L'IMMUNITÉ ACQUISE, D'APRÈS LES DONNÉES EXPÉRIMENTALES
Tous les auteurs qui ont étudié la poliomyélite expérimentale ont remarqué que les singes qui survivent à une première attaque, ne contractent plus la maladie lorsqu'on les inocule une seconde fois.
Ainsi, Flexner et Lewis (i®^ janvier 1910) d'une part, Landsteiner et Levaditi (3 janvier 19 10) d'autre part, relatent des expériences qui mettent hors de doute cet état réfractaire. Les savants américains inoculent un singe avec du virus actif et constatent Téclosion de la poliomyélite après une incubation de 7 jours. Réinfecté 24 jours après, Tanimal supporte l'opération sans montrer le moindre trouble apparent. Landsteiner et Levaditi publient, de leur côté, Texpéricnce suivante :
« Trois singes ayant survécu à Tinfectionet présentant des signes de paralysie, ont été inoculés, en même temps qu'un témoin. Les deux premiers étaient paralysés depuis 12 Jours, le troisième depuis a5 jours. Le témoin
(I) Thousen, Berlin, klin, Woch.^ 1912, n^ 3 ; Zeistchr* fûv fmmuntitaetsforsch.f 1912, t. XIV, p. 198.
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tombe malade le 5« jour et succombe le lendemain. I^s animaux ayant contracté une première infection se sont montrés insensibles à Tinoculation d'épreuve : leur état n'a pas cbang'c depuis ».
Ces données sont d'accord avec celles de Leiner et Wiesner : il s'agit de deux singes, dont l'un présentait une paralysie des membres inférieurs et l'autre une paraplégie associée à une paralysie faciale. Les deux animaux furent réinoculés, le premier 2 jours après la fin de la période aiguë, le second 7 Jours après. Tous deux supportèrent la réinfection sans réaction apparente (Cf. également Roemer).
Il en résulte qu'en général, une première attaque de poliomyélite confère au singe un état réfractaire acquis manifeste. Quand débute l'immunité et combien de temps dure-t-elle ?
Les données expérimentales sont assez vagues en ce qui concerne le moment précis où apparaît Tétat réfractaire. Si l'on tient compte des recherches de Leiner et Wiesner, l'immunité serait assez accentuée du deuxième au huitième jour ; elle s'établit dune façon certaine passé le douzième jour (Landsteiner et Levaditi). L'état réfractaire fait donc son apparition peu après Féclosion des premiers symptômes morbides.
Quant à la durée de rimmunité, elle est loin d'être précisée à l'heure actuelle, pour le motif que les singes guéris ne vivent pas longtemps en captivité. Tout ce que Ton peut affirmer, c'est que, quel que soit le moment où se place la réinoculation d'épreuve, cette réinoculation reste sans eflFet. Leiner et Wiesner ont constaté l'immunité 99 jours après le début de la maladie, Fléxner et Lewis de 4 à 5 mois après. Si l'on tient compte des données cliniques et épidémiologiques, il y a lieu d'admettre cependant que l'état réfractaire fléchit sensiblement avec le temps.
Tout comme chez l'homme, on constate des récidives chez les singes infectés expérimentalement. Levaditi et Stanesco (i) ont relaté l'observation suivante : un cynomolguSy inoculé le 21 novembre 19 10, se paralyse une première fois le 11 décembre et contracte une seconde poliomyélite le 4 février, soit 67 jours après. La nécropsie et l'étude histologique révèlent la présence de deux foyers inflammatoires médullaires : un foyer ancien, intéressant la moelle lombaire et un autre, plus récent, localisé au niveau de la région
(1) Levaditi et Stanesco, C. R. de la Société de Biologie^ 1910, t. LâXVIlI, p. 664.
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bulbo-protubérantielle. Un fait analogue a été relaté par Roemer. Ces récidives sont rares chez le singe.
g 4. — HYPERSENSIBILITÉ ANAPHYLACTIQUE
D'après Koemer, le résultat de la réinfection, chez les animaux qui ont contracté une première fois la poliomyélite, dépend du moment où l'on pratique celte réinfection. Ainsi si Ton essaye la réceptivité d'un singe 17 jours après le début de la maladie, on constate que loin de se montrer réfractaire, l'animal contracte une maladie plus grave que celle des témoins. Roemer tend à admettre qu'un état (V hypersensibilité^ de véritable anaphylaxie^ précède fimmunité. Les données résumées dans le chapitre précédent ne confirment pas cette hypothèse. Nous venons de voir, en eBét, que Tétat réfractaire apparaît d'une façon très précoce et ne semble pas laisser de place à l'hypersensibilité.
D'ailleurs, les recherches systématiques de Leiner et Wiesner, dont le but a été de vérifier l'hypothèse de Roemer, n'ont fourni que des résultats négatifs (inoculation d'épreuve pratiquée pendant la période d'incubation et. au cours de l'évolution de la poliomyélite). // ne saurait donc être question d'une véritable anaphylaxie dans la paralysie infantile expérimentale.
Rappelons que les tentatives de cuti-réaction^ analogue à la réaction de v. Pirquet, réalisées chez le singe par Leiner et Wiesner et par Roemer, sont restées infructueuses.
S 5. - MÉCANISME DE L'IMMUNITÉ. ANTICORPS MICROBICIDES
Quel est le mécanisme de l'état réfractaire consécutif à une première atteinte de poliomyélite ? Par analogie avec ce qui se passe dans les autres processus infectieux, il y a lieu de supposer que l'immunité est due à la phagocytose et aux propriétés microbicides du sang. En ce qui concerne l'intervention des phagocytes, les recherches sont, pour l'instant, impossibles, étant donné l'invisibilité du germe de la maladie de Heine-Medin. Il y a bien les altérations diapédétiques et inflammatoires au niveau des cellules nerveuses, en plein siège de pullulation du virus, lésions traduisant un appel de cellules migratrices exercé soit par le microbe, soit
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par ses sécrétions. Il est vraisemblable que les leucocytes y phagocytent non seulement les débris de neurones dégénérés (ncuronophagie), mais aussi le virus lui-même ; mais là se bornent toutes nos connaissances à ce sujet. Le rôle qu'il convient d'attribuer à la phagocytose dans la défense de l'organisme contre le virus poliomyélitique, reste donc à déterminer.
Il n'en est pas de même des propriétés microbicides de sérum. Par analogie avec ce qui se passe dans la rage, maladie qui offre plus d'un point commun avec la poliomyélitey les recherches expérimentales ont mis en évidence des principes doués de propriétés bactéricides in vitro, dans le sérum sanguin des convalescents de paralysie infantile et des singes vaccinés. La découverte de ces principes est due à Levadïti et Landsteiner. Dans une note présentée le 19 février 1910 à la Société de Biologie (i), ces auteurs relatent Texpérience suivante :
Une émulsion fraîche de virus est filtrée sur papier et additionnée de son yolume de sérum d'un singe guéri de paralysie infantile (i om'Ssér. + icm'5 virus). Le mélange reste 4 h. à la température de la obambre et pendant la nuit à la glacière, puis est injecté dans le cerveau et dans le péritoine d'un singe neuf. La même émulsion, additionnée d'eau salée, sert de témoin.
a) Le rhésus 74, reçoit lé mélange sérum -\- birusy le mandril 7J, le mélang-é témoin* Lé premier survîtj le second se paralyse le i3e jour, b) Les cynomol^ gus n^ 88 et 8g reçoivent le mélange de virus et de sérum actif (deux sérums différents) ; le cynomolgus no go est injecté avec le mélange témoin. Les premiers survivent, le dernier se paralyse le ne jour.
Ces expériences ont permis de conclure que « lé sérum des animaux guéris détruit in vitro le virus de la poliomyélite^ à la condition toutefois que C émulsion virulente soit homogène et le temps de contact suffisamment long ».
En est'il de même chez C homme ? Netter et Levàditi (2) ont démontré Texistence d^atiticorps anti-poUomyélîtîques dans le sérum des convalescents de paralysie infantile (g avril 19 10) (3). Voici les détails de leurs investigations :
(1) Landsteiner et Levàditi, C. R. delà Société de Biologie, 1910, t. LXVIlI, séance du 12 février, p. 264.
(2) NiTTBR et LtvADiTif loc, cit*
(3) Si j'insiste sur les dates de la publication de nos travaux, c'est qu'à plusieurs reprises, des auteurs insuffisamment documentés les ont cités d'une façon inexacte, attribuant tantôt à l'un, tantôt à Tautre, des faits que nous avons été les premiers à relater, mes collaborateurs et moi.
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II s'agit de trois enfants dont deux étaient âgés de 3 ans et l'autre de 5 an^, et, d'un adulte âgé dé 38 ans. Leurs débuts de maladie remontaient au i5 janvier 1910, au 20 décembre et au 5 septembre 1909. Chez l'enfant de 5 ans, la paralysie avait fait son apparition en 1907 (cas typiques de poliomyélite aiguë).
Expérience. — Le 9 mars on filtre sur papier une émulsîon de moelle virulente, provenant du rhésus 5j. On verse dans une série de 4 tubes o cm' 7 du filtrat et on ajoute o cm^ 2 de sérum humain frais, puis on introduit dans chacun des tubes i cm' de sérum de malade. Un cinquième tube reçoit ocm^ 7 de virus filtré et ocm3 2 de sérum humain normal (tube témoin). Les tubes sont conservés 3 h. à la températiire de la chambre et 12 h. à la glacière. Le lendemain on injecte o,a5 de leur contenu à un rhésus.
RÉSULTAT. — Le rhésus 66, qui a reçu le mélange témoin (sérum normal et virus), se paralyse le i6«jour. Il montre, le 26 mars, une paralysie faciale gauche et titube. Le 27, la paralysie s'étend au train postérieur ; elle se gétiéfali^é le 28 et l'animal est mourant le 3o. On le sacrifie, et rèxainen microscopique montre des lésiotis typiques de polioifiyélite.
Aucun des animaux ayant reçu les mélanges de sérum de malade et dé viras n*a montré de signes de paralysie.
Ces expériences établissent donc une nouvelle preuve d'identité entre la poliomyélite expérimentale du singe et la paralysie infantile humaine.
Les sujets dont la maladie a débuté en septembre et décembre 1909 et en janvier 1910^ appartiennent à l'épidémie parisienne dont Netter a établi l'existence devant la Société médicale des hôpitaux. Le virus, neutralisé par leur sérum, avait pour point de départ les centres nerveux d'un enfant qui avait succombé à Vienne. Nous sommes donc autorisés à admettre V identité d'origine des épidé^ mies parisienne^ autrichienne, aussi bien que des épidémies allemande et américaine qui ont fait Tobjet d'études expérimentales.
En revanche, certains auteurs pensaient pouvoir repousser l'identité de ces poliomyélites épidémiques avec la paralysie infantile classique, qui apparaît sous forme sporadique. L'observation citée par Levaditi et Nëtter vient fournir un argument nouveau et précieux en faveur de cette unicité. Ici, en effet, le sérum provenait d'une paralysie infantile classique, remontant à 3 ans, c'est-à-dire à une époque où la maladie n'avait pas revêtu le caractère épidémiqiie. Ce sérum avait les mêmes propriétés que celui des malades de ^épidémie de 1909- 19 10 (i).
(i) D'aptes NetTSR et Levaditi^ loc, cit.
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Conclusions : // e:ft possible de déceler des anticorps microbi^ aides dans le sérum sanguin^ chez les convalescents de paralysie infantile. Ce sont très probablement ces anticorps qui^ en détruisant le ffernWy soit directement (bactéricidie)^ soit indirectement, par l'intermédiaire des phagocytes (opsonisation), assurent Pétai réfractaire acquis.
Nous avons vu précédemment, que cet état. réfractaire fléchit avec le temps. Il est donc à prévoir que chez certains sujets, dont la poliomyélite remonte à plusieurs années, le sang peut être dépourvu de principes microbicides. Netter et Levaditi ont confirmé expérimentalement cette prévision. Le sérum d'un convalescent de paralysie infantile dont la maladie remontait à 1 1 ans, s'est montré incapable de neutraliser le virus in vitro ; il n'a fait que l'atténuer.
Enfin Levaditi et Netter (21 mars 1920) ont relaté l'observation suivante ;
H... C..., sœur d*UD malade atteint de poliomyélite typique, arrive d'uoe région coulaminée, le i5 décembre 1909. Trois semaines après son retour, elle maigrit, ne mange plus, marche moins volontiers, se plaint de douleurs dans les genoux et les bras. Ces symptômes attirent l'attention du médecin, mais n'inquiètent pas les parents. Les troubles se dissipent au bout de trois semaines. L'expérience est disposée comme les précédentes (témoin : sérum d'enfant normal). Le singe contrôle se paralyse après une incubation de i3 jours, tandis que le simien qui avait reyu le mélange préparé avec le sérum de la malade, survit sans avoir présenté des troubles paralytiques.
Il en résulte que les anticorps microbicides existent non seulement dans le sérum des sujets atteints de paralysie infantile , mais aussi dans celui de ceux dont les accidents morbides n ont rien de caractéristique (formes atypiques et ahortiues), Levaditi et Netteb ont été ainsi les premiers à démontrer ^ à l'aide de réactions humorales, l'identité de nature entre les formes abortives de la maladie de Heine-Medin et la poliomyélite typique.
Ces recherches ont été confirmées par de nombreux expérimentateurs. Leiner et Wiesner (3 mars 1910;, mélangent une émulsion virulente avec du sérum de singe guéri, laissent le mélange pendant 4 ou 6 h. à la température de la chambre et l'inoculent, par voie cérébrale, à des simiens neufs. L'animal injecté avec le mélange conservé l\ h. fait une paralysie légère, mais celui qui est inoculé avec le mélange de 6 h., survit sans troubles apparents (les témoins font
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une poliomyélite caractéristique). De leur côté, Roemer et Joseph (i5 mars 191 o), décèlent les mêmes anticorps dans le sérum des singes guéris. Entin, Flexner et Lewis (28 mai 19 10) confirment ces données, en se servant de filtrats sur bougie Berkbfeld, qu'ils mélangent à la dose de 2 cm^, à 2 cm^ de sérum de singes normaux, ou guéris de paralysie infantile (contact pendant une heure à Sy** et pendant la nuit à la glacière).
Quant aux constatations de Netter et Levaditi, concernant l'existence d'anticorps spécifique chez les sujets atteints de la forme abortivc, elles ont été confirmées par Flexner et Clark (18 février 191 1) et par Anderson et Frost (4 mai 191 1). Ces derniers établissent d'abord que le sérum humain normal possède un certain pouvoir neutralisant in vitroj mais que ce pouvoir est limité quantitativement et reste toujours inférieur à celui du sérum des convalescents. Ils voient ensuite que le sérum peut être microbicide dans la /orme spasmodique de la maladie de Heine-Medin, et qu'il l'est également, dans une proportion de 66,7 p. 100, chez les sujets atteints de poliomyélite abortive.
L'action bactéricide du sérum des convalescents est spécifique^ ainsi qu'il résulte des recherches de Landsteiner et Levaditi. Etant donné les rapports entre la poliomyélite et. la rage, les auteurs ont examiné l'influence exercée par le sérum antipoliomyélitique sur le virus rabiqtie, ainsi que celle du sérum antirabique sur le germe de la poliomyélite. Us ont établi qu'il n'y avait aucune action microbicide croisée et que chacun de ces sérums ne neutralisait que le virus correspondant.
Enfin, on a étudié la répartition des anticorps dans les humeurs des organismes réfractaires. Flexner et Clark (i) ont montré, à ce propos, que les principes microbicides existent chez l'homme non seulement dans le sérum sanguin, mais aussi dans le liquide céphalo-rachidien^ pendant les deux premiers mois de la maladie. Plus tard, le sérum continue à être actif, alors que le liquide cérébro-spinal n*agit qu'exceptionnellement. La présence d'anticorps dans ce liquide, au début de la convalescence, serait due à la perméabilité des méninges, déterminée par les altérations inflammatoires dont elles sont le siège.
(i) Flbxnbr et Clark, Jouvn, oj Ihe Americ. med, Assoc, 1911, t. LVI, 18 févp. et 18 novembre.
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