M. HI6NET. 1S
» que Tardeur publique s'éteint , les généraux » ne se forment plus lorsqu'arrive l'épuisement » de l'esprit, et les victoires cessent avec les sol- » dats y les généraux et l'argent ; la terre de » France ne produisait plus ; Louis XTV pesait » sur elle , il étouffait ses germes qui n'ont ja- » mais besoin que d'un peu de mouvement pour » lever, et de l'air delà liberté pour grandir. »
De pareilles pages ne s'analysent point ; il faut se recueillir y puis admirer , relire , et admirer encore.
M. Mignet est de tous les écrivains de notre temps f celui qui offre l'exemple le plus remarquable et chaque jour devenu plus rare, de ce que peut l'action intime de la pensée repliée sur elle-même, et de la puissance à laquelle elle est capable d'atteindre , sans trop se mêler aux bruits et aux influences du dehors ; ses travaux font douter si les hommes qui prennent une part active aux affaires de leur pays sont plus aptes à écrire l'histoire que les hommes spéculatifs qui s'isolent et s'en détachent pour mieux disc^ner la voix du passé.
Dans la vie intellectuelle des peuples, il y a des moments choisis où de puissantes organisations se groupent y s'affilient, pour imprimer rimpulsion à leur siècle, puis, une fois l'impulsion donnée, se dispersent pour ne plus se retrouver. Ces moments sont toujours curieux à étudier, car ils sont les plus fertiles en idées, ils sont une date dans l'histoire de l'esprit humain; et d'ailleurs, pour peu qu'on y réfléchisse et qu'on y r^arde de près, il est facile de distinguer dans les hommes qui s'élèvent alors, dans les œuvres qu'ils produisent, je ne sais quel ensemble de vues, quel air de parenté qui se devinent et se trahissent même sous les formes les plus variées ; moments précieux et rares qui ne
M. VliXEMAtN. I1I&
se reprodaiseniqo'à de longs intervalles^ épo^ ({oes s^eineset caloaes où de noavelLes pers^eotives s'antF'oavreBty où le passé se dégageds ses voiles peur lainser pmadre raveuir .
le pMits me tromper, mais il mesemMe qu'une époque de ce g^ire se fit joor soos la Restaura^ tion et que si quelques tentatives heureuses , mais isolées^ cmt été faites depuis, soit^i {diilo-" Sophie, en politûfaoïi en histoire, en tittéFatore> en critique,, nen ne peut se comparer au ïomh vement intellectuel qui signala ks années l^MO et suivantes, jusqu^aux jonrnées de juillets
C'est que le» esprits qui présidèrent à ee mouvement étaient des esprits créatears^ c'est qu'ils arrivaient tout préparés, tout apmés, p<Mtr la lutte, avec des études sévères, cQnseku*»^ cieases> c'est qu'enfin, ils étaient animéa d'une même espérance^ d'une même ferveur, d'une même foi ; leur tftobe ne se borna point à agir sur l'opinion publique, mais encore sur *lea œijkwes d'art et d'ims^nation; parmi ces œuvre»y il n'en est pas une remarquable qui ne se soit> inspirée depuis de leurs travaux et qui n'en ait conservé l'em^^reinte. Le dirai-je, dùt^on me taxer de paradoxe,^ l'art et l'imagination ne fii^ rent pas^ toujpur^. du côté de ceux qni s'y 1^ vjaient exclnsiveiMnt^ ils étaient. remontas^ plus^ haut*
Pour n'en choisir qu'un exemple, tow ces
136 M. TILLEUAIN.
pastiches du moyen-âge, ce retour d'entbtftf> siasme vers l'architecture de ce temps, tout co fracas dVmures, toute c^te interminable lignée de châtelaines et de barons, cette révolution dans les arts du dessin, ces rapports imaginés entre le génie de nos vieux conteurs et Tatt si délicat et si hardi qui avait ciselé les flèches et les ogives des cathédrales gothiques , tous ces rpioans, enfin, btasonnés de chevalerie et de féodftlité qui menacèrent un instant de nous envahir et de nous rejeter dans la barbarie des temps passés, d'où venaient-ils? si ce n'est de cette vive impulsion que quelques critiques éminents, communiquèrent aux esprits vers l'état d'un monde mal connu, mal apprécié; tandis que ceux-ci retraçaient, dans l'intérêt de notre histoire, de notre langue, de nos origines nationales, le tableau d'une civilisation éteinte , tandis qu'ils épiaimt dans nos vieux monuments le premier réveil du génie moderne et qwe sons l'écorce rude et grosisière du moyettâge, ils essayaient de retrouver la filiation de l'esprit frai^çais, la vie et la couleur de générarions oubliées, les autres prenaient pour des pmtures historiques les hallucinations fébriles de leurs réyes, affublaient le passé d'un costume grotesque et lui prêtaient un langage faux, exagéré qui ne fut jamais le sien ; pour un homme de génie qui sut mettre en œuvre les matériaux
Mf. VILLEMAIN. 1S7
el les sources originales de nos antiquités , co-p lorer chaudement les passions et les mœurs d'autrefois et les revêtir de grâce et de poésie, que de tentatives avortées , que d'ébauches pâles, froides, sans goût, sans vérité !
M. VîUemain fut un des plds habiles promoteurs de cette réaction vers les premiers siècles de nos annales littéraires, mais il en fut aussi le peintre le plus exact et le plus fidèle, l'orateur le plîis éloquent, le critique le plus ingénieux et le plus exquis, l'investigateur le plus sagace et le plus fin, l'historien lé plus pur et le plus correct.
Chez la plupart des écrivains qui sortent des collèges et de l'Université^ la vie est uniforme et cette même uniformité se trahît dans leurs œuvres. Habitués qu'ils sont de bonne heure à une certaine discipline, à une certaine réserve que l'école leur impose, on les voit s'essayer longtemps, hésiter, se débattre contre le joug des traditions, avant d'être eux-mêmes, d'avoir leur manière propre^ leur cachet distinclif ; ce n'est pas que je veuille en faire un tort à ces écrivains; loin de là, quand ils ont Tesprit fort comme M. VîUemain, leur raison s'aguerrit dans celte lotte, leur goût s'épure et, tôt ou lard, ils finissent par en sortir plus éprouvés et plus vi-^ goureux; mais quand ils ont Tesprit faible, il^ succombent.'
1JI8 M. YILLEMAIN.
Auasi^ n'insisterai-je pas sur la vie de M. Villemain et sur ses œuvres d'essai ; non, que ces œuvres ne soient fort remarquables à plus d'un ^rd; non, qu'on n'y distingue déjà le germe précoce d'un talent facile, d'une nature sémillante et souple; mais ces hésitations dont je parlais y laissent encore trop de trace et M. Villemain est trop supérieur à ses premières ébauches dans son cours de littérature du moyen-Âge et du xviii'' siècle, pour que j'essaie de le peindre comme une manière de [lauréat et que je m'arrête à ces débuts qui le feraient ressembler à liant d'autres auxquels il ressemble si peu.
Quand j'aurais dit que M. Villemain est né à Paris le 11 juin 1791, qu'il y reçut, sous lasur*veillance d'une mère distinguée par l'esprit, une éducation brillante; qne^ guidé dans ses première études par un savant helléniste , M. Planche, il puisa dans ses premières leçons ce ôulte religieux qu'il n'a pas cessé, depuis,, de professer pour l'antiquité grecque ; qu'à douze ans, il jouait la tragédie en grec, qu'il sait et récite encore tout son rôle d'Ulysse dans la tragédie de Philqctète, que tout jeune, alors qu'il suivait les cours de Lycée impérial, il lui arrivait plus d'une fois de suppléer avec un plein succès le professeur de rhétorique française, M. Luce de Lancival; qu'à 20 ans, il fut appelé par M. de Fontanes dont il devait un jour recueillir rbéritagi&^
M. YILLEMÀIN. 130
à une chaire de rhétorique au lycée Charlemar gne; qu'à 21 ans^ TÂcadémie française couronna son éloge de Montaigne écrit dans huit jours , qu'il remporta ce prix sur ses concurrents/ MM. yictorin Fabre, Droz et Jay ; qu'après ce triomphe académique^ il fut accueilli^ rechepché, fêté dans les salons de M. Suard, de M. de Narbonne y de Mme de Yaudemont ; qu'à celte première palme , il en ajouta bientôt une seconde que lui valut son discours sur les avantages et les inconvénients de la critique , puis une troisième, par son éloge de Montesquieu ; qu'à 29 ans , il écrivait son histoire de Cromwell et qu'à 30, enfin, il occupait le fauteuil de M. de Fontanes ; quand j'aurais retracé ces prodiges de précocité, je n'aurais fait que peindre^la vie d'un écrivain tel que l'ont fait les livres , les souvenirs classiques dont il a été nourri, les avertissements dont ila été entouré, et non un écrivain tel qu'il s'est fait lui-même , lorsqu'il a secoué le joug des vieilles traditions , la poussière de la robe doctorale , et qu'il apparaît enfin seul , livré à ses propres forces , à son propre mouvement. Bien qu'il y ait, je le répète, dans les premières épreuves de M. Villemain, plus de pénétration , plus de maturité qu'on ne pourrait en attendre d'un écrivain de cet âge , il y a là pourtant quelque chose de gêné , de contraint , de timide ; dans ia chrysalide perce déjà l'aile du papillon, mais
UO M. YIIXEMAIN.
ce n'est pas encore le papillon dégagé de ses entra ves, avec son allure hardie et^svelte. Pour ma part , je Favoue , je préfère une de ces pages écrites de verve dans le Cours de Littérature du moyen-âge et duxvui siècle, sur Montaigne , sur Montesquieu , sur la critique , sur l'histoire , à tout ce que M. Villemain a écrit plus jeune sur les mêmes sujets ; aussi, est-ce dans ce cours de littérature seulement que je voudrais essayer de retrouver l'écrivain tel que ses inspirations Tout créé.
A Tépoque où ces brillantes improvisations parurent, une même pensée semblait dominer les travaux de quelques hommes d'élite.
Ce moyen-âge si longtemps oublié , dédaigné par l'école philosophique du xviii® siècle, comme une époque barbare qui méritait à peine d'occuper une place dans l'histoire de l'esprit humain , ce moyen-âge était-il , en effet , dépourvu de toute espèce d'intérêt, et, sous ses formes âpres et dures , ne récélait-il dans son sein rien de neuf, déjeune, de naïf, de vivace , de dramatique qui fât digne d'être soigneusement étudié ? Dans sa langue, dans ses lois, dans ses assemblées , dans ses insurrections populaires , n^y avait-il aucun point d'analogie, aucune solidarité avec l'esprit moderne ? La civilisation était-elle née d'hier? La France des xvii* et xvm* siècles était-elle la même que la France d'autre-
M. TILLEMÀIN. lit
foiô?'Étaît-elle arrivée sans entraves , sans secousses, sans agitations, à cette puissante unité qui fait aujourd'hui sa force et sa gloire ? La monarchie des premières races ressemblait-elle à la monarchie telle que l'ont faite les mœurs, les institutions modernes et la marche naturelle des choses? Le Nord fut-il toujours l'unique centre des lumières et des arts , ne reçut-il jamais rien du Midi? Cette pompe enfin, cette élégance, cette urbanité de langage qui furent les caractères distinctifs de la société des xvrie et xvni^ siècles, pouvaient-elles sans anachronisme, sans des disparates choquantes , s'appliquer à des sociétés primitives qui n'avaient encore rien de fixe et de stable dans leurs institutions, dans leur territoire même, qui différaient de langage, d'origine, de mœurs ?
Tels sont les problèmes ardus et pénibles que quelques esprits supérieurs s'appliquèrent à résoudre comme d'un commun accord ; on aurait dit que les rôles avaient été distribués d'avance enlr^eux ; les uns se réservèrent la partie purement historique, les autres, la partie philosophique; la partie littéraire et critique échut au lot de M. Yillemaîn : guelques mots sur la critique.
La aitique, c^est M. Villemain lui-même qui nous l'apprend, n'est pas chose nouvelle, elle est aussi ancienne que les lettres ; Platon fut le premier commentateur d'Homère
Ui M. YliXEMAIBI.
M. yillemain nous apprend encore qu'il fout distinguer trois genres de critique : critique dogmatique, critique historique, critique conjecturale.
La critique dogmatique n'a pas pour objet de susciter de nouveaux chefs-d'œuvre, d'appeler de nouvelles conceptions ; elle se borne à constater ce qui a été fait, elle se replie sur quelques grands modèles, se recueille dans son admiration contemplative ; elle commente, discute, décompose, analyse ce qu'a créé le génie ; c'est la critique d'Âristote qui classe, dresse des catégories pour l'esprit humain comme pour la nature, dicte des préceptes et pose des lois générales qu'il déduit des résultats et des procédés de l'intelligence ; c'est la critique de Cicéron qui révèle toutes les ruses de la stratégie oratoire, décrit les émotions de la tribune , pénètre dans les joies et les angoisses qu'ont senties les Antoine et les Grassus, s'attendrit sur les Gracques; c'est enfin la critique scoliaste, celle des sophistes que l'on retrouver dans le livre ingénieux et brillant de Quintilien, dans le traité de l'éloquence de Tacite, dans quelques lettres de Marc- Aurèle et de Fronton, et qui s'est perpétuée jusqu'à nous, en passant par Gondillac, Dumarsais, l'abbé Le Bossu.
J'avoue que j'ai toujours éprouvé une invincible répugnance pour ce genre de critique;
M. YILLEMAIN. U3
j'aime bien admirer ce qui est réellement beau , mais je n'aime pas qu'on m'y force ; la contrainte tue l'enthousiasme. Combien de vives et fraîches émotions nous ont été ainsi gâtées et déflorées par les lourds préceptes et les redites de l'école; je préfère encore cette critique éloquente de Longin qui avait pour objet la recherche de la perfection idéale et du beau dans les arts^ qui ne tournait pas sans-cesse autour des mêmes types et qui devenait inventive^ à force d'aspirer vers le mieux.
La critique historique est plus large ; elle mêle la littérature et l'histoire; elle essaie d'expliquer et de commenter l'une par l'autre, de découvrir dans les monuments^ dans les antiquités, dans les institutions , dans^ les crises politiques, dans les divers accidents du langage, les causes de prc^rès et de décadence de l'esprit humain ; ce genre de critique est d'origine plus moderne; les commentateurs du Dante en donnèrent le premie^xemple .
En Italie, des chaires furent consacrées à l'interprétation de cette ravfcsante poésie ; mais cette interprétation ne s'éleva pas toujours à la hauteur d'un si grand sujet; elle parut s'occuper beaucoup plus du soin de constater les droits de certaines villes , quelquefois même, comme on le fait encore de nos jours, de justifier des généalogies et de sauver telle noble famille d'avoir été mise eu la personne de ses ancêtres dans les
iU M. VILLEMAIN.
cercles infernaux du Dante, qu'elle ne s'occupa des passions politiques , des cruels mécomptes, des épreuves réitérées qni fécondèrent TînsïMration de ce chantre immortel deFenfer; Boccace et le fils du Dante furent les seuls à pénétrer cette mysticité théologique qui faisait tout le fonds de la poé«e du moyen âge ; ils eurent , aui xv* et XV f siècles , de brillants émules ; la critique devint, à cette époque , un véritable culte; elle s'étendit et se fortifia par Talliance de la vieille érudition ; c'est le temps où les lycées préludent pat de savantes et laborieuses études à l'interprétation de TArioste et du Tasse ; c'est le temps où PoUtien , saisi d'un vif enthousiasme pour les chefe-d'œuvfe de l'antiquité, déroute^ en présence d'un savant et nombreux auditoire , les Bfterveilles du génie de Sophocle et d'Euripide ; à ses brillantes leçons on voit accourir non-seulement tout ce que l'Italie renferme de jeunegse stadieuse et lettrée dans son sein , mais encore une pléiade de Germains, de Français , d'Anglais , âe Bout^ignons , venus des points les pkis reculés de l'Europe pour recueillir la parole de Thabilë professeur, qtii , par la magie de son éloquence, la force 6t la vivacité de soB enthousiasme, parvenait à leur arracher des larmes e^des transports d'admiration frénétique.
Nous verrons comment M. Villemain lui-même
Mi VaLÈMAiN; l45
a fait rapplication la plus heureuse et la plus fécxmde de ce genre de critique à son Cours de Littérature française.
Reste un troisième genre de critique, la critique conjecturale. Elle a pour ambition de pousser les esprits en avant, de leur frayer de nouvelles routes, de leur montrer de nouveaux horizons, de nouvelles perspectives.
C'est, à mon avis, la plus piquante, celle qui convient le mieux à un état de civilisation très avancée et qui seule, peut seconder les efforts du génie et lui venir le mieux en aide. Je sais bien que dans ces recherches spéculatives de la pensée, il y a quelque chose de vague, d'indécis, qui ne satisfait pas toujours ceux qui ne veulent que de Texactitùde, qui ne tiennent compte que des résultats; mais aussi que de sources inexplorées , que de matériaux oubUés viennent prendre leur place dans le passé que ce genre de critique fouille et soulève, pour en faire jaillir quelques vérités neuves, quelques vues ignorées jusque-là.
C'est aux Allemands qu'il a été donné de pousser le plus loin le génie de la critique spéculative et de lui imprimer ce caractère inventif qui fait sa force et sa nouveauté.
M. Yillemain semble railler ces critiques modernes q\^ ont composé une esthétique à Zurich,
une autre à Weimar, dan& l'espérance qu'elles
to
seraient reproduites et mises en valdvr i^hip des poètes (Je Zurich et de Weimar; je ne vois là que de très louables et très dignes aâbrta qui pom^ rpieat bien avpir pour résultat; 4'éaartap la peia* sée et rimaginat^ion cies sentiers h%^mj e^miàn rait pas la première fois qu'on aw^il YU la Qe^m de l'art précédfira inspirer 4'bOHr^ases iiwovtt tiens; combien de poètes p»t été pavateuro en théorie avant de l'^^ne daps leur^ prfq^re^ qpa¥fi0s . Ce qui fait la richesse et la fécondité ^ ^ Uttéràfi t))rp allemand» c'est cet esprit aye^tiiraux, iai-^' dépendaKt de la forme, désintéressé des choses actuelles; c'est cette vaste et lente élabora-^ tiûn du génie grec et romain, et de Sbakespeara) c'est cette ardeur incessante qui s'ingénie à trcmr ver quelqae chose qui n'a pas encore été dit, à tenter ce qu'on ft'ft point epçore essayé, à ifalfrîcb^r ce qui es|, moQXB inculte. Étadiez tooto notre littératqre 4u xvui* siècle, à part quelquea eiLceptious que l'on compte, elle n'est qu'un îii^ strument, qu'u» moye» de réfonoe; elto obéit à l'influence de quelques hi»nmes softérjeurs , dis ne r^arde pas au-^de^t ; de aûs joins même où l'on se pique d'innover , de secouer le joug de la routine, comt^ien d'éaiivains auxquels il ee^ rait facile d'assigner une Icttgcie suite d'aneétrast l'éfQpire de la tmditioii esA nœ de ces lois en France à Isiqu^ile Q'écbippe jamus en(fèrwMal l'esprit le plus Imidi . te ph» nd^efla : à iMtit
llléMtiPM é» Mlfd hi^tom^ 19a idéfs m tau* jSBIi aSM^^ dftm m eag^iàin paralléUime cp'U sttNMt PfM^t tn FadMiFehftP. Use ftm la toa 4mii4i (^Umn Mipt 11 la anHe at^ ehûii mm\ M psnpla FmQ«ais qm^ dara V^^n, « dân^t né blin du fei» l'aKâmfile dq U fcapdiéase la pli» vtgeupauso qui ail aeûâiié te mmida^ oa pmpla qai« dpA ats tandancas f^kiifiphiquei, a tom'Qara d^afiié aas rogamia dQ liii«tiôéaa pow ai&bmsier rh^iaaiiité toote œtière et la dominfiF^ a^eal teujoiurs moatré timidd, hésilaat ^aaa la damaiae dea arts et de rimagiaatiaa I
Noua awBS va , d-appèa M. Villemaîa liii« mèm»p qoallaa ^ent les trois pmeipaloa ft^roiaa i^wvét laafitiqaaj voyoas maiatanaat sifaa ff&flfM «rawaa tîMiient à l^aaa flvàht qu'à Fantta de caa fomes et quaUas aaal aaa wb^ vres.
fa omaa fciaa^ je l'avoaa, qua M. ¥illemain l'ait trao(| aai dietipetioM que pour obétv à daa ff éoédaata quç la natara de son aams lai imn pcMpit at quHI B-ait été fiuacaaftivaiiieiit daaa oa oauni^ ontiqaa dM^^^'^* > ei4|iq»e kiatoriqaay criti^piç apéculatif ; ja orains blM que par tokp il a'ait été ni l^uii ni Tantre ; jMrai mèffle jusqu'à la 80iq)Q0!iBar d'ai^r de loin en loin laissé covh rir sa verva^ sa fantaisie, au gré d%ne imagina- «iaii wdmta at oaprieieuseet, sam la lege grava da pp(rféssMF» d'avoir tour à tour moBti4
lit M. YILLEHÀm.
l'ame du poète , l'allare s^elte et dégagée dé l'artiste , rhumeur inégale de Timprcmsatetir, rironie incisive et mordante du sceptique, l'éloquence onctueuse du théologien ; puis, d'avoir fondu toiis cep tons ensemble et créé la mœaïqae la plus riche ^ le panorama le plus pittoresque et le plus varié , en un mot^ le miroir le plus fidèle qui ait jamais réfléchi les traits , le caractère; les saillies/ les mœurs d'un peuple danslesdiverses phases de son développement intellectuel; l'esprit français avec ses accidents de richesse et de stérilité , de génie et de froide imitation ; la société française avec ses nobles et généreux kistincts, ses vertus et ses vices ^ ses élans énergiques de réforme et de molle oisiveté, telle est l'unité de son cours de littérature du moyenâge et du xvui'' siècle ; il ne faut pas la chercher ailleurs.
: M. Villemain rend avec une merveilleuse so^lesse tout ce que l'esprit français lui a donné , s'affrète où il s'est arrêté , s'élève où il s'est élevé j parfois, il rend plus qu'il n'a reçu, alors , il est éloquent ; s'il analyse un poète , il l'écoute , se recueille et chante ; s'il analyse un orateur , il s'émeut et s'agite de ses passions i s'inspire du temps où il a vécu, s'indigne de sa colère et le voilà qui devient impétueux , énergique comme son modèle ; d'autres qui veulent qu'Qft improvise corowe Tod écriti que l'on cauaci
oemmè Pw médite , âceuseraietit M. Villemaîn d'Avoir maiiqué de méthode , d'harmonie , d'en-» semble , de conviction , peut-être ; pour moi , je Fen félicite; ses tableaux ne seraient point l'image de l'esprit français^ s'ils n'étaient pas mobiles et multiples coname lui ; moins vrais^ s'ils étalait plus uniformes ; moins piquants , s'ils écaiait plus sévères ; moins naturels^ s'ils étaient plus châtiés.
Dans le cours de littérature du moyen-âge , l'unité 9 c'est d'avoir surpris le premier réveil, las premiers linéaments des langues et du génie modernes à leur berceau, dans l'Europe latine j expliqué comment ce génie et ces langues se dé^ nouent, alors qu'ils sont encore tout emmaillottés de celtique, de latin, de théotisque; c'est d'à** vmr marqué leur âge de naissance et de maturité, découvert dans le chaos des antiquités et des annales littéraires du moyen-âge les premiers indices de l'esprit français, jeté de vifs éclairs de lumière dans ces ombres épaisses , montré d'abord cette langue latine qui conserve son droit de souveraineté, longtemps encore après les conquêtes des Romains et des Barbares dans les Gaules et domine partout vers les ii®, lu^, iv« et V* siècles de l'Europe chrétienne ; l'église , la di{>k)matie, la guerre, la science, la loi, la jurisprudence parlent latin; puis, des ruines et des débris de ce latin qui se détériore et s'attère
d'une taaniÔK inégale^ suivant la natarS dif«tM des peuples qui l'emploietiti on Yoit surgir dèl idio&es nouyeaux , les uns plus hàtife et plu précoces i les autres plus lents à se foiHier ^ ceux qui sont kl plud prds de leur souche oom» ■Ittne^ èa eoneiervent plus longtemps l'empreialél pltisieurs cauries eobcourent à joàdiintenit- dans toi premiers Itàèeles cette éuprématie de Ih Imgttè latine; les prédications et les liturgies ohréUtoneé^ d'unb part y d'hutre part ^ lel enoonrrigeoië&ts ddlmés eus Gaulois ^ aux Bretotts qdi se dii^ tiliguent dans les leVtrto Romaines t pourtant i eette langue si savdnte dans ses t)foeédés^ si oOAiplexe dans sa syntaiie , m peut râttstêr ft ettte irruption des barbares vetitis du fond de li Gef tnanie ; la oout de GhÉrleoiagnd est tottte Al^ lémande ^ sa langue art la langue thëttsehe 1 1ère de son entrée dans la rille des GésAts^ on Vêom eueille bieiiènodl*e par des Vivat letftfi> mtàt^m Mîa se «idiplifie et se déeottipose âultant k» beÉbiAs des nouvèautc enàquérants ) les Imm tivdnt encore I le génie ri disparu) régUseï la théologie $ les gre£bi parlent eùdM latin i mM e'est ud latin dégânéri, tout hérisèé dé baifti» fismes et de soléàismès i on supprimé tes d0Bl>« iiénces^ les variations des casi bh lAultiplie leH affixes I Ms partieules f les eopulativeri | quet^ ^es moines^ dans l^solitude et lés loiiii^ de leur fllottM^ quelques Myauts tliédk)giefi(i| qiwii|iMl
M. YILLEMAÎN. ïïi
heAnx esprits dé Lyon , de Toulouse ou de Btttdeaux peuvent bien encore écrire, s'exprimer en latin avec pureté , niais le latin de Tite-LiVë , de Cicéroii et de Tacite , est lettre close pour des peuplades qui ne s'alimentent que de guerres et de pillâses.
Enfin une Idtigue vulgaire, âs^eillblage bizaft^ de mots moitié latins , iuditié espagnols , tiidi^ tié rotnans , moitié provençaux , a définitive^ ment cours vers lés vtn* et ix^ siècles.
En Espagne, l'ordonnance d'un roi Maure écrite en latin barbare mêlé de ternies empruntés à la langue romane publiée en 734, pdtfr assurer aux chrétiens lô liberté de leur culte et Tinviolabilité de leurs évêques 5 dans les Gaules, les sertlients de Gharles^le-Chauve et de Louisle-^Germanique prêtés eU 842, en sont des témoignages irrécttsâblesj là fbrrne, la physionomie des laugues siodemes perde tout entière sous cette <5&veloppe âpre el dure j Itt langue Romane est née.
Maintenant, dette langue Rdniàne fofwéerde m dorraptidn dû latin, atttit^ltë nnifbrniénieÉt èouÉGiië à son iBûii^itë , ddmmè ié veut le â&vnnt eicpldrâtëdr dë§ ididnids dû niidi> M. Bâynoud^a^
M tMttlité dëS deni Gaules et S'étendait-ellë> dès le iftt* Siè«le, dans une partie de rEspagtid et de ritàlie supérieure? Btttit^ëlte également piirl& «D de # «t un de là de la Uire? S'étendait-ellè
uniformément à la plus grande partie des contrées réunies sous l'empire de Charlemagne^ passa-t-elle les Alpes et les Pyrénées ?
Nous ne suivrons pas M. Villemain dans les doutes ingénieux qu'il soulève au sujet de cette universalité de la langue Romane et dans les motifs qui lui font penser que certaines langues modernes, comme l'Italien, par exemple, se sont formées de la corruption du latin, sans traverser le roman; M. Villemain n'a pas- la prétention de fonder un nouveau système, une nouvelle doctrine , il soiimet ses doutes qu'il appuie de quelques exemples et voilà tout.
Celte transmutation d'une langue dans plusieurs autres qui en dérivent, ce travail de décomposition et d'assemblage d'éléments divers qui s'opère au moyen-âge , M. Villemain ne Ta point inventé ; le plus souvent , il ne s'en cache pas lui-même, il ne fait qu'exposer les résultats des découvertes récentes de M. Raynouard ; ces découvertes , il les confronte , les contrôle , les compare aux différents systèmes émis autrefois parMuratori et dans ces derniers temps, par MM. Schlegel et Fauriei ; mais quel art pour rendre attrayantes les études les plus arides et les détails les plus techniques , pour arrêter l'attention de ses auditeurs sur des problèmes de grammaire et de philologie! Quelle sagacité, quelle pénétration portées dans les points les plus obscurs et
ai. yiLLBMÀlN. ISS
les pltis controversés jusqu'ici des origines littéraires de l'Europe latine! Quel don de résumer et de s'assimiler les recherches faites par ' d'autres ! Quelle élégance , quelle clarté , quel atticisme de langage ! Quelle manière élevée d'envisager son sujet , de lui faire perdre terre •et de ressaisir la vie , les mœurs, les usages, l'esprit enfin des peuples modernes sous ces nouvelles et diverses manifestations de leurs pensées!
Sans doute , il n'y a pas là toute la précision d'un traité dogmatique sur les langues, M. Villemain avance, puis, revient sur ses pas et semble ainsi manquer quelquefois d'ordre et de méthode; mais on ne s'aurait trop admirer ce taleM inimitable de suspendre et d'agacer , pour ainsi dire , la curiosité de ses auditeurs d'une leçon à l'autre ; c'est que M. Villemain improvise , c'est qu'il est orateur avant tout , c'est que cet auditoire est mobile, jeune, ouvert à toutes les émotions vives et ardentes , c'est que M. Villemain comprend avec son tact merveilleux, qu'il a besoin , lorsque l'attention de son auditeur se lasse , lorsque son intérêt faiblit , de briser l'ordre de ses matières pour le tenir en éveil et de passer d'un sujet à l'autre , de sauver la s6* cheresse des détails par la perfection de la f(Hine; les étrangers ne pourront jamais concevoir tout ce qu'il faut de souplesse et d'in»
ÎH M. TUJniAIIf.
eroyablds efforts > soil à un orateur ^ eoit à tffli écrivain français, pour se mettre ainsi à la portée 4e ceux <}Qi l'écouient ou de ceun qui le lisent ; ooœbien d'exoellents discours , d'excellents travaus , passent inaperçus en France , précisa Bdent à Cause de cette négligence de la fortne»
Que M« Villemain laisse là ces recherches phî^ lologiqaes ^ ces aperçus ingénieux sur la formée tion des idiomes nouveaux , qu'il essaie de caractériser celte poésie des Troubadouts et des Ti*otiyères> cette gaye-scienôe, det éclat de trompette , Ce son dé lytpe , comme il l'appelle ; qu'il Veuille mettre en opposition cet esprit libre > en*joué , satirique , hardi , licencieux môme , avec fet esprit théologique , monacal , guerrier qui se partagaient le monde d'alors ; qu'il introduise sur la scène ces austères et graves figures de Robert Guiscard ^ de GuilIaume*le-Gonquérant , de Grégoire YD^ d'Innocent lU, à côté des figures iuondaines > frondeuses el caustiques de Guillaume de Poitiers I de Bernard dé Yentadour^ de Geoffroy Rudel) et du rapproohemait ^ du eontactde ces deum civilisations qui marchent eil ams inverse et ëe heurtent parfois aVec violenôe^ vont nattre les contrastes les plus pittorèaquès^ les dissonnances les plus sottdaines qdi puissent animer le {iinoeau d'un peintre^ la muse d'un poètoi Que oe soit Grégoire YII qui lancé
feudrei d'éxaonmnniMtioli oentare las priniM
Vs yiEUaiAIIf a IW
àè la Geniwiiie ^ qui réye la wavaraineté dtt laoerdace, ou bieniBertraja de Bom qui s'attao^ dfit anr la mort d'an des fito de Heari Q qu'il avait exeité à la révolte contre son père ^ la vie du iQoyen*-àge eat toute là qui oircute avec ses accidenta de fimatisme plaa d'iine feîa sângui*^ tiûre I de erainte et de âàre iddépendanoe ^ a veô son caractère de crédalitô superstitieuse et de fine moqueriei qui se joue de tout et ne respecte rieui ses riantes flations de cAievalerie et ce senibre aspect de clottre et de vie ascétique ^ ses Cours d'Amour» ses légiOiM» de ItamoiseU^ de vilrlets ^ de pages f ses brillants tournois p S(^ joàtes et ses orikes religieux et militaires é son mystteisme et son eulte idéalisé pow les ^emmest
, Toul s'esiplique^ to«t marche «t se déroule avéb uAe adminMe lumUté dans ees impovisa^ tiens rapides!
lies auêddetet piquantes I les épisodes ^ les traits de itKfeilrs abdndâit} le Trouvôré, c'est le bdurgeois qui devise sôumeisement et avec tnà*» Mce dnsli quitte oôin i^ré de la Touraiae^ dès efioses ^a'il ne oi^prend pas et dont il a peur) 16 ÏHrâbadimiv e'éàt tttitdt an prinw, tantèt uii voif domme iUohard|èoaline ïhibaut de Foitiertf^tan^ t6t UÉ §taad sj^gneur, tantôt un jongleur^ qui chahtë la ubDisade^ èEhale la pitfnte amimreiis^ entouM m l^fiBM 4e fairrei pioMiM aà Htê
é -àventttfe en aventure , de châteaax en ébàteaux j de manoirs en manoirs ^ puis ^ laisse là ses chianls, ses rêveries de tendresse,. pour se faire moine de Citeaux, évéque ou pape ; les uns et les autres vous arrivent , papes, empereurs, hauts barons , chevaliers , avec le costume qui leur est propre , le langage et la couleur <iui leur conviennent, les armures qui les distinguent, les sentiments qui les animent; on les recon-nait dans la mêlée à la variété de leurs allures, au tour particulier de leur esprit j on a vécu 'de leur vie simple et rude, de leurs instincts hércyifques , grossiers et délicats toet à la fois \ le Trouvère avait fait déjà deviner - la bonhomie pleine de malice des chroniqueuTS , Ville-Hardoin, Joinville, Froissard; chez le Troubadour, perce déjà la poésie épiique j cette poésie , M. Yillemain vous la montre toute colorée d'un reflet Arabe et des feux du midi; on campe avec lui dans les tentes de ces opulentes tribus transplantées à Grenade , à Cordoue , à Séville ; on pénètre dans ces. mosquées , dans ces tours de l' Alhambra , dans ces palais féeriques des rois Maures qui sèment l'or et les merveilles de l'architecture sur ce sol de l'Espagne qu'ils fécondent de leur. génie, de leurs précieuses découvertes et de leur science ; ces tableaux ont le rare avantage de satisfaire ce double be-* fioîn de nobre nature qui ^ dans nos temps mo-
M^ YILLEMAm. «ftf
deraes, vefit des motifs sérieux pour se rendre compte des choses les plus frivoles en apparence, et des spectacles pour T imagination.
Il ne faudrait pas croire pourtant que M. Yillemain sacrifie au désir de plaire à son auditoire les causes principales des grands événements historiques du moyen*âge ; les croisades sont appréciées et ramenées à leur véritable point de vue; pour M. Villemain, ce qui poussait les peuples chrétiens vers l'Asie , c'est la civilisation européenne qui avait à lutter contre la puissance d'enthousiasme religieux et de conquête du kalifat musulman dont le glaive me*naçait de la subjuguer^ comme il avait subjugué naguère la Perse ^ la Syrie, l'Egypte, une partie de l'empire grec , l'Afrique civilisée par les Romains , la Galabre , la Sicile et l'Espagne, et ne s'était arrêté que devant Charles Martel.
Une lettre de Grégoire VII à l'empereur Henri et les prédications du pape Urbain, au concile de Clermont, déposent de ces vues politiques; à ces craintes perpétuelles d'un danger imminent qui pesait de l'Asie sur l'Europe, venait se joindre encore le besoin d'occuper l'activité de cette multitude de guerriers, de chevaliers turbulents, sans emploi, qui commençaient à ébranler le vieil édifice de la féodalité.
L'épisode sanglant du massacre des Albigeois,
rimpitoyable férocité de Aloi^tfort, la noble ré^
IM U. «ItlAIIAfll.
•iBtaQêe et tes scnipales da comte de l^pûleiiM à chasser les hérétiques dç ses états, ses héfsitat»» tiens , ses infortunes ^ ta sombre terreur qu'e&er«> çait sur las imaginations c^te puissance d'un pape tel qulnneoent Dl, ee prestige d^inviola-» bilité et de crainte superstitieuse qui entourait les légats de la cour de RomQ, ces mots t^rriblesi tuex-le$ t0ug, Dieu le$ rêC09VMêtra ^ qn^un ce» lèl)re compositeur de nos jours a frappés d'cU caractère d'énergie sombre , mystérieuse et ^auf vage, tous ces forfaits inouïs, ces épouvantables iniquités qui, de i<^n en loin, souillent les pages de l'histoi^ , sont retracés avec une forée , una vérité, un sentimait des passions de l'époqne, disses des meilleurs historiens de l'antiquité.
M. "Villemaln passe avec une feçflité qui n'ap« parlent qu*à lui, des sujets les plus sombres et les plus sérieun:, au& Actions le^ plus riantes et les plus gracieuses qu'ait rafenté le moyen-âge;
C?est ainsi qu'après nous avoir Mi assMer à ees horribles scènes de meurtre , de fenatisme et de superstiti(m> il retrouve les plus fraîches couleurs pour esquist^er l'histoire de la cheva^ lerie.
Kaguère , il nous avait iuHiés à cette vie élé-* gante de diâteau, à ces longues soirées d%iver que défrayait la lecture de qu^que grand poème allégorique qui fermait à )ui tout seul la biblioftèqpie de la dilfteltiiiei étaft soig n en s oiiCTl ea«
dèbassé et rMifermé comme une précieiifte 9^ liqae; le voilà maintenant qui nous ikit pafsw par toutes \q& épreuves ^ tous les degrés de Vé* dncation chevaleresque.
De damoisd; de varlet^ de page qn^il était d'à-* bord , le jeune néophyte devenait écuyer tran-* chant o|i paofietier ^ il servait le maître ou plus souvent encore peut^tre la noble dapoie du ehà« teau^ suivait sa ha^enée , remplissait Toffice de messager , quand ^Ua savait lire ^ ce qui n'était pas un des moindres mérites de l'époque, lançait et rappelait le faucon , maniait la lance et l'épée, s^entrelenait de faits d'armes et d'amOQr;«pais, venaient ia cérémonie du bain , les vêtements de Un blanc , les veilles d'armes dans TÉglise , la prise du baudrier ^t de l'épée à l^autel, enfin, le dieval de bataille amené près de la dtàpeUe, richement caparaçeané sur iequel le Jeune irÂtàé s'élapçait beodiasairt de joie y tout armé comme pour voler au combat) et le vpilà chevalier faut et courtois.
Ce mélange des détails les plus curieuiL et èes considérations les plus élevées y eette habfleté à découvrir dans ees landes du moyen--ège cp^ que verte oasis peur rimagination, ees nouvelles races qui se pressent les unes sur lee autres, mb idiomes qui poussent ert fleurissent au milteu du travail ocmstant de la pensée , ce laborieux et péniMe enfonteineiit de la civilisatieni ees «va«
k9^: H. vnxEMAm;
sioas successives qui les refoule&t et les suIh mergenty cette sève jeune et vigoureuse d'u^e littérature qui se forme et s'élève, ce premier réveil, cette aube matinale de poésie , ces emprunts successifs, ces influences de peuple à peuple, donnent au tableau du moyen-àge de M. Yillemain je ne sais quel charme pittoresque, quel air de vérité , qu'on ne retrouve pas même dans lea œuvres de pure imagination qui ont été brodée» sur cette singulière époque ; il y a telle page de ce tableau qui, je n'hésite pas à le dire, vautÀ elle seule tout un poème.
Après avoir vivement fixé notre attention sur ces broussailles du moyen-âge, exprimé tout le miel de cette ingénieuse littérature du midi , fi-^ nement analysé quelques légendes , quelques fa-, bliaux, qu'il découvre ça et là comme des fleurs sauvages écloses dans un buisson qui les cache^ M. Yillemain nous donne le spectacle de la plus ravissante poésie qui ait enchanté le monde de^ puis Homère.
Il faut le voir dessiner à grands traits cette haute et puissante figure du Dante, nous le mon* trer d'abord , à ces divers postes d'honneur où ses études universelles l'avaient porté dans Florence , son ingrate patrie; puis, dominant toutes ces querelles mesquines , des Cerchi et des Donati y des Blancs et des Noirs ; il faut l'entendre i
racQAtw son e:&il| sea douleurs , retracer ce cch
M. VILLÉMàIN. liji
raetère allier, inflexible , cette plainte amère si filment dédaigneuse qui lui fait refuser de rentrer dans sa patrie, au prix de sa rançon ; il faut lire cette lettre où se révèlent la grandeur Bt la noblesse de cette aine si fortement trempée; avec quelle pompedramati^iue apparaît l'illustre voyageur, grave, silencieux, dans ce monastère de Corvo, contemplant les arcades et les colonnes du cloître, demandant peut-être au calme de la retraite, à la ms^jesté des autels, quelque apaisement pour les passions tumultueuses qui Tagitent et répondant à ce religieux qui Tinterroge , pour savoir ce qu'il cherche ainsi , pèlerin solitaire, ce fiiot sublime: la paix; tirant ensuite un livre de son sein et le Itji donnant avec grâce : Frire ^ dit-il , voici une partie de mon ouvrage çtie vous ne connaissez pas , Je vous laisse te souvenir!..*
Ged paroles si ftimptes^ habilement enehftsséed dans le récit de M. Villemain, vous tombent sui* ïe coeur comme une goutte d'eau froide qui , longtemps suspendue à la voûte de qudqué sé^ pulcre antique , se détache et vous fait treâdail<» lir et rêver!...
La biographie n'eât pour M. Villemain, qu'un Qûkôyen secondaire de mettre en œuvre les res^ sources de son art et pourtant, il y excelle; il ne néglige rien de ce qui peut faire agir, marcher
sous vos yeux, le personnage qu'il veut peinArê.
IM M. YILLEMAIN.
Vous avez aperçu tantôt le Dante ^ austère , méditatif y recueilli j le voilà maintenant qui se prend à sourire de la bonhomie de ces femmes assises près d'une porte à Vérone , et qui le voyant passer , murmuraient tout bas entr'elles :
« Voyez- vous cet homme? — dit l'une, c'est » lui qui va en enfer quand il veut, qui en revient » et rapporte des nouvelles de ceux qui sont là- » bas* » — « Ce que tu dis doit être vrai, répond » l'autre ; ne vois-tu pas comme il a la barbe » crépue et le teint noirci ? c'est le feu et la fu- » mée de l'enfer. »
Après une route longue, difficile, sablonneuse que bordent à peine quelques herbes arides , brûlées et desséchées par les ardeurs du soleil , avez-vous pénétré tout-à-coup dans l'un de ces sites perdus au milieu des sinuosités d'un vallon ou d'une gorge profonde qui les cache , où la nature semble avoir épuisé toutes les richesses de sa fécondité , déjoué , toutes les merveilles de l'art; où la végétation s'élance par touffes» abondante, plantureuse, hardie, où les produits les plus symétriques viennent se con«fondre avec les produits les plus spontanés que la terre jette de son sein avec une royale munificence j avez-vous remarqué les contraires qui s'allient? le mince filet d'eau claire et limpide^ à côté de la cataracte qui bouillonne et se prè-
M. yiLLEMÀIN. tes
cipite? le saule qui se penche et baigne sa verte chevelure dans la fontaine qui l'avoisine, à côté du chêne qui s'élève , noueux et robuste ? les lianes, les graminées , les folles vignes qui vont d'un arbre à Tautre , se croisent , s'entrelacent et distillent leur sève luxuriante ., à côté de la roche qui s'élance toute nue , toute dévastée et désolée dans les airs? Avez-vous contemplé
cette lumière qui ruisselle en flots de pourpre et d'or, à côté de l'ombre épaisse qui protège la fraîche prairie , suivi ce nuage qui descend et gaze l'horizon d'une brume indécise et flottante, puis se déchire et laisse éclater dans le lointain la cime des montagnes ?
Telle vous apparaît dans M. Villemain la poésie du Dante, après ces steppes du moyen-àge , cette lente et pénible exploration du mouvement intellectuel qui l'avait précédée.
On n'en finirait pas , si l'on voulait analyser tout ce qu'il y a d'aperçus neufs , de considérations nouvelles dans le Cours de littérature du moyen-àge ; d'ailleurs, il faut en convenir, il est peu de critiques qui échappent autant que M. Villemain, à l'analyse.
Au moment où l'on croit le saisir, il est déjà à l'autre bout de l'horizon j il rase la terre et soudain, il plane au-dessus des coteaux les plus escarpés, ; il rattache la grammaire , la biographie à la poësie« la poésie à l'histoire, l'histoire^
164 M. VILLBMÂIN.
à la politique, la politique à la philosoplbie ; if mêle et combine le tout avec des nuances de ton et des dégradations de couleur infinies; son intelligence alerte et mobile comme la flamme ne saurait se renfermer dans les limites étroites d'un sujet donné ; le joiig lui pèse et la gène ; elle a besoin de se mouvoir au large , de saisir des contrastes dans la pensée qui domine te même siècle ; de signaler des courants intellectuels qui vont et viennent d'une contrée à l'autre; son imagination voyageuse et multiple veut se promener librement de climat en climat^ de zone en zone , fouiller les monuments et les antiquités de peuples divers , se teindre des sottvenirs nationaux de chacun d'eux , rayonner et diverger en tout sens , et se rendre enfin l'écho de tout ce qui se foit ^ se dit , se chante , à la même heure , dans la plus grande partie de l'Europe savante et lettrée du moyen-^âge.
M. Yiilemain laisse là les Gaules, la France du Nord et celle du Midi, les trouvères et les troubadours, la langue d*oc et la langue d'oïl, le roman provençal et le roman Wallon, pour suivre le reflet de cette riante littérature et les transformations qu'elle subit à la même époque , en Angleterre, au-delà des Pyrénées, en Galice, eâ Portugal; il analyse les sources de la poésie castillane, le romancero du Gid, les vers d'Alphonselie-Sage, la romance du roi Rodrigue , la danse
M. YiLLEMAJN. t«5
générale de SanloRabbi doat le célèbre pemtre Holbein avait retracé le sujet sur les mars d'an cio^tière de Bàle ^ <;omme il analysait na^ guère les sources de la poésie française^ l'héroï&i- «ue de RoUoD^ chanté par Robert Wace, le voyage de Charlemague; retracé par Turpin^ les Amadis, rhistoire du roi Arthus et de la belle Yseult.
Ce qu'il a fait pour les origines littéraires de la France et de l'Espagne, il l'accomplit pour celles de la Grande-Bretagne : ici , ce sont les chants populaires des ménestrels, les vieilles ballades sur Rohin Hood , la légende de Thomas Ôeckett qui viennent se grouper sous son pinceau et lui prêter leurs plus fraîches couleurs; les con^ tes de Chaucer, ami de Pétrarque, imitateur de Boccace, la poésie inculte de ces aventureux montagnards, de ces hardis braconniers de la verte Ecosse qui n'avaient, dit-il, que leur arc et leur flèche pour vivre, trouvent leur place dans cette revue générale de l'esprit chevalesque et des fictions merveilleuses qui circulaient alors dans le monde.
En Portugal, ce pays des expéditions lointaines, c'est un Fernand Lopez , chroniqueur de la touchante et pathétique histoire d'Inez de Castro; ce sont des poètes tendres et langoureux comme leurs molles contrées qui eurent le privilège de vaincre la satiété de Byron, méditatifs et rêveurs comme ce Marcias qui eut une fin si tragique
I«e M. YILLEMAIN.
et pour épitaphe^ ces singulières paroles: Ci^gU Marcias ranwureuco. Ce sont des romanciers à Fimaginalion descriptive comme Bernard de Ribeiro, tous , poètes et romanciers effacés par l'éclat de Camoëns, de même que les troubadours rayaient été par le Dante. Les historiens ont leur physionomie propre, leur cachet distinctif- A Froissard le p^**^ amusant des conteurs^ M. Villemain cotop^^^ ï® positif Villani ; au judicieux Comines^ l'espagnol Ayala nourri de faits et de détails ; ces rapprochements l'aident à ressaisir ja vie et le caractère des différents peuples de j'Karope; Villani lui sert à nous faire comprendre • lont ce qu'il y avait de vues sages et pratiques, de connaissances commerciales et d'économie industrielle dans ces florissantes oligarchies et républiques d'Italie qui n'avaient pas connu notre système féodal et nous avaient devancés dans les arts , dans le génie souple et sérieux des affaires. Avec Ayala, il nous montre , en Aragon, ce pouvoir modérateur du justizza, qui maintenait la royauté dans de justes limites. La biographie de Pétrarque, l'examen de ses travaux érudits , le tableau de ses triomphes poétiques , l'amènent à nous retracer l'épisode de la révolte du tribun Rienzi, à signaler une nouvelle puissance qui se fait jour dans l'Europe méridionale ; la puissance des lettres qui permet au chantre de Yaucluse d'affranchir de la captivité ce même
M. YUXEMAIN. i«t
Rienzi doût il avait encouragé les eflforls j avec Boccace, revit enfin toute Thisloire de cette voluptueuse Jeanne-la-FoUe de Naples, des scandales de sa cour, de ses crimes , de ses quatre mariages, et de l'implacable vengeance du frère d'André de Hongrie qui ne lui pardonnait pas le meurtre de son époux, et ne s'arrêta que devant une «entence d'absolution rendue par le pape.
Enfin , dans ces xi v® et xv^ siècles qui furent une ère de haute poésie , d'art et d'imagination pour le midi de l'Europe, M. Villemain nous montre la France encore dominée par l'esprit théologique, parla puissance pontificale et cherchant son génie à travers des efforts laborieux , d'obscures et de pénibles études.
Sa manière ne ressemble en rien à celle de nos anciens rhéteurs; il ne va point, comme eux, chercher ses modèles dans ces sources usées à force d'admiration séculaire, il s'attache aux documents inédits et peu connus jusqu'à lui; la littérature ne se présente point à ses yeux comme une lettre morte, un thème tout fait pour servir d'aliment à] la critique, elle n'est qu'un moyen d'expliquer la grandeur des événements qui poussent avec force les siècles passés vers la civilisation et les aident à franchir rapidement les espaces intermédiaires ; il se plait à décrire de sublimes . eclacles, à dérouler de magnifiques projets.
tes M. YILLEHAIff. '
d^ IcHQtoi&ee et larges perpeoli?es; c'est no nouveau monde à signaler, le génie d'un im* Biortel navigateur à surprendre au milieu des flotS; au s^n des angoisses et des vives émo^ tions qui se disputent son ame comme les éoueiU et les voAts se disputent sa vie«
La oritique n'a jamais atteint un pareil degré de puissance et de verve. Rien de majestneuiL, de sévàre> comme la peinture de cette immense découverte de Cristopbe Colomb qui sert comme de couronnement à ce vaste tableau du moyai^ âge ; portée à une pareille hauteur, ce n'est plus même de la critique, c'est de l'éloquence et de l'éloquence inspirée, vive, soudaine conune les sujets auxquels elle s'applique.
La sordide avarice de Ferdinand, la froideur d'Isabelle, la résistance opiniâtre de ces religieux du couvent de Simancas qui contestent à rillustre Génois les plans de sa conquête, à l'aide d'arguments tirés de la Cosmographie de Ptolémée et de la Sainte-Écriture; cette ferveur d'enthou-* siasme mystique , ces éblouissantes visions qui s'emparent de l'esprit du navigateur, le fascinent et l'enivrent au point de lui faire croire qu'il va retrouver les grands fleuves dont la source est dans l'Eden; les humbles raisonnements qu'il se fait à, lui-même pour se consoler de ses infortunes et des maux qui l'accablent, enfin l'épanouissement de joie ineffable qui le saisit au
M. TliLEMAIN. «69
moment où les forô(s vierges qui s'offireût à ses r^ards lui renvoyent leurs premières senteurs et leurs premières brises, tout vit, tout intéresse dans ce spectacle imposant. On ne saurait trop admirer cette manière d'initier ses auditeurs au secret des plus sublimes destinées.
Il semble qu'en étudiant le moyen-âge, M. ViU lemain a retrouvé la touche de quelqu'un de ces grands maîtres dans l'art de peindre qui appartenaient à cette époque; il conçoit, il ordonne ses plans comme eux, il distribue l'ombre et la lumière , tire ses lignes, nuance , harmonise ses couleurs, copie la nature, avec ce môme sentiment profond qui vivifie leurs immortels chefs-d'œuvre.
Je conçois que lorsqu'à cette précieuse faculté de dramatiser ainsi les événements historiques, venaient se joindre le geste animé de l'improvisateur, la mélodie de l'accent , l'atticisme et la pureté de la diction , l'inspiration imprévue et soudaine, le spectacle de la pensée en travail, la verve qui ne calcule plus, qui n'arrange plus, mais qui se livre hardie, bondissante, capricieuse, Tentrainement d'un auditoire jeune qui se suspend aux lèvres de l'orateur, je conçois qu'un des organes les plus remarquables de la presse périodique, le G/ofra, ait pu aller jusqu'à dire: Que le Cours de M. Villemain était l'un des événements intellectuels les plus importants de l'époque^
lYd ^ M. V1LL£MÂ1N.
Et pourtant y je n'ai pas dit encore un seul mot de ce Cours de littérature du xyiii® siècle qui forme la partie culminante de ses œuvres et marque^ à mon avis^ le plus haut point de maturité auquel une organisation si complexe ^ si merveilleusement douée pour tout réfléchir, était faite pour atteindre.
Quoique depuis M. Villemain, des travaux peut-être plus complets y sous certains rapports, aient été publiés au sujet du moyen-âge; quoique cette singulière époque ait été explorée dans tous les sens, qu'elle ait servi de prétexte et de théâtre à une foule d'innovations , de hardiesses littéraires et dramatiques ; bien que cette époque ait ranimé le zèle des philologues , des savants , des érudits^ des poètes, des peintres et qu'elle ait pénétré jusque dans nos modes, dans nos intérieurs, au moment où ce grand Uiiré , pour me servir d'un éloge récent, venu de haut, en faisait lui-même le principal objet de ses étud<3s, le champ était plus libre, moins défriché qu'aucun autre ; il y avait carrière pour piquer la curiosité, ramener les esprits vers l'état d'une civilisation si mal appréciée jusqu'à nos jours; les philosophes du dernier siècle n'y avaient vu que désordre, corruption, grossièreté ; ils n'avaient rien su démêler dans ce chaos d'éléments divers et de causes en apparence si contraires au système de perfectibilité sociale qu'ils poursuivaient.
M. YILLEHÀIN. 17 i
L'histoire littéraire da xvine siècle/ au contraire , était bien plus généralement connue ; la critique^ l'analyse en avaient épuisé le fond; les souvenirs étaient encore vivants , les mémoires abondaient; ce siècle avait eu un tel retentissement en Europe , exercé par ses doctrines une influence si universelle ^ qu'il était difficile de réveiller un intérêt éteint à force de satiété ; d'ailleurs , l'esprit de salon avait presque disparu, les mœurs avaient changé; l'épicuréisme, l'incrédulité, lé scepticisme étaient passés de mode; les générations nouvelles étaient devenues plus sérieuses , plus dévouées aux intérêts positifs qu'aux théories de l'art et de l'imagination.
M. Yillemain n'en a pas moins évité ces écueils, vaincu cette indifférence.
Après une analyse déjà si longue du Cours de littérature du moyen-âge , mon dessein n'est certes pas , de reviser les divers jugements que cet ingénieux critique a portés sur Voltaire , Rousseau , Montesquieu , Buffon , Bernardin de Saint-Pierre et sur toute celte illustre pléiade de littérateurs, de philosophes , de poètes qui firent la gloire du xvin® siècle, ni d'entrer avec lui dans les divers détails de mœurs , de costume , d'habitude de cette société brillante et polie ; il faut donc que je tâche de me renfermer aussi étroitement que possible dans la partie la jpliis
lYt M, VILLEMAIN.
actuelle y la plos neuve et la plus digne d'être fiérieusement méditée de ce Cours^ celle relative à la tribune anglaise ;
M. Yillemain a manœuvré en habile; il a déplacé , dépaysé pour ainsi dire son ôujet; il a porté tout le mouvement , toute l'action du xvui^ siècle y chez un peuple qui ^ mieux que d'autres, en avait ressenti l'influence directe et réagi le plus vivem^t» à son tour, contre cette même influence; chez un peuple qui^ dès long-temps^ nous avait précédés dans Texercice d'un pouvoir régulier et des libertés civiles, dans la presse, la tribune, les affaires, surtout; par ce moyen , il atteignait deux buts à la fois ; celui d'échapper aux réquisitoires et à la censure , ce qui n'était pas rare alors, et celui de confronter, de contrôler, en quelque sorte , les résultats de l'esprit français , de la philosophie et des théories françaises du xvni® siècle , par les résultats de cet esprit plus exact, plus mur, plus éprouvé qui , vers la fin de ce même siècle , présidait à rorganisati(xi politique et sodale des Anglais.
Pilt, Fox, Shéridan, Burke, Erskine, tels sont les grands modèles de politique expérimentale, d'éloquence parlementaire et judiciaire, que M. Yillemain oppose aux orateurs de la révolution française.
Certes, à voir cette nation Anglaise obéir avec
M. VILLEMÀIN. 173
ealme à la parole grave et paissante de ces hom-* mes éminents qui la guident ; préparer de loin ses destinées de grandeur, travailler avec un effort opiniâtre à sa prospérité commerciale, à sa domination exclusive sur les mers , au maintien de ses immenses colonies , tandis que la France, livrée à tous les désordres des troubles civils , se débattait dans une horrible tourmente , on est frappé de la haute sagesse de cette nation qui semblait n'attendre que de l'expérience et du temps les réformes que sollicitaient ses nouveaux besoins.
La tribune française , M. Yillemain le fait remarquer avec ime justesse profonde, née du développement philosophique et littéraire du xvme siècle, conserva l'esprit de son origine; de là, cette ardeur de prosélytisme, cet apostolat ' politique , cette ambition de tout renouveler, de tout soumettre à ses doctrines; delà, cet amour des théories , des recherches spéculatives , des idées abstraites et générales qu'il ne faut pas trop dédaigner , car elles peuvent avoir aussi leur caractère de noblesse et de grandeur, mais qui ne sont pas toujours pour un peuple les meil^ leurs gages de bien-être et de sécurité.
Le parlement anglais , au contraire , fort de ses vieilles traditions , de sa jurisprudence de liberté , du droit de rassemblement , de pétition, du privilège de tout penser, de tout dire , de
174 M. YILLEMAfN.
tout publier, qui s'alliaient d'une manière si hizarre avec les privilèges attachés à ses justices de paix presque seigneuriales , au droit d'aînesse , aux dîmes , aux^richesses du clergé , ce parlement austère portait dans ses délibérations, une éloquence nerveuse, ferme, pratique^ décisive pour les affaires , un sang-froid qui répond à tout et ne s'irrite de rien, qui néglige les idées générales et les théories pour aller droit au cœur des intérêts immenses qui préoccupent et alimentent l'activité des masses.
Lord Ghatam , cet invincible adversaire de Walpole et de lord North avait donné le premier exemple de ce genre d'éloquence ; il n'avait pas considéré l'Angleterre , dit encore M. Villemain, comme un état dont les relations intérieures ont besoin d'être perfectionnées au profit de la justice et de la liberté , mais comme une puissance établie qu'il fallait agrandir et faire dominer sur toutes les autres puissances ; son ministère fut surtout un ministère de conquêtes et d'envahissements au, dehors; pendant qu'il était au pouvoir, l'Angleterre domina presque tous les c^inets de l'Europe, posséda paisiblement ses colonies d'Amérique, nous enleva le Canada, la Louisiane et ruina nos comptoirs de l'Inde.
Rien n'est plus curieux que de suivre M. Villemain épiant l'effet et l'influence de notre révo-
M. YILLEMAIN. 175
latioQ sur des hommes la plupart si opposés de caractère et de mœurs aux idées françaises ; rien ne fait mieux ressortir les contrastes saillants qu'offre le génie politique de ces deux peuples.
C'est alors qu'éclatent les violentes diatribes, les invectives amères de ce Burke qui était allé jusqu'à dire de la révolution française , qu'elle avait fait une chose sans nom^ comme les soV'-* cières de Macbeth^ les sarcasmes impétueux de ce Windham qui n'avait pas craint de parodier au milieu du parlement le tableau d'une noble infortune , d'attaquer la plus pure renommée des temps modernes et de soutenir sans pudeur, que CoUot-d'Herbois était moins coupable que Lafayette!.*.
A part ces exagérations qui n'étaient que ridicules , il y avait du vrai dans ce bon sens britannique qui faisait justice de ces fastueux hommages que l'on décernait alors à quelquesuns de nos révolutionnaires les plus infimes.
Jamais l'histoire n'avait présenté jusqu'ici le spectacle de luttes plus mémorables, de débats plus solennels : à cette époque, la tribune anglaise, par la gravité des questions cosmopolites qui s'agitaient devant elle , eut , dans son aspect, quelque analogie avec l'antique forum ; et si ses orateurs furent moins{)ompeux , moins passionnés, moins attentifs au choix de leurs paroles
que ceux de l'antiquité romaine, tts dévebp* pèrentun genre nouveau d*énergie virile,, de sagacité positive, de raison forte et tempérée^ dont les anciens n'avaient pas encore donné l'exemple ; le dirai-je? A voir ces orateurs monter si haut dans la sphère des choses réelles , porter une main si sûre et si ferme sur leur sys^ tème colonial , la tribune française s'amoindrit , la révolution française elle-même, si prodigieuse par ses résultats, ne paraît plus être qu'une scène épisodique de ce grand drame.
Sans doute , lorsque l'auteur du Cours de lit^ térature duxvm^ siècle, par un de ces traits d'inspiration soudaine qui lui sont familiers et qui soulèvent l'enthousiasme de tout un audi-^ ditoire, nous signale Mirabeau comme le génie de la parole , comme ce lion de Hilton dans le premier débrouiUement duchao^y moitié lion, moitié fange y et pouvant à peine se dégager de la boue qui V enveloppe y lors même que déjà il rugit et s^ élance, il est facile de se remettre en mémoire la puissance d^entralnement et d'irrésistible séduction qu'un pareil homme était fait pour exercer sur une assemblée qu'il do** mine et maîtrise à son gré.
Mais kH'sque , d'autre part , on voit ce Sché* ridan qui avait commencé sa vie, comme Mirât* beaîu , par un enlèvement et un duel , et l'avait terminée bien moins heureusement que lui , par
des huissiers qui , près de son lit de inbtet ,• vinrent se disputer ses derniers restes ; lorsqu'on voit ce Shéridan dont la carrière s'était annoncée si brillante par une comédie pleine, de sel et de fines saillies , ce joyeux compasgnon des plaisirs et des goûts dissipés de Fox , après avoir été tour à tour homme du monde , directeur du théâtre de Drury-Lane, publiciste, pamphlétaire , puis membre de la Chambre des Communes , accabler de sa mordante ' ironie, mettre à nu les déprédations odieuses, la rapacité sanguinaire de ce fameux Hastings , de ce Verres de l'Inde , qui avait surpassé en cruauté l'infâme conduite du colonel Clive ; lorsqu'enfin, au milieu d'un discours qui dura cinq heures et demie et qui eut le rare privilège d'arracher à Pitt ce témoignage de profonde admiration , qu'avant de délibérer, il fallait sortir du cercle de V enchanteur ^ Shéridan s'écrie : « Je ne vois rien de grand , de fort , de hardi dans les mesures et l'esprit de Hastings. Au contraire, il a poursuivi le but le plus coupable par les moyens les plus vils ; il a toujours tyrannisé, ou trompé, ou menti ; il a été tour-àtour Denysle tyran et Scapin. Autant on pour** rait comparer le rampement tortueux d'une vipère au vol droit de la flèche, autant on peut comparer la basse duplicité et l'ambition sanguinaire de Hastings à la générosité hardie
d'un grand dominateur. Je ne vois dans tout ce qu'il a fait qu'une masse hétérogène de qualités contraires, et rien de grand que ses crimes, et ceux-ci rabaissés encore par la petitesse des
motifs ('). »
Puis, venant à l'organisation de la Compagnie des Indes :
« Je me souviens d'avoir entendu dire à un savant et honorable gentilhomme, M. Dundas, qu'il y avait dans la constitution et dans la forme de la Compagnie des Indes quelque chose qui communiquait à toutes [ses opérations les principes sordides de son origine, quelque chose qui mêlait à l'administration politique et même aux entreprises les plus hardies la mesquine avidité d'un brocanteur et l'audace d'un pirate. Ainsi , dans leurs transactions militaires et civiles, on voit les membres de la Compagnie envoyer des ambassadeurs qui mettent à l'enchère, et des généraux qui font le commerce. Nous avons vu une révolution faite par déposition de témoins assermentés. Une ville est assiégée pour le paiement (Tune lettre de change, un prince détrôné pour établir la idUnée d un compte. C'est ainsi qu'ils ont fait un gouvernement qui unit à la majesté dérisoire d'un scep* tre sanglant les petits trafics d'un marchand,
(^) Cours de littérature française^ par M. Villemain, t. iv, p. 328.
M. VILLEMÀIN. 179
qui, tenant un gourdin dans sa main gauche, vide les poches de sa main droite ('). »
En lisant de pareils discours, on ne sait ce qu'il faut admirer le plus de celte éloqurace de tribun qui emporte, de lion qui rugit^ ou bien de cette éloquence plus mesurée qui juge les actions des hommes et flétrit la fausse gloire d'un stigmate indélébile .
Mais là , ne se manifeste point encore toute la supériorité du génie politique qui gouverne la Grande-Bretagne ; M. Villemain la cherche encore plus haut et la trouve dans le digne héritier de lord Chatam , dans ce rival indomptable de Fox, dans Pitt, membre de la Chambre des Communes à 20 ans, ministre à 24.
Je ne sais si M. Villemain, par amour pour son héros, en a rehaussé les traits, épuré les formes, mais tel qu'il le représente, on est forcé d'y reconnaître un des types les plus complets d'homme d'état que la civilisation et la liberté des temps modernes aient suscité pour le maintien et le succès de leur cause*
Jeunesse laborieuse absorbée par de fortes et de graves études , connaissance raisonnée et profonde de l'antiquité, de l'histoire et des lois anglaises , talent oratoire qui égale parfois celui de ses plus vigoureux adversaires, dignité dans
(') Cours de littérature française, par M. Villemain, I» iv, p. 228 61229.
tSO M. VILLEMAIN.
la tenue^ mœurs pures et simples^ mérite rare chez un premier ministre^ caractère opiniâtre et résolu, défepse chaleureuse, quoique peut-être tardive, des plus nobles causes de Thumanité^ tactique incomparable dans le maniement des opinions et des partis, stratégie parlementaire, lattes incessantes contre le seul génie qui surpasse le sien, Tétonne^ et dont les coups de hache redoublés^ pour me servir de limage fortement colorée de M. Vilïemain , font voler en éclats ses trames les mieuco ourdies^ impuissance enfin de vivre au-delà de ses projets déçus, tout, jusqu'à cette haine implacable contre la France qui s'amoncelait dans son sein, prête à rette physionomie austère je ne sais quelle ressemblance avec ces législateurs antiques qui nlapparaissent que de loin en loin à certaines époques données, comme des météores lumineux pour briller un instant et fuir« après avcnr consolidé Tœuvre des temps et le salut des empires.
S'il m'était permis de comparer icija fidrce intellectuelle de ces deux puissants dominateurs qui travaillèrent par des moyens si divers à l'agrandissement de leur pays, peut-être, ces traces profondes, ce long retentissement et ce bruit de gloire que la conquête entraîne à sa suite, per**draient-ils quelque chose de leur éclat devant ce patriotisme sévère, ce respect religieux pour les libertés d'un peuple et pour la loi, cegénie qui s'o-
piûiàtre à vouloir pour ce peuple toutes les mers et tous les océaus^ comme le seul théâtre capôble de contenir sa dévorante activité ; peut-être, trouverait-on que la pensée de l'homme d'état qui se montre à la fols active et présente sur les points les plus reculés du globe qu'elle administre et qu'elle surveille en souveraine, que cette pensée attentive à pénétrer les instincts, les mœurs, les besoins de peuplades immenses pour les assimiler et les relier graduellement à la métropole, n^est pas indigne de rivaliser avec celle du conquérant dont la force passe, subjugue et ne laisse après elle que la surprise de son action impétueuse et meurtrière.
Au mi lieu des prodiges de victoire que la France accomplissait alors à ses frontières et qui frappaient l'Europe de stupeur, ce n'est pas un spectacte moins digne d'admiration que de voir cet immortel soutien du nom et des vertus de lord Ghatam, Pitt, seul dans son île, comme plus tard, Bonaparte dans la sienne, attendre que l'opposition se divise, que la lutte entre les deux chefs du parti wigh, Fox et Burke, s'envenime et que leur vieille amitié soit à jamais rompue, pour entreprendre une guerre na^oale contre la France; ce n'est pas un spectacle ordinaire que de voir ce grand homme d'élat exercer assez d'empire sur lui-même pour refouler ses propres ressentiments et n'y céder qu'après avoir tour à
18i M. VILLEMÀIN.
tour vaincu toutes les résistances et rattaché toutes les sympathies à sa cause. Lorsque les désordres croissants de la révolution française venaient , chaque jour , réveiller les craintes et fomenter la haine de cette puissante aristocratie anglaise qui tremblait pour ses privilèges et ses richesses^ Pitt n'alla point au devant des pouvoirs illimités que cette aristocratie aurait alors volontiers remis entre ses mains ^ il n'eut pas un seul instant l'idée d'abuser de son immense crédit pour atteindre les libertés publiques et travailler à sa propre grandeur , il ne se préféra pas à tous comme le géant qu'il voulait abattre et si, plus tard, on le vit soudoyer des armées, enrégimenter les peuples, ameuter toute l'Europe contre cet incomparable rival qui la tenait humble et craintive sous ses lois, c'est que ce ministre qui avait su gouverner sans trouble l'Angleterre pendant vingt années et montrer un front impassible et serein en présence des attaques les plus vives et des événements les plus difficiles, c'est que ce ministre , patriote avant tout, redoutait une invasion pour son pays !..• et pourtant, lorsqu'il veut se préparer à cette grande lutte, il ne demande point un surcroît de force à l'oppression^ observe M. Villemain, ce n'est pas une liberté qu'il supprime^ c^est une liberté qu'il élève comme une colonne de plus pour soutenir l'édifice !...
H. VIUEMAIN. tsè
Après avoir réuni l'Irlande à TAngleterre, Pitt songeait à préparer Témancipation des catholiques.
Ici, nous devons laisser à Tauteur du Cours de la littérature du xvnie siècle le soin de retracer les derniers instants de cet athlète, le plus infatigable que jamais conquérant ait rencontré dans sa course comme un obstacle invincible qui venait traverser ses plus glorieuses entreprises.
« La bataille deMarengo brise la coalition. Pitt, alors, descend du ministère ; il n'en tombe pas , il se retire. La paix qu'il a repoussée, il la croit provisoirement nécessaire, inévitable; mais il laisse à des hommes inférieurs , à des sous ordres de son génie, le soin de la faire et de la signer à sa place. Il était sûr quelle ne serait pas longue : ce fut la paix d'Amiens.
(f Dans l'intervalle, Fox vint en France et fut accueilli par le premier consul. Savez -vous l'idée qu'il emporta de ses entretiens? que le premier consul était un jeune homme enivré de sa grande situation , étourdi de ses prodigieux succès, qui voulait rester là, et souhaitait passionnément le maintien de la paix; qv^ l'on avait été bien coupable de contrarier une intention si sincère.
« Une fois , revenant de dîner à la nouvelle cour, Jox était singulièrement frappé de l'enthousiasme du jeune consul pour le bien de
isi M. VaJLEBIAIN.
la
% ,, ' Tespèce^umaine, et de ses projets de* réanii^ le» deux mondes , de rapprocher V homme blanc et V homme noir, et de fonder les bases d'une paix perpétuelle. Sans faire tort à la sagacité de l'homme d'état anglais^ j'imagine qu'il fut dupe, et qu'il y avait dans la politique instinctive du jeune conquérant un désir de flatter le philantrope auquel il parlait, et de le bercer d'espérances selon son cœur.
(c Pitt était moins confiant. Loin de croire à la durée de la paix, il redoutait pour l'Angleterre une invasion^ qui peut-être ne fut jamais sérieusement projetée. Cette crainte d'un pareil homme est un grand hommage au ^énie du guerrier. Cependant, au premier signe de PiU^ ce ministère qu'il avait laissé là , comme son chapeau, disait-on, se retira, Pitt remonta, par droit de conquête, à cette place qu'il avait déjà occupée 18 ans, et aussitôt la guerre est rallumée. L'art et la politique ramassent de tous côtés des soldats pour commencer cette dernière campagne de l'Europe contre la France , du vivant de Pitt au moins. Mais , encore une fois , le bras de fer du conquérant brisa toutes les forces de la coalition.
« l^s subsides anglais étaient dévorés; l'An-^ gleterre pliait sous le poids d'une dette énorme. La confiance dans l'habileté du ministre, était ébranlée devant de tels désastres. L'ame altière
M. YILLEMAIN. 18 >
de Pitt ne résista .pas à cette nouvelle tromperie de ses espérances. C'est en 1803 que la paix de Presbourg fut signée. Quelques années après, Pitt n'existait plus. Ce n'est pas de la goutte qu'il est mort; c'est de chagrin. Il ne put résister à ce dernier démenti qu'il recevait. Son patriotisme et son orgueil furent également désespérés* Il mourut sans douter de là sagesse de ses premières vues; il y croyait fermement; il les léguait à d'autres : mais il éprouvait un cruel mécompte^ une amère douleur de ne pas assister lui-même au succès de ses desseins^ et de s'en remettre à l'avenir et à d'autres mains ('). »
Que d'austères enseiguements^ que de graves leçons dans ces quelques pages ! . . • •
Je ne suivrai pas M. Yillemain dans les développements qu'il donne aux célèbres débats de la Chambre des Communes sur le biil des Indes> et sur la Régence » durant la folie de Georges III^ sur le procès de lord Melville qui ne parvint point à se justifier des dilapidations qu'on lui reprochait ; je ne m'arrêierai point au magnifique portrait qu'il trace d'Prskine , de ce noble défenseur de Thomas Payne et de Thomas Hardy qui, lorsque la liberté de la presse et les garanties individuelles commençaient à faiblir^
('] Cours de littérature française^ par M. Villemain, t. iv, p. 302, 303, 304.
1S6 M. YILLEMAIN.
sut résister, presque seul, aux mesures arbitraires dont on avait armé le parlement contre elles et donner le plus rare exemple de civisme qui puisse honorer la vie d'un homme de bien, éloquent.
Enfin, je n'insisterai point sur ce singulier recours porté devant le jury de Londres par le vainqueur de l'Europe contre Pelletier, au sujet d'une ode satirique publiée dans l'Ambigu , recours qui inspira ces fières et courageuses parolo.s au célèbre Mackintosb : « Que si quelque » moderne tyran espérait , dans l'ivresse de son » insolence , intimider un jury anglais , il lui )) dirait : « iVo5 ancêtres ont brisé les baïonnettes » de Cromwell ; nous ne craindrons pas les tien-^ » nés : ( Contempsi Catilinœ gladios y non perti- » mescam tuos.) Ç) »
Il est bon d'ajouter que Bonaparte qui s'était sans doute impatienté de voir un avocat si hardi contre un conquérant, remarqueM. Yillemain, eut recours aux armes au lieu des tribunaux; et à la journée d^Austerlitz^ et à quelques autres journées, il obtint sentence contre les libertés de l'Europe!.. .
En jugeant ainsi de haut, en comparant avec une impartialité toujours calme et digne la politique et les hommes supérieurs de deux grands peuples, M. Villemain a créé non seulement une œuvre originale qui n'avait pas encore été ten-
(') Cours de littérature française, par M. Villemain, t. iv, p. 271 et 272.
tée y mais il a contribué pour beaucoup encore à effacer la trace de cet étroit patriotisme y de ce vieux levain de haine qui détournaient notrç attention des progrès réels que nos rivaux obtenaient à l'aide d'une diplomatie plus habile et plus expérimentée; la politique française, toujours un peu vague , un peu chevaleresque, ne pouvait que gagner à subir la contreépreuve d'une politique plus sage et plus mesurée; cette manière d'envisager les choses peut bien atténuer, amoindrir la grandeur de$ types que la France a toujours vénérés comme des idoles , mais elle a fait aussi pénétrer dans les masses des idées plus justes , plus étendues, sur l'organisation d'un peuple qu'elles ne s'étaient habituées à voir que sous un jour défavorable; à tout prendre, nous sommes plus rapprochés aujourd'hui de cette politique de Pitt qui subordonnait ses plans à la prospérité réelle de son pays , au maintien de ses antiques libertés, que de la politique du conquérant qui subordonnait les siens à la gloire de son nom , de sa famille et de ses armes et qui, rapportant tout à lui, ne voyait plus que lui dans le monde. M. Yillemain n'est d'aucune école et de toutes à la fois ; tantôt , son style s'anime , vole , pétille comme celui de Voltaire ou de Beaumarchais ; tantôt , il se resserre et grandit comme celui de Montesquieu ; il est , tour à tour , païf
18B M. YILLEMAIN.
avec Froissard, Joinyille, Montaigne; lyrique avec les Troubadours ; railleur et fin avec les Trouvères ; avec le Ddnte, Bernardin de Saint- Pierre, André Chénier, il est poète; spritualiôte avec St-Augùstin et Rousseau; publiciste, historien avec Hume, Robertson. Gibbon; à côté d'un traité dogmatique sur Hume, suit une attrayante et gracieuse appréciation de Clarisse Harlowe et des derniers moments de Lovelace; à côté d'une analyse . sévère de Gibbon, de délicieuses et vertes échappées sur le génie inculte d'Ossian , toute cette singulière et piquante histoire de descente sur les lieux, d'enquête poétique , de procès^verbaux dressés par une commission nommée par l'académie d'Ecosse pour vérifier Tauthenticité de ces ballades à la couleur antique ; les sujets les plus variés se succèdent sans effort , sans fatigue , sans recherche ; on ne peut pas dire de M. Villemain qu'il n'a qu'un ton , il les a tous; qu'il n'est que novateur, nul ne garde plus fidèlement que lui le dépôt des saines traditions; qu'il n'est que classique, nul n'a mieux sondé que lui ce qui manquait au cœur de la littérature du xvni® siècle ; si sa verve l'emporte quelquefois et lui fait indiquer avec éclat toutes les hardisses de l'art, bientôt il se corrige, s'amende , revient sur ses pas et s'arrête juste à la limite du bon goût ; on pourrait lui demander peut-être des théories plus générales , des principes mieux arrêtés, des vues plus précises, mais
M. VILLEMATN. 18»
si son auditoire lui commande plutôt d'agacer les intelligences, de leur ouvrir de nouvelles voies, que d'épuiser l'attention.
J'ignore si , comme le prétendent certains esprits chagrins et maladifs , notre littérature esl frappée de mort et destérrlité, s'il n'y a plus veine en France pour tout ce qui est grand et beau; mais de Voltaire, traitant Shakespeare de Gilles, de faquin, d'impudent, d'imbécille, de saltimbanque, d'ivrogne, formulant une plainte en règle à l'Académie contre ce sublime rival, de La Harpe, recherchant avec une imperturbable gravité siOrosmane était plus malheureux lorsqu'il croyait Zaïre coupable, ou lorqu'il la vit morte à ses pieds, à M. Villemain comparant lechef-d'o&uvre de Voltaire à cette sublime poésie d'Othello, à cette entente profonde des caractères qui n'a pas été surpassée depuis, il y a toute la distance^» non pas d'un siècle, mais d'une immense révolution dans la manière de sentir et d'apprécier les œuvres d'art.
Je ne sais non plus si, depuis, M. Villemain est devenu un grand ministre , un grand politique , mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il est, de tous les hommes éminents de notre époque, l'écrivaio le plus varié, le plus svelte et surtout le meilleur modèle de style et de diction.
N'est-ce pas déplorable de voir, par le temps qui court, d'obscurs libellistes s'attaquer à d'aussi pures renommées?
A la lectare de ces admiraoles romans de Waller-Scott , dès les premières pages, n'éprouvez-vous pas quelque fatigue de tous ces détails de localité, de ces mille et un circuits autour desquels l'imagination intarissable du romancier semble tourner , retourner avec complaisance et vous retenir comme à dessein? puis, celle première heure d'attente passée, ne sentez-vous pas se dresser devant vous un monde tout nouveau qui semble vous apparaître pour la première fois, de larges perspectives, des horizons inconnus ; poursuivez , contenez votre impatience ; les caractères se dessinent , les groupes se forment, l'intrigue se noue; des forêts séculaires surgissent , une nature jeune , vigoureuse , on-
M. AUGUSTIN THIERRY. t»i
doyante ^ pleine d'accidents pittoresques et d'aspects sauvages se déroule à vos yeux, on la dirait en rapports secrets d'instinct avec les personnages auxquels elle sert de théâtre; encore un instant, et vous oubliez tout ce qui vous entoure , l'esprit du siècle , la civilisation , les idées y la mode , les costumes , le pays au milieu desquels vous vivez ; vous êtes en plein moyenâge , dans une époque barbare , dans une société rude, aux mœurs âpres, abruptes, fortement articulées ; vous voyez s'agiter des passions farouches, des rivalités frémissantes, des vengeances terribles, des luttes impitoyables de race à race, de vainqueur à vaincu, de maître à serf, des fêtes , des tournois , des passe-d'armes , un fanatisme ardent et sombre qui ne ressemblent en rien à ce qui vous touche et pourtant , vous êtes entraîné , séduit presque malgré vous ; laissezvous aller au courant du récit, initier au langage familier, aux préjugés vulgaires, à la poésie inculte, aux accents mâles et grossiers de l'époque; pénétrez dans ce vieux manoir , dans ces tours crénelées, dans ce château en ruine ouvert à tous les vents , laissez-vous en retracer l'historique*, les vicissitudes, le siège, suivëz-en tous les détours, toutes les avenues et bientôt, de ces ombres épaisses , au milieu de ce choc bruyant de boucliers qui se froissent , de flèches qui sifflent , de sons lointains du cor qui résonne ,
IftS M. ÀUGUSTHH THIERRY.
se détachera quelque idéale et ravissante figure dont vous essairez en vain de détourner le re*gard et de repousser la magie ; le charme est complet ^ rillusion entière , les contrastes vous attirent; dès ce moment^ la scène s'illumine , la lumière se fait, les lignes s'épurent, l'intérêt grandit et lorsque le drame est à sa fin , vous cherchez long-temps encore à vous souvenir. . .
Que ce soit un poète, un peintre, un historien, un romancier qui produisent de pareils effets, les conditions de l'art sont remplies , le but est atteint.
Ce n'est pas vaguement que Ton peut rappeler Waltei^Scott au sujet de M. Augustin Thierry ; il se plait lui-même à reconnaître que les merveilleuses fictions du célèbre romancier n'ont pas été sans influence sur sa vocation pour l'histoire.
Ce serait une étude piquante à faire que celle des vocations ; i^n rien suffit quelquefois pour les déterminer ; un nuage qui passe , un son qui fuit, une feuille qui tombe, une passion mal éteinte; tel est devenu un grand religieux, pour avoir trop abusé du monde ; tel , un grand capitaine , après avoir lu quelques page^ dé Plutarque ; Alexandre copiait les héros d'Homère; un épisode admirable des Martyrs, le récit d'Eudore, le tableau vivant de la ville éternelle, de l'empire à son déclin , de la marche d'une armée
romaine dans les fanges de la Batavio et de sa rencontre avec une armée desFranks, les Puritains, Ivanhoë, peut-être, ont développé dans M. Thierry un historien parfait ; écoutons-le nous raconter ses élans d'entholisiasme pour Walter-Scott, cet immortel révélateur des temps passés.
« J'étais frappé , dit-il , au sujet de l'Ecosse , de cette éternelle hostilité de race des montagnards et des gens de la plaine, hostilité dramatisée d'une manière si vive et si originale dans plusieurs romans de Walter-Scolt. Mon admiration pour ce grand écrivain était profonde ; elle croissait à mesure que je confrontais dans mes études sa prodigieuse intelligence du passé avec la mesquine et terne érudition des écrivains modernes les plus célèbres. Ce fut avec un transport d'enthousiasme que je saluai l'apparition du chef- d'œuvre d'Ivanhoë. Walter- Scott venait de jeter un de ses regards d'aigle sur la période historique vers laquelle, depuis trois ans , se dirigeaient tous les efforts de ma pensée. Avec cette hardiesse d'exécution qui le caractérise, il avait posé, sur le sol de l'Angleterre, des Normands et des Saxons, des vainqueurs et des vaincus , encore frémissants , l'un devant l'autre , cent vingt ans après la conquête; il avait coloré en poète une scène du long drame que je travaillais à construire
194 M. AtGtsTiN tmeiiKr.
avec la patience de T historien. Ce qa'il y avait de réel au fond de son œuvre, les caractères généraux de l'époque où se trouvait placéç Faction fictive , et qù figuraient les personuage» du roman , Taspect politique du pays , les mœurs diverses et les relations mutuelles des classes d'hommes , tout était d'accord avec les lignes du plan qui s'ébauchait alors dans mon esprit. Je l'avoue, ^u ipilieu des doutes qui acr compagnent tout travail consciencieux^ mon ardeur et ma confiance furent doublées , par l'espèce de sanction indirecte qu'un de mes aperçus favoris recevait ainsi de l'homme que je regarde comme le plMs grand maitre quHl y ait jamais eu , en fait de divination histo^ rique!... (*). »
De pareils témoignages d'admiration se retrouvent dans quelques unes des premières lettres sur l'histoire de France de M. Thierry; il serait facile , en rapprochant les travaux de ces dea;^: grands peintres du moyen-âge, de signaler eptr'eux plus d'un point d'analogie^ surtout^ dans la manière de ressaisir et de colorer les fçrtes passions de cette époque.
C'est une vie louchante , pleine d'enseignements austères et de teintes mélancoliques^ simple et douce comme une légende, que la vie de M. Augustin Thierry^ elle mérite qu'on s'y
(*) Dix ans d' tudes bmorifu$^f pré^» p« wff
M. ÀtfiUStfN imËRRY. Id5
artère I vie d'études consciencieuses , semblable à celle 4'ui)i bénédictin des premiers siècles j vie d'onction^ de retraite abritée, de patriotisme rare, de résignation exemplaire, interrompue deux fois par les épreuves les plus cruelles qui puissent troubler la carrière d'un écrivain et briser les affections întjmes d'un homme de cœur j les détails qu'il en donne lui-même sont empreints de ^e he sais quelle exquise sensibilité ^ quel détachement de soi , quel langage affectueux et sympathique qui vous font l'aimer encore plus, si c'est possible^ que ses œuvres.
M. Augustin Thierry est né à Blois, le 20 mai 1795; il fit au collège de cette ville de brillantes études qui lui permirent bientôt d'être reçu à l'école normale et nommé professeur d'un collège de province; Tinvasion de 1814 le ramena à t'aris.II est probable qu'à cette époque, il devait y avoir dans le tour de son caractère et de son ipaagination, quelque chose de cette ardeur incandescente et fébrile, de cette humeur agressive si naturelle aux esprits jeunes et vifs et dont il s'est peut-être trop corrigé depuis; c'est ce vague besoin de nouveauté , de réforme , d'émotions {iv6ntureuse$ , c'est cette impatience du joug et 4(3 la routine, qui, je le suppose, l'entraînèrent à laisser là l'Université pour s'affilier^ en qualité de disciple et de secrétaire, à un économiste célèbre alor&i Saint-Simon, mais d'une célébrité
qui ne permettait pas encore d'en faire un dieu. Cette collaboration dura peu, elle n'était pas de nature à arrêter une intelligence aussi nette, qui déjà, dans ses vues d'ordre social et politique, der mandait à l'histoire, aux institutions, encore plus des résultats que des théories.
En 1817, le Censeur européen^ lune des plus graves et des plus aventureuses publications de l'époque, lui ouvrit ses colonnes; il y avait pour collaborateurs MM. Comte et Dunoyer.
Laissons encore à M. Thierry le soin de nous expliquer comment il M amené, à publier dans ce journal, quelques articles sur les révolutions d'Angleterre; rien n'est à négliger dans la vie d\m pareil écrivain et nous nous habituerons ainsiàmieuxle connaîtreetà mieux l'apprécier.
« Un jour, dit-il, je venais de relire attentivement quelques chapitres de Hume ; je fus frappé d'une idée qui me parut un trait de lumière, et je m'écriai en fermant le livre : Tout cela date d'une conquête; il y a une conquête là-dessous. Sur-le-champ,' je conçus le projet de refaire, en la considérant de ce nouveau point de vue, rhistoire des révolutions d'Angleterre; et la première partie de mon esquisse historique, le premier essai que j'eusse jamais tenté en ce genre, parut bientôt dans le Censeur européen. Ce morceau sommaire conduisait lé lecteur depuis l'invasion normande, au xf siècle, jusqu'à
'il'
M. AUGUSTIN THIERRY. lôT
la mort de Charles P^ La révolution de 1640 s'y présentait sons l'aspect d'une grande réaction nationale contre l'ordre de choses établi, six siècles auparavant, par la conquête étrangère, etc. Vers la môme époque, je m'occupai de la révolution communale, de l'affranchissement des communes, véritable révolution sociale, prélude de toutes celles qui ont élevé graduellement la condition du tiers-état; je compris que là se trouvait le berceau de notre liberté moderne , et qu'ainsi la roture , aussi bien que la noblesse en France , avait une histoire et des ancêtres Q. »
. Dans ces derniers mots se résument les principales idées qui devaient servir de base aux travaux ultérieurs de M. Thierry et qui n'ont pas cessé de le préoccuper vivement depuis. Toutefois, l'auteur des lettres sur l'histoire de France en convient, il n'y avait encore rien jie ferme et de bien arrêté dans ses vues; sa marche était encore flottante, indécise ; l'histoire se présentait à lui, ainsi qu à beaucoup d'autres, comme un arsenal ouvert à tous lès partis, un instrument pour toutes les causes; ses convictions politiques se formulaient par l'aversion du régime militaire jointe à la haine des prétentions aristocratiques et des hypocrisies de la restauration; il cherchait dans le passé des armes pour étayer ses convic-
(*) Dix ans d'ètude$ historiques^ préface, p. iij, iv, y^
19g m/ AUGUSTIN THIERRT.
lions ^ il payait son tribut aux passions un peu vulgaires et déclamatoires de l'époque ; m^j^rè les modifications notables qu'il leur a fait svmv depuis, ses Dix ans d'études historiques déposent encore de cette tendance commune a la plqpaii des historiens modernes.
Mais bientôt une ère de recherches nouvelles s'ouvre au publiciste enthousiaste; un autre orclre d'idées plus mûres, succède à ce premier essor de patriotisme inexpérimenté; il compulsa les compilateurs du xii® siècle et les traducteurs du xnr ; il fouille les grandes chroniques de l'histoire de France, abrégées par maître Nicole Gilles, secrétaire de Louis XII; rien ne le rebute; les détails les plus arides> les matières les plus sèches , Il prend note de tout ; il s'absorbe dans la lecture des ouvrages de Pasquier^ de f^aucheri de DuTillet^ de Loisel et des autres savants do XYi^ siècle, jusqu'à l'ouvrage de Hably et II celui de Montlosier^ le plus récent qu'il y eqt alors sur nos origines nationales ; il interroge les jurisconsultes I les feudistes, les commentateurs du droit coutumier et le glossaire de Ducapge; il étudie à fond dans ce dernier livre, la langue poétique du moyen-âge, et, pour remonter jusqu'aux racines de cette langue semi-barbare, semi-romaine, il fait, à l'aide de ce qu'il savait d'allemand et d'anglais modernes, des études sur les anciens idiomes germaniques et Scandinaves^
*• AUGUSTIN THIERRY. idd
bans cette effervescence d'études pré|)araioi*res, il s'applique à ne point brouiller ensemble lés couleurs et les formules^ à laisser à ctaque époque son originalité, sa physionomie morale, il assotif)lit son style , change sa manière qui se fcolore de nuances diverses; peu à peu, il s'apei- Çoit que Thistoire lui plaît pour elle-même , éfa dehors des inductions qu'il pouvait en tire^ poitr le présent et toutes les fois qu'un personnage ou un événement du moyen-âge liii jirésenle un peu de vie et de couleur locale ^ il ressent une émotion involontaire; les vieux livres, les chroniques l'attachent et le captiveiit, de préférence aux modernesj il s'efforce d'elfacer de son esprit tout ce que ses prédécesseurs lui ont enseigné, il entre en rébellion contre ses maîtres. Plus la renommée, plus le crédit d'un auteur sont grands, plus il s'indigne de l'avoir cru sur j^arole et de voir qu'une foule de personnes croient et ont été trompées comme lui.
Cet excès d'indigtlation , de colère, cette passion dtt vrai , cette espèce d'éblouissement et de VëHige (Jue donne l'ardeur dés premières découvertes, cette surâbbndanfce dé volonté, celte hécessité de réforin'e, enfin, cette aversion pour les niaîseriiBS de l^école, se traduisirent par dix lettres adressées au Courrier français, le 13 juillet 1820.
C'est la , dit M. Thierry, dans son style dV
200 M, AUGUSTIJN* THIERRY.
pôtre, qu'il plante le drapeau de sa réforme his- • torique, c'est là son manifeste.
Qu'il nous soit permis de nous arrêter un instant sur ces dix premières lettres.
M. Thierry se serait trompé si , vers l^époque où il publia ces lettres, il n'avait cru éprouver, en lisant les anciennes histoires de France, qu'un sentiment de répulsion qui lui fut tout personnel ; la seule différence qui pouvait exister entre ce sentiment et celui commun à beaucoup d'autres , c'est que pour ceux-ci , ce n'était autre chose que de l'ennui , tandis que pour M. Thierry, l'ennui se changea en indignation, l'indignation lui donna la passion comme à ceux qui sentent plus vivementet la passion luisuggéra la force et le désir de rechercher la vérité et de se faire jour au milieu des ténèbres;
Qui de nous, en effet, n'a été choqué, une fois au moins dans ses études de collège, de ce placage de discours à la manière antique, de ces amplifications de rhéteur si maladroitement prêtées aux héros les plus barbares des premiers siècles de notre histoire? Qui de nous n'a reculé devant ces mortelles langueurs du récit, cette profusion de dates, ce dédale inextricable de nos origines? Qui n'a senti son attention se lasser, en présence de ces figures sans originalité et de cette interminable série de rois qui, pour meservird'une image saisissante de madame
M. AUGUSTIN THIERRY. JOl
de Staël, auraient pu laisser sur le trône les insignes de leur dignité, sans que l'on s'aperçut d'un changement dans les personnes? Ou était le mouvement, où était la vie?
Pour moi; j'avoue que ces dix premières lettres ont une saveur toute particulière et loin d'en blâmer la forme dégagée, le ton leste et peu courtois qui les avive , je regrette que M.Thierry en ait usé si discrètement; quand on frappe sur des abus réels, sur des prétentions insoutenables, il ne faut pas y regarder de si près; dès qu'on frappe juste, il ne faut pas craindre de frapper fort; le progrès ne s'obtient qu'à ce prix; en France, les vieilles idées et les préjugés sont plus tenaces qu'on ne l'imagine; il circule encore de par le monde, plus d'un ])èie Loriquct et d'un Le Ragois.
Je me souviens que la première fois que je lus ces lettres, il me sembla que j'étais vengé de tons les dégoûts que m'avait fait éprouver jusqu'ici la lecture de l'histoire de France et je sus gré au vengeur d'y avoir employé cette primauté, cette verdeur de critique, ce sel de bonne plaisanterie qui ne ménage pas ses devanciers; j'aimais à le voir parodier cet incroyable chroniqueur qui nous représente Charlemagne , comme une espèce de Gargantua, haut de huit pieds et mangeant à lui seul le repas de plusieurs personnes; j'aimais à le voir fustiger ce
tôt M. AUGUSTIN THIERRT.
Du Haillan qui avait commencé par se donner pour un inflexible et sévère réformateur, sans la moindre esiîme pour ses devanciers, Grégoire de Tours, Fredegher, Aimoin, Joinville, Froîssard, historiens vulgaires, gens de peu, qui étaient descendus jusqu'à décrire les apparats, lés festins y les cérémonies , les confitures , les sauces des princes et autres menues choses et particularités , et qui finit, lui-même , ce sévère réformateur, par compter au nombre des langues que parlait le grand Gharlemagne , le français , sa langue naturelle y rien de piquant comme ces anachronismes que M.- Thierry qualifie de scandales historiques et qu'il relève dans la plu- |)art de ces résumés à l'usage des' écoles où Ton représente des Franks et des Gaulois se donnant la main en signe d'alliance pour l'expulsion des Romains, le sacre de Glovis à Reims, Gharlemagne couvert de fleurs de lys et Philippe- Auguste, en armure d'acier, à la mode du xvi* siècle, posant sa couronne sur un autel , le jour de la bataille de Bouvines j et cet excellent moine des Vosges, qui raconte avec un imperturbable sérieux que ie jour de cette même bataille, le porteur de l'oriflamme transperça le comte Férand d'outre en outre , de manière que l'étendard ressortit tout sanglant par derrière ; et ce bon Velly, qui se vante de puiser aux sources, de peindre scrupuleusement lés mœurs et les usages, et qui, ve-
dàtlt S i&ttàcét te t>oftrait de Childéric, te dépeint èbifitffiè un ^tiiice à grandes aventurée, comme Vhomme le ffiiëu:^ M de soli royaume, qui avait dit côuràjge» dé l'eôprit ôtirtotit, mais qui, maltièùfëtisement pour lui, né avec un cœur tendre, é^àbàndonnaii trop à Tamour} puis cette Basine, t'eine de Thuringe, qui, comme une autre Hélène, laisse là le roi , son mari , pour suivre ce Nouveau P&ris. Vîllaret, continuateur de Velly, félicite cet nistorien d'avoir su rendre fort agréable le chaos de nos premières dynasties; Vîllaret a raison, ajoute malicieusement M. Thierry, Tabbé Velly est surtout agréable.
bn ne jî)ouvait faire meilleure justice de ce pompeux apparat, de ce vernis de tlour, de cette galanterie clievaieresquè et dé ces faveurs royales reportés d'un siècle d*extrême civilisation, vers (tes époques toutes hérissées de bar-
ame et de brutalité grossière.
A ces fines saiUies qui allaient droit au but, au fait , Il cette manière incisive de surprendre lés historiens les mieux accrédités en flagrant dëlh de (iispahaies, d^anachronismes de carac^ tèrè, de mc&urs et aé costume qui s'étaient perpétués d'âge en âge; à ces élans de vigoureuse polémique et d'attaques vives et redoublées contre tous ces écrivains sans goAt et sans discernement , qui avaient iaussé le sedsintime âé l'histoire', il était facile de de-
soi M. AUGUSTIN THIERRY.
viner ce que M. Thierry deviendrait plas tard.
Ces premiers essais eurent le sort commua alors à toutes les pensées qui se produisaient avec quelque hardiesse, quelque nouveauté; chose incroyable! cet historien ayant cherché avec une raie sagacité à déterminer le moment précis où commence la monarchie Française, fut traité à régal d'un fédéraliste; il fut accusé de vouloir amener un démembrement de la France et de contiibuar à ébranler cette même monarchie, en lui retranchant malignement cinq siècles d'antiquité; cela rappelle la susceptibilité ombrageuse de ces vieilles aristocraties de province qui auraient déserté leur pays, abandonné leur cause plutôt que de soiilTrir qu'on leur retranchât un seul quartier de leur noblesse, un seul iota de leur blason.
Les mômes scrupules, le même zèle rigoureux avaient atteint , au dernier siècle , le savant Fréret mis à la Bastille pour avoir poussé l'audace jusqu'à soutenir, dans un mémoire sur l'origine des Français, que les Franks ne formaient pas. une nation à part et que leurs premiers chefs avaient reçu de l'Empire Romain, le titre de Patrices.
En 1821, M. Thierry cesse de prendre part à la rédaction du Courrier français. Poussé déplus en plus par cet esprit curieux, investigateur des sources, par ce besoin du vrai, du beau, du pit-
Jrt. AUGUSTIN THTÉRRY. ÔÔH
toresque, il se livre à de nouvelles études, à de nouvelles recherches j il abandonne la polémique; il sent qu'après avoir détruit il faut édifier, et que, si l'on attaque d'une main, il faut construire de l'autre; il jette le plan de cette histoire de la conquête des Normands, que, sans trop d'ambition, il pouvait appeler une épopée; il essaye de donner pour base à cette histoire, non seulement l'Angleterre, mais tous les pays qui, de près ou de loin, avaient ressenti l'influence de la population normande ou le contre-coup de sa victoire; il s'applique à retrouver l'origine des aristocraties modernes, des races primitives, leur diversités morales et leur co-existence sur le môme sol. Ce n'est pas tout, il veut faire du drame et de l'art, en même temps que de la science; une activité dévorante s'empare de lui; il court de la bibliothèque royale à celle de Sainte-Geneviève, de Sainte-Geneviève à l'Arsenal, de l'Arsenal à l'Institut.
La manière dont M. Thierry rend compte de ses propres émotions, de ses travaux, de ses découvertes, est colorée de tant de feu, de tant de poésie, qu'il faut renoncer à le peindre lorsqu'il nous met lui-même sur la voie.
«En promenant ma pensée, dit-il, à travers des milliers de faits épars dans des centaines de volumes, et qui me présentaient, pour ainsi dire, à nu, les temps et les hommes que je vou-
9o« % ^»#UWW WWWy*.
lais peindre, je res^eutai» quelque çYwM de V^
motion qu'éprouve w yoyageur p^îoiuié 4
I Taspect d'i^q pays qu'il ^, longtemps sou^iaité d^
Yoir^ et que souyeut lui ont montré tm rê¥ei|«i « A force de dévorer le« Ipogues p^ge» ifh fq]}Q pour eu extraire une phrase 9 91» quelqiK^ fois uu mot entre mille, mep y^ux apcpiiniol une £acuUéqui m'éton^a, et dQnt \\ m'e»| HOn possible de me rendre comptât c^la do UpPi en quelque sorte , par intuition^ et d0 rpftr
') contrer presque îmo^diatement le pa&oagl
qui devait qu'intéresser, (4 force vitale «em^ blait ^ porter tout entière vei'^ un se^l poî^f Qans l'espèce d'extase qui m'absorbaU îolés?
rieurement, pendant qjf^e ma main fpui|tei4i( le volume ou prenait des notes , je n'av^ Wn cune conscience de ce qui se paasalfr jphUhnt de moi. La table où j'étais assis se gsriPMNNt f^ .. se dégarnissait ^ travaillisurs ; les ewptoyÉI
de la bibliothèque ou les curieux allaiflot 0t venaient parla saUe; je n'entendais rien» je ne voyais rienj je ne voyais q«^ tes appjirilioqs évoquées en moi par ma lacHuret Ce 9mV9W m'est encore préseij^; e( d«puîs cette $|Mqn# de premier travail I il n^ m'arriva j^inaii ^'vtm une percep)fon a^ssi vjive des peiWWaflW de mon drame, de ces bon»nâsde r«Q0 , ^ mamê$ de physionomies et de destinées » dÎ¥#nMli
qui sm^ememni S9 pr^sev^tount ^ mm
H. AtTCnTSTIN THnSRRY. lût
prit; led uns chantant sur la harpe celti(|ue l'étemelle attente du roi Arthur^ les autres naviguant dans la tempête avec aassi peu de souc| d'eux-mêmes que le cigne qui se joue sur un lac; d'autres, dans l'ivresse de la victoire, amoncelant les dépouilles des vaincus , mesurant la terre au cordeau pour en faire le partage, comptant et recomptant par têtes les familles comme le bétail; d'autres enfin, privés par une seule défaite de ce qui fait que la vie vaut quelque chose ^ se résignant iPvoir l'étranger assis en maître à leurs propres foyers, ou, frénétiques de désespoir, courant à la forêt pour y vivre, comme vivent les loups, de rapine, de meurtre et d'indépendance (*) . »
Quel poète, quel peintre eurent jamais un sentiment mieux inspiré de la révélation de leur génie et de la création de leur œuvre!....
Ne retrouve-t-on pas là le jeune collégien de Blois qui, dix ans plus tôt , dans une salle d'études voûtée , un exemplaire des Martyrs à la main, marchant d'un bout de la salle à l'autre^ faisant sonner ses pas sur le pavé , répétait à haute voix , dans un transport d'enthousiasme électrique, ce chœur de guerre des Franks :
(( Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec l'épée!
« Nous avons lancé la francisque à deux traor-
[*) Dix ans d'étude$ historiqtêes^ préfitee, p* u, ul^
chants ; la sueur tombait du front des guerriers et ruisselait le long] de leurs bras. Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de joie; le corbeau nageait dans le sang des morts ; tout l'Océan n'était qu'une plaie. Les vierges ont pleuré longtemps. »
« Phfiiramond ! Pharamond ! nous avons combattu avec l'épée !...(*).»
Dans ces frénétiques de désespoir qui couraient à la ïjyet pour y vivre de meurtre et d'indépendance, ne relrouve-t-on pas comme un souvenir de ces sauvages compagnies d'Oultlaw, d'intrépides braconniers , de braves yeomen et de francs-archers queWalter-Scott nous dépeint avec de si vives couleurs, au milieu de ces vertes forêts d'Ecosse, rançonnant, débusquant les voyageurs , toujours prêts à se sacrifier les uns aux autres , avec un singulier mélange d'avidité et de générosité, vivant de meurtre et de rapine, puis, se partageant leur butin, à l'ombre de quelque chêne noueux?
Cette sève d'imagination , cette ardeur toujours croissante qui animaient les travaux de M. Thierry trouvaient à s'épancher dans de longues et douces causeries avec un savant déjà célèbre, M. Fauriel, qui l'encourageait, le soutenait dans ses doutes, l'aidait de ses salutaires conseils.
(*) Les ^artyn » livre vi, tome v des œuvres choisies, p. 268,
S69 et a70<
M. AUGUSTIN TWERfLY. %09
Plus ses recherches s'étendaieat , plus il s'éprenait d'une vive sympathie pour les souffrances individuelles de la population Anglo-Saxonne , pour les avanies éprouvées par ces hommes morts depuis sept cents ans et qu'il aimait^ dit-il^ comme s'il eiit été l'un d'entr'eux ; tantôt ^ c'était un évéque Saxon chassé de son siège, parce qu'il ne savait pas le Français ; qui attirait tout son intérêt; tantôt , des moines dont on lacérait les Chartes comme de nulle valeur, parce qu'elles étaient en langue Saxonne ; tantôt , quelque accusé que les juges Normands condamnaient sans vouloir l'entendre , parce qu'il ne parlait qu'Anglais; tantôt enQn, une famille dépouillée par les conquérants et recevant d'eux, à titre d'aumône, une parcelle de son propre héritage.
On dirait que l'auteur de la Conquête des NoT" mands a souffert de toutes les angoisses des peuples conquis ; qu'il a pleuré de leurs larmes, hérité de leurs désirs de vengeance, palpité de leur haine contre le joug étranger ; on dirait qu'il s'est assis à leur foyer , qu'il a compté leurs plaies p sondé leurs misères , leurs souffrances les plus intimes, leurs mécomptes les plus cruels; quelles que soient les races d'hommes que, par la magie de son talent, il évoque dans le passé, c'est toujours l'opprimé qui l'attire; il sait les chants de guerre, les hymnes triomphants de la conquête ,
mais il devine mieux les\ccents de la ifeéîeur, les cris lamenlables des vaincus.
Restait la forme à donner à cette épopée^ M. Thierry tie voiilait repro'âuire bî îà manière des iilîiIoso|ihés du dernier siècle, m celle des chroniqueurs du moyfen-a^e , ni toême celle des narrateurs de rantîquilié, quelle que ftà son admiration pour eut ; il se iproposÀÏ't d'allier, par une febrte de irâvail miite , ^u irioùvément largenàfeht épique des historiens grecs et romains, là naïveté de couleur dés fêgenciiaires et la raison sévère des écrivains modernes; il aspirait à se faire un style grave, sans etophasé oratoire, et simple, sans affectation denaïverieet d'archàisme, à peindre les hommes d'^autrefoïs avec la physionomie de leur temps, mais en parlait lui-même le langage du sien, enfin, à multiplier les détails jusqu'à épuiser les textes originaux, mais sans éparpiller le rédt et briser VxxmXè d^eûsemble.
Au milieu de ces préoccupations, il Sfut un instant distrait de ses études par le coûp-d'étât dû double vote qui marqua Tannée 18^*2; il ne piiltestier indifférent aux émotions politiques qui en fureiit la suite , et se laissa entraîner à faire partie de cette fameuse association secrète einpriititée â rifalie, et qu'il eél inutile de nommer. Cet élan d'effervescence révôlii^tionbàire dura peu ; M; Thierry put bientôt retourner à ses
A. AUGUSTIN THIERRY. Ui
livres et renouer la trame de ses idées ; l'esprit * général inclinait vers les méditations sérieuses; l'histoire surtout reprenait faveur , des voix éloquentes s'élevaient, et, dans ses contemporains, l'ardent publiciste du Courrier français trouvait déjà des émules dignes de lui : c'est l'époque du beau mouvement intellectuel qui s'est prolongé durant sept années, et dont nous avons tant de fois rappelé le souvenir dans nos précédentes études.
Après cinq ans d'efforts continus , de veilles , de lente et pénible élaboration, M. Thierry publia en 4825 cette merveilleuse histoire de la Conquête des Normands dont le succès est devenu populaire et la réputation européenne; l'attente de l'illustre écrivain fut dépassée ; mais , comme par un de ces caprices du sort qui semble disputer à Thomme ici-bas la jouissance de ses plus rudes labeurs, en expiation de la gloire qui lui était réservée , il fut frappé dans l'organe le plus précieux : il avait presque perdu la vue, sa santé était épuisée ; il essaya de la réparer dans un voyage fait en Provence et dans le Languedoc', en société du plus intime de ses confidents que nous avons déjà nommé, M. Faurïel.
Malgré cette épreuve cruelle qui' aurait abattu le courage le plus ferme , malgré Taltération succes^ve de ses forces, et quoiqu'ileût tout juste assez de vue pour se conduire.
fit H. ÀtJâUSTtN THfEfiRY.
M. Thierry ne reprit pas, avec moins de sérénité, moins d'entraînement , moins de passion qu'autrefois, le cours si fatalement interrompu de ses études; il essaya d'étudier sur les monuments l'histoire de l'architecture du moyen-age.
Il faut l'entendre s'observer lui-même, analyser avec autant de sang-froid et de finesse que s'il s'agissait d'un autre, ce don merveilleux de seconde vue qui réparait en partie la perte qu'il venait de faire, pour croire à une aussi rare résignation dans un pareil malheur.
«Jîn présence des édifices ou des ruines, dont il s'agissait de reconnaître l'époque et de déterminer le style, je ne sais, dit-il , quel sens intérieur venait au secours de mes yeux. Animé par ce que j'appellerais volontiers la passion historique, je voyais plus loin et plus nettement. Aucune des lignes principales, aucun trait caractéristique ne m'échappait et la promptitude démon coup-d'œil, si incertain dans les circonstances ordinaires , était une cause de surprise pour les personnes qui m'accompagnaient. Telles sont les dernières notions que m'ait procurées le sens de la vue; un an après, celle jouissance si bornée et pourtant si vive encore pour moi, ne m'était plus permise; tout reste de notion avait disparu ('). »
Je ne sais, mais en reUsant ces quelques
(V Dix ans d'études historiques; préface, 1. 1. p. xxvnj.
M. AUGUSTIN THIERRt. si 3
paroles si placides^ si calmes, si pures d'amertume et de regret, on est involontairement ému, comme à un souvenir du vieil Homère .
De retour à Paris en 4826, M. Thierry trouva dans Armand Carreldont il avait deviné le beau talent, un de ces amis rares et sûrs, une de ces natures généreuses qui ne reculent jamais lorsqu'il s'agit de se dévouer à une noble infortune ; Carrel Taida à franchir ce pas difficile, en Thabituant à lire par les yeuxfd'autrui.
A cette époque, l'auteur de la Conquête des Normands avait conçu le projet d'une grande chronique de France qui devait réunir dans le cadre d'une narration continue tous les documents originaux de notre histoire du v« au xyii© siècle ; un pareil travail préoccupait M. Mignet ; ils s'associèrent ensemble pour la mise en scène de leur commune pensée ; M. Mignet commença des études préparatoires sur le xnie siècle et les siècles suivants ; M, Thierry devait traiter la période antérieure; mais bientôt, ces deux éminents écrivains qui étaient arrivés à la célébrité par des aptitudes si diverses, reculèrent devant une rédaction où l'art ne devait être pour rien; M. Thierry avait terminé un volume, celui qui devait paraître le premier , lorsque l'entreprise fut abandonnée avant la publication ; dès-lors, il revient à ses premières lettres sur l'histoire de France, il élargit son plan, complète
Ili M. AUGUSTIN THIERRY.
la critique des bases fondamentales des à&fix dynasties Frankes et traite de l'afifranchis^ement des Communes ;
Nouveaux projets, nouvelles études; pendant (jueM. Amédée Thierry, son frère, se distingu^ait aussi dans les lettres et terminant son histoire si remarquable des Gaulois, essayait de donnei; une moitié des prolégomènes de l'histoire de France, les origines celtiques , le tableau des migrations Gauloises et celui de la Gaule sous Vadministration Romaine, l'auteur de la conquête des Normands entreprit de donner, pour sa part, l'autre moitié; les origines germaniques et le. tableau des grandes invasions qui amenèrent la. chute de l'Empire Romain en Occident; son içifatigable activité ne se lasse point ; il fpuille la collection des historiens Byzantins pour en. tirer l'histoire desGoths, des Huns, des Vandales et des autres nations qui prirent part au démembrement de l'Empire; mais cette fois, il est obligé de s'avouer vaincu; des obstacles insurmontables viennent arrêter son zèle et quoiqu'il eut fait , depuis long- temps, dit-il dans son poétique langage, amitié avec les ténèbres y une, maladie nerveuse , des souffrances aiguës de la nature la plus grave, ne lui permirent plus de continuer ses études de prédilection ; il fut obligé dje quitter Paris en octobre \ 828 ; n'avait-il, pas d'ailleurs donné à son pays , ajoute-t-il avec ce
M» AU4;U9TIN THIERRY^ %iS
tpn dç mélancolie touchante qu'on lui connait> ^nij. c0 que* lui donne le soldat mutilé sur le champ de bja taille ?i depuis, il glane çà et Ijà quelques heures de travail parmi de longs jours de souffrance.
« Quelle que soit la désignée de mes travaux , continue M. Thierry, cet exemple , je l'espéré, ne sera pas perdu. Je voudrais qu'il servit à combattre l'espèce d'aflEaissement moral qui est la maladie de la génération nouvelle^ qu'il pût ramener dans le droit chemin de la vie quelqu'une de ces âmes énei-vées qui s$ plaignent de manquer de foi , qui ne savent où se prendre et vont cherchant partout , sans te rencontrer nulle part, un objet de culte et de dévouement. Pourquoi se dire avec tant d'amertume que , dans le monde constitué comme il est, il n'y a pas d'air pour toutes les poitrines, d'emploi pour toutes les intelligences? l'étude sérieuse et calme n'estr-elle pas là ? et n'y a-t-il pas en-elle un refuge, une espérance, une carrière à la portée de chacun dfi nous?
^yec elle , on traverse les mauvais jours sans en, s^ntii; le poids, on se fait à sçi-même sa destinée, on use noblement sa vie ; voilà ce que j'ai fait et ce que je ferais encore, si j'avais à recommencer ma route ; je prendrais celle qui m'a conduit où je suis. Aveugle et souffrant sans espoir et presque sans relâche, je puis rendre ce
tl6 M. AUGUSTm THUKRY.
témoignage qui; de ma pari, ne sera pas suspect: il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles^ mieux que la fortune^ mieux que la santé elle-même y c'est le dévouement à la science ('). »
Pourquoi faut-il qu'à une existence si rudement éprouvée^ soit venue se joindre récemment une perte peut-être plus doulCureuse encore que celle de la vue? Pourquoi faut-il que la plus douce consolation , que j la dernière ancre de salut y aient été ravies à une ame si bien faite pour les liens intimes du foyer ? Jeu cruel de la fortune! Monsieur Thierry avait eu le bonheur de rencontrer en 1831 ^ aux eaux de Luxeuil^ dans Mademoiselle de Quérangal issue d'une famille distinguée de Bretagne, une compagne dévouée y d'un esprit fin et délicat (^); il ne lui a pas même été donné de pouvoir se reposer dans ses mauvais jours sur cette douce compagne qui s'associait si bien à sa vie I ... .
Et maintenant;. que nous nous sommes attendris au spectacle d'une si haute infortune y après avoir faiblement ébauché quelques traits de cette carrière toute pleine de labeurs, toute oonsa-
(') Dix ans d'études hittoriqwt. Préface, p. xui|| et xxirr.
{^) Madame Thierry s'occupait aassi d'histoire; elle a publié dtfis la Revue des Deux-Mondesun délicieux épisode d*nii roman inédit, dont la scène et les personnages sont empruntés k la fin da XTiu« siècle : Philippe de MarveUe^ h Salon de madame Nee^er.
M. AUGUSTIN THIERRY. fit
«crée à la science , toute ravagée et dévorée par elle et par l'amour du pays; après avoir payé notre tribut d'admiration religieuse à ce stoïcisme évangéliquequi ne s'est pas démenti un seul instant ^ à cette indomptable fécondité de nature qui ne s'interrompt jamais , à cette éternelle jeunesse du cœur qui résiste et surnage à tous les écueils comme pour servir de consécration au génie , il nous faut bien aussi retracer quelques traits de l'historien :
Il y a deux hommes dans M. Thierry : le réformateur jeune, ardent, impétueux, railleur, caustique, qui s'attaque brusquement à ses devanciers, bannière déployée, les rudoie et déclare une guerre implacable à tout ce qu'ils ont répandu jusqu'ici de fausses couleurs, d'élégance outrée et d'exagération sur lé tableau de nos origines nationales; le publiciste encore épris de théories généreuses dont il essaie de se dégager peu à peu, qui raconte et disserte, cherche sa voie à tâtons ; le critique judicieux et fin qui passe en revue toutes les méthodes historiques qui l'ont précédé, tnet à nu le vide de plusieurs d'entr'elles, fait une juste part à l'esprit de système , combiat avec une égale impartialité ceux qui veulent trouver des institutions libérales partout, aussi bien que ceux qui ne veulent voir que monarchie universelle, supériorité de race, domination exclusive et non
pf Mf. AUGUSTIN. TRU^Ei;^
contestée^ unité de territoire, vasselage absolu^ soumission passive dans les époques les plus reculées : en dehors du réformateur, il y a l'énergique plébéien qui sent refluer dans ses veines tout le vieux sang de ses ancêtres, qui vient revendiquer pour eux avec une mâle fierté leur patrimoijqie de gloire dans nos annales et s'applique à rendre l'intérêt, le mouvement, la vie à toutes ces masses d'hommes oubliées ou cachées sous les manteaux de cour; il y a ensuite, Térudit patient et laborieux, le fidèle scrutateur des sources, des chroniques, des légendes, des dialectes, des monuments, des vieux chants populaires et nationaux , qui ne néglige pj9â IjÇ ipoiçdre indice, le moindre trait, le mpindre. détail ; l'observateur scrupuleux qui. ^ passipnne pour la vérité, qui pénètre avec uuje sagacité prodigieuse le sens intime des choses, le poète, le peintre surtout, qui s'ingénie à retrouver les costumes, les nuances locales, les mœurs , les contrastes , les dissonances et jusqu'aux plus simples incidents de la vie barbare , qui restitue à cette vie son caractère primitif de r^^çsse , de violence brutale, de bonhomie sournoise, sans chercher à en adoucir
les aspérités ;
Le réfprmateur défriche le passé , distingue avec soin daj;is nos origines l'élément germanique et l'élément romain^ résout un. problème
de géographie historique, de philologie, d'orgamsatio^ féodale et municipale et d'affrauchiaeement populaire ; il redresse une foute d'err^uçft consacrées par les autorités les plus graves j il nous apprend que bien avant la conquête germaniqu^j, pjiusieurs populations de race différente habitaient le territoire des Gaules, que lors(jue les Romains l'envahirent, ils y trouvèrent trois peuples différents, les Belges, les Celtes et les Aquitains, ainsi que trois langues diverses ; contre les idées généralement reçues jusqu'ici, il établit que le chef suprême des anciens Franks, Koningy loin d'avoir ce caractère absolu qu'on lui a prêté depuis, n'était qu'un magistrat élu comme tel dans la même famille, qu'on l'appelait encore, en langue tudesque^ hér^i-s^oghe, chef d'armée ; quç le titre de roi est inca^pable de rendre le sei^s indéfiniment, large ^e l'aiicieix tUrp germanique susceptible d'extepsion et de restriction ; lorsque la féodalité fut complète, c'est un domaine qui fit le roi Qpjpme un autre faisait le duc, le comte, le vicoflatiç, ; ce ijaot Roi est entièrement étranger à ]j9^ kji^guç comme aux mœurs des Franks et d^s anoiep^ peuple germaniques»
D'après M. Tl^ierry, Içs Franks n'étaieut point un peuple, mais une confédération de peuplades anciem^içment distinctes, différant ^'^^^B^^^^ bien qu^ toi^Bs appa^tio^sei^t 4 la race tudciar
m M. AUGUSTIN THÏEMV.
que ou germanique ; coutrairement à la signification qu'on n'a pas cessé de lui donner jusqu'à nos jours, il prouve, à l'aide des étymologies, que le mot Frank ou Frak ne signifie point homme libre ; mais comme le mot latin' Ferox^ voulait dire, fier, intrépide, féroce ; il démontre que les partages qui s'effectuaient aux \i*, Vn*et VIII® siècles entre les héritiers des chefé de peuplades n'avaient aucun caractère politique en Gaule; que ces partages n'étaient autre chose qu'une simple distribution de lots faite par portions égales et par la voie du sort entre ces mêmes héritiers comme aurait pu l'effectuer un père de famille; que les joyaux, meubles, espèces monnoyées, vaisselle d'or et d'argent étaient beaucoup plus convoités , et jouaient un bien plus grand rôle dans ces partages, que des possessions territoriales qui n'avaient, pour la plupart, de valeur réelle, qu'autant que les peuples divers qui les habitaient, voulaient bien reconnaître pour chefs ces nouveaux possesseurs :
Des résultats non moins précieux jaillissent de cet esprit d'analyse et d'investigation profondes; le mordant critique de MézerSii , de Daniel, de Velly, d' Anquetil, corrobore par des documents irréfragables cette opinion que nous avons vue émise par M. Villemain, que dans la seconde moitié du IX* siècle, la langue de la cour de France, sinon celle du pays , était purement tudesque ;
M* AUGUSTIN THIERRY. Ui
qu'à cette époque, parler français signifiait par-^ 1er la langue que l'on parle aujourd'hui en Allemagne et que pour distinguer l'idiome dont cotre langue actuelle est née, il fallait dire parler roman; il renverse cette absurde hypothèse qui tendait à présenter la France, dès les premiers siècles, comme un tout homogène ; vers la fin du X* siècle , les pays de| langue d'oc étaient séparés du royaume de France par une aversion aussi prononcée que pouvait l'être celle qui existait entre les Français et les Allemands ou, comme on disait alors sur la frontière, entre les Wallons et les Thiois Avant le xii* siècle, les rois établis au nord de la Loire, loin de jouir d'une suprématie universelle ne parvenaient jamais à faire connaître leur autorité au sud de cette rivière, si bien qu'un abbé, voyageant dans le comté de Toulouse, pouvait dire en plaisantant à ce sujet : « Je suis aussi puissant que Monseigneur le roi de France, car personne ne fait plus de cas ici de ses ordres que des miens.» Le premier roi de France, qui mérite de porter ce nom est Ode ou Eudes* Quant à cette conquête administrative de la monarchie qui a été si maladroitement reportée jusqu'aux premières races, M. Thierry constate avec une parfaite lucidité qu'elle n'a pu s'effectuer que dans l'intervalle du xn* au xvu* siècle et que la suzeraineté des rois de France, au
commencement du xm®, ne s'étendait que de la Vienne à l'Isère.
Enfin, après avoir rétabli le véritable caractère de l'affranchissement des Communes , aux XI* et XII® siècles, déterminé nettement les atlril>utlons des communiers, jurés ou échevins dans te nord et des consuls dans le midi, ébauché d'une manière neuve et pittoresque, les révolutions communales des villes du Mans , de Canfibray, deNoyon, de Saint-Quentin, de Reims, de Vezelai et prouvé que les chartes, les constitutions , l'indépendance dont jouissaient ces communes, tantôt, avaient été conquises à forcé ouverte, tantôt octroyées de guerre lasse ou de plein gré, tantôt arrachées ou sollicitées, vendues ou données gratuitement, M. Thierry réduit à leurs justes limites, ces fameuses assemblées nationales dont un parti vaincu , pour couvrir sa défaite, abuse si étrangement encore dé nos jours. D'après ses recherches, ildemeùre bien avéré que . ces preiïiières assemblées; Mais, Champs de Mars ou de Mai qui étaient tenues par les rois de France au nord de la Loire, n'avaient aucun caractère politique, qu'elles n'étaient autre chose (Ju' un conseil composé de nàembres appartenant à là race conquérante et à la popùïàtioA mîïitaiVfe qui s'y rendaient ^ ceints de leurs é^ées, véluk d'habits de toile, jibur la plû^rt safes 'et ^r^, *â chaussés de mauvaises guêtres et de peau de
M. ÀtièrâTiN tJBndsàtiir. m
cheval, à rexem|)le des Goths et des Burgondes, établis sur le t^iTîtoire des Gaulois où ils délibéraient, sans le concours des indigènes; sous la deuxième race, ces assemblées se compo- ' saient d'évêques, qui, après 'avoir joùé le rôle de défenseurs des villes, y figurèrent comme les représentants de Tordre ecclésiastique, à côté des chefs et des seigneurs re^r^éâeiitant là population militaire ; il demeure bien avéré que les habitants des cités ne comprenaient pas la langue parlée à la cour des rois, et dans les Champs de Mai où Ton discutait soit en langue tudesque les affaires militaires, soit en latin littéraire les affaires ecclésiastiques, qu'ils n'avaient aucun rapport direct ou indirect avec ces assemblées, et ne souffraient ni ne se plaignaient de ne pas en avoir- Sous la troisième race, apparut le conseil des Barons, ou Bers, mot qui , dans Tidiômè tudesque, signifiait simplement un homme; ce côùseil fut assemblé maissans régularité, quant aux époques de la convocation et au nombre des personnes convoquées, il prît , dans ja langue d'alors, les noms de cour ou de parlement ; il n'y avait entre céui qui y àiégeaient d'autres distinctions que ceux de leurs différents titres féodaux, jusqu'au règne de Louis-le- Jeune, qui, pour donner à sa cour quelque chose de réd^t que les romanciers du temps prêtaient à celle de Charle-
ffi M. AUaUfiTIN THIERRY*
magne, fit prendre à ses plus grands vassî^ix^ le nom de Pairs de France :
« Ce grand conseil des rois, dit M. Thierry, toujours composé de militaires et d'ecclésiastiques , conserva son ancienne forme jusqu'à la fin du xiii© siècle, où des gens de loi y entrèrent en grand nombre en même temps que les évêques en sortirent, à l'exception de ceux qui étaient pairs de France par le droit de leur siège métropolitain. De la, date la révolution qui transforma par degrés le parlement en une simple cour de justice, ayant le privilège d'enregistrer les édits et les ordonnances. De là vint que, dans les circonstances difficiles, le concours du parlement ne suffit plus, et que les rois , pour s'entourer d'une autorité plus imposante, imaginèrent de convoquer à leur cour des représentants des trois principales classes de la nation, la noblesse, le clergé et les membres des communes, qui plus tard furent appelés Tiers-Etat (').
M. Thierry démontre encore que la convocation des députés de la bourgoisie aux étatsgénéraux du royaume, vers le commencement du xvie siècle, ne fut point, comme on l'a écrit, une restauration d'anciens droits politiques éteints depuis l'avènement de la troisième race, non plus que le signe, pour la classe bourgeoise,
(1) Lettres lur VhUtiHre de Fracne^ p. 486, 487 et suiv.
M. AUGrarm triérky. tas
dTtmô émaiicipation réceatë puisqu'il y avait plus de deux siècles que cette classe nombreuse avait conquis sa liberté^ qu'elle on jouissait pleinement et qu'elle avait le droit de tenir des assemblées publiques^ d'élire ses magistrats, d'être jugée par ses pairs ; cette convocation du Tiers-*État ne !ut^ d'après cet historien^ que la simple reconnaissance du vieux privilège communal, reconnaissance qui ^coïncide avec les premières violations de ce privilège et le projet de ravir aux communes leur organisation indépendante^ de les remettre en la main du rm, comme s'expriment les actes du temps. Le premier roi qui créa celte innovation fat Philippe-4e-6ël (') ;
Les phrases suivantes que Ton trouve dans l'histoire de Mézerai, au règne de Henri II, donnent la véritable mesure de ce que ces États généraux valaient au fond ; « Il ne manquait (c plus que de Targent au Roi , il assembla pour « cda les États à Paris, le 6 janvier 1S58. Deu puis le roi Jean , ils n'ont guère servi qu'à ce augmenter les subsides ('). »
Les villes du midi de la France , vers les xiv* et XV* siècles , avaient si peu de sympathie pour ces États généraux qu'elles sollicitaient le roi d'Angleterre^ maître de la Guyenne, de leur
M) Lettrei $ur V Histoire de Franee, p. 489.
0) lettrée sur VBietoire de France, p. 490,
prêter un secours saffisant afia de rérister à wtti sommation que le roi de France ^ diBai0lll^tal^ leur avait faite ^ à mauvais desiein (^) j i^leA M nommaient leurs députés que lorsque > seiim lH langage de l'époque, elles y étaient seibonGeBi pois , quand on ne leur en demandait plus, ell^ ne se plaignaient point de cette interrbptim comme de la violation d'un drcHt) bien loin éê là > les bourgeois se félicitaient de ne pas voir revenir le tempi» de l'assemblée des trois Ëtatsi qui était celui des grandes tailles et des ftio^ totes (*).
Telles sont en aperçu quelques-unes des so-^ lutiChs à t'aide desquelles M. Thierry parvient à renouveler de fond en comble les linéaments de notre histoire et à découvrir la racine des intérêts) des passions et des Qpinions qui nooB agitent encore y il en est de certains esprits créa^^ teurs^ comme de ces terres fécondes qui aliment tent de leurs sucs nourriciers tout ce qui les touche ; à cette manière de rajeunir et de {présenter ainsi les choses sous des aspects si diffié-^ rents de ceux de ses devanciers, on devine ^el iftimeas^ parti la science politique, l'histoire lu droite l'archéologie , l'architecture ont dâ tiieir de travaux dirigés dans de pardls desseins.
{*) Lettres sur VHistoire de France, p. 471, Collection dei Actes publics d'Angleterre, par Rther.
(^) Lettrée $ur l'Histoire de France, p. 47i,
No«8 nvons faiblement esqwÎBsé lé réformateur) tY)|ro!ié le {^eiatre*
Siea de plus facile que d'indiquer des procé^ dé0 pour écrire Thistoire ^ rien de plus difficile que Texéculion.
Lei^ UM ne demandent à l'historien que de l'exactitude» des datée précises^ des documents officiels /ils veulent s'insthiik^e aVaAt tout; les autreS) AuiloBt^il^^ lui demandent des couleuris, de la poésie^ du drame^ du pittoresque^ ils veu-^ tent s*émouToif j tel se contente d'un récit net et «impie , sans prétention philosophique ^ sans controverse I tel autre veut que l'historien plane au-dessus . des faits ^ qu'il ne s'arrête q\i'aus sommités, qu'il domine sa matière > qu'il lui feurnisse des armes pour nourrir ses convictions^ des arguments pour la cause qu'il préfère | les plus exigeants sont ceux qui veulent que l'his*^ tdresoit une véritable encyclopédie où viennent lë réfléchir les sciences, l'esprit^ les mœurs, le «hradère des diverses é^ques eomme dans uli oiirdr fidèle.
C^te diversité dans teâ goâte ^ ee besoin que lÀnuuti éprouve de se eréer uti type imaginaire lie pdète^ d'histmeà > témoignent de U)ute iA vaftitê des mi^hodeiâ et dis classifications; {iï)Urtant, il faut bien reconuattre qu'il en est ites historiens comme des poètes, comme des fiikrtiw^ il fattt bien admettre qu'il y a parmi
118 H. AUGUSTIN THIERRTé
enx des traits distioctifs qui les font se rapplro-^ . cher de telle école plutôt que de telle autre , et cela ne saurait être autrement , car il y a dans chaque époque^ à chaque siècle, un mouve* ment général d'idées qui influe sur les organi* sations les plus diverses en apparence , et leur imprime un cachet spécial.
Les méthodes historiques autour desquelles viennent se grouper la plupart des historiens p peuvent donc se caractériser comme il suit :
Méthode conjecturale , c'est celte qui s'applique aux temps antiques sur lesquels il ne boùi est parvenu qu'un petit nombre d'ouvrages in« complets et mutilés , sans qu'on puisse y suppléer par des monuments originaux et primitife ; au xviii^ siècle , le président des Brosses , par ses études sur Salluste, au xix®, Nieburh, par ses précieuses recherches sur les origines de Rome 9 peuvent être rangés dans cette école; méthode populaire du moyen-âge , c'est celle des légendaires, des chroniqueurs, Grégoire de Tours, Ville - Hardouin , Froissard, JoinviUe, Comines; méthode classique ou italienne que M. Yillemain appelle aussi critique et savante , c'est celle de Machiavel, de Guichardin, de Davila, de Fra-Paolo , de de Thou, de Bossuet ; méthode philosophique , c'est celleile Voltaire^ de Hume, de Robertson ; à ces diverses mettions , on pourrait conter encore de soi jevrt Ifé»
M. ÂVûmtm tHOARY. ît%
eotô fataliste à laquelle appartiennent MM . Thiers et Mignet et l'école spiritualiste qui émane de M. Ballanche et dont M. Michelet est un des pins fervents disciples ; le but de cette dernière école est de ramener tous les faits de T histoire à des symboles^ des mythes.
Si f d'après ces distinctions , il fallait classer M. Thierry, nous pourrions dire qu'il appartient à toutes ces écoles à la fois, dans ce qu'elles <mt de plus vrai , de plus expressif et de moins exagéré ; lorsqu'il restitue aux époques les plus mal connues des temps Mérovingiens leur physionomie propre, on pourrait dire qu'il conjecture avec toute la sagacité pénétrante de Nieburh; lorsqu'il raconte , c'est avec la même fraîcheur, le même coloris que Grégoire de Tours; lorsqu'il disserte , c'est avec la netteté, la clarté nerveuse des classiques; lorsqu'il idéalise, c'est avec l'onction, la suavité, la poésie rêveuse des temps modernes.
C'est bien là cet historien tel que M. Villemain l'imagine, qui souhaite^ qui espère, qui aime, qui souffie, ou est heureux de ce qu'il raconte; qui discerne comme un juge et dépose .coamie un témoin encore tout ému et tout en colère de ce qu il a vu.
.Dès que le réformateur s'efface chez M. Thierry^ laîaae la polémique pour le vécit , le peintre repimtt plus mur, plus éprouvé, plus riche d'i<*
ut H. ÀTOTOim «mnoiv*
mages; l'habitude de la oonlrorerseï réraditioo^ loin d'etfacer en lui les plus précieuses foeuW tés de l'ame^ les épurent, les fécondent, lés eomplètent ; c'est comme peintre surtout qaq M. Thierry excelle dans l'histoire des temps Mé» rovingiens.
Là , plus de traces de critique ; ce sont des groupes distincts, des tableaux détachés où vient nent se l'éfléchir tout ce que l'historien avait amassé de trésors de finesse , d'onction , à» teintes voilées de gràoe pudique , de mélaneoli« rêveuse ; la science n'est plus qu'au second plan, l'art seul domine ; le tissu de la narration s^élaf* git, les sites se développent avec une ampleur, une perfection de détails plus rare encore peut^» être que dans la conquête des Normands; on dirait que le poète s'est épris d'une pins vive sympathiepour son sujet, qu'il a ajoutédes cordes plus tendres à sa lyre; c'est bien encore, eonmê dans la conquête des Normands, ce perpétuel an^ tagonisme des races^ cette puissance pontfficale qui rivalise avec la puissance conquérante et l'humilie quelquefois, ces mœurs dures, cette vie aventureuse, cette existence de révolte et de pfilage; mais, dans les récits Mérovingiens, les contrastes sont peut être mieux acculés, les disso^ nances plus harmonieuses, les tons mieut fondus; c'est bien encore la vie barbare mise en oppot^ tion avec des instincts plus délicats d'^^liee
H* àfffsiw nomir. mi
fli^p^e qui fiement à se faire jonr^ mais on dipait qie cheK la plupart cle ce» obefe Mérovingiens, ki iiviliBft^Qn GallorRomaine voudrait venir jusqu'à mx ) il y a plus de moelleux dans les contours , fins d'idéal dans les types; c'est un Hilperich, Phrasme deraœ barbare qui se polit à Vextérieur, aaus que la réforme aille plus loin; n'est un Mum^- »oluSy Tbomme civilisé qui se fait barbare et se ëépraye à plaisir pour ôtr^ de son tâmps j c'est une Frédégonde , le symbole de la barbarie élémentaire, de la profondeur d'astuce et d'apbitiop féminine.
Après avoir dépeint à la manière homérique yetrouvée par Walter-Scott, ces immenses ferpies où les rois des Franks tenaient leur cour au vi* i^èole^ situées suf la lisière de quelqu'une de ces grandes forôts séculaires dont on admire encore 3es V68ti9es> après avmr retracé ces festins trabonnets des bar^aiie^ où des sangliers et des «blima étaient servis tout embrochés et où des tenneanx défoncés oooupaient les quatre coins éà la aalle , après naus avoir montré la sordide avarice, les débordements d'Hilperioh, M. Thierry nous donne un de ces épisodes d'une grâce inimitable , qui lui sont familiers et dont il nous faut bien donner une idée, en supprimant quel?qnes détails ; c'est la tragédie antique dans toute an pureté.
f( Hilperii^^ an milieu dq aas débauches et de
nn M. ATOUSTIN THfflU».
sa vie déréglée^ voulut saivre pcmrtant VeiieiB]^ de son frère Si^ebert qui avait épousé la fameuse Brunehild tant admirée par sa beauté, et doDt les noces avaient jeté tant d'éclat ; il fit de-* mander en mariage par des ambassadeurs Ga^ leswinthe, fille aînée du roi des Goths, Athanagild ; mais comme le bruit des débauches et de la brutalité du roi de Neustrie avait pénétré jusqu'en Espagne, la mère de Galeswinthe qui l'aimait tendrement résistait à ce mariage, et la jeune princesse elle*méme prouvait une répu«* gnance invincible à quitter sa patrie et à se séparer de sa mère; elle était agitée par de varies inquiétudes sur l'avenir ; les promesses faites au nom du roi Hilperick par. les ambassadeurs Franks , n'avaient pu la rassurer ; dès qu'elle apprit qae son sort venait d'être fixé d'une manière irrévocable, saisie d'un mouvemeirt de terreur, elle courut vers sa mère, et jetant ses bras au«* tour d'elle comme un enfant qui cberche éa sa^ coars , elle la tint embrassée plus d'une heure en pleurant et sans dire un mot ; les ambassa*deurs Franks se présentèrent pour saluer la fiancée de leur roi et prendre ses ordres pour le départ; mais, à la vue de ces deux femmes sanglotant sur le sein l'une de l'autre et se serrant si étroitement, qu'elles paraissairat liées ensemble, tout rudes qu'ils étaient, ils furent émus et n'osèrent parler davantu^ de d^rt^
ils laissèr^rt passer deux jôors^ et le troisième, ils viorent de nouveaa se présenter devant la reine ; on loi annonça cette fois qu'ils avaient hâte de partir, lui parlant de l'impatience de leur roi et de la longueur du chemin ; la reine pleura et demanda pour sa fille encore un jour de délai, mais le lendemain , quand on vint lui dire que tout était prêt pour le départ : un seul jour encore , dit-elle, et je ne demanderai plus rien ; savez-vous que là ou vous emmènerez ma fille, il n'y aura plus de mère pour elle? mais tous les retards possibles étaient épuisés ; Atbanagild interposa son autorité de roi et de père et , malgré les larmes de la reine , Galeswinthe fut remise entre les mains de ceux qui avaient mission de la conduire auprès de son futur époux.
Une longue file de cavaliers , de voitures et de chariots traversa les rues de Tolède , et se dirigea v^s la porte du Nord ; le roi suivit à cheval le cortège de sa fille , jusqu'à un pont jeté sur le Tage , à quelque distance de la ville; mais la reine ne put se résoudre à retourner si vite et voulut aller au de là ; quittant son propre char, elle s'assit auprès de Galeswinthe et, d'étepe en étape, elle se laissa entraîner à plus de cent milles de distance; chaque jour, elle disait ; c'est jusque» là que je veux aller et, parvenue à ce terme, elle passait outre; à l'approche des sKHitagnea^ les ohamina devenairal dtf-
ii« il. ATOtfSfffF mMit.
flciles^ elle ne s'en aperçnt pa9 M vcokit aller plus loin ; mais comme les gens qui la suiyaieAt grossissaient beaucoup le cortège ^ augmentaient les embarras et les daBgers du Toyage^ les seigneurs Goths r^olurent de ne pas permettre quis leur reine fit un mille de plus | il fallait se résigner à une séparation inévitable et de nouyelles scènes de tendresse , mais plus calmes ^ eurent lieu entre la mère et la fille; la reine exprima en paroles douces sa tristesse et ses craintes maternelles : « Sois heureuse^ dit-elle ^ ma fille, prends bien garde. » A ces mots qui s'accordaient trop bien avec ses pressentiments , Galeswinthe pleura et répondit h Dieu le veut , il font que je me soumette. » Et la triste séparation s'accomplit (*).
Peu de temps après son mariage / un serviteur affidé fut introduit dans la chambre de Oaleswintbe par Tordre du roi , et Tétrangla pendant qu'&He dormait!.... »
Que de simplicité^ quelle gradation de sentir ments dans les scènes de ce petit drame ! Queiiee nuances de tendresse!....
La même pureté de forme , la même fleur de mélancolie touchante se retrouvent dans Tépisode de Radegonde^ femme de Ohloter.
H Bans Tannée 889, Chloter, roi de Neustrie
s'était joint comme auxiliaire à son frère Théoderiok qui marchait contre les Thorings ou ThDh ringiens y peuple de la confédéraUon saxonne , voisin et ennemi des Franks d'Austrasie; I9S Thuringiens furent vaincus. Dans le lot de Chlo^. ter tombèrent deux enfants de race royale , le fils et la fille de Berther ^ l'avant dernier roi des Thuringiens ; la jeune fille était Radegonde^ elle avait à peine huit ans ; mais sa grâce et sa beauté précoce produisirent une telle impression sur l'ame sensuelle du prince Frank , qu'il résolut de la faire élever à sa guise , pour qu'elle devint un jour Tune de ses femmes. .... Au lieu de l'éducation inculte des indigènes^ elle reçut l'éducation raffinée des riches gauloises et devint bientôt la femme de Chloter ; mais ses goûts ne pouvaient sympathiser avec ceux du roi barbare ; tout ce qu'elle avait de tendresse dans le eœur s'épanchait en œuvres de charité ; elle visitait fréquemment les malades de IMnflrme^ rie dans sa maison royale d' Alies , et leur don-^ nait tous ses soins ; dès qu'un évéque^ quelque clerc poli ou lettré se présentaient à la cour , vite, elle allait à eux ; à l'heure des repas ^ elle était toujours en retard ^ absorbée qu'elle était par ses lectures^ ses ex^^cices de piété ; il feUait qu'on l'avertit plusieurs fois. La nuit , sous un prétexte quelconque^ elle se levait d'auprès du roi y allait se coucher par terre sur une fÀmph
•M JM. ATOUSnN TflKUff.
natle ou qn cilice, ne revenait aa lU cotîngAl que transie de froid^ associant d'une manière bizarre les mortifications chrétiennes au senti* ment d'aversion insurmontable qu'elle éprou- .vait pour son mari ; dans ses mouvements d'impatience^ Chloter disait : « C'est une nonne que j'ai là^ ce n'est pas une reine. »
Depuis long-temps ^ elle nourrissait le désir de se vouer à la vie monastique , mats la volonté du roi barbare s'y opposait^ elle le sollicitait en vain ; son frère ayant été mis à mort par l'ordre de Chloter , elle résolut éd fuir; elle va trouver l'évéque Médard à Noyon^ elle entre dans l'église au moment où il officiait à l'autel , s'avance vers lui et s'écrie : « Consacre moi au Seigneur. » Tévéque hésite elle jette sur ses vêtements royaux
un costume de recluse et marche vers le sanctuaire... L'évêque n'ose plus reculer devant une volonté aussi ferme , il rompt le mariage et la consacre diaconesse par l'imposition des mains ; aussitôt ^ la reine brise sa ceinture d'or massif , dépouille ses bracelets, ses agrafes de pierreries , ses franges de robe tissues de fils d'or et de pourpre , elle en pare les autels; sa résolution ainsi accomplie, elle gagne la ville d'Orléans , s'y embarque sur la Loire qu'elle descend jusqu'à Tours ; la cruauté de la colère du roi l'oblige à mener une vie wrante