ prenant i'ini^ tiatiire des changements, il ârait fixé avec fer-^ meté, mais avec justice, le nouvel ordre Aw cho^ ses, si, réalisant les vœux de la France, il eàt déterminé les droits des citoyens, les attribu-^ Umis des Etats-généraux, les limites de la royauté^ s'il eèt renoncé à l'arbitraire pour lui, à l'inéga^ lité pour la noblesse, aux privilèges pour le$ oorps, enfin, s'il eôt accompli toutes les réforme <}ui étaient réclamées par Topinion et qui Airêfit exécutées par la Constituante;

La révolution de 89 n'eût point fatalement dé^ généré, si la Législalive, dàs son début, au Heu de s'oceopei^ d'étroites luttes de personne, se fâi ^eraiqeement proliOQçée en faveur des prmci'^ pes posés par rAseemblée qui l'avait préeédiéd €i s'était montrée frcnde^ réservée, sévère comais idle; n, au liea de se laisser dicter des lois par «le nwiiitiide désordonaée» elle a^t viveneot lefiDolé les eetx^urs qui lui venaient du dehors et prévenu la catastrophe du 16 août. Elle n'eût pÀfA ArtaknBMé^pteénéf ù wl Danton n'avait

pas pu liaisser impunément tomber de la tcibùne^ ces foudroyantes paroles : Il faut Leur faire peur y . . . .' en parlant des royalistes, et s'il n'avait pas pu donner ainsi le signal des massacres de septembre ;

Elle n'eût point fatalement dégénéré, si ces Girondins qui s'étaient montrés si hardis, dès le principe, avaient su rester et combattre pied à pied après leur défaite ces impitoyables décemvirs qui ne reculaient devant aucun crime pour maintenir leur dictature. Elle n'eût point enfin dégénéré, si toute, une assemblée de conventionnels, si Barrère et tant d'autres, ne s'étaient pas laissé dominer piarle sentiment le plus coupable que l'on puisse reprocher à des hommes politiques, la peur; si cette assemblée n'avait pas souffert que l'on fît défiler devant elle sur des brancards des hommes qui venaient crier : vengejince !

Qu'importe que Danton, après avoir épuisé sa fougue révolutionnaire , couvert , encouragé de sa parole tous les attentats, après avoir préconisé le meurJire, rongé de remords, se fasse un instant horreur à lui-même et qu'il essaie de rétablir le gouvernement légal, lorsqu'il a violé , foulé aux pieds tout ce qu'il y a dé plus saint au monde?... Ce tardif retour vers des idéesde justice et de clémence, n'émeut guère plus que le remords de l'assassin qui monte à l'échafaud.

Qu'iiûporte que lès Girondins aient essayé, .dès rorigine de la Convention, de faire porter une loi contre ceux qui provoquaient au désordre, iaux violences et de donner à cette assemblée une force indépendante prise dans les 83 départements/ si un Marat, dont les feuilles sanguinaires ne cessaient de demander des têtes, avait le pouvoir inoui de développer froidement à la barre même de cette assemblée ses horribles maximes et de dire tout haut : que la révolution ayant des ennemis, il fallait eœterminer en masse et nommer un Dictateur dont les fonctions sebor-lieraient à proscrire? Si Robespierre, après avoir demandé huit jours pour répondre à la foudroyante philippique de Louvet, pût venir se justifier en face même de cette Convention et se faire applaudir par elle ? Il fallait prévoir qu'en enrôlant la multitude, en sMnclinant devant les piques, en semant dans les masses d'épouvantables paroles comme celles-ci : les morts seuls ne reviennent point y vous êtes trop loin des attentats; il faut que le glaive de la loi se promène partout avec rapidité ; plus le corps social trans^ pire, plus il devient sain, l'esprit public se pervertirait au point de perdre toute espèce de sentiment de justice et d'humanité. Il fallait surtout avoir le courage de jouer sa tête, comme le firent trop tard ces infortunés Girondins, contre ces apôtres du meurtre, et la lutte une (ois en*-

gagée, les obliger à descendre de eett» Irâiwie qu'ils «ooillaient de leurs effroyables doctrine»»

U fallait enfin trouver dans ce chaos immense d'événements d'autres mobiles que la fatalité» raconter par quelles gradations^ les fautes des hommes qui préfèrent à cette grande époqiie engendrèrent des désastres et des attentats inouïs; expliquer commeiàt les auravaisôs paa^ sions du peuple s'étaient exaltées et comment on avait étouffé en lui totit instinct de miséricorde et d'équité* Quoi ! vous me montres une hache teinte de sang^ et pour me faire comprendre ces scènes d'horreur^ vous fixez mes regards vers une puissance occulte, mystérieusei devant laquelle je suis obligé de m'incliner aveuglément! Quoi I rien de personnel dans cette grande lutte entre des partis animés de passions ei diverses, entre des hommes^ les uns si nobles et si dôsin*téressés, les autres si lâches! Rien à flétrir, rien à distinguer dans cette voie où. tout se heurte pèle mêle, où la terreur et l'assassinat sont mis à l'ordre du jour I L'histoire, avec c^)s deux motsi £matisme et fatalité, aura tout dit et tout jugél^.

On ne transie point avec la flioraie i eelte morale estHslle .une, indivi«ble, repose-t-die sur des principes éternels, ou Um, salon les tenips, aelmi les cireonstances» les Meux et les jfmMSMh doifr-^eUeaeidifiroMQModéimft

AHniQff. m

i&m? DnUi lé plpmWt eas^ il dët tonjourg fedle I raiMoHeii dâ ittésafer les ftétiotifl éè l'homme; danètedecMid^ il Abeaa cheroher nû point d'appAy totite mMureltd échappe^ et dèftlots^ il ne ^gô pillé; HjtLiltifié; pour trouver tihe excuse à tout, il cobfbnd tout j Danton meinil son crédit àtlit enchèrëè , il n'éluit pèlàrtmt piis ^il, mr il drt des ûa^acûres p^i relhieM juêqu^à to has$me et Seè mteê iktieM une ctmé^Mim mMteUt de M haMêi ptaUtés / » . «

8aint4ttât se déguise^t-il eft Httiaiii et tient^il «vee emphase parodier effirontém^t à la tritAine tf^àntiqueâ tertùt? ou doit TMouser pareé qu'il etitit fanatique et qu'il tieganlait oOnime une inesure de salut public le retranchement de tous ItetËË qui osaient uepas peuaer comme lui Ua^.. Bt«it4l ftiuatique aussi| lorsque pow satMiire aou aUHKir^ropre blessé^ il menaçait Camille fieëIttOUttUôqtti «ivait dit de Mf qu'il awlt témt tfè ^iif^érUim peu^ la jieiwMM^ qu'il partoA ta tête sur ses gaules comme un Saifll**SllfSf^êiMkt,

éé tut faite pmêT to Hémlt mmm un iaint

mnis?

Neo) a IliUi te dit«i ft y auralc là quelque idiôse ée ti«pha«iiftuit pour l'UmuMité il y aulait tw^ d'atttertiHti« à pMser ^étm me crise quelconque, rhoBÉMabeaéiirmtiiraMlre It MftlM, d fl00 qii« «eNt IMilM réstftÉ^

to8 u. vasme.

excès malgré lui ! Où serait alara X^n&^^J^ résistance? avec ces prlnc^).es^ pourquorfle «e croirait- on pas ilispensé du devoir de s'oppqser à tout ce qui est blâmable^ injuste» odieux? *

Ce qu'on n'a pas assez vu daas les diverses phases de notre révolution et ce que les mémoires de l'époque ont pourtant très bien établi, c'est que les dominateurs d'alors, la plupart préoccupée de leur grandeur personnelle plutôt que de l'intérêt du pays, n'ont jamais su donner au pouvoir l'autorité morale qui, seule, pouvait dérober la France à ses destinées d'anarchie; il est fort douteux que dans une crise quelconque, quelque terrible qu'elle soit, quelque menaçante qu'elle devienne, on ait besoin de comprimer les partis par répouvante^ de nourrir la multitude par le maooimum et d'alimenter les armées par des réquisitions y lorsqu'un pays est attaqué de toute part, il sait aussi bien se dresser sous l'égide d'un pouvoir régulier, au nom de son boii droit qu'au nom de la terreur et de l'anarchie.

Comparez les diverses périodes de la révc^tion et voyez si tout ce qu'on essaya d'obtenir par la violence, par des. scènes de scandale» n'avait pas été obtenu d'abord par une énergie qui n'était pas de la violence, par une résistance qui n'était pas de l'expression.

Que fit la Lé^istfttive pour obtenir du Mcmar-

M. MlâNËT. m

que les fameux décrets contre les émigrés et les prêtres non assermentés? Elles les lui imposâtes armes à la main^ elle souffrit que dans une as* semblée créée pour faire respecter tous les droits, pour mettre sous sa sauve-garde tous les intérêts, des bandes armées de piques vinssent lai dicter sa conduite. Que fit la Constituante quand elle voulut réprimer les intrigués de la cour et licencier les favoris d'une reine imprudente ? Elle adressa des suppliques au Monarque qui auraient dû le toucher, et lorsque toutes les voies de conciliation eurent été épuisées, lorsqu'une troisième députation allait de nouveau ' supplier le Monarque de déférer aux vœux de l'Assemblée : « Non, dit Clermont-Tonnerre^ laissons-leur la nuit pour conseil, il faut que les Rois, ainsi que les autres hommes^ achètent V expérience !.. . ))^

Si la violence pouvait être légitimée quelque part, ce serait après avoir fait preuve d'une modératiou empreinte de ce que les siècles passés nous ont offert de plus noble et de plus élevé.

C'est que la Constituante était appelée à donner au monde l'exemple de toutes les grandeurs ; c'est qu'elle avait pris dans la royauté tout ce qu'il y avait de généreux et lui avait laissé ses mesquines intrigues et ses frivolités j c'est qu'au milieu de la tourmente révolution-

naire qui menaçait de l'envahir; elle a toujours

10 H.l|IIS|nT.

«B Qsxotwnwnm Attitude calnm, plf^xij» de aer^etet de 'di^ité; c'est qu'elle avait compfip surtout que du jour où elle ne pourrait plus Qpliipter 0ur ses propres forces, la cooduite du pays lui échapperait et le pouvoir se déplaçant peu à peu, finirait par toml^er entre les mains des plus hardis et des plus cripoii^els? Sons son règne aussi, la puissance populaire eut ses ]{io« nuwts de souveraineté, mm il était juste ce réveil d'un peuple en colère, mais ce peu||^a«i)-f quait de tout, était affamé dans Paris ; il voyait de loin brandir aur sa tête le fer d'une mUice étrangère, d'une ^aiilioe qu'ra avait goi^ée de vins et de fôtes, afin que plus tard elle pût se goi^er sans crainte du sang français; c'est alors qu'un peuple est réellement souverain, car c'est au nom de droits violés, de promesses indignement trahies^] qu'il se relève de toute la grandeur de sa taille et domine le pouvoir de toute la légitiimté de sa cause, de toute la supériorité de sa raison.

Alors, rien de &tal dans la marçlie des évèl(en^siMS| car ce qui arrive est le triomphe de la justice, c'est le droit qui succède k l'arbitrairoi la vérité a» mensonge.

C'est ainsi que l'on aurait dû conserver li l'histoire sa moralité, aux faitSt leur juste ajH précîaMop» aux homimes leurs vertus et leurs

M. motfm. ttt

€*6il à l^ittdre sartout quUl appartient de mettra m relief ces puissances modératrices qxA ne veulent pas plus reculer ¥6rs le pasfté que devancer le présent^ ces puissances qui , lors-* qu'un peuple s^engage sur une pente trop rapide^ Tarrétent d^un bras fort^ lui signalent les écueils et) ne craignent pas de reconnaître qu'elles ont eiles-méme dépassé le but qu'elles voulaient at» teindre ; encore une ame trempée comme celle demadameRoiand et, peut-être, le flot populaire aurait-il été refoulé dans ses limites; une voix de plus que celle de lady Fairfax et Charles I*' n'eût peut-être pas succombé ; un républicain de plus comme Bigonet, au conseil des Cinq^cents ; au tribunat, encore qu^ques hommes restés libres comme Carnot et peut-être Bonaparte n'eût ja* mais usurpé l'empire.

Toutefois, il faut en convenir, ce que l'histoire de M. Mignet perd en influence morale ; elle le regagne en intérêt littéraire ; le style en est pur, simple, plein de nerf et de concision surtout. Élève de Bossuet et particulièrement de Tacite, cet historien est sans contredit, de Umi ceux de notre siècle, celui qui rappelle le mieux U touche de ces grands maîtres ; la fatalité occupe dans son tableau, la même place que la providence dans le discours sur ^Histoire universellei et bien que l'esprit se révolte contre Vabus d'un système qui semble avoir été créé

U9. M. MiaNBT»

tomt exprès pour donner raison aux làît$ McômpUs, on se sent involontairement dominé, par je ne sais quelle impression de terreur que cette même facilité entraîne toujours après elle ; on est presque effrayé de voir le récit marcher si rapide et les événements justifier, comme à point nommé; les prévisions inflexibles de l'historien.

Cette méthode a cependant le défaut de réduire l'histoire en formules géométriques qui ne sont pas toujours exemptes d'une certaine sécheresse ; les péripéties de ce grand drame sont prévues de trop loin et les dates rapprochées et groupées avec trop dé symétrie, pour que le lecteur ne se tienne pas sans cesse en défiance de celui qui raconte, et malgré cela, cette manière est pleine de grandeur j on dirait une vaste épopée où tout a été réglé, ordonné , combiné d'avance j M. Mignet possède au plus haut degré le don d'abstraire et de résumer en quelques lignes toute une série de détails ; il indique plus qu'il ne peint; sa phrase est courte, pleine, incisive; sa pensée est contenue et plane toujours majestueusement au-dessus des faits, sans se laisser asservir par eux ; il y *a quelque chose de serein, de sûr et de reposé dans ses jugements ; écrivain conscencieux , s'il cite, il cite toujours juste et ce qu'il y a de plus saillant, s'il traçp un portrait^ il ne dit que ce qu*il faut dir:e;

M. MIGNET. li^

il expose avec çne admirable netteté la situation des partis. On pourrait lui reprocher peut-être de pousser trop loin l'emploi des sentences ; mais il faut avouer aussi qu'il sème dans sa narration des pensées soudaines qui étonnent par leur vigueur et jaillissent de son sujet comme de vives étincelles; au reste , une grande sobriété d'ornements^ peu de passion ; M. Mignet est, par-dessus tout , un historien politique ; il va droit aux résultats et vite; il ne s'arrête guère à chercher ce qui aurait pu être, il constate ce qui a été ; sa langue est moins pompeuse que celle deBossuet, mais elle est aussi nette, aussi châtiée , aussi sévère que celle de Montesquieu. On se demande comment ce publiciste a pu seul échapper ainsi à tout alliage , à toute affectation, et, quoique novateur par les idées, rester l'historien le plus classique par la forme.

Les portraits de Mirabeau, de Danton, de Dumouriez et de Roland, le parallèle de Bonaparte et de Cromwell , sont de véritables chefs-d'œuvre d'élocution et de style , et comparables à tout ce que le dix-septième siècle nous a laissé de plus parfait dans ce genre.

La révélation de l'infâme traité par lequel Robespierre livra Danton , Desmoulins et leurs amis aux membres du comité, son entrevue avec le chef de la Montagne , la lutte de ce dernier contre ses aipis qui le conjuraient de se défendre^

ïfl U.1IIIGNET,

i^ remords au Luxembourg^ sa défense^ ses re-r grets au pied de t'échafaud ; toutes ces scèuea sont amenées et présentées avec un art infini j^ rien de dramatique et de complet comme ce tableau ; le frisson vous saisit n^lgré vous.

Il faut citer ici, pour mieux faille comprendre ce qu'il y a de puissance et de sagacité politique cbez M. Mignet.

« Cependant, comme le crédit de Robe^ierre » était immense, coûime on ne pouvait ni s'alta- » quer ni se vaincre sans lui, on le recherchait » des deux côtés. Profitant de cette position su- » périeure, il se tenait entre les partis sans ea » adopter aucun, et il cherchait à abattre leur»^ )) chefs les uns par les autres. Dans cette circons- » tance, il voulait sacrifier la Commune et les » anarchistes ; les comités voulaient sacrifier la „ Montagne et les modérés. On s'entendit : Ro- )) bespîerre livra Danton , Desmoulins et leurs » amis aux membres du comité, et les membres » du comité lui livrèrent Hébert , Clootz , Chau- » mette , Ronsin et leurs complices.. En favori- » sauf d'abord les modérés , il avait préparé la » ruine des anarchistes, et il atteignait deux buts » avantageux à sa domination ou à son orgueil ;, » il ruinait une faction redoutable, et il se débar- » rassait d'une réputation révolutionnaire rivale » de la sienne.

M. UIGNET» 118

« Danton ^ qui n'avait pas cessé ses relations » avec Robespierre^ lui demanda une entrevdei » elle eut lieu chez Robespierre même ^ maid ils » furent froids^ aigres. Danton se plaignit vio- » lemment) et Robespierre se tint sur la réserve» ce Je connais^ lui dit Danton ^ toute la haine que » me porte le comité ; mais je ne la redoute pas^ — Vous avez tort, répondit Robespierre : il n'y » a pas de mauvaises intentions oontre vous f » mais il est bon de s'expliquer. — • S'expliquer I » s'expliquer ! répliqua Danton ; pour cela , il » faudrait de la bonne foi. » Et voyant Rdbes- » pierre prendre un air sombre à ces mots : « Sans » Cloute, ajouta-t-il, il faut coniprimer les roya- » listes , mais nous ne devons frapper que des » coups utiles à la république , et il ne fout pas » confondre l'innocent avec le coupable. — Eh I » qui vous a dit , reprit Robespierre avec ai- » greur, qu'on ait fait périr un innocent ? » Dan- » ton se tourna alors vers un de ses amis qui » Tavait accompagné, et aveâ un sourii'é amer : «Qu'en dis-tu? pas un innocei^t n'a péri?...» » Après ces paroles, ils se séparèr^t : toute ami-* » tié fut rompue. »

(( Il était temps que Danton se défendit ; la proscription, après avoir atteint la Commune,

i) approchait de lui. On lui conseillait de se mettre » en garde» et d'agir ; mais, n'ayant pas pu ruiner » le pouvoir dictatorial en relevant l'opinion et » l'Assemblée au moyen des journalistes et des » Montagnards ses amis, sur quoi pouvait-il s'ap- » puyer ? La Convention penchait Bien pour lui » et sa cause ; mais elle était asservie à la puis- » sance révolutionnaire des comités. Danton » n'ayant ni le gouvernement , ni l'Assemblée , » ni la Commune^ ni les clubs^ attendit la pros- » cription, sans rien faire pour l'éviter.

» Ses amis le conjuraient de se défendre :

» J'aime mieux, répondait-il, être guillotiné que » guillotineur ; d'ailleurs , ma vie n'en vaut pas 9 la peine, et l'humanité m'ennuie. — Les mem- » bres du comité cherchent ta mort. — Eh bien » (entrant en colère)! Si jamais... si Billaud... » si Robespierre... ; ils seront exécrés comme » des tyrans ; on rasera la maison de Robes- » pierre, on y sèmera du sel , on y plantera un » poteau exécrable à la vengeance du crime!... » Mais mes amis diront de moi que j'ai été bon » père, bon ami , bon citoyen ; ils ne m'oublie- » ront pas.. — Tu peux éviter!..— J'aime mieux » être guillotiné que d'être guillotineur. — Mais » en ce cas, il faut partir.» — (Tournant alors sa » bouche et relevant sa lèvre avec dédain et co-^ » 1ère) : « Partir I . . . Est-ce qu'on emporte saptJH » trie à la semelle de son soxUier?... »

ce La nuit, sa maison fut investie, et il fut con* » duit au Luxembourg avec Camille DesmoulinSt » Philipeaux, Lacroix, Westermann. En entrant, » il aborda cordialement les prisonniers qui se » pressaient autour de lui. « Messieurs, leur dit- M il , j'espérais dans peu vous faire sortir d'ici ; )) mais m'y voilà moi-même avec vous , et je ne » sais pas maintenant comment cela finira. » Une » heure après, il fut mis au secret, et on l'enfer- » ma dans le cachot qu'avait occupé Hébert , et M que'devait bientôt occuper Robespierre. Là, se » livrant à ses réflexions et à ses regrets , il di- » sait : « C'est à pareille époque que j'ai fait ius- » tituer le tribunal révolutionnaire; j'en demande )) pardon à Dieu et aux hommes ; mais ce n'était » pas pour qu'il fût le fléau de l'humanité. »

« Les accusés furent traduits devant le tribu- » nal révolutionnaire... Danton répondit au pré- » sident Dumas qui l'interrogeait , selon la cou- » tume, sur son nom, son âge, sa demeure : « Je » suis Danton ^ assez connu dans la révolution ; » j'ai 35 ans; ma demeure serabiaoïtôt le néant, » et mon nom vivra dans le panthéon de l'his-

» toire On nous immole à l'ambi-

» tion de quelques lâches brigands; mais ils ne

» jouiront pas long-temps du fruit de leur crimi- » nelle victoire. J'entraîne Robespierre... Ro- » bespierre me suit. . . » •

Quelques mois après ces prophétiques paroles, Robespierre qui s'était^fracassé la mâchoire d'un coup de pistolet, montait sur la charrette de mort, placé entre Henriot et Gouihon aussi mutilés que lui I

« Au pied de l'échafaud , Danton s'attendrît » un moment : « ma bien-aimée ! s'écria-t-il; » 6 ma femme ! je ne te verrai donc plus ! » Puis, » s^ijiterrompant tout-à-coup: « Danton, point de » faiblesse. »

M. Mignet ne se borne point à raconter, il signale aussi l'influence des systèmes et des idées philosophiques sur les diverses périodes de la révolution.

C'est ainsi qu'il attribue toutes les menées et les passions fanatiques du clergé réfractaire au catholicisme ultramontain , les vues sages^et conciliatrices «du clergé constitutionnel au jansénisme; quant à la secte fanatique qui servait de oortége et d^appui à Robespierre, elle lui paraH avoir eu pour symbole, en politique, la souveraineté absolue du Contrat Social de J.-J. Rousseau, en croyance, le déisme de la profession de foi du vicaire Savoyard .qu'elle parvint plus tard à réaliser un moment dans la constitutjop de 93 et dans le culte de l'Être suprême

institué par le Comité de salut public y le culte (|e la raison et de Ja nature que fit décréter la commun0 procède, d'après cet historien, du matérialisme dp la société d'Holbach; il compare les Décemvirg aux millénaires de, la révolution anglaise et montre comment les ui)s, en partant du peuple, voulaient arriver à l'égalité politique la plus absolue par le régime de la vertu, et les autres, partant de Dieu, voulaient arriver à l'égalité évangélique par le règne des saints.

Cette manière élevée d'envisager l'histoire imprime à l'œuvre de M. Mignet un caractère de durée qui la fera survivre à tout ce que l'on peut encore écrire de nouveau sur cet immense sujet; sans doute , cet historien s'est inspiré des mémoires de l'époque , de ceu?. de Mme Roland, et surtout, des Considérations sur la révolution française de Mme de Staël , ouvragp fortement conçu , plein de vie et de couleur, et qui restera comme l'image la plus saisissante , le miroir le plus fidèle des passions et des mœurs de ce temps.

Mais ce qui appartient en propre} à M. Miguet, c'est d'avoir négligé toutes les cçusçs secondaires de la révolution pour lui assigner avec une admirable clarté ses causes principales et vraies; c'est d'avoir su pénétrer, avec une sagacité rare, l'esprit des institutiones nouvelles (jue les réform^iteurs gigan-^

ISO M. MIGNET.

tesques de cette époque amenaient avec eux; c'est d'avoir fait nettement sa place à cette époque dans nos annales ; c'est enfin , et c'est là son mérite particulier, de Tavoir frappée de son véritable cachet historique, d'avoir, en quelque sorte, reculé, vieilli ce passé qui est presque du présent, et d'en avoir éloigné la perspective , au point de lui donner je ne sais quoi de solennel et d'antique qui semble appartenir à d'autres âges que le nôtre.

Il y a plus de difficultés qu'on ne croit dans un pareil travail ; il faut être doué d'une haute aptitude pour s'effacer ainsi , se placer à distance et assister en spectateur calme, désintéressé, aux scènes les plus tragiques , les plus émouvantes , alors surtout que de vieilles rancunes , de vieux ressentiments de parti vibrent encore dans le souvenir du plus grand nombre ; sous ce rapport, je ne connais pas d'historien qui se possède et se domine comme M. Mignet j c'est môme un des côtés le plus saillant de sa manière , de ne jamais forcer l'effet du récit et de présenter pourtant les choses avec assez d'art, pour qu'ainsi livrées à elles-mêmes dans toute leur simplicité, elles produisent une impression profonde sur l'esprit du lecteur-

Les événements de cette époque sont suffisamment éclaircis aujourd'hui j après avoir démontré que la révolution française a fait pour

U.MIGNET. Itl

le matériel des États de TEarope , ce que la philosophie da xviii® siècle avait fiait pour la pensée , il restera à déterminer quelle a été

l'influence des réformes accomplies par cette révolution sur l'esprit des peuples modernes ; bien qu'elle ait emprunté aux philosophes du ^viii*" siècle la plupart de leurs vues politiques et socialesy et que, dans ce sens , elle soit peu novatrice , bien qu'elle ait essayé de faire pénétrer dans ses institutions, dans ses lois, les théories qui l'avaient précédée , la révolution française apportait néanmoins avec elle une langue , des mœurs, une éloquence inusitées jusque-là et qui lui étaient propres; les périodes les plus sanglantes , les plus tourmentées du besoin d'agir, les pins exclusivement dévouées à l'action dans rhistoire d'un peuple ne sont jamais perdues même , pour l'avenir intellectuel de ce peuple j elles amènent toujours quelque chose de nouveau, d'imprévu, de prompt, de mâle et de décisif qui laisse sa trace dans les idées, dans lessciences, dans la littérature , dans les arts ; Fesquisse de M. Mignet aidera, je pense, cette transition de l'histoire politique à l'histoire philosophique et littéraire de la révolution française.

Mais la tâche de M. Mignet ne devait pas se borner à ce travail j le cadre étroit qu'il s'était imposé, la rapidité du récit, les nombreux évè-

ItS M. HIGNET.

tiements qu'il avait à dérouler, la loi qu'il semblait s*être faite de resserrer le plus de choses possibles dans le paoins de mots , ne lui avaient permis, dans un résumé aussi succinct, que d'indiquer les réformes et les institutions modernes dont la révolution avait doté le pays ; à peine avait-il pu signaler les esprits puissamment organisateurs qui présidèrent à ce vaste mouvement de réforme^•

Il y avait doijc une lacune à remplir, une jugrtice à rendre à ces législateurs éminents ^i avaient contribué pour une si large part à fonder l'ère nouvelle de nos libertés, et c'est dans ce but, je crois , que M. Mignet a publié récemr ment ses notices historiques §ur Sieyes , Rœdierer, Talleyrand, Merlin, Daunou, etc.

Nul autre mieux que cet historien n'était préparé à raconter la vie et les travaux de ces hommes qui coopérèrent avec tant de vigueur, d'ensemble et d'énergie, les uns^ à déblayer le sol des décombres du moyen-âge, les autres, à assurer la révolution politique par la révolution civile j de pareilles notices devaient former le complément nécessaire , le commentaire naturel de l'œuvre première de M. Mignet.

Pour nous qui jouissons avec calme et sécurité du bienfait des institutions qui nous sont irrévocablement acquises, nous nqus habituons trop facilement à croire que cgs précieugçg IpstitrUdonf

H. MIGNET. lad

onl été fondées sans luttes, sans efforts et qu'elles n'ont été que la suite naturelle du progrès social; pourtant^ lorsqu'on se souvient qu'il n'y a guère plus d'un demi siècle , la France était encore livrée à ^arbitraire des cours, distribuée en provinces, en classes^ en corporations rivales; quand on se rappelle tout ce que le clergé, la noblesse exerçaient encore de servitude et de mesures oppressives sur le peuple ; lorsque l'histoire nous apprend qu'il u'y avait, à cette époque , ni garanties pour les propriétés, ni garanties pour les personnes, que l'on disposait des unes , par la eopflscation, et des autres, par des lettres de cachet; que les corvées, la dîme, les redevances seigneuriales décimaient encore les campagnes ; que les nobles de cour, les nobles de province, de robe et d'épée , pouvaient seuls arriver aux emplois, que le peuple ne participait en rien à l'administration de l'état, qu'il n'existait alors ni système financier, ni système d'impôt régulièrement établi, rien enfin de ce qui fait la force, la richesse, la vie, Pindépendance, l'unité de la France de nos jours , il est impossible de se défendre d'un sentiment mêlé de respect et d'admiration pour ces hommes qui renouvelèrent ainsi, de fond en comble , la face de leur pays; on conçoit qu'en présence d'un tel spectacle, M. Mignet n'ait été frappé que de la pudeur des résultats et qu'il ait été tentée si^

non d'absoudre , du moins d'atténuer tous les excès commis dans d'aussi vastes desseins.

Il faut parcourir ces notices pour comprendre ce qu'il y avait de science politique, diplomatique, législative, administrative et financière chez ces fondateurs d'empire; on s'étonne d'autant plus de l'étendue de leurs travaux, que dans la France de nos jours, les pouvoirs fonctionnent, l'état s'administre , la justice se rend, l'instruction se distribue, les impôts enfin se perçoivent encore d'après le mode établi par eux } ce qui prouve de quelle force de conception primitive leurs plans devaient être doués.

L'organisation des contributions [directes et indirectes combinées avec la reproduction annuelle de la richesse publique, celle de la contribution foncière et mobilière, la loi sur le timbre, sur les patentes, l'organisation du trésor furent l'œuvre de Rœderer ; c'est à lui qu'appartient l'idée d'avoir donné pour base à la contribution mobilière le loyer , comme le signe le plus saillant par lequel se manifeste la richesse mobilière ; c'est lui qui défendit devant le corps législatif, les trois grandes lois sur l'établissement des préfectures, la formation de la liste des notabilités et celle de la légion-d'honneur ; c'est lui qui, suivant les principes d'économie politique qu'avaient professés les Turgot et les Gournay, créa le système d'impôt et des douanes.

C'est à M. Talleyrand que revient l'honneur d'avoir propagé^ dès les premières et glorieuses années de la révolution de 89, les idées à la fois générales et pratiques qu'il avait puisées^ en matière de finances^ dans le commerce intime de M. Penchand, l'un des profonds financiers de l'époque, le créateur de la caisse d'escompte et de la caisse d'amortissement, l'habile opérateur qui, dans un moment de pénurie^ procura six cents millions au trésor public , le seul homme, en France, qui avait trouvé le secret, suivant les paroles énergiques de Mirabeau rappelées par M. Mignet, de faire pondre la poule aux csufs d'or sans Véventrer.

On connaît la célèbre motion de Talleyrand à la Constituante , par laquelle il mit deux mil* liards à la disposition du trésor, en provoquant la vente des propriétés ecclésiastiques ; il faut voir avec quelle finesse d'observation, quelle sûreté de tact, M. Mignet analyse les habiles négociations entamées auprès des cours étrangères, par ce diplomate temporisateur, ce disciple de Voltaire et de Walpole qui, fort de sa vieille expérience, comptait assez sur lui-même pour pouvoir dire de Napoléon avec orgueil et avec un certain sentiment de supériorité politique , « que » r Empereur avait été compromis le jour où il » avait pu faire un quart d'heure plus tôt ce quil » obtenait qu'il f\t un quart d'heureplus tard. »

il» U. MiaNET.

Dans Merlin p M. Mignet nous montre le sa-^ vant jurisconsulte^ l'intrépide collaborfatear de Tronchet au conseil féodal composé de vingtquatre membres qui représentaient les ptt>vinces, l'investigateur infatigable des usages , des coutumes diverses qui les régissaient ^ cherchant à imprimer à la science du droit la même unité, le même caractère d'universalité que l'institu* tion politique avait introduites dans l'État*

Enfin, dans Sieyes^ l'auteur de la cél^re brochure sur le tiers^tat, dans le tribun, l'atchiviste Daunou, M. Mignet retrouve les membres les plus influents de cette célèbre commission des Onze qui parvint à donner à la Révolution sa forme légale, un gouvernement régulier. Il signale, dans ce dernier, le principal auteur de la Çonslitution de Tan iiij* qui sépara soigneusement les pouvoirs entr'eux, divisa le Corps législatif en deux conseils, donna l'initiative des lois au plus jeune et leur sanction au plus sage; le fondateur de l'Institut national, de cet Abrégé du monde savant p de cette assemblée représentative de la république des lettres, à laquelle il donna sa régie et son but, dans la loi du 3 brumaire qui réorganisa l'enseignement public; l'illustre contemporain des Lacépède, des Fourcroy , Cuvier, Cabanis, CoHin-d'Harleville, Andrieux, Lebrun, Fontanes, qui prirent, tour-à-tour, la parole

comme repréaentaats des lettres^ lors de cette ménK)rab)q,ftémce du 3 avril 1 796^ où Daunoa Iqi-mém&Jaaiiigura l'Institut; le nécrologiste du général Hoche mort à trente ans^ commandant en chef des armées de Sambre-etHMeusey du Rhin et de la Moselle, du vainqueur de Weis-sembonrg, de QuiJ^eron et deNeuwied^du libérateur de l'Alsace et du pacificateur de la Vendée »

A tant de titres, Daunou joignit encore celui d'avoir été envoyé en Italie ea 1798 pour y fonder la république romaine et donner un moment des lois à la ville des Césars et des papes ^ il fol appelé à formuler son avis sur la ccmstitutian de la nouvelle république Batave ; eo&tfy il fut le rédacteur de l'établissement considaire de l'an vni ^^ de cette constitutioir origi- Bdeque M. Mignet regarde comme ayant été conçue par l'esprit métapbysiqiuer de Sîeyes et façoûAée par l'ambition posL^e du premier ooiimiqiûy d'une* tbéoi»ie, avait ^ tîrei^ un gouveffAeiiie&i.

Un des traits; les pkis piqciafito et peut-être le môÂis connu q»e M. Mignet relève dans la vie de Dâmnou ^ c'est d'avoir emporté sur un Goœpétiteur tel q^ Bonaparte^ un prix proposé par y académie de Lyon sw le sujet de morale (|a« vc»ei : Q^Ues vhités et quels sentùnenês mjmt^$--Q k pim d^mcHlquer am) ho'mms jmr leur bonheur?

Il est vrai de dire qu'à cette époque M. Dan* nou n'était encore qu'un religieux fervent de TOratoire, et Napoléon un simple officier d'artillerie ; l'oratorien parut se souvenir plus tard de ce triomphe y lorsque, par un acte énergique d'opposition au premier consul* il proposa de rendre sa dignité forcément temporaire en le confirmant pour toujours dans le sénat, après dix ans d'exercice, délimiter ses pouvoirs, en donnant voix délibérative aux deux autres consuls, et de prévenir le danger d'une usurpation, en le suspendant de ses fonctions civiles , s'il prenait le commandement de l'armée.

Nous n'insisterons pas davantage sur les notices de M. Mignet qui renferment encore un beau travail sur Livingston, sur Broussais , sur Des* tutt dé Tracy; qu'il nous suffise de dire que dans ce nouvel emploi de ses hautes facultés, se révèle un côté neuf et original de son talent, une souplesse d'esprit qui n'est pas sans analogie avec celle de Fontenelle ; personne n'apporte plus de précision et de netteté que M. Mignet dans la manière d'apprécier les hommes et les choses, d'analyser et de décomposer une constitution d'État, de jugerune négociation diplomatique, de constater les résultats et les découvertes de la science avec le ton et la langue qui leur conviennent.

Indépendamment de ces notices, M. Mignet a publié dans les mêmes volumes un mémoire bis-

M. Ml€h^T. 119

toriqud 6ur la Germanie au viii* siècle et sur sa conversion au Christianisme dans la société civilisée de TEarope occidentale ^ dans lequel ii a , dit-il, cherché à résoudre un problème de haute géographie sociale^ à déterminer quelles âvaiétit été jusque-là les forces respectives de la barbarie et de la civilisation sur notfe continent ^ et ébrû-^ ment tes vastes espaces occupés par la première, étant beaucoup plus considérables que la 2^dne étroite où s'était dévôloppée la seconde, les peuples nomades du Nord avaient successivement envahi et culbuté les établissements des peuples beaucoup plus avancés du Sud.

Dans vm essai sur la formation territoriale et politique de la France, depuis la fin du xf siècle jusqu'à la fin du xv"" , cet historien indique par qmite suite de luttes et d'efforts , d'entreptises des grands vassaux , de ligues , de Jaëqderies, de révoltes des bourgeois , de victoiréis et de rtiVers, les provîflces ont été succeésivem^Dtt rattachées au centre et le pouvoir monar"' chique s'est dégagé dtt système féodal.

Unautre mémoire estcousacréàFétabli^âèilnetit dé la iféfontte relîgieude du caltinisme à Genève.

Notre ddsséiû n'est pas d'entrer dans l'apjpt^* dation de ces divers mémoire^ qui complètent la série des travaux de M. Mignet et dont les deux premiers servent eà quelque sorte d'ap* pendiee à son histoire^ de la révolution fran-

çaise j un pareil travail nous entraînerait beaucoup trop loin.

Nous ne saurions pourtant terminer • cette étude, sans dire quelques mots de cette magnifique introduction à la succession d'Espagne et du tableau des négociations relatives à cette succession sous Louis XIY.

En comparant les destinées réciproques de la Franceetdel'Espagne, d'après la position géographique et le rôle des dei|x pays, le caractère et l'esprit des deux peuples, M. Mignet s'est attaché, dans celte introduction, à découvrir les causes générales et profondes qui expliquent les phases et l'issue d'une lutte poursuivie pendant deux siècles, terminée par Tavénement du petit-fils de Louis XIY sur le trône de Philippe II.

Dans cette introduction, le talent de M. Âfignet me semble avoir atteint son plus haut degré de maturité ; les mêmes qualités éminentes qui distinguent cet historien dans ses précédents ou- *vrages , cette haute sagacité politique , cette manière simple d'exposer , cette connaissance parfaite des traités, ce style ferme , nerveux et bref, ce don d'abstraire, ce jugement sain, cette raison froide et sévère, s'y trouvant réunies, mais poussées beaucoup plus loin.

Qu'il nous soit permis de reproduire ici , pour en finir, une de ces pages brillantes sur le déclin et les infirmités de la monarchie de Louis XIV*

que Von dirait être l'oraison funèbre du grand stècle, desœndue avec pompe de la chaire de deuil de quelque autre Bossue t.

«Le grand siècle venait de finir; il n'était pas » seulement fini dans le temps, il l'était dans son » esprit, dans sa fortune , dans ses grands hom- » mes; ceux-ci étaient lentement passés, empor- » tant avec eux le génie et la force des généra- » tiens remuées par le besoin d'indépendance et w par l'action des guerres civiles ; Corneille , La » Fontaine , Racine , ces brillantes lumières , » avaient successivement disparu ; Bossuet , » Bourdaloue, Boileau, Malebranche , Fénélon , » avaient cessé leurs travaux , bien que la mort » n'eût pas encore mis fin à leur existence ; un » boulet perdu avait enlevé dans Turenne la plus » belle intelligence qui eût paru sur le champ de » bataille ; le grand Condé , infidèle à la mort » qui paraissait lui être réservée dans les com- » bats, était venu apporter à Bossuet les derniers » moments d'une vie commencée à Rocroy; des » deux disciples de ce fameux capitaine, le ma- » réchal de Luxembourg avait cessé de vivre , » et le sage Câlinât allait cesser de plaire; Du- » quesne et Toiirville , qui avaient balancé sur » mer la puissance jusque-là sans rivale de l'An- » gleterre et de la Hollande, n'étaient plus ; » Lionne, l'héritier de la pensée de Mazariii^ » avait .enlevé de bonne heure aux conseils de

tu M.MIGmT.

D Louis XIV les enseignements de son expérienoe} » le restaurateur des finances, le fondateur des » manufactures, le protecteur de l'écrit, Ck)lb6rt, n avait vu sa pacifique influence anéantie par le D fougueux ascendant de Louvois ., et avait ex- » pire dans ^amertume des regrets et delà défa- » veur ; Louvois, à son tour, avait succombé de- » vaut le patient, l'étroit et Tastudeux génie de » cette conseillère désastreuse dont Louis XIV , » finissant comme il avait voulu commencer , » par une mésalliance , avait fait sa femme.

1) Louis XIV restait seul de son siècle ; vieillard » isolé au milieu des génératicnis nouvelles, privé « de ses grandsoontemporains, réduit à rempla- » cer Colbert et Louvois par Ghamillart ; Tu- » renne. Coudé, Luxembourg^ par Blarsin ^ Tal- » lard et Villeroy ; croyant que son choix don- » nait le génie, que ses ordres forçaient la vic- » toire, et laissant diriger ses choix et inspirer » ses ordres par Mme de Maint enon ; il était ar- » rivé au déclin de la fortune, et au commence- » ment des revers ; déjà la révocation de l'édit » de Nantes avait détruit l'industrie naissante du * Pfty^> ^ P^te de Colbert, altéré ses finances; 9 celle de Louvois , affaibli l'administration de » l'armée, et de trop longues guerres avaient en* » levé à l'agriculture ses bras et ses ressources ; » l'acHoft mécanique des armées qui durait en- » coroj allait finir, car les soldats manquent lors-

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