TRANSMISSION DE LA POLIOMYÉLITE AUX SINGES
Landsteiner et Popper (3) ont été les premiers à transmettre la poliomyélite au singe. En 1909, ces savants inoculent à des simiens inférieurs du matériel provenant d'un cas de paralysie infantile, et leur confèrent une infection caractérisée par des troubles paralytiques, ressemblant en tous points à la maladie de Heine-Medin. Voici, en résumé, les détails de cette première expérience :
a Uq enfant. Agé de 9 ans, est pris^ le i4 novembre, de fièvre et de vomissements ; il se plaint de douleurs dans la tète et les articulations. La température atteint 39^2. Cyanose, respiration difficile (paralysie du diaphragme).
(1) Tboinot et Masselin, Rev. de Méd,^ 1894, t. XIV, p. 449 (d'après Landsteiner et Popper).
(2) HoGHB prétend avoir obtenu des lésions de poliomyélite en injectant dans les artères du lapin, un mélange de poudres inertes et de bacté ri es C^rc A. Jûr Psychiatrie, t. XXXII, 1890).
(3) Landsteiner et Popper, Zeitschr. fur FmmunitaetÈforschung , 1909, t. II. p. 377. .
3o ECTODElUiOSES NEUROTROPES
Paralysie complète des muscles de la nuque, du cou, de Tabdomeo et des extrémités. Absence totale de réflexes rotuliens, crémastériens et abdominaux. L'enfant succombe 24 b. après son entrée à l'Hôpital 9.
«c Lrexamen histologique du système nerveux montre des lésions typiques de poliomyélite et de polioencéphalite. On constate, au niveau de la moelle, des infiltrations pérîvasculaires, des altérations des cellules nerveuses, des foyers hémorragiques dans la substance grise, et aussi une inflammation des méninges. Les vaisseaux du bulbe et ceux de Técorce cérébrale sont entourés de cellules rondes; on décèle également des foyers leucocytaires disséminés 9.
Landsteiner et Popper prélèvent un fragment de moelle épinière, le triturent avec de l'eau salée isotonique et inoculent Témulsion dans la cavité péritonéale de plusieurs lapins, cobayes et souris. Ils injectent, de la même manière, deux simiens inférieurs : un Cynocephalus hamadrias et un Macacus rhésus. Tandis que les animaux de la première série ne montrèrent, dans la suite, aucun trouble paralytique et aucune lésion rappelant celles qui caractérisent la poliomyélite, par contre, les deux singes ne tardèrent pas à se paralyser. Le premier (un jeune cynocéphale), devint malade au bout d'une incubation de six jours et succomba le huitième. Le second se paralysa dix-sept jours après Tinoculation (peut-être plus tôt, mais sûrement pas avant le douzième jour). Les troubles moteurs étaient localisés aux membres inférieurs (le singe se déplaçait péniblement). Il fut sacrifié deux jours après le début de la maladie. .
L'examen histologique du système nerveux permit de découvrir, chez ces deux simiens, des altérations ressemblant aux lésions de la poliomyélite humaine. L'étude de la moelle épinière, du bulbe, de la protubérance et de l'écorce cérébrale montra que l'inflammation, habituellement à cellules mononucléaires (lymphocytes et gros macrophages), intéressait non seulement les méninges, mais aussi les vaisseaux delà substance blanche. Dans la substance grise, cette inflammation changeait d'aspect ; plus diffuse, elle était plus riche en globules blancs polynucléaires et s'attaquait également aux* cellules nerveuses. Ces dernières offraient des signes manifestes de dégénérescence ; leur noyau était à peine visible, leur protoplasma granuleux et vacuolisé. De nombreux leucocytes à noyaux polymorphes entouraient les neurones des cornes antérieures et envahissaient leur corps protoplasmique, réalisant ainsi l'image typique de la neuronophagie. Aucune différence n'existait entre ces altémtions et celles obser\'ées, en particulier par Wigkman et par Harbitz et ScHEEL, dans la maladie de Heine-Medin.
ÉTUDE EXPERIMENTALE 3l
Landsteiner et Popper ont tenté deux passages sur des singe^j en injectant dans la cavité përitonéale une émulsion préparée avec la moelle épinière des animaux dont nous venons d'exposer l'observation ; ces tentatives restèrent infructueuses.
L'intérêt de ces premières expériences est capital. Les recherches des savants viennois établissent, en effet, que le singe est sensible au virus de la poliomyélite infectieuse^ et qu^il réagit par des phé^ nomènes cliniques et des altérations anatomo-pathologiquesy en tous points comparables à ceux qui caractérisent la maladie humaine. Malheureusement, les auteurs n'ont pas réussi à transmettre Tinfection en série, de sorte que leurs investigations nous apparaissent comme un premier progrès dans Tétude expérimentale de la poliomyélite. On pouvait leur objecter que Taffection qu'ils ont engendrée expérimentalement était peut-être provoquée par quelque toxine contenue dans la moelle humaine, et non pas par le virus de la paralysie infantile. Land6te[ner et Popper reconnaissent eux-mêmes l'opportunité de cette objection, mais insistent sur le fait que les caractères manifestement inflammatoires des altérations de la moelle et du bulbe, plaident plutôt en faveur de la nature infectieuse de ces altérations. Ils expliquent d'ailleurs, leur insuccès, en invoquant la faible virulence du matériel d'inoculation, qui avait été prélevé à un moment trop éloigné de la période aiguë de la maladie. Peut-être, ajoutent-ils, le microbe de la paralysie infantile s'atténue en passant par l'organisme du singe, à l'exemple du virus de la variole du pigeon, lequel subit une atténuation semblable après quelques passages sur la poule [Marx et Sxio ker(i)].
Ces expériences ont été confirmées, peu après, par Knôpfelmacher (2), qui transmit la maladie à un Macacus rhésus^ en lui injectant dans le péritoine, une émulsion de moelle cervicale provenant d'un enfant mort de poliomyélite. Quoi qu'il en soit, ce sont les essais positifs d'inoculation en série qui ont rendu possible l'étude expérimentale de la paralysie infantile. Ce progrès fut réalisé presque simultanément, par Flexner et Lewis, à l'Institut Rockefeller de New- York, par Leiner et Wiesner, au laboratoire de Weichselbaum, à Vienne, et par Landsteiner et Levaditi, à l'Institut Pasteur de Paris. Nous examinerons dans la suite les
(i) Marx et Stickbr, Deutsche med, Woch., igoS, no 5.
^2) Knôppelmachbr, Medizinische Kfinik, 1909, no 44, P- 1671.
divers problèmes posés par l'étude clinique et épidémiologique de la maladie et résolus par Texpérimentation.
§ 3. LA POLIOMYÉLITE EXPÉRIMENTALE DU SINGE. TENTATIVES DE TRANSMISSION AUX AUTRES ESPÈCES ANIMALES
Les premiers expérimentateurs américains qui ont réussi à conférer la paralysie infantile aux singes, furent J. Strauss et F. Hunton (i) de New- York. Toutefois, la transmission en série n'a été réalisée que par Flexner et Lewis (2). Ces savants inoculèrent, par la voie intracérébrale, à deux simiens (tfont ils ne précisent pas l'espèce), une émulsion de moelle épinière prélevée viugt^six heures après la mort, sur un sujet ayant succombé à la suite d'une attaque de poliomyélite. Au bout d'une incubation de quinze jours, un de ces simiens montra des signes nets de paralysie, et sa moelle, ainsi que l'écorce cérébrale, servirent à faire des passages sur d'autres singes. Ceux-ci se paralysèrent cinq jours après l'inoculation et, avec leur système nerveux, on pratiqua un second passage, qui fut également positif. Aucun doute ne pouvait subsister : la maladie de Heine-Medin peut être facilement transmise d'un singe à l'autre. Leisner et Wiesner (3) tirent des recherches analogues à Vienne, en se servant de matériaux provenant de malades atteints de paralysie infantile dont la nécropsie était pratiquée de douze à quarante-huit heures après la mort. Ils employèrent la voie intra-cérébrale, ayaut reconnu que l'introduction du virus dans le péritoine donnait des résultats moins
(i) Strauss et Huntoon, NeW'York médical Journal, 8 janvier 1910, t. XCl, no 2, p. 64 (commuDÎcalion à la Société de Neurologie de New- York, le 5 octobre 1909).
(2) Flexner et Lewis, a) The Journal of the Americ. med. Assoc, 1909, t. LUI, i3 novembre, no 20, p. 1639. — b) Ibid., 1909, l. LUI, 4 décembre, p. 1913. — c) Ibid., 1909, t. LUI, 18'décembre, n« 25, p. 2095. — d) Ibid.y 1910, t.LlV, ler janvier, no i, p. 45. — e) Ibid., 1910, t. LIV, 12 février, n" 7, p. 535. — f) Ibid,, 1910, t. LIV, 2 avril, no 14, p. ii4o. — g) Ibid., 1910, t. LIV, no 22, p. 1780, The Journal 0/ experim. med , 1910, t. XII, w 2, p. 227.
(3) Leiner et WiESNEH, Wiener klin. Woch., (premier mémoire), 1909, t. XXII, no 49 ; Ibid. (deuxième mémoire), 1910, t. XXIII, no 3 ; Ibid. (troisième mémoire), 1910, t. XXIII, no 9 ; Ibid, (quatrième mémoire), 1910, n* 22, t. XXIII.
constants. Ils attribuent, d'ailleurs, les insuccès de Landsteiner et PoppER précisément à Temploi de cette voie péritonéale comme porte d'entrée. Leiner et Wiesner relatent les détails de six inoculations positives, faites en série, avec des émulsions de moelles prélevées sur des singes sacrifiés le premier ou le second jour de la maladie. Ils insistent sur le fait que les jeunes simiens paraissent plus sensibles que les singes plus âgés.
A Paris et à Vienne, Landstelner et LEVADrri (i) ont réussi à inoculer la maladie de Heine-Medin à un Chimpansé et à conférer régulièrement l'infection aux simiens inférieurs. Les auteurs se servirent de la moelle épiniére d'un enfant dont voici l'observation :
« KnfaDt Age de i3 mois, entre à l'hôpital Wilhelmine de Vienne, le 5 novembre 1909. Il montre, depuis 3 jours, une faiblesse des muscles de la nuque, tousse et est enroué. A Texamen^on constate une respiration difficile, une paralysie des muscles du larynx et de la nuque et une disparition des réflexes rotulicns ; faiblesse manifeste dans les mouvements des membres inférieurs. L*enfant succombe le 6 novembre, et la nécropsie, pratiquée quelques heures après la mort, met en évidence des lésions typiques de poliomyélite aigiie ».
Quelques fragments de moelle furent placés dans de la glycérine au tiers et envoyés à Paris; ils servirent à préparer une émulsion dans deTeau physiologique, épiulsion que Ton inocula, à la dose de 5 cm', dans le péritoine d'un C.himpanzé. L'animal, après une incubation de si\rjourSy fut pris d'abattement et de légères parésies ; le lendemain, il resta couché et ne se déplaça que difficilement (sa tête était penchée et sa bouche ouverte). Il présentait une paralysie complète du membre inférieur droit et une parésie de la jambe gauche, ainsi que des troubles moteurs des muscles de Tabdomen, de la nuque et du maxillaire inférieur. Le chimpanzé succomba dans la
(0 liANDSTEiNER ct Levaditi, Premières notes : C. R. de la Soc, de Biologie,
1909, 27 novembre, et C. /t. de rAcad. des Se. y 1909, 29 novembre. — Deuxième note : (7. /?. de la Soc. de Biologie, 1909, 18 décembre. — Troisième note : C. H. de IWcad. des Se. ^ séance du 3 janvier 191 o. — Quatrième noie : C. R. de rAcad. des Se .^ séance du 10 janvier 1910. — Cinquième note : C. R, de la Soc de Biologie, 19 février 1910. — Sixième note : C. R. de la Soc. de Biologie, 5 mars 1910. — Septième noie: C.R. de la Soc. de Biologie, Zo avril
1910. — Lkvaditi : Ktude expérimentale de la poliomyélite aiguë. Presse médicale, 1910, no** 3.'^ et ^i, du 2^ avril et 21 mai.
nuit suivante et l'examen de son système nerveux montra les altérations caractéristiques de la paralysie infantile aiguë.
Avec le matériel fourni par ce Chimpanzé, Landsteiner et Leva- DiTi injectèrent par voie intra-cérébrale et intra-péritonéale deux Macacns cynomolgus. Les premiers symptômes de poliomyélite apparurent chez ces singes après une incubation de cinq Jours, et leur moelle servit à de nouveaux passages, qui furent continués sans interruption jusqu'en avril 1910.
En Allemagne, des expériences analogues furent entreprises par RoEMER (i), qui s'est servi du matériel fourni par Tépidémie de poliomyélite des environs de Marbourg. Le système nerveux de trois sujets morts à la suite d'une attaque aiguë de paralysie, se montra virulent pour le singe (cinq expériences positives). L'auteur insiste sur le procédé de choix permettant le succès constant de l'expérience. On prélève des fragments de moelle lombaire, dorsale et cervicale, et aussi de bulbe c( de cerveau (voisinage des gangli(ms et écorce cérébrale), fragments que l'on émulsionne dans de l'eau salée isotonicjue (i gr. de substance nerveuse pour 20 cm' de liquide) ; on injecte o,5cm^ de celte émulsion dans le cerveau, après trépanation préalable, et 4 ^ 5 cm*' dans la cavité péritonéale. il ne faut pas que l'émulsion soit plus concentrée, car on risque de provoquer des foyers de ramollissement aseptique du cerveau, déterminant la mort des animaux, flette méthode est, à peu de chose [»rès, celle dont se sont servis Landsteiner et Levaditi.
11 résulte de ces données expérimentales que /« //ia/ar//V? r/f'lfKiNE- Mkdin est Iransmissihle aux singes (inthropoïdes et au.r ratarr/tiniens inférieurs^ et que le virus se prête à des passâmes en série sur (les animaux de la même espèce.
On s'est demandé si le micro/te de la paralysie infantile est pathogène pour des animaux autres que le singe. On a tenté, il y a déjà longtemps, d<» transmettre la maladie aux animaux utilisés couramment dans les laboratoires et, à en croire (piclques ex[)érimentaleurs, cette transmission est possible. Ainsi, William Pas- TEi R, FoiLEKTON et Mag Cormac ['!) iiijectent le liquide céphalorachidien sous la peau, dans le cerveau et dans le péritoine de <juelques lapins. Plusieurs de ces la[>ins inontrèn»nt, au bout de six semaines, des phénomènes paralytiques et leur moelle, inoculée
(i) HoEMER, Mi'inch. med. Wocli., 1909, nV^i9 ; 1910, n** ô. — Kokmeu cl Joseph, Miinch . med. Wocli., 1910, n" 7; 1910, n'' 10; 1910, n*» 11. (2) Pasteuk (W.), Koïileuton et Mac (Iommac, Lunret^ «9<>8, p. /jS/j.
à d'autres lapins, fut virulente. Toutefois, rcxamen du système nerveux d'un des animaux paralysés ne révéla aucune altération pouvant être rapprochée des lésions de la poliomyélite. Comme le remarquent Landsteiner et Poppeh, ce dernier fait jette un certain discrédit sur la valeur des expériences des auteurs anglais. D'ailleurs, ni Bullow-Hansen et Harbitz, ni Guinon et Rist, n'ont réussi à conférer la poliomyélite aux lapins et aux souris, en leur injectant du liquide céphalo-rachidien.
Parmi les chercheurs actuels, seuls Kraise et Meinicke (i), puis Dahm affirment avoir transmis presque régulièrement la maladie de IIeine-Meoin au lapin. Ils se sont servis soit d'émulsions de système nerveux humain, soit de liquide céphalo-rachidien et de sang, soit, enfin, d'organes broyés, qu'ils ont inoculés par voie cérébrale ou péritonéale. Les animaux, après une incubation variable, succombèrent avec ou sans phénomènes paralytiques, et, à l'examen histologique, on décela des altérations plus ou moins marquées de poliomyélite (2). Certaines précautions sont nécessaires pour que l'expérience réussisse : animaux d'une race particulière, ne pesant pas plus de i.ooo g., inoculation abondante de matériaux infectieux. Des résultats analogues ont été enregistrés par Lenz et
HlJNTÉMULLER (3), BeNECKE et BOHNHOFF.
C^s résultats sont en contradiction avec ceux qui furent obtenus par la plupart des savants qui ont examiné la question en même temps que Krause et Meinicke. En effet, les recherches de Flexner et Lewis (cheval, bœuf, porc, rat, chat, lapin), de Levaditi et Landsteiner (lapins, cobayes, moutons, jeunes chiens), de Leiner et VViESNER (jeunes chiens, poules, pigeons, lapins), de Roemer (lapins, cobayes, souris), d'EiciiELBERG (4) ont toutes, ou presque toutes, abouti à des résultats négatifs. Il résulte de ces expériences ([ue, si l'on inocule, en même temps que des singes, quelques autres animaux appartenant à une des espèces ci-dessus, les premiers contractent la paralysie infantile, tandis que les derniers restent indéfiniment indemnes.
(I) Krausk et Meinicke, Deulsclie ined. H'oc/f., 1909, n« /|2 ; 1910, no \f\. Meinicke, Deutsche m éd. Woch.y 1910, no i5.
(:>) Dahm affirme avoir transmis régulièrement la poliomyélite aux lupins, en inoculant aux animaux des produits de provenance humaine (.\fnnrhener med. Wochensclirifij 1909, n^ /19, p. 27)7)3).
(3) Lenz et Hintemûller, Zeitsrhr, ffir Hygiène, 1910, t. LXVI, p. /|8i ; Centralbl.ftlr Bakt., Referai, I. XLVII.
(/|) E1CHEI.BERG, Deii/srhe med. UVW/., 1910, n" 3.
36 ECTODERHOSES NEUROTROPES
Il est difficile de préciser les raisons de celte divergence. Peut-être le virus employé par Kraise et Meinicke était-il particulièrement actif pour le lapin? Peut-être aussi, certaines variétés de lapins sont-elles plus sensibles que d'autres ? Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est que le lapin, tout en étant le plus somment réfractaire au microbe de la maladie de WEi^E-^lEm^, peut parfois contracter cette maladie. Dans une de nos nombreuses tentatives faites en collaboration avec Landsteiner, nous avons réussi à conférer la poliomyélite au lapin. L'animal, inoculé avec la moelle d'un Cynomolgus paralysé, succomba après une incubation exceptionnellement longue, et l'examen histologique révéla des lésions aussi intenses que celles que l'on trouve habituellement chez le singe.
Conservation du virus dans l'organisme des animau.r ré/ractaires. — On a établi que le germe de la paralysie infantile peut se conserver pendant quelque temps dans l'organisme de certains animaux généralement réfractaires à la maladie, tel que le lapin et le cobaye, sans engendrer de manifestations morbides caractéristiques. Ainsi, d'après Marks (i), lorsqu'on inocule dans les veines ou la cavité péritonéale déjeunes lapins (pesant de 35o g. à 5oo g.) du virus poliomyélitique, on constate que les animaux succombent après une incubation qui varie de 8 à ï5 jours. L'étude histologique des centres nerveux ne montre pas les altérations caractéristiques de la poliomyélite. Toutefois, l'injection de ces centres nerveux à des singes, engendre la paralysie infantile, et cela même après plusieurs passages sur le lapin. De leur côté, LEVADixiet Danulksco (2) constatent que le virus peut se conserver pendant au moins 23 jours dans la chambre antérieure de Vœi\ du lapin et aussi dans la cavité péritonéale du cobaye.
Plus tard (1917), Kraus et Kantor (3) entreprennent un j^rand nombre d'essais sur le lapin, mais n'obtiennent que des résultats négatifs. Enfin Amoss (4), confirmant les données précédentes, voit que le germe se conserve dans le cerveau dn lapin pendant quatre jours (il esi détruit au bout de 7 jours), ainsi que le montre l'inoculation de fragments d'encéphale à des singes.
On a prétendu que les rats pouvaient jouer le rôle de vecteurs de
(i) Marks, Jour/i, of'e.vperim. Afed,, njii, t. XIV, p. iiC». (2) Levaditi et F)axi;i-esco, C\ H. de la Sociêiéi/r liiolugie, nji 2, 1. Ï.XXII. |». '^f\9.. (3} Krai'S et Kantoii, /?//». di Insfifuto /htrlrrio/of/ira, Uuenos-Aires, 1917, t. I, n» 1.
(/|) Amoss, Jutirn. o/e.r/jerim. Med., 191 H, t. XX\II, n'> .5, j). /j/ji^.
virus dans la propag:ation cpidémiqucde la poliomyélite; la maladie serait transmise par piqûre de puces de rats. C'ette hypothèse, formulée en 191C par Righardson (i), a été combattue par Doty (2), qui n'a pas réussi à la vérifier au cours de l'épidémie de paralysie infantile qui a sévi à New- York en 19 lO. L'auteur n'a constaté aucun rapport entre la marche de cette épidémie et les épizooties chez les rats capturés. Et cependant, Kosknait (3) prétend avoir conféré la poliomyélite à cette espèce animale. Récemment, Amoss et Hasel- HAUKR {f\) ont essayé de vérifier ces assertions, mais sans succès. Ils ont inoculé à des singes le cerveau de rats capturés au cours de Tépidémie de poliomyélite de Brooklyn, mais les animaux n'ont pas réagi. De plus, le virus, introduit dans le cerveau des rats, est détruit très rapidement (en une heure et demie).
Il résulte de l'ensemble de ces constatations que si le uirns de la poliomyélite n'est pas très pathogène pour le lapin^ il se con" serve néanmoins pendant f/nel(/ues Jours dans le système nerneux^ la chambre antérieure de l œil et le péritoine de cette espèce animale. Il est détruit rapidement dans r organisme du raty dont le rôle^ en tant que vecteur de germes dans la propagation épidémique de la maladie de Hkink-Mkdin, /)r/r«// nul.
i /|. SYMPTOMES ET ÉVOLUTION DE LA POLIOMYÉLITE OHEZ LE SINGE
Les phénomènes paralytiques apparaissent, chez les singes inoculés par voie intra- cérébrale ou intra-péritonéale, après une période d'incubation dont la durée varie de 5 à 10 jours (parfois 29 jours), et qui est en moyenne de 7 à 10 jours (9 jours d'après Roemer). La durée de cette période d'incubation, au cours de laquelle l'animal ne présente aucun trouble indiquant la présence du germe dans l'organisme, dépend de plusieurs facteurs, et surtout de la quantité de virus inoculé. En effet, moins on injecte de matière virulente, plus longue est l'incubation. Nous l'avons constaté dans nos expériences avec le virus filtré à travers des bougies Berkefeld (voyez
(i) RiCHARDSON, Boston Med. and Surg, Journ,, 1916, l. CIXXV, p. 897.
(2) Doty, Dep. of/feati, New-York, 191 6, p. 4o.
(3) RosENAU, cité d'après Amoss et IIasblbaler.
(/|) Amoss et Haselbauer, Journ. 0/ exp, Med.^ '9 18, octobre, t. XXVIII, no 4î P- 429.
38 ECTODEUMOSES NEl'ROTUOPES
(Chapitre Vil), et le inêrae fait a été observé par Lkinkk et VViksnku. Ces savants ont filtré sur papier une émulsion de moelle provenant d'un singe paralysé et l'ont inoculée à un autre animal de même espèce ; or, cette émulsion, appauvrie en microbes, a engendré la poliomyélite au bout d'une incubation de 27 jours, tandis (jue le virus non filtré a provoqué la maladie au bout de 7 jours.
D'ailleurs, la quantité de matière virulente inoculée aux singes influe sensiblement sur Tissue de rexpérience. Les recherches de HoEMKii ont montré que, dilué au delà d'une certaine limite, le virus devient incapable de provoquer la poliomyélite. Deux animaux reçoivent dans le cerveau o,5 cm^ d'une suspension de moelle à f) 0/0 ; ils se paralysent le septième jour et succombent le huitième. Mais un troisième singe, inoculé avec la même quantité d'une émulsion dix fois moins concentrée, tombe malade le douzième jour et meurt le trentième, cependant qu'un quatrième animal, injecté avec une dilution au centième, survit, sans avoir présenté de troubles paralytiques. Les mêmes conclusions, à peu de chose près, découlent des expériences de Leiner et WiESNEH. Il y a une concentration limite à laquelle le virus est encore capable de provoquer la maladie. Ce qui est surprenant, c'est que, d'après les auteurs viennois, l'inoculation d'émulsions virulentes très concentrées paraît exercer une influence plutôt défavorable sur Téclosion de la poliomyélite ; la période d'incubation est sensiblement plus longue. Tout se passe comme si, dans la matière nerveuse, il y avait, à côté du virus actif, certaines substances empêchantes, exerçant une action bactéricide à l'égard du germe.
On a recherché ce qui se passe pendant la période d^ incubation qui précède l'apparition des troubles paralytiques. Il résulte des investigations de Leiner et Wiesner, que le virus abandonne le point d'inoculation pour se répandre dans le système nerveux, avant que l'on puisse constater les premières manifestations morbides. D'un autre côté, Levaditi et Landsteiner constatent que les altérations anatomo-pathologiques débutent à une période très rapprochée de l'éclosion des signes cliniques. En effet, chez les singes sacrifiés le deuxième, le quatrième et le septième jour, ils n'ont relevé aucune des lésions typiques de la poliomyélite, les quelques signes d'inflammation méningée enregistrés pouvant être attribués i\ l'irritation mécanique provoquée par l'injection intra-cérébrale. Leiner et Wiesner affirment cependant avoir décelé, chez un animal sacrifié le troisième jour, des hyperémies,des {)etiles hémorragies et aussi unedégé-
néiesceiice des cellules nerveuses. Nous ne pensons pas que ces altérations soient sous la dépendance de Faction du virus, car, d'une part, le siuî^e en question avait présenté des signes d'entérite, et d'autre part, les lésions n'offraient pas de cararlères nettement inflammatoires.
Il en résulte que le microbe de la poliormjèlite peut ennahir le sijstènie nerveux et y pulluler^ sans déterminer y pendant un certain temps j des troubles apparents et- des lésions bien nettes.
Symptômes. — Les phénomènes paralytiques débutent d'une façon brusque. Us ne sont précédés que par quelques signes peu marqués, tels que la fatigue, rabattement et des tremblements généralisés. Il n'esl pas rare do constater qu'un animal bien portant dans la matinée, commence à devenir iiupiict et à trembler vers le milieu de la journée. Il offre déjà une paralysie accentuée lorsqu'on l'examine dans la soirée. L'observalion suivante, relatée par Leinek et WiESNtrii, est des plus démonstratives : à 1 1 heures du matin, le singe paraît tout à fait normal, à i5 h. 1/2, il montre une paralysie flasque des membres supérieurs, et à 19 h. celte paralysie s'étend aux membres inférieurs.
On ne saurait rien affirmer cpiant aux variations de température rappelant, chez le singe, la Hèvriî (pii marque le début de la poliomyélite humaine. Xos propres investigations et celles de Leinek et Wiesxek et de Hoemek montrent que la lem|)érature des simiens, même à l'état normal, varie trop pour que l'on puisse déduire quoi que ce soit de précis quant aux oscillations thermiques.
(le qui est frappant, c'est que, dans la plupart des cas, malgré l'introduction du virus dans le cerveau et la cavité péritonéale, la malacfie débute par des paralysies localisées au,r membres inférieurfi, les lésions les plus prononcées étant celles de la moelle loml)aire. Tout se passe comme si le virus offrait une affinité particulière pour les segments inférieurs du système nerveux central. En général, la paralysie est unilatérale et n'intéresse, au début, que l'extrémité d'un membre, mais peu après elle s'étend et revêt un caractère paraplégique. L'animal fait des efforts pour se déplacer, se traîne, titube et tombe fréquemment. Maintenu par la léle, il laisse tomber les membres inférieurs, dont la musculature est flasque (\ oy. fig. 5).
Lorsque la poliomyélite évolue légèrement, comme par exemple, chez les singes doués d'une certaine résistance naturelle, ou bien, chez les animaux auxquels on administre de faible quantité de virus,
^O KCTOUERHUSKï NEUKOTRUPK.S
lii paralysie reste caiiloiiiiëe à un uu deii\ membres. )lais, hahituellement, elle s'élend nipidemviil aux membres supérieurs, lui Ironc et aux muscles de la nu({ue. L'auima) est ciiucbé, sa respinilion est lente, irréjiiiilièrc ; seuls les muscles de la face f'tiiietidii-
iieiil. La maladie évolue en deux ou trois jours et la mort snrvieiil par suite d'une paralvsie <les centres bulbaires. C'est \h ce i]iie nousap[ie]leronslc type ascendaiil i\e ta poliomyélite expérimentale, type qui rappelle la paralysie de Lanoky (observée fréquemment par WicKMAS' et d'autres, au cours des épidémies de paralysie infantile). Le type supérieur débute par des phénomènes paralytiques intéressant les muscles de la nuque cl, [iliis ou inuiris, ccuv des mem-
bres supérieurs. L'animal se dé[>lace avec uïsaitno, mais sa lâlc reste penchée en avant et les bras pendants.
Dans quci(|iies cas pins rares, «n observe, comme premieisyinpUtme, une paralysie facialr d'origine centrale. C'esl ce que nous avons constaté avec St.\nes<:o (ijcbez un Mavacus cijnomolf/us
Km. G. -> Singe {.Varariis cynomiilgaa) sllriiil dp paralysie fiiclalt' guuclii'.
inoculé dans le cerveau. La paralysie de la septième paire étail des plus frappantes (Vov. bu;. C et 7}, et il y avait des lésions inflammatoires et dé^éuératives du noyau correspondant du nerf facial.
Il nous reste à décrire \vs formes abortives de la poliomyélite cxpérinieiitale et aussi le type larvé de la maladie. En ce qui concerne les formes abortives, UoK.iiEit constate que des sint^es inoculés dans le cerveau avec du matériel de provenance humaine, cl qui avaient présenté, après une incubation de fi à 7 jours, des parésies passagèi-es, se sont remis peu de temps après. Il insiste sur l'analogie entre cette évolution fruste de la maladie et celle
(l) LiVAOïTi el Stanksco, C H. de /(i Se: du Hinhigi', mio. I. [.XVIII, p. ■• 12 février.
^a KCTiji)i;niH)Mis ski.'hhthoi'ics
({lie WtcKMAN a coiislatûe ciicz riiotiiiiie. yuaiit aux Jormen liirvées, elles ont élé parliculièrenient Otiidircs par Lkinkh fl WiKSNKR. Dès l'injection lin virus dans le rervean, certains sitiiieiis deviennent malades, iiiait;rissent, ne se «léplacent plus avec leur vivacité cuutuinit're ; leur force musculaire est diminuée, sans rpi'i! y ait chez eux de véritalilcs paralysies. Le lait que, chez ces animaux, l'examen inicroscopiipie révèle des !iy|MMénnes, une
(Icjjciiéresceticc des neuroticN moteurs, et aussi des sij^ncs itillanimatoires discrets tlii système nerveux, prouve (pi'îl s'aifil hieii d'une infeclioti par \o virus de la poliomyélite, évoluant sans [irovo<|uer de paralysies proprement dites, (les données expérimenlales oH'rerit un intérêt toul }iarliculier; les formes larvées cl iily[>i(pies nfFrenl, en elFet, plus d'un point cotinuuii avec le type larvé de la nudadJc de IIkine-Mkiiin, dont le riMo dans la transmission épidémitpie est de premier ordre.
Chez les aiiliiiaux allcinls lé^èrcinenl, la poliomyélite, après avoir traversé une phase aif^uë, passe i\ Vi-litl c/iroin'i/ne. Les sini,'es conservent indélinimenl leurs paralysies, tout en ayant un étal t^énéral salisfaisaiit. On rcmslaïc, chez eux, des alropliii's musculaires et des déformaliiiris ])Ius ou innins accentiices des mem-
ÉTL'UE E.VPKRIMENTALE ^3
lues uUt'inls (voy. fiiç. 8). Il nVsl pas rare d'observer une rélrucessioi) (les troubles parHl vti(nics, sans qu'il y ait une véritable reslUnlio ad integmni.
Ajoutons que la maladie expérimentale peut récidiver, eoiuuic
il résulle des ciiiislalaliods de LKVAurn et Sïanksc;*) et de Hokmkh. (.^ dernier relaie l'Iiisloire d'un siiii^e (jui se paralysa douxcjnurs après l'inorutatton et montra uue amélioration scnsihle~au Iioul de seixc jours ; trois semaines après, il y eut récidive et l'aiiitnal succomba après deux jours de maladie. De leur ci'ilé, Lkv.muti et
^4 ECTODERMOSES NEL I\OTROl»ES
Stanks(:o(i) ont décelé des foveis de poliomyélite aiguë cliez un simien mort pendant la période chronique, et dont le système nerveux ofl'rait des altérations cicatricielles.
La réceptivité du singe est en général constante ; d'après Flkxneu et Lewis, sur 83 animaux inoculés, 77 ont contracté la poliomyélite. Les singes jeunes sont plus réceptifs que les simiens âgés.
La mortalité de la paralysie infantije expérimentale est supérieure à celle de la maladie humaine ; elle atteint 76 0/0, d'après RoEMEH (on sait que chez Thomme elle ne dé[)asse guère 10 à 12 0/0).
(1) Leyaditi cl Stani:sc(>, C. /{. fie ta Soc. de HioliKjiCy kjio, t. lAVIM, p. i»(»/|» 12 février.
Il tiiTlviiM-iiliiirr:/, IrHiii