‹ Edgar-A. PoëChapitre 19 sur 51 · LA DORMEUSE · texte numérisé non relu

LA DORMEUSE

Au mois de juin, à minuit, je me trouve sous la mystique lune. Une obscure vapeur d'opium et de rosée s'exhale de son halo d'or, et doucement, filtrant sur le sommet tranquille de la montagne, elle se glisse paresseusement et harmonieusement dans l'universelle vallée. Le romarin s'assoupit siu" la tombe, le lys s'incline vers la vague. Se drapant dans la brume, la ruine s'affaise dans le repos. Voyez, semblable a a Léthé, le lac semble s'assoupir sciemment, et pour rien au monde il ne voudrait s'éveiUer. Toute beauté sommeille ! — Et voyez où repose (sa croisée ouverte aux cieux) Irène, avec ses destinées !

Oh, brillante princesse, pourquoi laisser cette fenêtre ouverte à la nuit ? Les esprits folâtres, du haut des arbres, rieusement se laissent choir à travers la persienne. Les êtres incorporels, troupe de magiciens, voltigent à travers la chambre et font flotter les rideaux du baldaquin, si fantasquement, si timidement au-dessus de ta paupière close et frangée, — sous liquelle se cache ton âme assoupie, — que sur le plancher et au bas du mur, leurs ombres s'élèvent et s'abaissent comme une suite de fantômes.

Chère enfant, n'as-tu pas peur ? Pourquoi et à quoi rêves-tu donc ? Tu es certainement venue à travers des mers bien lointaines ; n'es-tu pas ime merveille pour les arbres de ce jardin ? Etrange est ta pâleur, étrange aussi ton vêtement ; étrange surtout la longueur de tes cheveux, et ce tout s jlennel silence.

Elle dort ! Oh ! puisse son sommeil être profond aut-int que durable ! Que le ciel l'ait en sa garde sainte ! Que cette chambre soit transformée en une plus mélancolique, et J3 prierai Dieu de la laisser à tout jamais dormir, les yeux clos, pendant qu'autoiu* d'elle erreront les fantômes aux sombres voiles.

Mon amour, elle dort ! Oh, que son sommeil éternel puisse être profond. Que lés vers rampent doucement autour d'elle. Qu'au fond de la forêt, vieille et sombre, quelque grand tombeau pour elle puisse s'ouvrir, — quelque grand tombeau ayant déjà souvent refermé, comme des ailes, ses noirs panneaux triomphants, au-dessus des draperies funéraires brodées aux armes de son illustre famille, — ■ quelque tombe lointaine et isolée, contre le portail de laquelle elle am-a, dans son enfance, lancé mainte pierre oisive, — quelque sépulcre dont la porte sonore ne lui renverra jamais plus d'échos, à elle, pauvre enfant de péché, qui jadis tressaillait à la pensée que c'était peut-être les morts qui lui répondaient en gémissant.

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