‹ Edgar-A. PoëChapitre 18 sur 51 · LA CITE EN LA MER · texte numérisé non relu

LA CITE EN LA MER

Voyez ! La Mort s'est érigé un trône, dans une étrange cité qui se dresse toute seule, bien loin, dans le sombre Occident, où les bons et les mauvais, les pires et les meilleurs s'en sont allés vers leur paix éternelle. Là, les temples, les palais et les tours (tours rongées par le temps et qui ne tremblent point) ne ressemblent en rien aux nôtres. — Alentour, oubliées des vents qui ne les soulèvent point, résignées sous les cieux, reposent les eaux mélancoliques.

Du ciel sacré, nul rayon ne descend dans la longue nuit de cette ville ; mais une lueur réfléchie par la Uvide merenvahit les tourelles, Imt silencieusement sur les créneaux, au loin et au large, — sur les dômes, — sur les sommets, — siu- les demeures royales, — siu* les temples — sur les murailles babyloniennes, — sur la solitude ombreuse et depuis longtemps abandonnée, des massifs de lierre sculpté et de fleurs de

pierre, — sur maint et maint temple merveilleux dont les frises «iontournées s'entrelacent d' œillets, de violettes et de vigne.

Sous le ciel, avec résignation, reposent les eaux mélancoliques. Les tourelles et les ombres se confondent à tel point que tout semble suspendu en l'air, tandis que d'une orgueilleuse tour, la Mort, comme un spectre géant, contemple la ville qui gît à ses pieds.

Là des temples ouverts et des tombes béantes baillent au niveau des vagues lumineuses ; mais ni les richesses qui se montrent dans les yeux diamantés de chaque idole, ni les trépassés avec leur riante parure de joyaux n'attirent les eaux hors de leur ht ; car nulle ondulation ne ride, hélas ! tout ce vaste désert de cristal, aucune houle n'indique que des vents peuvent exister sur d'autres mers lointaines et plus heureuses ; — • au?une houle ne laisse soupçonner que des vents ont existé sur des mers moins hideusement sereines.

Mais voilà qu'un frémissement parcourt l'air ! Une vague, — un mouvement s'est produit là-bas ! — On dirait que les tours ont chancelé et s'enfoncent doucement dans l'onde mornei comme si les cimes avaient produit un léger vide dans le ciel voilé. Maintenant, les vagues ont un plus rouge éclat, — les heures s'écoulent sourdes et languissantes... Et quand, parmi des gémissements qui n'auront rien de terrestre, cette ville engloutie se sera enfin profondément fixée sous la mer, alors, se levant de ses mille trônes, l'Enfer lui rendra hommage. (1)

(1) Dans la Cité Condamnée, poème oui rassemble trop à ce'ui-ci pou- le citer en entier, on trouve, de cette dernière strophe, la variante ci-après :

« . . .Les vagues ont un plus rouge éjlat — les he U'es même ont un « souffle plus ba ; et, quand au niilie i de g-missements qui n ont « rien de terrestre, cette cité e igloutie se sera enfin pr ifo déiuent « fixée, .'E.ifer, su gissantsur mille trônes, lui rendra hommage, et la « Mort, à quelque région plus heureuse, accordera son temps sans « pa tage. »

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